Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.
Nous retrouvâmes le passage étroit des rochers, et nous le franchîmes
sans obstacles. Nous avions mis les roseaux sur le dos de notre buffle:
il regimba d'abord; mais quelques coups de corde le rendirent obéissant.
Soudain nous rencontrâmes sur notre route un gros chacal qui prit la
fuite; Turc et Bill s'élancèrent après lui, s'en emparèrent sans peine
et l'étranglèrent: c'était une femelle. Jack voulut pénétrer dans son
repaire, que j'avais trouvé dans un creux de rocher; mais, comme je
craignais que le mâle n'y fût caché, je pris la précaution de tirer
d'abord un coup de pistolet dans la cavité: rien n'en sortit. Jack y
pénétra alors; l'obscurité l'empêcha d'abord de voir; mais bientôt il
aperçut dans un coin Turc et Bill occupés à étrangler et à dévorer une
nichée de petits chacals, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il parvint à
en sauver un de leurs griffes. Il me demanda la permission de l'élever:
j'y consentis par pitié, et il l'emporta.
Je fis en sortant de là une nouvelle découverte: je reconnus dans
l'arbre auquel j'avais par hasard attaché le buffletin tandis que Jack
était occupé de son chacal, le palmier épineux, que je destinai à être
planté en haie près de Zelt-Heim. Nous arrivâmes à la nuit auprès des
nôtres, qui nous attendaient avec impatience. On admira notre buffle
noir, nouvel hôte sur les épaules duquel nous avions trouvé moyen de
nous décharger de nos fardeaux. Jack, avec sa vivacité ordinaire,
raconta la conquête du buffle et la découverte de son petit chacal,
qu'il présenta avec orgueil. Enfin il parla tellement, et souleva tant
de questions, que nous étions revenus depuis longtemps sans qu'il m'eût
été possible de demander à ma femme comment elle avait employé sa
journée, elle et ses deux fils.
Ma femme commença par me rendre bon témoignage de la conduite de mes
enfants pendant mon absence. Ils n'étaient pas restés oisifs; ils
avaient réuni des branches pour les feux de la nuit et préparé des
flambeaux de cannes à sucre; et ce dont je ne les aurais pas crus
capables, ils avaient abattu un palmier très-grand, celui dont Ernest
avait tranché la cime. Ce travail pénible leur avait demandé autant
d'adresse que de patience. Ils avaient employé tour à tour la scie et la
hache, et une corde attachée aux premières branches de l'arbre les avait
aidés à diriger sa chute. Mais pendant qu'ils se livraient à leurs
travaux, une bande de singes s'était glissée dans la hutte et l'avait
mise au pillage; ils avaient bu le vin de palmier, volé les noix de
coco, dispersé les pommes de terre; de sorte qu'à leur retour mes
enfants eurent beaucoup de peine à réparer le dégât. En sortant le soir,
Fritz avait aussi fait une chasse superbe, il s'était emparé d'un oiseau
de proie déjà couvert de toutes ses plumes, quoique très-jeune encore,
et que je reconnus pour l'aigle de Malabar. Comme cet oiseau est facile
à apprivoiser, je conseillai à mon fils de prendre soin du sien, de lui
bander les yeux, de le porter souvent sur son poing, et de l'élever
ainsi que font les fauconniers, de manière qu'il pût devenir utile à la
chasse.
