CHAPITRE XIV

Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La tortue.--Le manioc.

Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de

l'arbre pour dépouiller notre kanguroo et partager les chairs, moitié

pour être mangées sans retard, moitié pour être salées. Il était temps

d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris goût, qu'ils avaient

déjà arraché la tête, et qu'ils se préparaient à partager la proie tout

entière. Je saisis aussitôt un bâton, et je leur en appliquai deux ou

trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je

commençai aussitôt mes fonctions de boucher; mais, comme je n'étais pas

fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus obligé d'aller

me laver et changer d'habit avant de me représenter devant mes enfants.

Nous déjeunâmes, et j'ordonnai alors à Fritz de tout préparer pour aller

à Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau.

Quand il s'agit de partir, nous appelâmes en vain Jack et Ernest pour

leur dire adieu. Inquiet, je demandai à ma femme où ils pouvaient être.

Elle me répondit qu'ils étaient sans doute allés chercher des pommes de

terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmené Turc avec eux. Je

l'engageai à les gronder quand ils reviendraient.

Un peu rassuré, je me mis en marche avec Fritz; nous arrivâmes, sans

rien rencontrer, au pont du ruisseau, et là, à notre grand étonnement,

nous vîmes sortir de derrière un buisson, en poussant de grands cris,

nos deux petits polissons. Ils avaient compté de cette manière nous

forcer à les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre

dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai

absolument à ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se

rendre sur-le-champ auprès de leur mère, pour lui annoncer de ma part ce

que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je

passerais la nuit sur le vaisseau.

Ils nous quittèrent un peu confus; pour nous, nous montâmes dans le

bateau de cuves, et, à l'aide du courant, nous atteignîmes en peu

d'instants les débris du navire. Aussitôt arrivé, je résolus de

multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me

semblait insuffisant pour l'immense quantité d'objets que je voulais

enlever.

Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidité pour transporter

une charge considérable, je voulus construire un radeau qui pût y

suppléer. Nous eûmes bientôt trouvé un nombre suffisant de tonnes d'eau

qui me parurent très-bonnes pour ma construction. Nous les vidâmes

aussitôt, puis nous les rebouchâmes avec soin, et nous les rejetâmes

dans la mer après les avoir attachées fortement avec des cordes et des

crampons aux parois du vaisseau qui étaient les plus solides; cela fait,

nous établîmes sur ces tonnes un plancher très-fort, auquel nous fîmes,

avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour

assurer sa charge, et nous eûmes ainsi un très beau radeau, qui pouvait

contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.

Cette construction avait employé toute notre journée, et il commençait à

faire nuit quand elle fut terminée. Tout ce que nous pûmes faire, ce fut

de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous passâmes la nuit

sur les matelas du capitaine, où nous fîmes un si bon somme, qu'oubliant

les dangers dont la mer nous menaçait, nous ne nous réveillâmes pas

avant le lendemain matin.

Dieu eut notre première pensée lorsque nos yeux furent ouverts; nous le

remerciâmes de l'excellente nuit qu'il nous avait procurée, et nous

procédâmes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vidâmes

complètement la chambre que nous avions habitée avant le naufrage, puis

celle même où nous venions de passer la nuit. Nous nous emparâmes des

portes et des fenêtres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses

de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses

qui me firent bien plus de plaisir: c'étaient celles du charpentier et

de l'armurier. Toutes ces boîtes furent déposées sur le radeau. La

chambre du capitaine était pleine d'une foule d'objets précieux qu'il

destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en échange de

leurs produits. Je ne permis à Fritz d'y prendre que deux montres que

j'avais promises à ses frères, et quelques paquets de couverts de fer,

qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de

ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouvâmes de plus précieux fut

une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement

empaquetés dans de la paille et de la mousse. Je revis avec

attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces châtaigniers,

productions de ma chère patrie, et que j'espérais, avec l'aide de Dieu,

naturaliser sous ce ciel étranger. Nous prîmes encore une quantité de

barres de fer, de plomb en saumon, de meules à aiguiser, de roues de

char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de

laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouvâmes

enfin un petit moulin à bras démonté, mais dont toutes les pièces,

soigneusement numérotées, pouvaient être aisément reconstruites. Comment

choisir parmi tous ces trésors? Les laisser sur le vaisseau, c'était

nous exposer à les voir disparaître au premier coup de mer. Nous nous

décidâmes à abandonner tous les objets de luxe, et nous complétâmes le

chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand

filet de pêche tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre

marine, qui devait nous servir à régler les nôtres. Fritz trouva dans un

coin un harpon et un dévidoir à corde, qu'il fixa au devant du radeau

pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions

rencontrer. Quoiqu'il soit très rare d'en rencontrer si près des côtes,

je lui permis cette fantaisie.

Il était près de midi quand le chargement fut terminé, et nos deux

embarcations étaient remplies jusqu'au bord. Nous coupâmes enfin la

corde qui les retenait près du navire, et, poussés par un vent

favorable, nous primes le chemin de la côte. Fritz, ayant aperçu un

corps noir qui flottait à la surface de l'onde, me pria de l'examiner

avec ma lunette et de lui dire ce que c'était. Je reconnus facilement

une tortue de la grande espèce, endormie et se laissant aller au gré des

flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je

dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se déployant, me cachait le

corps de mon fils, de manière que je ne pouvais apercevoir ses

mouvements; mais le sifflement du dévidoir, et la rapide impulsion que

notre bateau reçut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jeté

son harpon sur la tortue.

«Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis

plus maître du radeau, nous allons chavirer.

--Touchée! touchée! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous

échappera pas.»

