Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des Calebassiers.--Le
crabe de terre.--L'iguane.
Pendant notre séjour à Zelt-Heim et malgré les occupations qui nous
ramenaient au vaisseau, nous n'avions point encore négligé de célébrer
un dimanche. Le troisième tombait le jour de notre arrivée à
Falken-Horst, et nous le célébrâmes par des exercices religieux et des
lectures pieuses qui remplirent la matinée.
Quand nous eûmes dîné, je donnai à ma jeune famille la permission de
reprendre ses jeux.
J'avais à coeur de développer en eux tout ce que la nature y avait mis
de force et d'adresse; aussi je leur recommandai bien de s'exercer à
sauter, tirer de l'arc, lutter et courir.
Ces exercices du corps étaient assez du goût de mes enfants, Ernest
excepté, qui avait besoin d'admonestations pour y prendre part.
Néanmoins, lorsque le jeu était nouveau, il se décidait assez
facilement. Quand ils eurent épuisé leurs jeux ordinaires: «Mes enfants,
leur dis-je, je vais vous montrer un jeu d'adresse mis en usage chez les
Patagons, nation renommée par ses habitudes guerrières parmi les
sauvages de l'Amérique du Sud, et qui en habitent la pointe
méridionale.»
Je pris alors deux balles que j'attachai chacune à un bout de corde
d'environ six pieds, et je présentai à mes enfants cette nouvelle arme.
Les sauvages, qui n'ont à leur disposition ni cuivre, ni plomb, se
servent simplement de gros cailloux.
Je leur expliquai ensuite comment les Patagons faisaient usage de cette
arme en la lançant contre les animaux qu'ils voulaient attaquer, et
comment les deux balles, en revenant sur elles-mêmes, entouraient
fortement la partie que la corde avait touchée.
«C'est ainsi, leur dis-je, qu'il leur arrive de prendre leur proie
vivante en lui lançant leur fronde dans les jambes.»
Cette description paraissait si neuve, que je lançai la fronde que je
venais de faire contre un arbuste placé à peu de distance pour la leur
mieux faire comprendre, et la force du coup fut telle, que je coupai la
tige en deux. Le succès ne pouvait manquer d'être assuré; il me fallut
aussitôt en fabriquer trois autres, et Fritz, qui adopta passionnément
cet exercice, n'eut pas de cesse qu'il n'y fût devenu d'une grande
force. Je me plaisais à voir ainsi mes fils s'habituer à des armes qui
devaient encore exercer leur agilité, leur force et leur coup d'oeil.
Je leur appris que cette fronde, en usage chez la plupart des peuplades
de l'Amérique du Sud, a reçu le nom de _lazo_.
Le lendemain, je remarquai de notre château que la mer était
très-agitée: le vent soufflait avec force de manière à effrayer de vrais
marins; nous ne pouvions donc nous hasarder sur les flots.
J'annonçai à ma femme que nous resterions à terre toute la journée, et
que nous étions à sa disposition. Elle nous montra que, pendant nos
absences continuelles, elle avait pris assez d'ortolans à Falken-Horst,
à l'aide de nos pièges, pour en remplir une demi-tonne, où elle les
avait roulés dans le beurre. Nos pigeons avaient dressé leur nid et
couvaient tranquillement dans les branches du figuier. En faisant ainsi
la ronde autour de nos possessions, nous arrivâmes près des arbres
fruitiers, et je jugeai qu'il était bien temps de m'en occuper, car ils
étaient déjà à moitié desséchés.
Cette occupation remplit notre journée tout entière, et, quand vint le
repas du soir, nous trouvâmes nos ustensiles de cuisine en si mauvais
état, qu'on décida à l'unanimité qu'il fallait les remplacer, et se
rendre pour cela en famille au bois des Calebassiers; car ni ma femme ni
Franz ne voulaient rester à la maison en pareille occasion. À la pointe
du jour nous étions sur pied, et, munis des provisions nécessaires, nous
quittâmes Falken-Horst. L'âne seul était attelé à la claie, que nous
devions charger de calebasses, et sur laquelle je comptais placer le
petit Franz, si ses faibles jambes étaient trop fatiguées. Turc,
cuirassé selon son habitude, ouvrait la marche; Bill errait çà et là,
portant sur son dos Knips (c'était le nom donné au petit singe), et mes
enfants, bien armés, la suivaient partout. Quant à moi, je marchais un
peu en arrière avec ma femme, qui tenait Franz par la main.
Nous nous dirigeâmes vers les marais du Flamant. Ma femme était
enthousiasmée devant l'admirable végétation qui se déployait à nos yeux.