Quand j'eus terminé mes conseils à mes enfants, ma femme, qui ne
s'associait point à notre enthousiasme, glissa, selon son habitude, un
mot de lamentation à propos de toutes les bêtes vivantes et mangeantes
que nous introduisions chaque jour dans la colonie; elle en fit le
recensement avec une sorte d'effroi, et j'eus beaucoup de peine à lui
faire comprendre que ces animaux étaient bien moins des objets de luxe
ou de parade que des ressources en cas de disette; pour la rassurer
davantage encore, je déclarai solennellement que quiconque amènerait
avec lui un nouvel hôte devait se charger exclusivement de son
entretien, et qu'à la première négligence la liberté serait rendue aux
captifs dont les maîtres se seraient montrés insouciants. Ensuite je
recommandai d'allumer un peu de bois vert, ce qui me donna une fumée
abondante dont j'avais besoin pour apprêter les morceaux de buffle que
nous ne mangerions pas sur-le-champ. Tandis que notre cuisine se
préparait ainsi, je n'oubliais pas nos animaux vivants; nous leur
distribuâmes une abondante nourriture, et le buffle se trouva fort bien
d'une large portion de pommes de terre et de quelques gorgées de lait de
vache, qu'il but de manière à me prouver qu'il n'était pas loin de
s'apprivoiser. Jack donna aussi du lait à son chacal.
Vint alors notre tour de souper: les fatigues de la journée nous avaient
procuré à tous un excellent appétit. Le repas fut gai; on plaisanta
quelque peu sur les bottines que Jack devait se faire avec la peau des
jambes du buffle, et sur le combat dans lequel il s'était couvert de
gloire. Il se défendit très-bien, et les rieurs passèrent de son côté.
Nos arrangements pour la nuit furent les mêmes que la veille: le buffle
fut attaché à un arbre près de la vache; Fritz voulut coucher son aigle
près de lui; cet oiseau, qui avait toujours les yeux bandés, s'y prêta
si bien, que de toute la nuit il ne donna pas un signe d'inquiétude. Les
chiens reprirent leur poste de garde devant notre porte, et nous nous
endormîmes enfin profondément. Notre nuit fut si tranquille, que pas un
de nous ne put s'éveiller pour entretenir nos feux, et le soleil était
levé sur l'horizon quand nous ouvrîmes les yeux. Après un déjeuner assez
frugal, je me disposai à donner le signal du retour pour Falken-Horst;
mais ma femme et mon fils en avaient autrement ordonné.
«Crois-tu donc, me dit-elle en riant, que nous nous soyons donné la
peine d'abattre un beau palmier sans vouloir en tirer quelque profit?
Ernest m'a dit que sa moelle devait être du sagou. Vérifie cela; et, si
le savant ne s'est pas trompé, je serai enchantée de faire, pour nos
potages, une provision de cette précieuse pâte.»
Je reconnus qu'en effet c'était bien un sagoutier: mais comment parvenir
à fendre en deux cet arbre de soixante-dix pieds de longueur? Certes, ce
n'était pas un petit ouvrage. Toutefois, avant même d'avoir réfléchi aux
moyens, j'adoptai le plan de ma femme: j'annonçai à ma jeune famille que
nous allions fabriquer du sagou et du vermicelle. Une autre idée me vint
en même temps à l'esprit: si je réussissais à séparer l'arbre en deux,
je voulais me servir de chacune des parties pour faire des canaux
destinés à conduire l'eau de la rivière des Chacals au potager de ma
femme, et de la dans notre plantation d'arbres européens. J'envoyai
Ernest et Franz me chercher de l'eau, et, aidé de Fritz et de Jack, je
soulevai une extrémité de l'arbre; je la plaçai sur de petites fourches
qui le retenaient ainsi dans une position inclinée, puis nous
commençâmes à le fendre en mettant des coins dans la fissure. Comme le
bois était tendre, nous n'eûmes pas beaucoup de peine, et nous arrivâmes
bientôt à la moelle. Une moitié de l'arbre fut posée à terre, et nous
entassâmes toute la moelle. Mes petits garçons sautaient de joie à
l'idée de cette occupation nouvelle.
Ernest revint alors avec ses vases pleins d'une eau que lui avaient
fournie ses lianes. Nous versions doucement l'eau sur la farine; nos
enfants, les bras nus, pétrissaient la pâte: quand le mélange me parut
complet, j'attachai à l'un des bouts de l'auge, faite avec un des côtés
de l'arbre, une râpe à tabac, et, poussant de ce côté la moelle que nous
avions bien pétrie, nous vîmes bientôt sortir, par les trous de la râpe,
de petits grains, que ma femme avait le soin de faire sécher au soleil.
