CHAPITRE XXI

Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.

Nous retrouvâmes le passage étroit des rochers, et nous le franchîmes

sans obstacles. Nous avions mis les roseaux sur le dos de notre buffle:

il regimba d'abord; mais quelques coups de corde le rendirent obéissant.

Soudain nous rencontrâmes sur notre route un gros chacal qui prit la

fuite; Turc et Bill s'élancèrent après lui, s'en emparèrent sans peine

et l'étranglèrent: c'était une femelle. Jack voulut pénétrer dans son

repaire, que j'avais trouvé dans un creux de rocher; mais, comme je

craignais que le mâle n'y fût caché, je pris la précaution de tirer

d'abord un coup de pistolet dans la cavité: rien n'en sortit. Jack y

pénétra alors; l'obscurité l'empêcha d'abord de voir; mais bientôt il

aperçut dans un coin Turc et Bill occupés à étrangler et à dévorer une

nichée de petits chacals, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il parvint à

en sauver un de leurs griffes. Il me demanda la permission de l'élever:

j'y consentis par pitié, et il l'emporta.

Je fis en sortant de là une nouvelle découverte: je reconnus dans

l'arbre auquel j'avais par hasard attaché le buffletin tandis que Jack

était occupé de son chacal, le palmier épineux, que je destinai à être

planté en haie près de Zelt-Heim. Nous arrivâmes à la nuit auprès des

nôtres, qui nous attendaient avec impatience. On admira notre buffle

noir, nouvel hôte sur les épaules duquel nous avions trouvé moyen de

nous décharger de nos fardeaux. Jack, avec sa vivacité ordinaire,

raconta la conquête du buffle et la découverte de son petit chacal,

qu'il présenta avec orgueil. Enfin il parla tellement, et souleva tant

de questions, que nous étions revenus depuis longtemps sans qu'il m'eût

été possible de demander à ma femme comment elle avait employé sa

journée, elle et ses deux fils.

Ma femme commença par me rendre bon témoignage de la conduite de mes

enfants pendant mon absence. Ils n'étaient pas restés oisifs; ils

avaient réuni des branches pour les feux de la nuit et préparé des

flambeaux de cannes à sucre; et ce dont je ne les aurais pas crus

capables, ils avaient abattu un palmier très-grand, celui dont Ernest

avait tranché la cime. Ce travail pénible leur avait demandé autant

d'adresse que de patience. Ils avaient employé tour à tour la scie et la

hache, et une corde attachée aux premières branches de l'arbre les avait

aidés à diriger sa chute. Mais pendant qu'ils se livraient à leurs

travaux, une bande de singes s'était glissée dans la hutte et l'avait

mise au pillage; ils avaient bu le vin de palmier, volé les noix de

coco, dispersé les pommes de terre; de sorte qu'à leur retour mes

enfants eurent beaucoup de peine à réparer le dégât. En sortant le soir,

Fritz avait aussi fait une chasse superbe, il s'était emparé d'un oiseau

de proie déjà couvert de toutes ses plumes, quoique très-jeune encore,

et que je reconnus pour l'aigle de Malabar. Comme cet oiseau est facile

à apprivoiser, je conseillai à mon fils de prendre soin du sien, de lui

bander les yeux, de le porter souvent sur son poing, et de l'élever

ainsi que font les fauconniers, de manière qu'il pût devenir utile à la

chasse.