Fritz s'était enfoncé dans les herbes avec Turc; nous l'entendîmes faire
feu, et nous vîmes soudain tomber dans les herbes un oiseau énorme; mais
il n'était pas mort, et nous trouvâmes mon fils aux prises, ainsi que
les dogues, avec cette forte bête, qui se défendait vaillamment contre
eux à coups de pieds et d'ailes. Turc avait déjà deux profondes
blessures à la tête; quand je m'approchai à mon tour, je fus assez
heureux pour envelopper avec mon mouchoir la tête de l'animal. Privé de
la lumière, il donna des coups moins dangereux, et nous parvînmes
facilement à nous rendre maîtres de lui. En l'examinant, je ne lui
trouvai qu'une blessure à l'une des ailes. Je les assujettis toutes deux
et lui liai une patte, puis nous le portâmes ainsi garrotté sur la
claie.
«Ah! le bel oiseau!» s'écrièrent-ils tous en l'apercevant.
Ernest, qui s'était rapproché, l'examinait attentivement.
«Mon père, dit-il enfin, je pense que c'est une oie outarde.
--Tu as en partie raison, lui répondis-je; c'est bien une outarde, mais
elle n'a pas les pieds membraneux comme ceux de l'oie, et elle est de
l'espèce que les naturalistes appellent poule outarde, bien qu'il lui
manque au pied l'ergot qui distingue les poules. La blessure ne parait
pas incurable, ajoutai-je en même temps, et je m'estimerais très heureux
de pouvoir l'apprivoiser et de la placer dans notre basse-cour.»
Ma femme se permit alors de me faire, sur l'inutilité de ce nouvel hôte,
quelques observations qu'elle appuya de lamentations en faveur de ses
petits, qui attendaient peut-être le retour de leur mère. Je la rassurai
en lui apprenant que ses petits couraient tous seuls comme les poussins
au sortir de l'oeuf, et que l'outarde pourrait fournir un rôti au cas où
nous ne pourrions la conserver.
L'outarde bien attachée sur notre claie, nous nous remîmes en route, et
nous ne tardâmes pas à arriver au bois des Singes, nom que nous avions
donné au bois où ces messieurs s'étaient chargés de nous fournir une
abondante provision de cocos. Fritz raconta en riant à sa mère les
détails de cette aventure; et ses jeunes frères, surtout le gourmand
Ernest, appelaient de tous leurs voeux une nouvelle troupe de singes
pour leur envoyer ces belles noix qui pendaient au-dessus de leur tête;
mais rien ne paraissait, et l'on cherchait inutilement le moyen de
suppléer à ces animaux, quand tout à coup une noix tomba à mes pieds,
puis une seconde, puis encore une troisième. Tous aussitôt de lever la
tête et de chercher la main qui détachait ainsi pour nous ces fruits;
mais elle semblait invisible, et le feuillage restait immobile sans que
rien parût à nos yeux.
«C'est étrange! s'écria Jack: est-ce que nous sommes dans le royaume des
fées?»
À peine eut-il achevé ces mots, qu'une noix vint lui effleurer le
visage. Plusieurs noix tombent encore, tandis que nous cherchons
inutilement le mot de l'énigme. Mais tout à coup Fritz, qui s'était
réfugié sous l'arbre même pour se mettre à l'abri des projectiles,
s'écrie: «Je l'ai découvert le sorcier! à moi le sorcier! le voilà qui
descend de l'arbre; voyez la vilaine bête!»
En effet, c'était un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre,
disposé à jouir de sa récolte, quand Jack l'aperçut; l'étourdi, tout en
se récriant sur la laideur du sorcier, courut à lui et voulut l'assommer
d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel
j'avais reconnu le crabe de terre, peu effrayé de cette démonstration,
marcha droit à son agresseur en étendant vers lui des pinces si larges
et si formidables, qu'après avoir fait bonne mine quelques moments
celui-ci se prit à fuir en criant. Cependant, comme ses frères se
moquaient de lui, le dépit lui rendit le courage, et suppléant par la
ruse à son manque de forces, il ôta sa veste et s'arrêta droit devant
son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez près, il l'en couvrit tout
entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai
lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de
l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais
le moment où le vilain animal s'en serait allé tranquillement, emportant
la veste de mon petit guerrier, lorsque je me décidai à lui appliquer un
coup de hache qui le tua sur-le-champ.
La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack
nous occupèrent encore quelque temps; nous plaçâmes sur la claie le
sorcier et ses noix de coco, et nous nous mîmes en marche. Peu après le
bois s'épaissit; bientôt il nous fallut recourir à la hache pour ouvrir
un passage à l'âne et à la claie qu'il traînait après lui. La chaleur
était devenue extrême; nous marchions maintenant en silence et la tête
baissée, car nos gosiers altérés et secs nous interdisaient la parole.
Mais tout à coup Ernest, toujours observateur, nous appela auprès de
lui, et nous montra une plante à l'extrémité de laquelle pendaient
quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une première incision avait
fait tomber assez d'eau pour que le petit égoïste se désaltérât; mais je
m'aperçus qu'il en restait encore, et que le défaut d'air seul
l'empêchait de couler; je fendis alors la plante dans toute son étendue,
et tous, jusqu'à l'âne, nous pûmes nous désaltérer à notre tour.
«Bénissons Dieu, m'écriai-je alors avec l'accent de la reconnaissance;
remercions-le d'avoir ainsi créé, au milieu du désert, des plantes
bienfaisantes qui s'offrent au voyageur égaré comme des fontaines de
salut.»
