CHAPITRE XVII

Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des Calebassiers.--Le

crabe de terre.--L'iguane.

Pendant notre séjour à Zelt-Heim et malgré les occupations qui nous

ramenaient au vaisseau, nous n'avions point encore négligé de célébrer

un dimanche. Le troisième tombait le jour de notre arrivée à

Falken-Horst, et nous le célébrâmes par des exercices religieux et des

lectures pieuses qui remplirent la matinée.

Quand nous eûmes dîné, je donnai à ma jeune famille la permission de

reprendre ses jeux.

J'avais à coeur de développer en eux tout ce que la nature y avait mis

de force et d'adresse; aussi je leur recommandai bien de s'exercer à

sauter, tirer de l'arc, lutter et courir.

Ces exercices du corps étaient assez du goût de mes enfants, Ernest

excepté, qui avait besoin d'admonestations pour y prendre part.

Néanmoins, lorsque le jeu était nouveau, il se décidait assez

facilement. Quand ils eurent épuisé leurs jeux ordinaires: «Mes enfants,

leur dis-je, je vais vous montrer un jeu d'adresse mis en usage chez les

Patagons, nation renommée par ses habitudes guerrières parmi les

sauvages de l'Amérique du Sud, et qui en habitent la pointe

méridionale.»

Je pris alors deux balles que j'attachai chacune à un bout de corde

d'environ six pieds, et je présentai à mes enfants cette nouvelle arme.

Les sauvages, qui n'ont à leur disposition ni cuivre, ni plomb, se

servent simplement de gros cailloux.

Je leur expliquai ensuite comment les Patagons faisaient usage de cette

arme en la lançant contre les animaux qu'ils voulaient attaquer, et

comment les deux balles, en revenant sur elles-mêmes, entouraient

fortement la partie que la corde avait touchée.

«C'est ainsi, leur dis-je, qu'il leur arrive de prendre leur proie

vivante en lui lançant leur fronde dans les jambes.»

Cette description paraissait si neuve, que je lançai la fronde que je

venais de faire contre un arbuste placé à peu de distance pour la leur

mieux faire comprendre, et la force du coup fut telle, que je coupai la

tige en deux. Le succès ne pouvait manquer d'être assuré; il me fallut

aussitôt en fabriquer trois autres, et Fritz, qui adopta passionnément

cet exercice, n'eut pas de cesse qu'il n'y fût devenu d'une grande

force. Je me plaisais à voir ainsi mes fils s'habituer à des armes qui

devaient encore exercer leur agilité, leur force et leur coup d'oeil.

Je leur appris que cette fronde, en usage chez la plupart des peuplades

de l'Amérique du Sud, a reçu le nom de _lazo_.

Le lendemain, je remarquai de notre château que la mer était

très-agitée: le vent soufflait avec force de manière à effrayer de vrais

marins; nous ne pouvions donc nous hasarder sur les flots.

J'annonçai à ma femme que nous resterions à terre toute la journée, et

que nous étions à sa disposition. Elle nous montra que, pendant nos

absences continuelles, elle avait pris assez d'ortolans à Falken-Horst,

à l'aide de nos pièges, pour en remplir une demi-tonne, où elle les

avait roulés dans le beurre. Nos pigeons avaient dressé leur nid et

couvaient tranquillement dans les branches du figuier. En faisant ainsi

la ronde autour de nos possessions, nous arrivâmes près des arbres

fruitiers, et je jugeai qu'il était bien temps de m'en occuper, car ils

étaient déjà à moitié desséchés.

Cette occupation remplit notre journée tout entière, et, quand vint le

repas du soir, nous trouvâmes nos ustensiles de cuisine en si mauvais

état, qu'on décida à l'unanimité qu'il fallait les remplacer, et se

rendre pour cela en famille au bois des Calebassiers; car ni ma femme ni

Franz ne voulaient rester à la maison en pareille occasion. À la pointe

du jour nous étions sur pied, et, munis des provisions nécessaires, nous

quittâmes Falken-Horst. L'âne seul était attelé à la claie, que nous

devions charger de calebasses, et sur laquelle je comptais placer le

petit Franz, si ses faibles jambes étaient trop fatiguées. Turc,

cuirassé selon son habitude, ouvrait la marche; Bill errait çà et là,

portant sur son dos Knips (c'était le nom donné au petit singe), et mes

enfants, bien armés, la suivaient partout. Quant à moi, je marchais un

peu en arrière avec ma femme, qui tenait Franz par la main.

Nous nous dirigeâmes vers les marais du Flamant. Ma femme était

enthousiasmée devant l'admirable végétation qui se déployait à nos yeux.

