Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La tortue.--Le manioc.
Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de
l'arbre pour dépouiller notre kanguroo et partager les chairs, moitié
pour être mangées sans retard, moitié pour être salées. Il était temps
d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris goût, qu'ils avaient
déjà arraché la tête, et qu'ils se préparaient à partager la proie tout
entière. Je saisis aussitôt un bâton, et je leur en appliquai deux ou
trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je
commençai aussitôt mes fonctions de boucher; mais, comme je n'étais pas
fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus obligé d'aller
me laver et changer d'habit avant de me représenter devant mes enfants.
Nous déjeunâmes, et j'ordonnai alors à Fritz de tout préparer pour aller
à Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau.
Quand il s'agit de partir, nous appelâmes en vain Jack et Ernest pour
leur dire adieu. Inquiet, je demandai à ma femme où ils pouvaient être.
Elle me répondit qu'ils étaient sans doute allés chercher des pommes de
terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmené Turc avec eux. Je
l'engageai à les gronder quand ils reviendraient.
Un peu rassuré, je me mis en marche avec Fritz; nous arrivâmes, sans
rien rencontrer, au pont du ruisseau, et là, à notre grand étonnement,
nous vîmes sortir de derrière un buisson, en poussant de grands cris,
nos deux petits polissons. Ils avaient compté de cette manière nous
forcer à les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre
dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai
absolument à ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se
rendre sur-le-champ auprès de leur mère, pour lui annoncer de ma part ce
que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je
passerais la nuit sur le vaisseau.
Ils nous quittèrent un peu confus; pour nous, nous montâmes dans le
bateau de cuves, et, à l'aide du courant, nous atteignîmes en peu
d'instants les débris du navire. Aussitôt arrivé, je résolus de
multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me
semblait insuffisant pour l'immense quantité d'objets que je voulais
enlever.
Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidité pour transporter
une charge considérable, je voulus construire un radeau qui pût y
suppléer. Nous eûmes bientôt trouvé un nombre suffisant de tonnes d'eau
qui me parurent très-bonnes pour ma construction. Nous les vidâmes
aussitôt, puis nous les rebouchâmes avec soin, et nous les rejetâmes
dans la mer après les avoir attachées fortement avec des cordes et des
crampons aux parois du vaisseau qui étaient les plus solides; cela fait,
nous établîmes sur ces tonnes un plancher très-fort, auquel nous fîmes,
avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour
assurer sa charge, et nous eûmes ainsi un très beau radeau, qui pouvait
contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.
Cette construction avait employé toute notre journée, et il commençait à
faire nuit quand elle fut terminée. Tout ce que nous pûmes faire, ce fut
de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous passâmes la nuit
sur les matelas du capitaine, où nous fîmes un si bon somme, qu'oubliant
les dangers dont la mer nous menaçait, nous ne nous réveillâmes pas
avant le lendemain matin.
Dieu eut notre première pensée lorsque nos yeux furent ouverts; nous le
remerciâmes de l'excellente nuit qu'il nous avait procurée, et nous
procédâmes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vidâmes
complètement la chambre que nous avions habitée avant le naufrage, puis
celle même où nous venions de passer la nuit. Nous nous emparâmes des
portes et des fenêtres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses
de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses
qui me firent bien plus de plaisir: c'étaient celles du charpentier et
de l'armurier. Toutes ces boîtes furent déposées sur le radeau. La
chambre du capitaine était pleine d'une foule d'objets précieux qu'il
destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en échange de
leurs produits. Je ne permis à Fritz d'y prendre que deux montres que
j'avais promises à ses frères, et quelques paquets de couverts de fer,
qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de
ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouvâmes de plus précieux fut
une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement
empaquetés dans de la paille et de la mousse. Je revis avec
attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces châtaigniers,
productions de ma chère patrie, et que j'espérais, avec l'aide de Dieu,
naturaliser sous ce ciel étranger. Nous prîmes encore une quantité de
barres de fer, de plomb en saumon, de meules à aiguiser, de roues de
char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de
laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouvâmes
enfin un petit moulin à bras démonté, mais dont toutes les pièces,
soigneusement numérotées, pouvaient être aisément reconstruites. Comment
choisir parmi tous ces trésors? Les laisser sur le vaisseau, c'était
nous exposer à les voir disparaître au premier coup de mer. Nous nous
décidâmes à abandonner tous les objets de luxe, et nous complétâmes le
chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand
filet de pêche tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre
marine, qui devait nous servir à régler les nôtres. Fritz trouva dans un
coin un harpon et un dévidoir à corde, qu'il fixa au devant du radeau
pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions
rencontrer. Quoiqu'il soit très rare d'en rencontrer si près des côtes,
je lui permis cette fantaisie.
Il était près de midi quand le chargement fut terminé, et nos deux
embarcations étaient remplies jusqu'au bord. Nous coupâmes enfin la
corde qui les retenait près du navire, et, poussés par un vent
favorable, nous primes le chemin de la côte. Fritz, ayant aperçu un
corps noir qui flottait à la surface de l'onde, me pria de l'examiner
avec ma lunette et de lui dire ce que c'était. Je reconnus facilement
une tortue de la grande espèce, endormie et se laissant aller au gré des
flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je
dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se déployant, me cachait le
corps de mon fils, de manière que je ne pouvais apercevoir ses
mouvements; mais le sifflement du dévidoir, et la rapide impulsion que
notre bateau reçut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jeté
son harpon sur la tortue.
«Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis
plus maître du radeau, nous allons chavirer.
--Touchée! touchée! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous
échappera pas.»
