Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim. Dernier voyage au
vaisseau.--L'arsenal.
Nous étions à peine debout, que ma femme et mes fils s'empressèrent
autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des
bougies, métier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma mémoire tout
ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis à l'ouvrage.
J'aurais voulu pouvoir mêler à mes baies du suif ou de la graisse pour
donner à mes bougies plus de blancheur et les faire brûler plus
facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme préparait
des mèches avec du fil à voile, tandis que je m'occupais à faire fondre
la cire. J'avais placé sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les
baies, et je vis bientôt nager à la surface une matière huileuse de
couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la plaçai dans un vase, à
proximité du feu pour l'empêcher de prendre consistance. Lorsque je crus
en avoir obtenu une quantité suffisante, je commençai à tremper dans la
cire tenue à l'état liquide les mèches en fil, puis je les suspendis à
des branches d'arbre pour les faire sécher, et je recommençai jusqu'à ce
que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les plaçai dans un endroit
frais pour les faire durcir, et le soir même nous pûmes en faire
l'essai. Ma femme était heureuse; et, bien que la lueur n'en fût pas
d'une pureté irréprochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de
prolonger nos soirées, et nous empêcher de nous coucher en même temps
que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succès qui
couronna cette entreprise nous encouragea à en tenter une seconde. Ma
femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la crème qu'elle
levait du lait de notre vache; elle désirait pouvoir en faire du beurre;
mais il lui manquait pour cela l'instrument nécessaire, la baratte. Mon
inexpérience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y suppléai en
mettant en usage un procédé que j'avais vu employer par les Hottentots.
Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une
courge en deux parties égales, que je refermai hermétiquement. Je
l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attaché à quatre pieux
disposés exprès un long morceau de toile, sur lequel je plaçai la
courge, j'ordonnai à mes fils de l'agiter dans tous les sens. La
singularité de cette opération, peu pénible en elle-même, leur servit de
jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballottée comme un
enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisinière le
reçut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins
charmés. Mais ces travaux n'étaient rien; il en est un qui me donna plus
de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il
s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie
pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je gâtai une quantité
prodigieuse de bois, et je ne parvins à faire qu'une machine lourde et
informe de quatre à cinq pieds à laquelle j'adaptai deux roues de canon
enlevées au navire, et dont les bords furent façonnés en bambous
croisés. Quelque grossière que fût cette voiture, elle nous fut d'une
grande utilité.
Pendant que je m'occupais ainsi à ce pénible travail, ma femme et mes
fils ne restaient pas les bras croisés; ils exécutaient divers
embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant
ils y mettaient de zèle et d'intelligence; ils transplantèrent la
plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux où je supposais qu'ils
devaient le mieux réussir. La vigne fut placée contre notre grand arbre,
dont le feuillage nous parut propre à la défendre contre les rayons du
soleil. Les châtaigniers, les noyers, les cerisiers furent rangés sur
deux belles allées, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette
promenade ombragée était ménagée pour nos voyages à Zelt-Heim. Nous
arrachâmes toute l'herbe, et au milieu nous établîmes une chaussée
bombée, afin qu'elle fut toujours sûre et propre. Les brouettes étant
insuffisantes pour y transporter le sable nécessaire, je construisis un
petit tombereau, que l'âne traînait.
Comme la nature avait entièrement déshérité Zelt-Heim, nos efforts
d'embellissements se portèrent principalement sur ce point. Nous y
transférâmes notre résidence pour les exécuter à loisir. Nous y
plantâmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas
l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les
pistachiers et les orangers cédrats, qui atteignent une hauteur
extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tête d'un enfant.
L'amandier, le mûrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y
trouvèrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi changé; à une
plage brûlante nous fîmes succéder un frais bosquet; nous abritâmes les
sables du rivage d'ombres hautes et épaisses, qui devaient favoriser la
crue des herbes et offrir de la nourriture à nos bestiaux, si nous
étions forcés de nous retirer en cas d'invasion étrangère.
Après avoir planté le long du ruisseau des cèdres pour attacher notre
barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'idée
d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en
un mot, de la mettre en état de soutenir le siège contre une armée de
sauvages, s'il en était besoin. Notre artillerie devait naturellement
prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construisîmes une
plate-forme, sur laquelle furent hissés les deux canons de la pinasse.