Fritz s'était enfoncé dans les herbes avec Turc; nous l'entendîmes faire

feu, et nous vîmes soudain tomber dans les herbes un oiseau énorme; mais

il n'était pas mort, et nous trouvâmes mon fils aux prises, ainsi que

les dogues, avec cette forte bête, qui se défendait vaillamment contre

eux à coups de pieds et d'ailes. Turc avait déjà deux profondes

blessures à la tête; quand je m'approchai à mon tour, je fus assez

heureux pour envelopper avec mon mouchoir la tête de l'animal. Privé de

la lumière, il donna des coups moins dangereux, et nous parvînmes

facilement à nous rendre maîtres de lui. En l'examinant, je ne lui

trouvai qu'une blessure à l'une des ailes. Je les assujettis toutes deux

et lui liai une patte, puis nous le portâmes ainsi garrotté sur la

claie.

«Ah! le bel oiseau!» s'écrièrent-ils tous en l'apercevant.

Ernest, qui s'était rapproché, l'examinait attentivement.

«Mon père, dit-il enfin, je pense que c'est une oie outarde.

--Tu as en partie raison, lui répondis-je; c'est bien une outarde, mais

elle n'a pas les pieds membraneux comme ceux de l'oie, et elle est de

l'espèce que les naturalistes appellent poule outarde, bien qu'il lui

manque au pied l'ergot qui distingue les poules. La blessure ne parait

pas incurable, ajoutai-je en même temps, et je m'estimerais très heureux

de pouvoir l'apprivoiser et de la placer dans notre basse-cour.»

Ma femme se permit alors de me faire, sur l'inutilité de ce nouvel hôte,

quelques observations qu'elle appuya de lamentations en faveur de ses

petits, qui attendaient peut-être le retour de leur mère. Je la rassurai

en lui apprenant que ses petits couraient tous seuls comme les poussins

au sortir de l'oeuf, et que l'outarde pourrait fournir un rôti au cas où

nous ne pourrions la conserver.

L'outarde bien attachée sur notre claie, nous nous remîmes en route, et

nous ne tardâmes pas à arriver au bois des Singes, nom que nous avions

donné au bois où ces messieurs s'étaient chargés de nous fournir une

abondante provision de cocos. Fritz raconta en riant à sa mère les

détails de cette aventure; et ses jeunes frères, surtout le gourmand

Ernest, appelaient de tous leurs voeux une nouvelle troupe de singes

pour leur envoyer ces belles noix qui pendaient au-dessus de leur tête;

mais rien ne paraissait, et l'on cherchait inutilement le moyen de

suppléer à ces animaux, quand tout à coup une noix tomba à mes pieds,

puis une seconde, puis encore une troisième. Tous aussitôt de lever la

tête et de chercher la main qui détachait ainsi pour nous ces fruits;

mais elle semblait invisible, et le feuillage restait immobile sans que

rien parût à nos yeux.

«C'est étrange! s'écria Jack: est-ce que nous sommes dans le royaume des

fées?»

À peine eut-il achevé ces mots, qu'une noix vint lui effleurer le

visage. Plusieurs noix tombent encore, tandis que nous cherchons

inutilement le mot de l'énigme. Mais tout à coup Fritz, qui s'était

réfugié sous l'arbre même pour se mettre à l'abri des projectiles,

s'écrie: «Je l'ai découvert le sorcier! à moi le sorcier! le voilà qui

descend de l'arbre; voyez la vilaine bête!»

En effet, c'était un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre,

disposé à jouir de sa récolte, quand Jack l'aperçut; l'étourdi, tout en

se récriant sur la laideur du sorcier, courut à lui et voulut l'assommer

d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel

j'avais reconnu le crabe de terre, peu effrayé de cette démonstration,

marcha droit à son agresseur en étendant vers lui des pinces si larges

et si formidables, qu'après avoir fait bonne mine quelques moments

celui-ci se prit à fuir en criant. Cependant, comme ses frères se

moquaient de lui, le dépit lui rendit le courage, et suppléant par la

ruse à son manque de forces, il ôta sa veste et s'arrêta droit devant

son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez près, il l'en couvrit tout

entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai

lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de

l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais

le moment où le vilain animal s'en serait allé tranquillement, emportant

la veste de mon petit guerrier, lorsque je me décidai à lui appliquer un

coup de hache qui le tua sur-le-champ.

La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack

nous occupèrent encore quelque temps; nous plaçâmes sur la claie le

sorcier et ses noix de coco, et nous nous mîmes en marche. Peu après le

bois s'épaissit; bientôt il nous fallut recourir à la hache pour ouvrir

un passage à l'âne et à la claie qu'il traînait après lui. La chaleur

était devenue extrême; nous marchions maintenant en silence et la tête

baissée, car nos gosiers altérés et secs nous interdisaient la parole.

Mais tout à coup Ernest, toujours observateur, nous appela auprès de

lui, et nous montra une plante à l'extrémité de laquelle pendaient

quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une première incision avait

fait tomber assez d'eau pour que le petit égoïste se désaltérât; mais je

m'aperçus qu'il en restait encore, et que le défaut d'air seul

l'empêchait de couler; je fendis alors la plante dans toute son étendue,

et tous, jusqu'à l'âne, nous pûmes nous désaltérer à notre tour.

«Bénissons Dieu, m'écriai-je alors avec l'accent de la reconnaissance;

remercions-le d'avoir ainsi créé, au milieu du désert, des plantes

bienfaisantes qui s'offrent au voyageur égaré comme des fontaines de

salut.»