Je laissai la voile et courus à l'avant du navire, une hache à la main,

pour couper moi-même la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne

courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout

en me tenant toujours prêt à couper la corde à la première apparence de

péril. La tortue, exaltée par la douleur, nous entraînait avec une

effrayante rapidité, et j'avais toutes les peines du monde à maintenir

notre embarcation en équilibre. Je remarquai tout à coup que l'animal

faisait un coude et cherchait à regagner la haute mer; je déployai

aussitôt la voile, et cette résistance parut si forte à la pauvre bête,

qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant

qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entraîna à gauche,

vers la hauteur de Falken-Horst.

Nous traversâmes assez heureusement les écueils qui bordent toute la

côte; enfin le bateau vint échouer sur un banc de sable, et par bonheur

resta droit. Je sautai aussitôt dans l'eau, et courus à la tortue, qui

se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tête.

Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air

pour faire venir les nôtres. Ils accoururent, en effet, et nous

accablèrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils

s'extasièrent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait

frappée au cou.

Quand la curiosité fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller

aussitôt à Falken-Horst chercher la claie et nos deux bêtes de trait,

afin de mettre dès le soir une bonne partie de notre butin à l'abri. Un

orage ou simplement une forte marée eût suffi pour engloutir ces

richesses si précieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait

laissé nos embarcations presque à sec. Nous roulâmes sur la côte

quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles

nous attachâmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez

solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargeâmes que

de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que

cette bête pouvait bien peser à elle seule trois quintaux.

Chemin faisant, nous racontâmes ce que nous avions vu au vaisseau, et

Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que

nous ne l'eussions pas apportée.

«Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains préjugés

que vous avez apportés d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous

devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-mêmes la valeur que nous

leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font

tout le prix.

Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait découvert, à ses

dépens, un essaim d'abeilles, et que par conséquent nous allions avoir

du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous félicitant de sa

découverte, nous arrivâmes près de notre château aérien. Là commença un

nouveau travail pour décharger et surtout pour ouvrir notre grosse

tortue. Je la retournai sur le dos, et à force de soins et de

précaution, je parvins à séparer la carapace du plastron, sans les

briser ni l'un ni l'autre, le découpai ensuite autant de chair qu'il

nous en fallait pour un repas, et je priai notre ménagère de nous la

faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les

entrailles et la tête furent jetées aux chiens, et le reste destiné à

être conservé dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verdâtre

qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'était la partie la

plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin à vaincre sa

répugnance.

«Maintenant, papa, s'écrièrent à la fois mes enfants, donnez-nous cette

belle écaille.

--Elle n'est pas à moi, leur répondis-je; elle est à Fritz, qui seul en

disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?»

L'un, c'était Jack, la destinait à lui servir de bouclier; l'autre,

Franz, de petit bateau.

«Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau

du ruisseau qui coule auprès de nous.

--Bien, mon enfant! toi seul as pensé au bien général: c'est ainsi qu'il

faut agir. Nous placerons ton bassin aussitôt que nous aurons rencontré

de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.

--Elle est toute trouvée, s'écria aussitôt Jack; c'est moi qui l'ai

découverte ce matin en tombant dessus....

--À tel point, ajouta la mère, que j'ai été obligée de faire une lessive

de ses vêtements.

--Eh bien, hâtez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je

viendrai y faire rafraîchir les racines que j'ai trouvées ce matin

aussi. Elles sont très-sèches et ressemblent assez aux grosses raves: je

les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en régalait avec beaucoup

de plaisir; mais je n'ai pas osé y goûter avant de vous les avoir

montrées.»

Je le louai de sa prudence, et je lui demandai à voir ces racines. Je

reconnus avec joie que c'étaient des racines de manioc.

«Prises dans l'état naturel, elles peuvent être nuisibles, lui dis-je;

mais, cuites et préparées, elles servent à faire une sorte de gâteau qui

remplace fort bien le pain: ainsi réjouis-toi de cette découverte, mon

enfant.»

Cependant la claie était déchargée; nous reprîmes le chemin de la mer,

tandis que ma femme et Franz restaient pour préparer le dîner. En

cheminant, j'appris à mes enfants que la tortue qui fournit la belle

écaille employée dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une

chair bonne à manger, et que celle que nous avions tuée ne pouvait, en

revanche, fournir des écailles pareilles. Nous chargeâmes cette fois la

claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin à bras, que la

découverte du manioc nous rendait maintenant doublement précieux.

Lorsque nous revînmes au logis, le repas était prêt; mais, avant de nous

mettre à table, ma femme me prit à part, et me dit: «Vous me semblez

bien fatigués; aussi je vais vous faire goûter d'un nectar qui sans nul

doute vous rendra vos forces.»

En disant ces mots, elle me conduisit derrière notre arbre; là je

trouvai caché dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.

«Voilà ma trouvaille,» dit-elle. Je goûtai et bus avec délices, car

c'était de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouvé le matin en

se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en

perce, et nous avait gardé le secret assez fidèlement pour nous laisser

le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouvée délicieuse;

mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu alléchés par la graisse

verte, n'en eurent pas plutôt goûté, qu'ils ne se firent pas prier pour

en reprendre, et ma femme elle-même avoua qu'elle s'était trompée. Ce

fut un des meilleurs repas de ma vie.

Tout le monde reçut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima

tellement, que nous trouvâmes des forces pour hisser dans notre demeure

aérienne les matelas que nous avions apportés. Enfin nous remerciâmes

Dieu de cette journée de bénédiction, et nous nous étendîmes avec

bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientôt fermer nos yeux.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 21 / 70 题