Quand j'eus terminé mes conseils à mes enfants, ma femme, qui ne

s'associait point à notre enthousiasme, glissa, selon son habitude, un

mot de lamentation à propos de toutes les bêtes vivantes et mangeantes

que nous introduisions chaque jour dans la colonie; elle en fit le

recensement avec une sorte d'effroi, et j'eus beaucoup de peine à lui

faire comprendre que ces animaux étaient bien moins des objets de luxe

ou de parade que des ressources en cas de disette; pour la rassurer

davantage encore, je déclarai solennellement que quiconque amènerait

avec lui un nouvel hôte devait se charger exclusivement de son

entretien, et qu'à la première négligence la liberté serait rendue aux

captifs dont les maîtres se seraient montrés insouciants. Ensuite je

recommandai d'allumer un peu de bois vert, ce qui me donna une fumée

abondante dont j'avais besoin pour apprêter les morceaux de buffle que

nous ne mangerions pas sur-le-champ. Tandis que notre cuisine se

préparait ainsi, je n'oubliais pas nos animaux vivants; nous leur

distribuâmes une abondante nourriture, et le buffle se trouva fort bien

d'une large portion de pommes de terre et de quelques gorgées de lait de

vache, qu'il but de manière à me prouver qu'il n'était pas loin de

s'apprivoiser. Jack donna aussi du lait à son chacal.

Vint alors notre tour de souper: les fatigues de la journée nous avaient

procuré à tous un excellent appétit. Le repas fut gai; on plaisanta

quelque peu sur les bottines que Jack devait se faire avec la peau des

jambes du buffle, et sur le combat dans lequel il s'était couvert de

gloire. Il se défendit très-bien, et les rieurs passèrent de son côté.

Nos arrangements pour la nuit furent les mêmes que la veille: le buffle

fut attaché à un arbre près de la vache; Fritz voulut coucher son aigle

près de lui; cet oiseau, qui avait toujours les yeux bandés, s'y prêta

si bien, que de toute la nuit il ne donna pas un signe d'inquiétude. Les

chiens reprirent leur poste de garde devant notre porte, et nous nous

endormîmes enfin profondément. Notre nuit fut si tranquille, que pas un

de nous ne put s'éveiller pour entretenir nos feux, et le soleil était

levé sur l'horizon quand nous ouvrîmes les yeux. Après un déjeuner assez

frugal, je me disposai à donner le signal du retour pour Falken-Horst;

mais ma femme et mon fils en avaient autrement ordonné.

«Crois-tu donc, me dit-elle en riant, que nous nous soyons donné la

peine d'abattre un beau palmier sans vouloir en tirer quelque profit?

Ernest m'a dit que sa moelle devait être du sagou. Vérifie cela; et, si

le savant ne s'est pas trompé, je serai enchantée de faire, pour nos

potages, une provision de cette précieuse pâte.»

Je reconnus qu'en effet c'était bien un sagoutier: mais comment parvenir

à fendre en deux cet arbre de soixante-dix pieds de longueur? Certes, ce

n'était pas un petit ouvrage. Toutefois, avant même d'avoir réfléchi aux

moyens, j'adoptai le plan de ma femme: j'annonçai à ma jeune famille que

nous allions fabriquer du sagou et du vermicelle. Une autre idée me vint

en même temps à l'esprit: si je réussissais à séparer l'arbre en deux,

je voulais me servir de chacune des parties pour faire des canaux

destinés à conduire l'eau de la rivière des Chacals au potager de ma

femme, et de la dans notre plantation d'arbres européens. J'envoyai

Ernest et Franz me chercher de l'eau, et, aidé de Fritz et de Jack, je

soulevai une extrémité de l'arbre; je la plaçai sur de petites fourches

qui le retenaient ainsi dans une position inclinée, puis nous

commençâmes à le fendre en mettant des coins dans la fissure. Comme le

bois était tendre, nous n'eûmes pas beaucoup de peine, et nous arrivâmes

bientôt à la moelle. Une moitié de l'arbre fut posée à terre, et nous

entassâmes toute la moelle. Mes petits garçons sautaient de joie à

l'idée de cette occupation nouvelle.

Ernest revint alors avec ses vases pleins d'une eau que lui avaient

fournie ses lianes. Nous versions doucement l'eau sur la farine; nos

enfants, les bras nus, pétrissaient la pâte: quand le mélange me parut

complet, j'attachai à l'un des bouts de l'auge, faite avec un des côtés

de l'arbre, une râpe à tabac, et, poussant de ce côté la moelle que nous

avions bien pétrie, nous vîmes bientôt sortir, par les trous de la râpe,

de petits grains, que ma femme avait le soin de faire sécher au soleil.