La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de côté, vers la
rive, nous atteignîmes bientôt les calebassiers et la place où nous nous
étions déjà arrêtés. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui
avais dit la première fois que nous avions passé devant ces arbres,
répéta la leçon à ses frères, et leur enseigna les usages auxquels ils
étaient propres, et l'utilité qu'en tiraient les sauvages de l'Amérique.
Pendant qu'il parlait, je m'étais un peu éloigné pour choisir les plus
belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice à
redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils étaient
sans doute ailleurs, car je n'en aperçus aucune trace. En revenant, je
trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que
ma femme s'occupait à soigner l'outarde, dont la blessure n'était pas
dangereuse. Elle me représenta qu'il était bien cruel de laisser cette
pauvre bête toujours chaperonnée, et, pour lui faire plaisir, je lui
ôtai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle à un
arbre. La pauvre bête resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos
chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de
notre présence, ce qui me confirma dans l'idée que la côte était
inhabitée, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant
Jack, aidé de Fritz, avait allumé un grand feu; et tous deux étaient si
affairés, que je ne pus m'empêcher de leur dire:
«Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont
vos projets, s'il vous plaît?
JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse,
à la mode des sauvages.
MOI. À merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous
jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez dû vous
assurer, ce me semble, des deux éléments essentiels de votre cuisine,
des vases et de l'eau.»
Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de
plusieurs ustensiles; aussitôt les enfants se mirent à l'ouvrage pour
façonner des calebasses; beaucoup furent gâtées; mais ils parvinrent à
fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.
Nous fîmes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches
pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait
complètement manqué ses ustensiles de calebasses, s'était enfoncé dans
l'épaisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le
vîmes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: «Un
sanglier! un sanglier! Vite! vite!»
Fritz sauta sur son fusil, et nous nous élançâmes tous deux vers
l'endroit qu'Ernest nous indiquait.
Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous
indiquèrent bientôt l'endroit où se débattait avec nos vaillants
combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur
capricieuse nous avait contraints de laisser courir à sa guise. Cette
découverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes
celles du même genre. Tout en parlant, nous aperçûmes notre cochon
dévorant de petites pommes colorées qui jonchaient la terre. Craignant
cependant quelque danger, j'empêchai mes fils d'en manger, et nous nous
mîmes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre côté. Jack partit
en avant; mais à peine eut-il franchi quelques buissons que nous le
vîmes à son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu
un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il
nous avait désigné, je lui appris qu'il était peu probable qu'il y eût
des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui
désignai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'énorme lézard vert
que les naturalistes nomment iguane.
Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement
dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Amérique, sa chair comme
une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je
l'arrêtai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les
écailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrité
deviendrait peut-être à craindre.
«Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple
et assez singulier de se rendre maître de cet animal.» Je demandai en
même temps une baguette légère et une ficelle, au bout de laquelle je
fis un noeud coulant. Je me mis ensuite à siffler; puis profitant de
l'espèce d'engourdissement que cette mélodie occasionnait à l'animal, je
lui jetai par précaution le noeud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne
donnait aucun signe de colère, je plongeai dans une de ses narines
entrouvertes la baguette dont j'étais armé: le sang coula en abondance,
et l'animal mourut à l'instant sans avoir souffert aucune douleur.
Mes fils, étonnés, s'approchèrent alors; je leur appris que j'avais lu
dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais
pas, ajoutai-je, qu'il m'eût aussi bien réussi. Il s'agissait maintenant
d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils supportèrent la
queue; ainsi disposés, nous regagnâmes l'endroit où nous avions laissé
la claie. Ma femme et Franz, inquiétés par notre absence prolongée, nous
cherchaient de tous côtés. Le récit de notre chasse les intéressa
beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouvé d'eau, nous goûtâmes,
pour nous désaltérer, les petites pommes que j'avais ramassées, et dans
lesquelles je crus reconnaître les fruits du goyavier; puis nous
reprîmes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du
campement. Seulement l'âne fut chargé du lézard et de notre vaisselle de
courge. Nous sortîmes du bois des Calebassiers; en passant à
l'extrémité, nous renouvelâmes notre provision de voyage; puis nous
atteignîmes un bois de chênes magnifiques, entrecoupé de quelques beaux
figuiers de la même espèce que ceux de Falken-Horst. La terre était
jonchée de glands; un de mes enfants s'étant avisé d'en manger un, et
l'ayant trouvé excellent, nous suivîmes son exemple, et nous en
récoltâmes une bonne quantité. Nous arrivâmes bientôt au logis; pendant
que j'éventrais et préparais l'iguane, mes enfants déchargèrent l'âne et
placèrent l'outarde à côté du flamant, dans un poulailler. L'iguane fût
trouvé délicieux; mais le crabe de Jack fut jeté aux chiens. Nous
soupâmes à la hâte, et nous courûmes chercher le repos dans notre
château aérien.