Lorsque je jugeai notre quantité de sagou suffisante, je procédai à la
confection du vermicelle; j'eus soin de rendre la pâte plus épaisse; et,
en la pressant plus fortement contre la râpe, j'obtins par les trous de
petits tuyaux de longueur inégale et parfaitement semblables au plus
beau vermicelle d'Italie. Ma femme nous promit, pour notre peine, de
nous en préparer un plat, assaisonné de fromage de Hollande, à l'instar
du macaroni à la napolitaine.
Nous obtînmes ainsi une nourriture saine et substantielle. Il nous eût
été facile de rendre notre provision plus abondante; mais l'impatience
de regagner Falken-Horst, d'y porter nos conquêtes, et surtout la
perspective de pouvoir recommencer au besoin, en abattant un autre
sagoutier, nous firent hâter le travail. Ce qui restait de pâte fut
destiné à produire des champignons par la décomposition, et nous eûmes
soin de l'arroser pour hâter la fermentation.
Le reste du jour fut employé à charger nos divers ustensiles et ce que
nous devions rapporter de notre excursion. Le sagou, les noix de coco,
le buffle salé, que j'avais eu soin de fumer dès notre retour, ne furent
pas oubliés. Le lendemain, la caravane reprit la route de Falken-Horst:
le buffle, attelé à côté de la vache, commençait son apprentissage
domestique; nous n'eûmes qu'à nous louer de sa douceur; et d'ailleurs je
marchais devant lui, tenant à la main la corde passée dans ses naseaux,
prêt à le rappeler à l'obéissance s'il tentait de s'y soustraire.
Nous suivîmes le même chemin qu'en allant, et nous atteignîmes bientôt
nos arbres à caoutchouc.
Les vases que j'avais disposés pour recevoir le liquide n'étaient pas
aussi pleins que je l'avais espéré; le soleil avait fermé trop tôt les
ouvertures pratiquées à l'écorce des arbres; néanmoins la provision
suffisait pour nous permettre de tenter quelques essais. En traversant
le petit bois de goyaviers, nous fûmes subitement effrayés par les
hurlements de nos chiens, que nous vîmes se jeter dans un fourré et en
sortir aussitôt. Je craignis un moment que ce ne fût une bête sauvage
qui causait leur inquiétude, et j'allais lâcher mon coup de fusil dans
le buisson, quand Jack, qui s'était approché, et qui avait eu soin de se
jeter à terre pour découvrir la cause de cette peur subite, se leva en
éclatant de rire.
«C'est la truie, nous cria-t-il, qui se moque encore une fois de nous.»
Un grand éclat de rire accueillit cette découverte; un grognement sourd
sorti du buisson y répondit, et confirma ces paroles. Nous pénétrâmes
dans le fourré pour tâcher de découvrir ce que faisait là cet animal que
nous maudissions de bon coeur; la position dans laquelle elle se
trouvait nous réconcilia soudain avec elle. Elle venait de mettre bas,
et elle était occupée à allaiter sept ou huit petits cochons. Mes
enfants, qui voyaient déjà toute la famille à la broche, ne purent
s'empêcher de témoigner leur joie à ce spectacle.
Leur mère leur reprocha leur inhumanité, de condamner ainsi ces pauvres
animaux qui étaient à peine nés; et il fut résolu que deux seraient pris
pour être élevés avec la mère, et que les autres seraient abandonnés
dans les bois, où il leur serait loisible de se multiplier, et qu'enfin
la mère, après le temps d'allaitement, serait tuée, et nous fournirait
ainsi une bonne provision de lard salé.
