Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa préparation.--La
cassave.
Dès mon lever, j'allai visiter les deux embarcations, sans réveiller
aucun de mes enfants. Je me glissai avec le moins de bruit possible au
bas de l'arbre, et je trouvai là vie et activité.
Les deux chiens, pressentant que j'allais faire une course, sautaient
autour de moi et m'accablaient de caresses. Le coq battait des ailes en
criant, et les poules accouraient au-devant de moi. L'âne seul était
encore étendu tout de son long, et visiblement peu disposé à la course
matinale que j'avais projetée. Je l'éveillai et l'attelai à la claie,
sans y joindre la vache, que je ne voulais pas fatiguer avant qu'elle
eût donné son lait du matin; et, accompagné des chiens, je me rendis
vers la côte, flottant entre la crainte et l'espoir. Je vis avec
plaisir, en arrivant, que les masses de plomb auxquelles j'avais fixé
mes embarcations avaient été suffisantes pour les défendre contre la
marée montante; le flot les avait un peu dérangées, mais elles étaient
en bon état. Je me hâtai de charger modérément la claie, et je repris le
chemin de Falken-Horst, où j'arrivai quand le soleil était déjà assez
élevé; cependant tout le monde dormait encore.
Je poussai un cri perçant, comme un cri de guerre, pour réveiller les
dormeurs: ma femme fut la première à sortir du lit, et fut tout étonnée
de trouver le jour si avancé.
«Ce sont ces matelas, dit-elle, qui nous ont fait si bien dormir. En
vérité, ils ont une influence magique, car mes enfants ne sont pas
disposés à les quitter.
--Debout! debout! criai-je alors aux petits paresseux qui s'étiraient;
la paresse est un ennemi auquel il ne faut pas céder, car tous ces
délais sont autant de victoires pour elle: méfiez-vous, mes enfants, de
la propension à la mollesse; il faut, dans un homme, de la vigueur et de
l'énergie pour le faire triompher des obstacles et lui permettre de se
passer des autres.» Fritz fut le premier, Ernest le dernier à sortir du
lit, selon leur habitude.
Quand toute la famille fut sur pied, nous fîmes un déjeuner rapide, et
nous nous acheminâmes tous vers la côte pour opérer le déchargement du
radeau; nous fîmes successivement deux voyages avec la claie, et, au
second, j'attelai la vache pour soulager un peu notre âne. En quittant
le rivage, je m'aperçus pour la première fois que la marée montait; je
dis en conséquence adieu à mes autres enfants, et je montai avec Fritz
dans le bateau de cuves pour attendre qu'il fût à flot. Jack me témoigna
un tel désir d'être de ce voyage, que je consentis à le laisser monter
avec nous.
Nous ne tardâmes pas à nous trouver à flot. Encouragé par la beauté du
temps, je résolus de faire un autre voyage au vaisseau. Arrivés à la
baie du Salut, le courant nous y porta avec sa rapidité accoutumée;
néanmoins, comme nous remarquâmes que l'heure était déjà avancée, nous
nous dispersâmes pour tâcher de faire quelque butin; car j'avais averti
mes enfants que nous remettrions à la voile avant que le vent qui
s'élève chaque soir de la côte eût eu le temps de nous saisir. Jack
revint bientôt, rapportant avec lui une brouette qu'il assurait devoir
être commode pour transporter les pommes de terre à Falken-Horst. Fritz
revint ensuite sans rien rapporter; mais son air joyeux m'annonçait
qu'il était content de ses recherches: en effet, il me dit qu'il avait
trouvé au milieu d'un enclos de planches une pinasse démontée,
accompagnée de deux petits canons pour l'armer.
Plein de joie à cette heureuse nouvelle, je quittai tout pour le suivre,
et je m'assurai bientôt que mon fils ne s'était pas trompé; mais je
compris que nous aurions bien de la peine pour la mettre en état de
voguer.
Pour cette fois je laissai les choses dans l'état où elles se
trouvaient, et, comme le temps pressait, je chargeai mes fils de placer
sur le radeau quelques ustensiles de ménage, une grande chaudière de
cuivre, des plateaux de fer, des râpes à tabac, un tonneau de poudre, un
autre de pierre à feu; trois brouettes, des courroies pour les porter;
et, sans prendre le temps de manger, nous remîmes à la voile en
diligence.
Nous arrivâmes heureusement près de la côte; mais quel fut notre
étonnement en apercevant au bord de l'eau, rangés de front, une quantité
de petits hommes habillés de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les
bras tantôt pendants, tantôt tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu
nous témoigner leur affection.
«Ce sont des Lilliputiens, s'écria Jack; mais ils me semblent un peu
plus gros que ceux dont j'ai lu la description.»
Fritz se moqua un peu de son frère, et lui apprit que ces Lilliputiens
n'avaient jamais existé; il ajouta que ces animaux devaient être des
oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras
étaient leurs ailes.
Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'était une bande
de pingouins manchots. Nous étions arrivés à peu de distance du bord,
quand soudain, sans me prévenir, Jack l'étourdi sauta dans l'eau et
courut à terre; puis, avant que les imbéciles d'oiseaux songeassent à
s'enfuir, il leur distribua une volée de coups de bâton qui en abattit
une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.
