CHAPITRE XIX

Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim. Dernier voyage au

vaisseau.--L'arsenal.

Nous étions à peine debout, que ma femme et mes fils s'empressèrent

autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des

bougies, métier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma mémoire tout

ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis à l'ouvrage.

J'aurais voulu pouvoir mêler à mes baies du suif ou de la graisse pour

donner à mes bougies plus de blancheur et les faire brûler plus

facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme préparait

des mèches avec du fil à voile, tandis que je m'occupais à faire fondre

la cire. J'avais placé sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les

baies, et je vis bientôt nager à la surface une matière huileuse de

couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la plaçai dans un vase, à

proximité du feu pour l'empêcher de prendre consistance. Lorsque je crus

en avoir obtenu une quantité suffisante, je commençai à tremper dans la

cire tenue à l'état liquide les mèches en fil, puis je les suspendis à

des branches d'arbre pour les faire sécher, et je recommençai jusqu'à ce

que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les plaçai dans un endroit

frais pour les faire durcir, et le soir même nous pûmes en faire

l'essai. Ma femme était heureuse; et, bien que la lueur n'en fût pas

d'une pureté irréprochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de

prolonger nos soirées, et nous empêcher de nous coucher en même temps

que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succès qui

couronna cette entreprise nous encouragea à en tenter une seconde. Ma

femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la crème qu'elle

levait du lait de notre vache; elle désirait pouvoir en faire du beurre;

mais il lui manquait pour cela l'instrument nécessaire, la baratte. Mon

inexpérience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y suppléai en

mettant en usage un procédé que j'avais vu employer par les Hottentots.

Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une

courge en deux parties égales, que je refermai hermétiquement. Je

l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attaché à quatre pieux

disposés exprès un long morceau de toile, sur lequel je plaçai la

courge, j'ordonnai à mes fils de l'agiter dans tous les sens. La

singularité de cette opération, peu pénible en elle-même, leur servit de

jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballottée comme un

enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisinière le

reçut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins

charmés. Mais ces travaux n'étaient rien; il en est un qui me donna plus

de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il

s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie

pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je gâtai une quantité

prodigieuse de bois, et je ne parvins à faire qu'une machine lourde et

informe de quatre à cinq pieds à laquelle j'adaptai deux roues de canon

enlevées au navire, et dont les bords furent façonnés en bambous

croisés. Quelque grossière que fût cette voiture, elle nous fut d'une

grande utilité.

Pendant que je m'occupais ainsi à ce pénible travail, ma femme et mes

fils ne restaient pas les bras croisés; ils exécutaient divers

embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant

ils y mettaient de zèle et d'intelligence; ils transplantèrent la

plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux où je supposais qu'ils

devaient le mieux réussir. La vigne fut placée contre notre grand arbre,

dont le feuillage nous parut propre à la défendre contre les rayons du

soleil. Les châtaigniers, les noyers, les cerisiers furent rangés sur

deux belles allées, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette

promenade ombragée était ménagée pour nos voyages à Zelt-Heim. Nous

arrachâmes toute l'herbe, et au milieu nous établîmes une chaussée

bombée, afin qu'elle fut toujours sûre et propre. Les brouettes étant

insuffisantes pour y transporter le sable nécessaire, je construisis un

petit tombereau, que l'âne traînait.

Comme la nature avait entièrement déshérité Zelt-Heim, nos efforts

d'embellissements se portèrent principalement sur ce point. Nous y

transférâmes notre résidence pour les exécuter à loisir. Nous y

plantâmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas

l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les

pistachiers et les orangers cédrats, qui atteignent une hauteur

extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tête d'un enfant.

L'amandier, le mûrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y

trouvèrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi changé; à une

plage brûlante nous fîmes succéder un frais bosquet; nous abritâmes les

sables du rivage d'ombres hautes et épaisses, qui devaient favoriser la

crue des herbes et offrir de la nourriture à nos bestiaux, si nous

étions forcés de nous retirer en cas d'invasion étrangère.

Après avoir planté le long du ruisseau des cèdres pour attacher notre

barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'idée

d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en

un mot, de la mettre en état de soutenir le siège contre une armée de

sauvages, s'il en était besoin. Notre artillerie devait naturellement

prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construisîmes une

plate-forme, sur laquelle furent hissés les deux canons de la pinasse.