La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de côté, vers la

rive, nous atteignîmes bientôt les calebassiers et la place où nous nous

étions déjà arrêtés. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui

avais dit la première fois que nous avions passé devant ces arbres,

répéta la leçon à ses frères, et leur enseigna les usages auxquels ils

étaient propres, et l'utilité qu'en tiraient les sauvages de l'Amérique.

Pendant qu'il parlait, je m'étais un peu éloigné pour choisir les plus

belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice à

redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils étaient

sans doute ailleurs, car je n'en aperçus aucune trace. En revenant, je

trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que

ma femme s'occupait à soigner l'outarde, dont la blessure n'était pas

dangereuse. Elle me représenta qu'il était bien cruel de laisser cette

pauvre bête toujours chaperonnée, et, pour lui faire plaisir, je lui

ôtai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle à un

arbre. La pauvre bête resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos

chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de

notre présence, ce qui me confirma dans l'idée que la côte était

inhabitée, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant

Jack, aidé de Fritz, avait allumé un grand feu; et tous deux étaient si

affairés, que je ne pus m'empêcher de leur dire:

«Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont

vos projets, s'il vous plaît?

JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse,

à la mode des sauvages.

MOI. À merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous

jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez dû vous

assurer, ce me semble, des deux éléments essentiels de votre cuisine,

des vases et de l'eau.»

Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de

plusieurs ustensiles; aussitôt les enfants se mirent à l'ouvrage pour

façonner des calebasses; beaucoup furent gâtées; mais ils parvinrent à

fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.

Nous fîmes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches

pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait

complètement manqué ses ustensiles de calebasses, s'était enfoncé dans

l'épaisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le

vîmes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: «Un

sanglier! un sanglier! Vite! vite!»

Fritz sauta sur son fusil, et nous nous élançâmes tous deux vers

l'endroit qu'Ernest nous indiquait.

Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous

indiquèrent bientôt l'endroit où se débattait avec nos vaillants

combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur

capricieuse nous avait contraints de laisser courir à sa guise. Cette

découverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes

celles du même genre. Tout en parlant, nous aperçûmes notre cochon

dévorant de petites pommes colorées qui jonchaient la terre. Craignant

cependant quelque danger, j'empêchai mes fils d'en manger, et nous nous

mîmes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre côté. Jack partit

en avant; mais à peine eut-il franchi quelques buissons que nous le

vîmes à son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu

un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il

nous avait désigné, je lui appris qu'il était peu probable qu'il y eût

des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui

désignai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'énorme lézard vert

que les naturalistes nomment iguane.

Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement

dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Amérique, sa chair comme

une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je

l'arrêtai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les

écailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrité

deviendrait peut-être à craindre.

«Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple

et assez singulier de se rendre maître de cet animal.» Je demandai en

même temps une baguette légère et une ficelle, au bout de laquelle je

fis un noeud coulant. Je me mis ensuite à siffler; puis profitant de

l'espèce d'engourdissement que cette mélodie occasionnait à l'animal, je

lui jetai par précaution le noeud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne

donnait aucun signe de colère, je plongeai dans une de ses narines

entrouvertes la baguette dont j'étais armé: le sang coula en abondance,

et l'animal mourut à l'instant sans avoir souffert aucune douleur.

Mes fils, étonnés, s'approchèrent alors; je leur appris que j'avais lu

dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais

pas, ajoutai-je, qu'il m'eût aussi bien réussi. Il s'agissait maintenant

d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils supportèrent la

queue; ainsi disposés, nous regagnâmes l'endroit où nous avions laissé

la claie. Ma femme et Franz, inquiétés par notre absence prolongée, nous

cherchaient de tous côtés. Le récit de notre chasse les intéressa

beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouvé d'eau, nous goûtâmes,

pour nous désaltérer, les petites pommes que j'avais ramassées, et dans

lesquelles je crus reconnaître les fruits du goyavier; puis nous

reprîmes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du

campement. Seulement l'âne fut chargé du lézard et de notre vaisselle de

courge. Nous sortîmes du bois des Calebassiers; en passant à

l'extrémité, nous renouvelâmes notre provision de voyage; puis nous

atteignîmes un bois de chênes magnifiques, entrecoupé de quelques beaux

figuiers de la même espèce que ceux de Falken-Horst. La terre était

jonchée de glands; un de mes enfants s'étant avisé d'en manger un, et

l'ayant trouvé excellent, nous suivîmes son exemple, et nous en

récoltâmes une bonne quantité. Nous arrivâmes bientôt au logis; pendant

que j'éventrais et préparais l'iguane, mes enfants déchargèrent l'âne et

placèrent l'outarde à côté du flamant, dans un poulailler. L'iguane fût

trouvé délicieux; mais le crabe de Jack fut jeté aux chiens. Nous

soupâmes à la hâte, et nous courûmes chercher le repos dans notre

château aérien.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 24 / 70 题