Fritz n'était pas content de ce que son frère l'avait ainsi empêché de
tirer; mais je me moquai de sa manie meurtrière, et je ris de bon coeur
de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle
il s'était jeté dans l'eau.
Nous nous occupâmes ensuite à débarquer notre cargaison; mais, comme le
soleil était déjà bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous
chargeâmes, selon nos forces respectives, de râpes à tabac et de plaques
en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous remîmes en
marche.
Quand nous arrivâmes à Falken-Horst, les deux dogues arrivèrent les
premiers à notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous
accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renversèrent plusieurs
fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient à tort et à
travers à ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle
Jack était loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme
accourut aussitôt, et fut très-contente de la découverte des brouettes.
Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le bâton de Jack avait
seulement étourdis, avaient commencé à se remuer. J'ordonnai de les
attacher par la patte à l'une de nos oies, pour les habituer à la vie de
basse-cour. L'expédient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres
bêles ne comprenaient absolument rien à cet arrangement.
Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle
avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un énorme
monceau de la racine qu'Ernest avait découverte la veille, et que
j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai à chacun la part
d'éloges due à son activité.
«Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un
jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de maïs, de courges, de
melons.
--Oh! le petit bavard, dit ma femme. Oui, mon ami, nous avons semé
toutes ces graines dans les trous de pommes de terre.»
Je remerciai ma femme de la surprise qu'elle me ménageait, et je
rassurai que je n'en avais pas moins de plaisir de l'avoir connue plus
tôt. Je lui annonçai ensuite la découverte de la pinasse. Elle
accueillit avec assez peu de joie cette nouvelle; car elle prévoyait de
nouveaux voyages au vaisseau. Tout ce que je pus obtenir d'elle par mes
raisonnements et mes démonstrations les plus convaincantes, c'est
qu'elle consentit à nous dire: «Il est certain que si jamais j'étais
obligée de retourner sur la mer, j'aimerais bien mieux m'y exposer sur
un bon navire que sur notre méchant bateau de cuves.
«Mais, dis-moi, mon ami, ajouta-t-elle, que veux-tu faire de ces râpes à
tabac? Tu ne veux pas sans doute habituer tes enfants à priser, et je ne
pense pas, du reste, que tu trouves du tabac dans cette île.
--Sois tranquille, ma bonne femme, ce n'est point là mon but; et
bientôt, quand tu mangeras de bon pain frais, tu béniras ces râpes, au
lieu de crier après elles.
--Ma foi, je ne comprends pas ce que ces râpes peuvent avoir de commun
avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four.
--Ces plaques de fer que tu as regardées avec tant de dédain nous en
tiendront lieu. Je ne te promets pas du pain bien levé, mais au moins
quelque chose qui nous en tienne lieu; en attendant, fais-moi un sac
solide avec de la toile à voile.»
Ma femme se mit sur-le-champ à l'ouvrage, et, comme elle ne se fiait pas
trop à mes talents en pâtisserie, elle remplit ensuite la chaudière de
pommes de terre, qu'elle mit cuire pour avoir quelque chose à nous
donner.
Pendant ce temps-là j'étendis par terre une grande pièce de toile, et je
rassemblai tous mes enfants autour de moi pour commencer à exécuter mon
projet. Je remis à chacun d'eux une râpe; puis je leur donnai des
racines de manioc bien lavées, et je leur recommandai de râper.
Ils se mirent à l'oeuvre en riant, mais avec une telle ardeur, ardeur de
l'enfance pour tout ce qui est nouveau, qu'en peu de temps nous eûmes un
grand tas de farine qui ressemblait assez à de la sciure de bois humide.
«Mange donc, se disaient-ils entre eux, mange donc de ton bon pain de
raves.»
Leur mère elle-même partageait un peu leur prévention, et, tout en
préparant le sac que je lui avais demandé, elle surveillait la cuisson
des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur
le résultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient
insensible. «Allons, Messieurs, leur dis-je, riez à votre aise,
égayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale
nourriture de plusieurs peuples de l'Amérique, et que les Européens qui
le connaissent préfèrent même à celui de froment: si je ne me suis pas
trompé sur l'espèce de manioc, vous me remercierez, j'espère.
--Il y a donc plusieurs espèces de manioc, dit Ernest.
--Il y en a trois: deux sont vénéneuses ou malsaines lorsqu'on les mange
crues; la troisième peut se manger sans faire de mal; mais on lui
préfère les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et
qu'elles ont l'avantage de mûrir plus vite.
--Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est
de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain
empoisonné.»
Et il jeta de côté, avec son petit air mutin, la râpe et la racine qu'il
tenait à la main.
«Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner,
et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en
servir.
--Pourquoi la presser?
--Parce que tout le principe malfaisant réside dans le suc de la plante,
et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera
qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin,
avant d'y toucher, d'en faire l'épreuve sur le singe et les poules.
--C'est-à-dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas
qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.
--Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est doué d'un
instinct que l'homme n'a pas, et il est présumable que, si le gâteau de
manioc que nous lui présenterons renferme quelques parties malfaisantes,
il se gardera d'y toucher.»
Jack, rassuré, se mit à la besogne comme ses frères, et je vis avec
plaisir le monceau de farine s'élever.
Le sac de ma femme était enfin cousu; j'y plaçai ce que mes fils avaient
râpé. Il fallut alors songer à un pressoir, qui était de toute
nécessité.
Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'établis deux ou
trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je plaçai sur
ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle
planche, et j'étendis au-dessus ma grosse branche, dont une extrémité
passait dans la racine de l'arbre, tandis qu'à l'autre bout je suspendis
tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des
barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette mécanique
produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tardâmes pas à voir le jus
sortir à flots. Mes fils étaient émerveillés de la simplicité et en même
temps des résultats de mon expédient.
«Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre propriété que
celle de soulever les fardeaux ou de déplacer les masses.»
Je lui démontrai que la pression est une conséquence naturelle de la
première propriété; car, si la racine eût été moins forte, le levier
l'aurait soulevée ou arrachée, et c'est la résistance qui produit la
pression.
«Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les
propriétés de cette puissante mais simple machine, pour extraire du
manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers
d'écorce faits exprès. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges;
mais, à force de les remplir, l'écorce se distend, et ils deviennent
aussi larges qu'ils étaient longs. On les pend alors à des branches
d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait
insensiblement reprendre leur première forme. Le procédé n'est pas
expéditif; mais il est certain.»
Ma femme voulut savoir si le jus n'était propre à aucun usage.
«Si, lui répondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et
dont la préparation consiste simplement à y mêler du poivre et
quelquefois du frai d'écrevisse. Les Européens ne le mangent pas; ils le
laissent déposer dans des vases, et en retirent un amidon très-fin.»
Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous
faudrait pas forcément employer en une seule fois tout ce que nous
avions râpé de manioc, en me faisant remarquer que la journée entière
suffirait à peine à la préparation et à la confection de notre pain. Je
la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver
des années, pourvu qu'elle fût bien séchée; mais je la prévins en même
temps que le bouillon devait la réduire considérablement.
Cependant le jus avait cessé de couler; et tout le monde désirait voir
le succès de ma paneterie.
«Si nous faisions le pain?» s'écria Fritz.
J'y consentis; mais j'annonçai qu'au lieu de procéder sur-le-champ à
confectionner le pain que nous devions manger, on se contenterait
d'abord d'en faire un pour le singe et les poules.
Je retirai le sac, je le vidai et j'étendis la farine pour la faire
sécher; puis, en ayant délayé une poignée dans un peu d'eau, je fis une
sorte de galette que je plaçai sur une de nos plaques de fer au-dessus
d'un feu ardent. Nous eûmes bientôt un joli gâteau, bien doré, et de la
mine la plus friande.
«Oh! que cela est bon! disait Ernest; c'est bien dommage de n'en pouvoir
manger tout de suite.
--Pourquoi pas? répondit Jack, je suis prêt, et Franz aussi, je pense.
--Mais moi, mon enfant, je ne veux pas; je crois volontiers qu'il n'y
aurait aucun danger à tenter l'expérience; par prudence nous allons en
laisser faire l'essai à notre singe.»
Aussitôt que le gâteau fut refroidi, j'appelai le singe et les poules,
et je leur en fis la distribution. Ils l'accueillirent avec tant de
joie, que je ne pus m'empêcher d'être rassuré sur le succès de mon
expérience. Le singe surtout dévorait les morceaux avec un plaisir qui
fit plus d'une fois envie à mes fils.
J'appris à mes enfants que les Américains appelaient ce pain de la
cassave. «À présent, continuai-je, préparons-nous à faire de la cassave
pour nous; pourvu toutefois que nos bêtes n'éprouvent ni coliques ni
étourdissements.»
Ces mots l'ayant frappé, Fritz me demanda si tels étaient toujours les
effets du poison.
«Ce sont les plus ordinaires, répondis-je; mais il y en a qui endorment,
comme l'opium; qui corrodent, comme l'arsenic. Mes enfants, vous
pourriez peut-être trouver ici un arbre d'un aspect séduisant; son fruit
ressemble à une petite pomme jaune tachée de rouge, fuyez-le bien; c'est
un des poisons les plus violents; on dit qu'il suffit même de s'endormir
sous son ombre pour mourir. Il s'appelle le mancenillier.»
Je recommandai ensuite de ne jamais toucher à aucun fruit sans me
l'avoir auparavant montré.
Cependant ma femme avait fait rôtir un pingouin, que d'une commune voix
nous déclarâmes détestable. Jack seul en mangea, parce que c'était le
produit de sa chasse. Nous le laissâmes faire, tout en le raillant.
Le reste de la journée fut employé à faire quelques voyages au bateau,
et à ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y
laisser la veille. La découverte du nouveau pain était pour nous un
bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la
nuit, notre prière contint des remerciements encore plus ardents qu'à
l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de
présents.