Je laissai la voile et courus à l'avant du navire, une hache à la main,
pour couper moi-même la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne
courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout
en me tenant toujours prêt à couper la corde à la première apparence de
péril. La tortue, exaltée par la douleur, nous entraînait avec une
effrayante rapidité, et j'avais toutes les peines du monde à maintenir
notre embarcation en équilibre. Je remarquai tout à coup que l'animal
faisait un coude et cherchait à regagner la haute mer; je déployai
aussitôt la voile, et cette résistance parut si forte à la pauvre bête,
qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant
qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entraîna à gauche,
vers la hauteur de Falken-Horst.
Nous traversâmes assez heureusement les écueils qui bordent toute la
côte; enfin le bateau vint échouer sur un banc de sable, et par bonheur
resta droit. Je sautai aussitôt dans l'eau, et courus à la tortue, qui
se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tête.
Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air
pour faire venir les nôtres. Ils accoururent, en effet, et nous
accablèrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils
s'extasièrent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait
frappée au cou.
Quand la curiosité fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller
aussitôt à Falken-Horst chercher la claie et nos deux bêtes de trait,
afin de mettre dès le soir une bonne partie de notre butin à l'abri. Un
orage ou simplement une forte marée eût suffi pour engloutir ces
richesses si précieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait
laissé nos embarcations presque à sec. Nous roulâmes sur la côte
quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles
nous attachâmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez
solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargeâmes que
de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que
cette bête pouvait bien peser à elle seule trois quintaux.
Chemin faisant, nous racontâmes ce que nous avions vu au vaisseau, et
Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que
nous ne l'eussions pas apportée.
«Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains préjugés
que vous avez apportés d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous
devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-mêmes la valeur que nous
leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font
tout le prix.
Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait découvert, à ses
dépens, un essaim d'abeilles, et que par conséquent nous allions avoir
du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous félicitant de sa
découverte, nous arrivâmes près de notre château aérien. Là commença un
nouveau travail pour décharger et surtout pour ouvrir notre grosse
tortue. Je la retournai sur le dos, et à force de soins et de
précaution, je parvins à séparer la carapace du plastron, sans les
briser ni l'un ni l'autre, le découpai ensuite autant de chair qu'il
nous en fallait pour un repas, et je priai notre ménagère de nous la
faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les
entrailles et la tête furent jetées aux chiens, et le reste destiné à
être conservé dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verdâtre
qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'était la partie la
plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin à vaincre sa
répugnance.
«Maintenant, papa, s'écrièrent à la fois mes enfants, donnez-nous cette
belle écaille.
--Elle n'est pas à moi, leur répondis-je; elle est à Fritz, qui seul en
disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?»
L'un, c'était Jack, la destinait à lui servir de bouclier; l'autre,
Franz, de petit bateau.
«Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau
du ruisseau qui coule auprès de nous.
--Bien, mon enfant! toi seul as pensé au bien général: c'est ainsi qu'il
faut agir. Nous placerons ton bassin aussitôt que nous aurons rencontré
de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.
--Elle est toute trouvée, s'écria aussitôt Jack; c'est moi qui l'ai
découverte ce matin en tombant dessus....
--À tel point, ajouta la mère, que j'ai été obligée de faire une lessive
de ses vêtements.
--Eh bien, hâtez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je
viendrai y faire rafraîchir les racines que j'ai trouvées ce matin
aussi. Elles sont très-sèches et ressemblent assez aux grosses raves: je
les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en régalait avec beaucoup
de plaisir; mais je n'ai pas osé y goûter avant de vous les avoir
montrées.»
Je le louai de sa prudence, et je lui demandai à voir ces racines. Je
reconnus avec joie que c'étaient des racines de manioc.
«Prises dans l'état naturel, elles peuvent être nuisibles, lui dis-je;
mais, cuites et préparées, elles servent à faire une sorte de gâteau qui
remplace fort bien le pain: ainsi réjouis-toi de cette découverte, mon
enfant.»
Cependant la claie était déchargée; nous reprîmes le chemin de la mer,
tandis que ma femme et Franz restaient pour préparer le dîner. En
cheminant, j'appris à mes enfants que la tortue qui fournit la belle
écaille employée dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une
chair bonne à manger, et que celle que nous avions tuée ne pouvait, en
revanche, fournir des écailles pareilles. Nous chargeâmes cette fois la
claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin à bras, que la
découverte du manioc nous rendait maintenant doublement précieux.
Lorsque nous revînmes au logis, le repas était prêt; mais, avant de nous
mettre à table, ma femme me prit à part, et me dit: «Vous me semblez
bien fatigués; aussi je vais vous faire goûter d'un nectar qui sans nul
doute vous rendra vos forces.»
En disant ces mots, elle me conduisit derrière notre arbre; là je
trouvai caché dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.
«Voilà ma trouvaille,» dit-elle. Je goûtai et bus avec délices, car
c'était de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouvé le matin en
se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en
perce, et nous avait gardé le secret assez fidèlement pour nous laisser
le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouvée délicieuse;
mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu alléchés par la graisse
verte, n'en eurent pas plutôt goûté, qu'ils ne se firent pas prier pour
en reprendre, et ma femme elle-même avoua qu'elle s'était trompée. Ce
fut un des meilleurs repas de ma vie.
Tout le monde reçut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima
tellement, que nous trouvâmes des forces pour hisser dans notre demeure
aérienne les matelas que nous avions apportés. Enfin nous remerciâmes
Dieu de cette journée de bénédiction, et nous nous étendîmes avec
bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientôt fermer nos yeux.