Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.
Nous partîmes dès le lendemain matin pour établir à nos jeunes arbres
des tuteurs avec des bambous. Nous emmenâmes la claie chargée de
morceaux de fer pointus pour creuser la terre, et nous laissâmes au
logis la bonne mère et son petit Franz, en leur donnant commission de
nous préparer un bon dîner pour le retour et de faire fondre de la cire
pour nos bougies. Le buffle resta à l'écurie: je voulais que sa blessure
fût entièrement cicatrisée avant de le soumettre au travail, et déjà
quelques poignées de sel nous avaient obtenu son amitié. D'ailleurs la
vache suffisait pour traîner notre léger fardeau de bambous.
Nous trouvâmes nos arbres couchés par le vent tous du même côté. Des
bambous furent plantés et attachés solidement aux arbres avec une espèce
de liane qui croissait aux environs, et leur fournirent ainsi l'appui
dont ils avaient besoin. Mes trois fils aînés, qui étaient avec moi,
travaillaient avec beaucoup de zèle, et la nature même de notre
occupation donnait lieu à des questions que j'accueillais avec beaucoup
de plaisir; elles avaient toutes rapport à l'agriculture et à la
botanique. Elles furent même si nombreuses, qu'elles finirent par
m'embarrasser; mais je compris que le moment était favorable pour leur
donner des renseignements utiles: aussi je m'empressai d'y répondre
autant que mes connaissances me le permirent.
FRITZ. «Les arbres dont nous nous occupons sont-ils des sauvageons, ou
des sujets greffés?
JACK. Des sauvageons? Ne vas-tu pas nous faire croire qu'il y a des
arbres sauvages comme des buffles sauvages, et qu'il en existe d'autres
dont les branches se courbent complaisamment pour nous laisser cueillir
leurs fruits, comme un animal domestique obéit à la voix de son maître?
ERNEST. Tu as voulu faire là de l'esprit, et, mon pauvre Jack, tu n'as
rencontré qu'une sottise. Sans doute il n'y a pas là d'arbres dont les
branches se courbent à la voix de l'homme; mais crois-tu que tous les
êtres obéissent de la même manière? Alors mon père devrait, quand tu es
désobéissant, te passer une corde sous le nez comme il a fait au buffle.
MOI. Sans doute, il y a des arbres sauvages que l'on soumet à un genre
d'éducation qui leur est propre, et qui a pour but de modifier la nature
de leurs produits. Approchez, regardez cette branche: il vous est aisé
de voir qu'elle a été insérée dans celle-ci; la sève de cette branche
s'est répandue dans l'arbre entier, et le sauvageon est devenu un bel et
bon arbre.
ERNEST. C'est ce qu'on appelle enter ou greffer.
MOI. Oui, c'est bien cela; mais ces deux manières subissent des
modifications suivant la nature de l'arbre auquel on les applique. Ainsi
on ente en écusson ou en oeillet: les uns avec un bouton non enveloppé,
les autres avec une branche; mais souvenez-vous que dans ces
associations de divers produits de la nature, il faut toujours observer
cette règle générale: que les contraires ne s'allient point, et que les
arbres que l'on marie doivent être de même nature. Ainsi, on ne greffera
point des pommes sur un cerisier, parce que l'un de ces fruits est à
noyau, et l'autre à pépins. Quant aux arbres qui viennent ici sans
culture, tels que les palmiers, les cocotiers et les goyaviers, la
Providence a sans doute voulu par ce bienfait dédommager les pays chauds
de plusieurs grands inconvénients.
ERNEST. Comment a-t-on pu avoir l'idée première de la greffe, et d'où
a-t-on tiré les premières bonnes branches pour les insérer dans celles
des sauvageons?
MOI. Ta question est très-sensée, et prouve que tu apportes une grande
attention à mes explications. Les bons arbres fruitiers sont originaires
de quelques pays où ils portent naturellement des fruits aussi exquis
que l'art et les soins en peuvent produire chez nous. Ces arbres ont été
arrachés jeunes de leur sol natal et transplantés en Europe, où ils ont
servi à greffer les sauvageons; car le sol d'Europe est si peu propre à
produire naturellement de bons fruits, que le meilleur arbre fruitier
sortant de sa propre semence redevient sauvage et a besoin d'être
greffé. Des jardiniers rassemblent à cet effet dans des enclos une
quantité de jeunes arbrisseaux; on appelle ces enclos des pépinières, et
c'est là qu'on va chercher les boutures dont on a besoin.
ERNEST. Mais sait-on bien exactement quelle est l'origine de nos fruits
d'Europe, et par quels emprunts faits à l'Asie ou à l'Amérique l'homme
est parvenu à les perfectionner?