MOI. Oui, à peu près, et je puis sur ce point satisfaire ta curiosité.»

Je pris de là occasion d'apprendre à mes enfants l'origine de la plupart

des fruits d'Europe; je leur appris que tous nos fruits à coquille, tels

que la noix, l'amande, la châtaigne, sont originaires de l'Orient, que

la cerise vient du Pont, la pêche de la Perse, l'orange de la Médie,

etc.

Ces explications étaient entrecoupées d'exclamations assez comiques, qui

décelaient la prédilection de chacun pour tel ou tel fruit. Je craignais

d'abord de fatiguer l'attention ou la mémoire de mes enfants; mais ils

me conjurèrent de continuer, m'assurant qu'ils étaient bien loin

d'oublier ou de confondre.

«Heureux les pays!» s'écria Fritz en s'arrêtant devant les orangers, les

citronniers, les pistachiers et toute la belle plantation dont nous

avions environné Zelt-Heim, qui se trouvaient alors en plein rapport;

«heureux les pays où croissent de tels arbres!

--Sans doute, lui répondis-je, ces pays ont bien quelque droit à être

appelés fortunés; mais les chaleurs qui les brûlent et les dessèchent ne

rendent que trop nécessaires les fruits acides qui les enrichissent.

Ainsi l'orange et le citron appartiennent aux latitudes brûlantes d'où

l'on tira les fruits, tous cultivés avec succès, apportés en Europe, en

Espagne, en France, en Italie. C'est à Malte surtout que le climat leur

a été favorable. Les olives viennent de la Palestine; c'est Hercule,

suivant la mythologie, qui les apporta le premier en Europe, et qui les

planta sur le mont Olympe, d'où elles se répandirent dans toute la

Grèce. Les figues sont originaires de la Lydie, et les abricots

d'Arménie. Les prunes sont dues à la Syrie, et viennent directement de

Damas. Ce sont les croisés qui en ont apporté en Europe les principales

espèces, quoique quelques-unes puissent bien être européennes. La poire

est un fruit de la Grèce; le mûrier est dû à l'Asie, et le cognassier

passe pour venir de l'île de Crète. C'est l'arbre sur lequel le poirier

se greffe avec le plus de succès.»

Ces instructions produisirent d'autant plus d'effet sur l'esprit

attentif de mes enfants, qu'ils en avaient autour d'eux l'application

immédiate. À midi notre travail fut terminé; nous revînmes à

Falken-Horst avec un appétit prodigieux; notre bonne ménagère l'avait

prévu, et nous trouvâmes un macaroni au fromage de Hollande, accompagné

du chou du palmier, qui fut trouvé délicieux. Ernest, qui nous l'avait

procuré, fut bien remercié.

Après le repas, nous allâmes rendre visite au buffle; il commençait à

s'habituer à son nouveau genre de vie; le sel que nous lui donnions y

contribuait beaucoup; au lieu de ruer comme les jours précédents à notre

approche, il étendait vers nous sa langue raboteuse pour obtenir quelque

parcelle de cette friandise. J'espérai alors qu'à l'aide de bons

traitements j'obtiendrais de ce robuste animal des secours qui nous

seraient bien utiles.

Après cette visite, ma femme me rappela un projet que j'avais formé

depuis longtemps, mais dont l'exécution présentait de grandes

difficultés: c'était de substituer un escalier solide à l'échelle de

corde, qui l'avait toujours fort effrayée. Nous ne montions dans notre

chambre que le soir; mais le mauvais temps pouvait nous forcer à résider

tout à fait dans le château aérien; nous avions besoin alors de

descendre fréquemment, et l'échelle de corde pouvait donner lieu à des

accidents déplorables; car mes étourdis la franchissaient avec l'agilité

d'un chat, au risque de se rompre vingt fois le cou.