Lorsque je jugeai notre quantité de sagou suffisante, je procédai à la

confection du vermicelle; j'eus soin de rendre la pâte plus épaisse; et,

en la pressant plus fortement contre la râpe, j'obtins par les trous de

petits tuyaux de longueur inégale et parfaitement semblables au plus

beau vermicelle d'Italie. Ma femme nous promit, pour notre peine, de

nous en préparer un plat, assaisonné de fromage de Hollande, à l'instar

du macaroni à la napolitaine.

Nous obtînmes ainsi une nourriture saine et substantielle. Il nous eût

été facile de rendre notre provision plus abondante; mais l'impatience

de regagner Falken-Horst, d'y porter nos conquêtes, et surtout la

perspective de pouvoir recommencer au besoin, en abattant un autre

sagoutier, nous firent hâter le travail. Ce qui restait de pâte fut

destiné à produire des champignons par la décomposition, et nous eûmes

soin de l'arroser pour hâter la fermentation.

Le reste du jour fut employé à charger nos divers ustensiles et ce que

nous devions rapporter de notre excursion. Le sagou, les noix de coco,

le buffle salé, que j'avais eu soin de fumer dès notre retour, ne furent

pas oubliés. Le lendemain, la caravane reprit la route de Falken-Horst:

le buffle, attelé à côté de la vache, commençait son apprentissage

domestique; nous n'eûmes qu'à nous louer de sa douceur; et d'ailleurs je

marchais devant lui, tenant à la main la corde passée dans ses naseaux,

prêt à le rappeler à l'obéissance s'il tentait de s'y soustraire.

Nous suivîmes le même chemin qu'en allant, et nous atteignîmes bientôt

nos arbres à caoutchouc.

Les vases que j'avais disposés pour recevoir le liquide n'étaient pas

aussi pleins que je l'avais espéré; le soleil avait fermé trop tôt les

ouvertures pratiquées à l'écorce des arbres; néanmoins la provision

suffisait pour nous permettre de tenter quelques essais. En traversant

le petit bois de goyaviers, nous fûmes subitement effrayés par les

hurlements de nos chiens, que nous vîmes se jeter dans un fourré et en

sortir aussitôt. Je craignis un moment que ce ne fût une bête sauvage

qui causait leur inquiétude, et j'allais lâcher mon coup de fusil dans

le buisson, quand Jack, qui s'était approché, et qui avait eu soin de se

jeter à terre pour découvrir la cause de cette peur subite, se leva en

éclatant de rire.

«C'est la truie, nous cria-t-il, qui se moque encore une fois de nous.»

Un grand éclat de rire accueillit cette découverte; un grognement sourd

sorti du buisson y répondit, et confirma ces paroles. Nous pénétrâmes

dans le fourré pour tâcher de découvrir ce que faisait là cet animal que

nous maudissions de bon coeur; la position dans laquelle elle se

trouvait nous réconcilia soudain avec elle. Elle venait de mettre bas,

et elle était occupée à allaiter sept ou huit petits cochons. Mes

enfants, qui voyaient déjà toute la famille à la broche, ne purent

s'empêcher de témoigner leur joie à ce spectacle.

Leur mère leur reprocha leur inhumanité, de condamner ainsi ces pauvres

animaux qui étaient à peine nés; et il fut résolu que deux seraient pris

pour être élevés avec la mère, et que les autres seraient abandonnés

dans les bois, où il leur serait loisible de se multiplier, et qu'enfin

la mère, après le temps d'allaitement, serait tuée, et nous fournirait

ainsi une bonne provision de lard salé.

