CHAPITRE XVIII

Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à cire.--La colonie

d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.

On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre

claie; mais, comme je voulais faire une excursion au delà des rochers,

et que j'étais, curieux de savoir jusqu'où s'étendaient les limites de

notre empire, je résolus de n'emmener que Fritz avec moi.

Je laissai donc mes trois cadets près de leur mère, sous la garde de

Bill, qui était pleine, et nous partîmes, Fritz et moi, accompagnés de

notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.

Arrivés au bois de chênes, nous y trouvâmes notre truie qui se régalait

de glands, et, après lui en avoir enlevé quelques poignées, nous

continuâmes notre route. Nous remarquâmes dans les branches des

compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira

deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait

abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux

espèces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche

verte et rouge. Mais, pendant que nous étions occupés à les considérer,

un bruit soudain, semblable à celui d'un tambour mouillé, vint frapper

notre oreille.

La première pensée qui se présenta à nous fut qu'il y avait dans le

voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique

guerrière. Cependant nous nous glissâmes vers l'endroit d'où le bruit

partait, et nous écartâmes les branches d'arbres qui nous obstruaient la

vue. Nous découvrîmes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un

coq de bruyère perché sur un tronc d'arbre pourri, et occupé à donner le

spectacle à une vingtaine de gelinottes réunies autour de lui et en

admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se

livrait pour captiver leur attention. C'était un spectacle étrange dont

j'avais déjà lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris

modulés, battements d'ailes, roulements de tête, le singulier acteur de

cette scène n'épargnait rien pour plaire. Tantôt il agitait les plumes

de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui

l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et

poussait un cri perçant, puis il recommençait aussitôt sa pantomime. Le

nombre des poules qui étaient assemblées autour de lui s'augmentait à

chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin à

ses ébats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette

ardeur inconsidérée, et, comme son action m'avait causé une impression

désagréable, je ne pus m'empêcher de lui dire avec vivacité: «À quoi bon

cette rage de détruire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce

donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage

que la dévastation? Crois-tu qu'il y eût eu moins de plaisir pour nous à

jouir de ce spectacle nouveau qu'à trouver l'acteur gisant devant nous?»

Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal était irrémédiable,

je crus qu'il était convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et

j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.

«C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette

beaucoup de l'avoir tué; il eût été fort utile dans notre basse-cour.

--C'est vrai, lui répondis-je, mais nous pouvons encore remédier à cette

perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous

amènerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers

quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les oeufs et les confierons à

nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une

nouvelle espèce de volatiles.»

Nous déposâmes ensuite le coq sur le dos de l'âne; et, continuant notre

route, nous arrivâmes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les

petites pommes nous rafraîchirent comme la veille.

Nous arrivâmes ensuite aux calebassiers; nous trouvâmes en bon état les

divers objets que nous y avions laissés la veille. Comme il nous restait

encore beaucoup de temps, je résolus de pousser une excursion au delà

des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas

encore visitée.

Après avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arrivâmes à

une plaine couverte de plantes peu élevées. Nous ne nous y avancions

qu'avec précaution, jetant nos regards à droite et à gauche pour ne rien

laisser échapper, et nous mettre en mesure d'éviter le danger s'il s'en

présentait. Turc marchait le premier; le baudet venait après lui. Nous

rencontrâmes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de

pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes

d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout

effrayés de notre approche. Fritz aurait volontiers lâché des coups de

fusil; mais ils étaient trop éloignés pour qu'il pût espérer les

atteindre, et cette circonstance seule le retint.

Au bout de quelques instants de marche, nous pénétrâmes dans un fourré

de buissons qui nous étaient inconnus, et parmi lesquels nous

découvrîmes le _myrica cerifera_, arbre dont les baies produisent la

cire. J'engageai Fritz à en cueillir le plus qu'il lui serait possible;

car je savais que cette découverte ferait plaisir à ma femme.

Un peu plus loin, nous vîmes une espèce d'oiseaux qui paraissaient vivre

en société dans un nid immense où habitait la tribu tout entière, et

sous lequel chacun trouvait un abri. Il était placé au milieu de

l'arbre, à la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait

extérieurement à une grosse éponge, à cause des ouvertures nombreuses

qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient à chaque nid

particulier. Mêlés aux habitants du nid, une foule de petits perroquets

volaient çà et là en poussant des cris aigus et en disputant aux

propriétaires l'entrée de leur nid. Curieux d'examiner de près cette

intéressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, après plusieurs

tentatives, il fut assez adroit pour dénicher un de ces petits oiseaux,

qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgré les cris, les

battements d'ailes et les coups de bec de ses frères. Fritz était

heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le phénomène

singulier de ces animaux vivant en société, phénomène sur lequel notre

conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges

accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de

résister à des courants violents, et font même déborder des rivières

pour établir leurs demeures dans les étangs formés par l'inondation.

Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi

céphalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes

fourmilières qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Amérique,

hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont maçonnés avec

autant d'art et de solidité que s'ils eussent été construits par la main

des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins étonnant, mais non

moins intéressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre

chère patrie.

Cette leçon d'histoire naturelle avait fait disparaître la longueur du

chemin, et nous étions arrivés à un bois d'arbres qui nous étaient

encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit était

âpre; ils avaient de quarante à soixante pieds d'élévation, et leur

écorce était crevassée et couverte d'aspérités. Ils portaient en outre

çà et là de petites boules de gomme qui s'étaient durcies à l'air.

Fritz, qui s'était plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui

tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses

mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'étendre, et elle

reprenait sur-le-champ sa première forme par un mouvement élastique.

Surpris de la découverte, il vint à moi en s'écriant: «J'ai trouvé la

gomme élastique!

--Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis

vrai!»

Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous étions près de l'arbre à

caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.

«La gomme élastique nous sera tout à fait inutile, dit-il; nous n'avons

rien à dessiner, et par conséquent pas de crayon à effacer.

--Un moment, lui dis-je, et écoute-moi: la gomme élastique est

non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir à faire un

tissu imperméable, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la

saison des pluies.» Cette idée plut extrêmement à mon fils, et je fus

obligé de lui indiquer comment je pensais arriver à ce résultat et la

manière d'employer le caoutchouc.

«Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se dégage de l'arbre que

tu vois; elle en tombe goutte à goutte, et on la recueille dans des

vases où l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la

prend à l'état liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre

que l'on présente ensuite à la fumée d'un feu de bois humide qui sèche

l'enduit. C'est de là que le caoutchouc prend la teinte noire avec

laquelle il parvient en Europe. Quant à la forme, elle est telle qu'on

la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches

successives de gomme, et quand elles sont suffisamment séchées, on brise

la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture supérieure.

C'est ce procédé que je compte appliquer à la confection de nos

chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous étendrons

dessus les couches de caoutchouc nécessaires pour donner une botte

épaisse et solide.»

Nous avançâmes encore quelque temps, et nous ne découvrîmes qu'un

nouveau bois de cocotiers: c'était celui qui se prolongeait jusqu'au

bord de la mer, près du promontoire de l'Espoir-Trompé. De petits singes

qui s'y ébattaient nous fournirent des noix dont nous nous régalâmes;

mais en considérant les arbres qui s'élevaient autour de nous, j'en

remarquai quelques-uns d'une plus petite espèce qui me parurent être des

sagoutiers. Parmi nos découvertes, celle-ci était une des plus

précieuses. Je me hâtai donc de m'assurer de la réalité en frappant de

ma hache un de ces arbres étendu par terre, et je trouvai une moelle

d'un goût agréable, qui était, en effet, celui du sagou que j'avais

mangé en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent

les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de

voyages, et dont les Indiens sont très friands. J'en embrochai plusieurs

dans une baguette, et les fis rôtir à la flamme d'un feu que j'allumai.

L'odeur qu'elles répandaient était délicieuse. Je les goûtai en me

servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, à

l'inspection, avait protesté que jamais de sa vie il ne toucherait à un

pareil mets, se décida enfin à partager ma cuisine, et la trouva si

bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les

faire griller à son tour.

Après ce repas délicat, nous nous levâmes, et nous continuâmes encore

quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre

offrait partout cette même végétation si riche et si puissante. Mais des

champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous

dirigeâmes donc à gauche le long du rivage, à travers la plantation des

cannes à sucre, et, comme il était tard, nous nous hâtâmes de reprendre

la route de Falken-Horst. Nous prîmes par le chemin le plus court pour

regagner le bois des Calebassiers, où nous retrouvâmes la claie; l'âne

fut attelé, et nous retournâmes vers les nôtres, qui nous attendaient

avec une inquiétude motivée par notre longue absence.

Ma femme témoigna beaucoup de joie à la vue du sagou; puis elle

s'approcha pour écouter Fritz, qui racontait avec feu les découvertes du

jour, le coq gelinotte et le nid habité par une colonie d'oiseaux.

Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient déjà la parole,

fut salué par tout le monde du nom classique de Jacquot, et reçut une

quantité de glands doux dont il se régala.

Je racontai alors à mon tour la découverte du caoutchouc, qui devait

nous donner des bottes imperméables, et des baies à cire, avec

lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme reçut avec une

attention spéciale celles que nous rapportions.

Après le repas et à la nuit tombante, nous remontâmes sur notre arbre,

tirant l'échelle après nous, et nous nous livrâmes à un sommeil qui nous

était nécessaire.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 25 / 70 题