Nous arrivâmes enfin à Falken-Horst, que nous retrouvâmes avec bien du
plaisir. Tout était en bon ordre: les hôtes de la basse-cour vinrent à
nous en caquetant de la manière la plus bruyante. Nous les accueillîmes
en leur jetant de nouvelles provisions. Le buffle et le chacal furent
attachés jusqu'à ce que l'habitude les eût rendus sociables; l'aigle de
Fritz le fut également, et on le plaça près du perroquet; mais mon fils
eut l'imprudence, en lui passant une ficelle à la patte, de lui
découvrir les yeux, qu'il avait eus bandés jusqu'alors. La lumière
produisit sur l'oiseau vorace un effet dont nous fûmes presque effrayés.
Nous le vîmes s'emporter soudain, lancer à droite et a gauche des coups
de griffe et de bec, si bien que le pauvre perroquet, qui se trouvait
malheureusement à sa portée, fut déchiré avant même que nous eussions pu
le secourir. Fritz entra en colère, et voulut tuer l'oiseau.
Ernest accourut aussitôt et l'arrêta. «Cède-moi cet animal, lui dit-il,
je me fais fort de le rendre souple comme un petit chien.
--Te le céder? Non vraiment; c'est moi qui l'ai pris, c'est à moi qu'il
appartient. Apprends-moi ton secret.»
Ernest secoua la tête négativement. Mon intervention devint alors
nécessaire. «Pourquoi, dis-je à Fritz, veux-tu que ton frère te donne
son secret sans retour, qu'il tienne moins aux fruits de ses lectures et
de ses méditations que tu ne tiens toi-même au produit de ton adresse?»
Je terminai enfin le débat en proposant à Fritz de donner son singe en
échange du secret d'Ernest. Cet arrangement, qui fut agréé, mit fin à la
contestation.
«Mon aigle, dit Fritz, est un vaillant animal; je le préfère à un singe,
dont tout le mérite gît dans ses grimaces.
--Soit, dit Ernest, je tiens peu à être un héros, j'aime mieux devenir
un savant. Je serai l'historiographe et le poète des hauts faits que tu
accompliras avec ton aigle.
--Tu verras; mais en attendant dis-nous ton secret. Que faut-il faire
pour le calmer?
--J'ai lu, je ne sais où, que les Caraïbes, en pareil cas, fument sous
le nez de l'oiseau rebelle. La fumée de tabac a sur eux la même
influence que sur les abeilles, qu'elle endort.»
Fritz se crut dupé, et il voulait reprendre son singe, attendu que le
prétendu secret d'Ernest lui paraissait beaucoup trop simple.
«Qu'importe, lui dis-je alors, la simplicité du moyen, s'il réussit?»
J'appuyai de toute mon autorité les paroles d'Ernest, et je priai Fritz
d'en faire sur-le-champ l'épreuve, afin d'arrêter les cris et les
battements d'ailes du bel oiseau, qui avait mis le désordre parmi nos
volailles. Dès les premières bouffées, l'oiseau se calma; Fritz
s'approcha, et lui enveloppa la tête d'un nuage épais de fumée. Peu à
peu l'animal perdit ses forces, et nous le vîmes bientôt, complètement
ivre, jeter sur nous des regards fixes; puis il devint tout à coup
immobile.
«Ah! mon aigle est mort! s'écria Fritz; c'est une cruelle méchanceté.»
Je le rassurai en lui faisant observer que, s'il était mort, il ne
pourrait pas se tenir sur ses jambes comme il le faisait, et j'ajoutai
qu'il n'était qu'endormi, comme le sont les abeilles qu'on enfume pour
enlever leur miel.
En effet, il revint à lui peu à peu, sans faire aucun bruit, quoiqu'on
lui débandât les yeux; il nous regardait d'un air étonné, mais sans
fureur, et chaque jour il devint plus apprivoisé. Le singe fut
unanimement adjugé à Ernest, et nous courûmes alors gagner nos bons
lits, qui nous parurent encore meilleurs après les deux nuits pendant
lesquelles nous en avions été privés.