Nous arrivâmes enfin à Falken-Horst, que nous retrouvâmes avec bien du

plaisir. Tout était en bon ordre: les hôtes de la basse-cour vinrent à

nous en caquetant de la manière la plus bruyante. Nous les accueillîmes

en leur jetant de nouvelles provisions. Le buffle et le chacal furent

attachés jusqu'à ce que l'habitude les eût rendus sociables; l'aigle de

Fritz le fut également, et on le plaça près du perroquet; mais mon fils

eut l'imprudence, en lui passant une ficelle à la patte, de lui

découvrir les yeux, qu'il avait eus bandés jusqu'alors. La lumière

produisit sur l'oiseau vorace un effet dont nous fûmes presque effrayés.

Nous le vîmes s'emporter soudain, lancer à droite et a gauche des coups

de griffe et de bec, si bien que le pauvre perroquet, qui se trouvait

malheureusement à sa portée, fut déchiré avant même que nous eussions pu

le secourir. Fritz entra en colère, et voulut tuer l'oiseau.

Ernest accourut aussitôt et l'arrêta. «Cède-moi cet animal, lui dit-il,

je me fais fort de le rendre souple comme un petit chien.

--Te le céder? Non vraiment; c'est moi qui l'ai pris, c'est à moi qu'il

appartient. Apprends-moi ton secret.»

Ernest secoua la tête négativement. Mon intervention devint alors

nécessaire. «Pourquoi, dis-je à Fritz, veux-tu que ton frère te donne

son secret sans retour, qu'il tienne moins aux fruits de ses lectures et

de ses méditations que tu ne tiens toi-même au produit de ton adresse?»

Je terminai enfin le débat en proposant à Fritz de donner son singe en

échange du secret d'Ernest. Cet arrangement, qui fut agréé, mit fin à la

contestation.

«Mon aigle, dit Fritz, est un vaillant animal; je le préfère à un singe,

dont tout le mérite gît dans ses grimaces.

--Soit, dit Ernest, je tiens peu à être un héros, j'aime mieux devenir

un savant. Je serai l'historiographe et le poète des hauts faits que tu

accompliras avec ton aigle.

--Tu verras; mais en attendant dis-nous ton secret. Que faut-il faire

pour le calmer?

--J'ai lu, je ne sais où, que les Caraïbes, en pareil cas, fument sous

le nez de l'oiseau rebelle. La fumée de tabac a sur eux la même

influence que sur les abeilles, qu'elle endort.»

Fritz se crut dupé, et il voulait reprendre son singe, attendu que le

prétendu secret d'Ernest lui paraissait beaucoup trop simple.

«Qu'importe, lui dis-je alors, la simplicité du moyen, s'il réussit?»

J'appuyai de toute mon autorité les paroles d'Ernest, et je priai Fritz

d'en faire sur-le-champ l'épreuve, afin d'arrêter les cris et les

battements d'ailes du bel oiseau, qui avait mis le désordre parmi nos

volailles. Dès les premières bouffées, l'oiseau se calma; Fritz

s'approcha, et lui enveloppa la tête d'un nuage épais de fumée. Peu à

peu l'animal perdit ses forces, et nous le vîmes bientôt, complètement

ivre, jeter sur nous des regards fixes; puis il devint tout à coup

immobile.

«Ah! mon aigle est mort! s'écria Fritz; c'est une cruelle méchanceté.»

Je le rassurai en lui faisant observer que, s'il était mort, il ne

pourrait pas se tenir sur ses jambes comme il le faisait, et j'ajoutai

qu'il n'était qu'endormi, comme le sont les abeilles qu'on enfume pour

enlever leur miel.

En effet, il revint à lui peu à peu, sans faire aucun bruit, quoiqu'on

lui débandât les yeux; il nous regardait d'un air étonné, mais sans

fureur, et chaque jour il devint plus apprivoisé. Le singe fut

unanimement adjugé à Ernest, et nous courûmes alors gagner nos bons

lits, qui nous parurent encore meilleurs après les deux nuits pendant

lesquelles nous en avions été privés.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 28 / 70 题