Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à cire.--La colonie
d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.
On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre
claie; mais, comme je voulais faire une excursion au delà des rochers,
et que j'étais, curieux de savoir jusqu'où s'étendaient les limites de
notre empire, je résolus de n'emmener que Fritz avec moi.
Je laissai donc mes trois cadets près de leur mère, sous la garde de
Bill, qui était pleine, et nous partîmes, Fritz et moi, accompagnés de
notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.
Arrivés au bois de chênes, nous y trouvâmes notre truie qui se régalait
de glands, et, après lui en avoir enlevé quelques poignées, nous
continuâmes notre route. Nous remarquâmes dans les branches des
compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira
deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait
abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux
espèces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche
verte et rouge. Mais, pendant que nous étions occupés à les considérer,
un bruit soudain, semblable à celui d'un tambour mouillé, vint frapper
notre oreille.
La première pensée qui se présenta à nous fut qu'il y avait dans le
voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique
guerrière. Cependant nous nous glissâmes vers l'endroit d'où le bruit
partait, et nous écartâmes les branches d'arbres qui nous obstruaient la
vue. Nous découvrîmes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un
coq de bruyère perché sur un tronc d'arbre pourri, et occupé à donner le
spectacle à une vingtaine de gelinottes réunies autour de lui et en
admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se
livrait pour captiver leur attention. C'était un spectacle étrange dont
j'avais déjà lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris
modulés, battements d'ailes, roulements de tête, le singulier acteur de
cette scène n'épargnait rien pour plaire. Tantôt il agitait les plumes
de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui
l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et
poussait un cri perçant, puis il recommençait aussitôt sa pantomime. Le
nombre des poules qui étaient assemblées autour de lui s'augmentait à
chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin à
ses ébats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette
ardeur inconsidérée, et, comme son action m'avait causé une impression
désagréable, je ne pus m'empêcher de lui dire avec vivacité: «À quoi bon
cette rage de détruire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce
donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage
que la dévastation? Crois-tu qu'il y eût eu moins de plaisir pour nous à
jouir de ce spectacle nouveau qu'à trouver l'acteur gisant devant nous?»
Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal était irrémédiable,
je crus qu'il était convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et
j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.
«C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette
beaucoup de l'avoir tué; il eût été fort utile dans notre basse-cour.
--C'est vrai, lui répondis-je, mais nous pouvons encore remédier à cette
perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous
amènerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers
quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les oeufs et les confierons à
nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une
nouvelle espèce de volatiles.»
Nous déposâmes ensuite le coq sur le dos de l'âne; et, continuant notre
route, nous arrivâmes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les
petites pommes nous rafraîchirent comme la veille.
Nous arrivâmes ensuite aux calebassiers; nous trouvâmes en bon état les
divers objets que nous y avions laissés la veille. Comme il nous restait
encore beaucoup de temps, je résolus de pousser une excursion au delà
des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas
encore visitée.
Après avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arrivâmes à
une plaine couverte de plantes peu élevées. Nous ne nous y avancions
qu'avec précaution, jetant nos regards à droite et à gauche pour ne rien
laisser échapper, et nous mettre en mesure d'éviter le danger s'il s'en
présentait. Turc marchait le premier; le baudet venait après lui. Nous
rencontrâmes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de
pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes
d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout
effrayés de notre approche. Fritz aurait volontiers lâché des coups de
fusil; mais ils étaient trop éloignés pour qu'il pût espérer les
atteindre, et cette circonstance seule le retint.
Au bout de quelques instants de marche, nous pénétrâmes dans un fourré
de buissons qui nous étaient inconnus, et parmi lesquels nous
découvrîmes le _myrica cerifera_, arbre dont les baies produisent la
cire. J'engageai Fritz à en cueillir le plus qu'il lui serait possible;
car je savais que cette découverte ferait plaisir à ma femme.
Un peu plus loin, nous vîmes une espèce d'oiseaux qui paraissaient vivre
en société dans un nid immense où habitait la tribu tout entière, et
sous lequel chacun trouvait un abri. Il était placé au milieu de
l'arbre, à la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait
extérieurement à une grosse éponge, à cause des ouvertures nombreuses
qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient à chaque nid
particulier. Mêlés aux habitants du nid, une foule de petits perroquets
volaient çà et là en poussant des cris aigus et en disputant aux
propriétaires l'entrée de leur nid. Curieux d'examiner de près cette
intéressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, après plusieurs
tentatives, il fut assez adroit pour dénicher un de ces petits oiseaux,
qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgré les cris, les
battements d'ailes et les coups de bec de ses frères. Fritz était
heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le phénomène
singulier de ces animaux vivant en société, phénomène sur lequel notre
conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges
accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de
résister à des courants violents, et font même déborder des rivières
pour établir leurs demeures dans les étangs formés par l'inondation.
Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi
céphalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes
fourmilières qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Amérique,
hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont maçonnés avec
autant d'art et de solidité que s'ils eussent été construits par la main
des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins étonnant, mais non
moins intéressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre
chère patrie.
Cette leçon d'histoire naturelle avait fait disparaître la longueur du
chemin, et nous étions arrivés à un bois d'arbres qui nous étaient
encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit était
âpre; ils avaient de quarante à soixante pieds d'élévation, et leur
écorce était crevassée et couverte d'aspérités. Ils portaient en outre
çà et là de petites boules de gomme qui s'étaient durcies à l'air.
Fritz, qui s'était plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui
tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses
mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'étendre, et elle
reprenait sur-le-champ sa première forme par un mouvement élastique.
Surpris de la découverte, il vint à moi en s'écriant: «J'ai trouvé la
gomme élastique!
--Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis
vrai!»
Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous étions près de l'arbre à
caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.
«La gomme élastique nous sera tout à fait inutile, dit-il; nous n'avons
rien à dessiner, et par conséquent pas de crayon à effacer.
--Un moment, lui dis-je, et écoute-moi: la gomme élastique est
non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir à faire un
tissu imperméable, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la
saison des pluies.» Cette idée plut extrêmement à mon fils, et je fus
obligé de lui indiquer comment je pensais arriver à ce résultat et la
manière d'employer le caoutchouc.
«Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se dégage de l'arbre que
tu vois; elle en tombe goutte à goutte, et on la recueille dans des
vases où l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la
prend à l'état liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre
que l'on présente ensuite à la fumée d'un feu de bois humide qui sèche
l'enduit. C'est de là que le caoutchouc prend la teinte noire avec
laquelle il parvient en Europe. Quant à la forme, elle est telle qu'on
la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches
successives de gomme, et quand elles sont suffisamment séchées, on brise
la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture supérieure.
C'est ce procédé que je compte appliquer à la confection de nos
chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous étendrons
dessus les couches de caoutchouc nécessaires pour donner une botte
épaisse et solide.»
Nous avançâmes encore quelque temps, et nous ne découvrîmes qu'un
nouveau bois de cocotiers: c'était celui qui se prolongeait jusqu'au
bord de la mer, près du promontoire de l'Espoir-Trompé. De petits singes
qui s'y ébattaient nous fournirent des noix dont nous nous régalâmes;
mais en considérant les arbres qui s'élevaient autour de nous, j'en
remarquai quelques-uns d'une plus petite espèce qui me parurent être des
sagoutiers. Parmi nos découvertes, celle-ci était une des plus
précieuses. Je me hâtai donc de m'assurer de la réalité en frappant de
ma hache un de ces arbres étendu par terre, et je trouvai une moelle
d'un goût agréable, qui était, en effet, celui du sagou que j'avais
mangé en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent
les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de
voyages, et dont les Indiens sont très friands. J'en embrochai plusieurs
dans une baguette, et les fis rôtir à la flamme d'un feu que j'allumai.
L'odeur qu'elles répandaient était délicieuse. Je les goûtai en me
servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, à
l'inspection, avait protesté que jamais de sa vie il ne toucherait à un
pareil mets, se décida enfin à partager ma cuisine, et la trouva si
bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les
faire griller à son tour.
Après ce repas délicat, nous nous levâmes, et nous continuâmes encore
quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre
offrait partout cette même végétation si riche et si puissante. Mais des
champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous
dirigeâmes donc à gauche le long du rivage, à travers la plantation des
cannes à sucre, et, comme il était tard, nous nous hâtâmes de reprendre
la route de Falken-Horst. Nous prîmes par le chemin le plus court pour
regagner le bois des Calebassiers, où nous retrouvâmes la claie; l'âne
fut attelé, et nous retournâmes vers les nôtres, qui nous attendaient
avec une inquiétude motivée par notre longue absence.
Ma femme témoigna beaucoup de joie à la vue du sagou; puis elle
s'approcha pour écouter Fritz, qui racontait avec feu les découvertes du
jour, le coq gelinotte et le nid habité par une colonie d'oiseaux.
Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient déjà la parole,
fut salué par tout le monde du nom classique de Jacquot, et reçut une
quantité de glands doux dont il se régala.
Je racontai alors à mon tour la découverte du caoutchouc, qui devait
nous donner des bottes imperméables, et des baies à cire, avec
lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme reçut avec une
attention spéciale celles que nous rapportions.
Après le repas et à la nuit tombante, nous remontâmes sur notre arbre,
tirant l'échelle après nous, et nous nous livrâmes à un sommeil qui nous
était nécessaire.