Ces divers travaux nous occupèrent six semaines environ, sans pourtant
nous empêcher de célébrer le dimanche par les exercices accoutumés; et
j'admirai comment mes fils, fatigués par six jours de travail assidu,
trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer à tous les
jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer à nager ou à
lancer le _lazo_: tant il est vrai que le changement d'occupation repose
autant que l'inaction!
Une seule chose nous inquiétait, c'était l'état de délabrement de nos
habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouvés
sur le navire étaient usés; et je voyais avec crainte le moment où nous
serions forcés de renoncer aux habillements européens. D'un autre côté,
ma superbe voiture commençait à se fatiguer considérablement; l'essieu
ne tournait plus que difficilement, et encore était-ce avec un bruit
capable de déchirer l'oreille la moins délicate. De temps en temps j'y
mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours était insuffisant,
et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employé. Je me rappelai
que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien
renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le désir de savoir
dans quel état il se trouvait depuis que nous l'avions visité, joint à
nos besoins urgents, me détermina à mettre la pinasse en mer et à tenter
un voyage que j'annonçai à ma femme comme devant être le dernier. Nous
profitâmes du premier jour de calme pour mettre ce projet à exécution.
La carcasse du navire était à peu près dans l'état où nous l'avions
laissée; prise comme elle l'était entre les rochers, la mer et le vent
ne lui avaient enlevé que quelques planches. Nous parcourûmes les
chambres, nous fîmes main basse sur tous les objets qu'elles
renfermaient, puis nous descendîmes dans la cale; nous y trouvâmes,
comme je l'avais pensé, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de
poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudières
d'une grande capacité, qui devaient servir à une raffinerie de sucre.
Les moins pesants de ces objets furent embarqués, les autres furent
attachés à des tonnes vides bien bouchées, et je projetai alors, pour en
finir et nous rendre maîtres des débris du navire, de faire sauter la
carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au
rivage. Quoique les préparatifs de cette entreprise fussent extrêmement
simples, ils durèrent quatre jours. Je me contentai de placer dans la
quille du bâtiment un baril de poudre, auquel j'attachai une mèche qui
devait brûler plusieurs heures, et nous nous éloignâmes précipitamment
pour regagner la côte.
Quand nous fûmes arrivés, je proposai à ma femme de porter le souper sur
le promontoire, d'où l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y
consentit volontiers. Nous nous mîmes gaiement à table, attendant avec
anxiété le moment de l'explosion; mais l'obscurité, qui dans ces
contrées, comme je l'ai déjà dit, succède immédiatement au jour,
commençait à peine à envelopper la terre, que nous vîmes s'élever tout à
coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion
retentit, et tout rentra dans le calme. C'étaient les derniers débris du
navire qui se séparaient; avec eux disparaissaient les derniers liens
qui nous attachassent à l'Europe. Cette idée pleine de tristesse se
communiqua spontanément à chacun de nous; aussi, à la place des cris de
joie sur lesquels j'avais compté, l'explosion du navire ne fut reçue que
par des pleurs, auxquels je ne pus moi-même résister. Nous retournâmes à
Zelt-Heim en proie aux plus tristes pensées.
Le repos de la nuit changea le cours des pénibles impressions de la
veille. Nous nous levâmes avec le jour, et nous nous hâtâmes d'aller à
la côte. Des planches et des poutres flottaient ça et là; il nous fut
facile de les réunir sur le rivage. Les chaudières de cuivre
surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amenâmes à terre, à
l'aide de l'âne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudières nous
servirent à assurer notre magasin de poudre, en les renversant
par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous choisîmes une place, à
l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une
explosion ne nous présentait plus aucun danger. Nous creusâmes tout
autour un petit fossé pour garantir la poudre de l'humidité, et nous
remplîmes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre
les tonnes et la terre sur laquelle elles étaient appuyées. Les canons
furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout
insistait pour nous faire prendre des précautions, car elle avait une
grande frayeur des résultats que pouvait avoir une explosion.
Tandis que nous étions occupés à ces travaux importants, je découvris
que deux canes et une de nos oies avaient couvé sous un buisson, et
conduisaient déjà à l'eau une petite famille de poussins. Canetons et
oisons furent salués avec une grande satisfaction: nous les
apprivoisâmes bientôt en leur jetant quelques morceaux de pain de
manioc.
Les dernières dispositions à faire pour la sécurité de Zelt-Heim et des
provisions que nous y avions déposées, nous y retinrent encore une
journée; mais chacun désirait le départ pour retrouver le bien-être qui
nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et
la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.