Ces divers travaux nous occupèrent six semaines environ, sans pourtant

nous empêcher de célébrer le dimanche par les exercices accoutumés; et

j'admirai comment mes fils, fatigués par six jours de travail assidu,

trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer à tous les

jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer à nager ou à

lancer le _lazo_: tant il est vrai que le changement d'occupation repose

autant que l'inaction!

Une seule chose nous inquiétait, c'était l'état de délabrement de nos

habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouvés

sur le navire étaient usés; et je voyais avec crainte le moment où nous

serions forcés de renoncer aux habillements européens. D'un autre côté,

ma superbe voiture commençait à se fatiguer considérablement; l'essieu

ne tournait plus que difficilement, et encore était-ce avec un bruit

capable de déchirer l'oreille la moins délicate. De temps en temps j'y

mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours était insuffisant,

et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employé. Je me rappelai

que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien

renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le désir de savoir

dans quel état il se trouvait depuis que nous l'avions visité, joint à

nos besoins urgents, me détermina à mettre la pinasse en mer et à tenter

un voyage que j'annonçai à ma femme comme devant être le dernier. Nous

profitâmes du premier jour de calme pour mettre ce projet à exécution.

La carcasse du navire était à peu près dans l'état où nous l'avions

laissée; prise comme elle l'était entre les rochers, la mer et le vent

ne lui avaient enlevé que quelques planches. Nous parcourûmes les

chambres, nous fîmes main basse sur tous les objets qu'elles

renfermaient, puis nous descendîmes dans la cale; nous y trouvâmes,

comme je l'avais pensé, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de

poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudières

d'une grande capacité, qui devaient servir à une raffinerie de sucre.

Les moins pesants de ces objets furent embarqués, les autres furent

attachés à des tonnes vides bien bouchées, et je projetai alors, pour en

finir et nous rendre maîtres des débris du navire, de faire sauter la

carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au

rivage. Quoique les préparatifs de cette entreprise fussent extrêmement

simples, ils durèrent quatre jours. Je me contentai de placer dans la

quille du bâtiment un baril de poudre, auquel j'attachai une mèche qui

devait brûler plusieurs heures, et nous nous éloignâmes précipitamment

pour regagner la côte.

Quand nous fûmes arrivés, je proposai à ma femme de porter le souper sur

le promontoire, d'où l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y

consentit volontiers. Nous nous mîmes gaiement à table, attendant avec

anxiété le moment de l'explosion; mais l'obscurité, qui dans ces

contrées, comme je l'ai déjà dit, succède immédiatement au jour,

commençait à peine à envelopper la terre, que nous vîmes s'élever tout à

coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion

retentit, et tout rentra dans le calme. C'étaient les derniers débris du

navire qui se séparaient; avec eux disparaissaient les derniers liens

qui nous attachassent à l'Europe. Cette idée pleine de tristesse se

communiqua spontanément à chacun de nous; aussi, à la place des cris de

joie sur lesquels j'avais compté, l'explosion du navire ne fut reçue que

par des pleurs, auxquels je ne pus moi-même résister. Nous retournâmes à

Zelt-Heim en proie aux plus tristes pensées.

Le repos de la nuit changea le cours des pénibles impressions de la

veille. Nous nous levâmes avec le jour, et nous nous hâtâmes d'aller à

la côte. Des planches et des poutres flottaient ça et là; il nous fut

facile de les réunir sur le rivage. Les chaudières de cuivre

surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amenâmes à terre, à

l'aide de l'âne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudières nous

servirent à assurer notre magasin de poudre, en les renversant

par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous choisîmes une place, à

l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une

explosion ne nous présentait plus aucun danger. Nous creusâmes tout

autour un petit fossé pour garantir la poudre de l'humidité, et nous

remplîmes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre

les tonnes et la terre sur laquelle elles étaient appuyées. Les canons

furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout

insistait pour nous faire prendre des précautions, car elle avait une

grande frayeur des résultats que pouvait avoir une explosion.

Tandis que nous étions occupés à ces travaux importants, je découvris

que deux canes et une de nos oies avaient couvé sous un buisson, et

conduisaient déjà à l'eau une petite famille de poussins. Canetons et

oisons furent salués avec une grande satisfaction: nous les

apprivoisâmes bientôt en leur jetant quelques morceaux de pain de

manioc.

Les dernières dispositions à faire pour la sécurité de Zelt-Heim et des

provisions que nous y avions déposées, nous y retinrent encore une

journée; mais chacun désirait le départ pour retrouver le bien-être qui

nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et

la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 26 / 70 题