L'élévation de l'appartement ne permettait guère de songer à placer

cette construction en dehors de l'arbre; il aurait fallu pour cela des

poutres trop hautes, et par conséquent trop pesantes pour être

facilement remuées. Je savais que le figuier était creux, et la

malheureuse aventure de mon petit Franz m'avait appris qu'il renfermait

un essaim d'abeilles. Je résolus cependant de sonder sa cavité et de

m'assurer de son étendue. Mes fils prirent aussitôt chacun une hache,

et, s'élevant le long de la voûte de racines, ils se mirent à frapper

sur divers points en même temps, pour juger au son jusqu'où allait la

cavité; mais le bruit donna l'éveil à l'essaim, et Jack, qui s'était,

grâce à ses habitudes d'étourdi, posé précisément en face de

l'ouverture, eut la figure et les mains horriblement criblées de

piqûres. Je me hâtai de frotter ses plaies avec de la terre délayée dans

l'eau, et ce remède fit cesser la douleur. Fritz ne fut guère plus

heureux. Ernest seul dut à sa nonchalance habituelle d'en être préservé:

il arriva le dernier, et s'enfuit aussitôt qu'il aperçut le danger. Cet

événement imprévu interrompit les travaux de sondage, et je m'occupai

immédiatement du moyen de faire sortir l'essaim hors de l'arbre en lui

construisant une ruche. La voûte fut faite avec une grande calebasse; je

la couvris d'un toit de paille pour la mettre à l'abri, et je la scellai

de mon mieux sur une grande planche, au moyen de la terre humide, en ne

réservant qu'une petite ouverture destinée à servir d'entrée. Je me

trouvai seul pour accomplir tous ces préparatifs: les piqûres qu'ils

avaient reçues avaient mis mes fils à peu près hors de combat. Mais en

attendant que les grandes douleurs fussent passées, je préparai du

tabac, une pipe, un morceau de terre glaise, des ciseaux et des

marteaux. Puis, quand mes enfants furent disposés à m'aider, je

commençai à boucher l'ouverture avec de la terre glaise, en n'y laissant

que juste de quoi passer le tuyau de ma pipe, que j'avais bien bourrée

et allumée. Je me mis ensuite à fumer. Au commencement on entendit un

bruit épouvantable dans le creux de l'arbre; mais peu à peu il se calma,

et tout devint silencieux; je retirai ma pipe sans qu'il parût une seule

abeille. Alors, aidé de Fritz, nous commençâmes, avec un ciseau et une

hache, à détacher de l'arbre, un peu au-dessus des abeilles, un morceau

carré d'environ trois pieds. Avant de le détacher entièrement, je

recommençai ma fumigation; puis enfin je me hasardai à examiner

l'intérieur de l'arbre. Nous fûmes saisis d'admiration à l'aspect de ces

travaux immenses: il y avait une telle quantité de miel et de cire, que

je craignais de ne pas avoir assez de vases pour les contenir. Tout

l'intérieur de l'arbre était plein de rayons; je les détachai avec

précaution, et les déposai à mesure dans des calebasses que

m'apportaient mes enfants. Les rayons supérieurs, où les abeilles

s'étaient rassemblées en pelotons, furent placés dans la nouvelle ruche.

Je remplis un tonnelet de miel, après en avoir réservé quelques rayons

pour notre repas. Je fis couvrir avec soin ce baril de voiles et de

planches, afin que les abeilles, attirées par l'odeur, ne vinssent pas

le visiter. Je proposai aussi, afin de les écarter de leur ancienne

demeure, d'allumer dans l'intérieur de l'arbre quelques poignées de

tabac.

Mon idée eut un plein succès. Dès qu'elles furent en état de voler, et

qu'elles voulurent se rendre à l'arbre, l'odeur les en chassa bien vite,

et avant le soir elles s'accoutumèrent à leur nouvelle résidence. Comme

la journée s'était avancée dans ces diverses occupations, nous remîmes

au lendemain les travaux préparatoires de l'escalier. Je proposai à tout

le monde de veiller cette nuit-là pour préparer notre provision de miel.

Nous allâmes cependant faire un petit somme pour ne pas trop nous

fatiguer, et nous fûmes réveillés à l'entrée de la nuit. Nous nous mîmes

promptement à l'ouvrage; le tonnelet de miel fut vidé dans un chaudron;

à l'exception de quelques rayons, le reste, mêlé à un peu d'eau, fut mis

sur un feu doux et réduit en une masse liquide que nous passâmes à

travers un sac en la pressant, et que nous versâmes de nouveau dans la

tonne, qui resta debout toute la nuit. Le matin, la cire s'était séparée

et élevée au-dessus du miel en un disque dur et solide, et au-dessous

restait le miel le plus appétissant qu'on pût voir. La tonne fut

soigneusement refermée et mise au frais dans une fosse, que nous nous

promîmes bien d'aller souvent visiter.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 30 / 70 题