La claie.--La poudre à canon.--Visite à Zelt-Heim. Le kanguroo.--La
mascarade.
J'avais remarqué sur le rivage, entre autres choses utiles, une grande
quantité de bois qui pouvait me servir à construire une claie, dont
j'avais grand besoin pour transporter à Falken-Horst la tonne de beurre
et les autres objets de première nécessité, trop lourds pour être portés
à bras. Je formai le projet de m'y rendre le lendemain matin, en
emmenant avec moi Ernest, dont la paresse se trouverait un peu secouée
par cette promenade matinale, tandis que je laisserais auprès des nôtres
Fritz, qui pouvait leur être utile.
Aux premières lueurs du crépuscule, je sautai à bas de mon lit, je
réveillai Ernest, prévenu la veille, et nous descendîmes l'échelle sans
réveiller nos gens: nous prîmes l'âne, et nous lui fîmes traîner une
grosse branche d'arbre dont je pensais avoir besoin.
MOI. «Eh bien! mon fils, n'es-tu pas fâché que je t'aie éveillé si tôt,
et n'aimerais-tu pas mieux être resté à Falken-Horst, pour tuer des
grives et des ortolans?
ERNEST. Non, mon père, j'aime mieux être avec vous. Aussi bien mes
chasseurs m'en laisseront-ils encore, et je suis sûr que leur premier
coup en fera fuir plus qu'ils n'en abattront dans toute leur chasse.
MOI. Et pourquoi cela, mon ami?
ERNEST. C'est qu'ils oublieront certainement d'ôter les balles qui sont
dans les fusils pour les remplacer par du petit plomb; et puis ils
tirent d'en bas, sans songer que la distance du pied de l'arbre aux
branches est hors de la portée du fusil.
MOI. Tes observations sont justes; mais il eut été mieux de prévenir tes
frères que de te réserver le plaisir de te moquer d'eux après leur
désappointement. En général, ajoutai-je, mon cher Ernest, je loue et
j'estime ton habitude de réfléchir avant d'agir; mais il faut prendre
garde que cette habitude, excellente en elle-même, ne dégénère en
défaut. Il est des circonstances où il faut savoir prendre une
résolution instantanée. La prudence est une qualité, mais la lenteur et
l'irrésolution peuvent quelquefois devenir pernicieuses. Que ferais-tu,
par exemple, si un ours venait soudain se jeter sur nous? Fuir? les ours
ont de bonnes jambes: tirer? tu risquerais de voir ton fusil rater; il
faudrait se retrancher derrière ce pauvre âne, que nous sacrifierions,
et alors nous trouverions le temps de fuir, ou de tirer à coup sûr.»
Nous arrivâmes cependant au rivage sans avoir rencontré d'ours qui nous
mît dans la nécessité d'employer mon plan. Je me hâtai de fixer notre
bois sur la branche d'arbre, toute couverte encore de petites branches
et qui faisait l'office de traîneau. Nous y ajoutâmes une petite caisse
échouée sur le sable, et nous reprîmes le chemin du logis, aidant l'âne,
avec deux longues perches qui nous servaient de levier, à traîner sa
cargaison dans les mauvais pas. En arrivant près de Falken-Horst, nous
jugeâmes, aux coups que nous entendions, que la chasse aux grives était
commencée; nous ne nous étions pas trompés. Les chasseurs s'élancèrent
au-devant de nous dès qu'ils nous aperçurent. La caisse fut ouverte;
mais elle ne nous fut pas fort utile, car elle me parut avoir appartenu
à un simple matelot, et elle ne contenait que des vêtements et du linge
à moitié gâtés par l'eau de mer.
Je me rendis alors auprès de ma femme, qui me gronda doucement de
l'inquiétude où je l'avais laissée; mais la vue de mon beau bois et la
perspective d'une claie pour transporter notre tonne de beurre
l'apaisèrent bientôt. Je demandai à mes enfants combien ils avaient tué
d'oiseaux, et j'en trouvai quatre douzaines. Je remarquai que ce produit
n'était nullement en rapport avec la consommation qu'ils avaient faite
de poudre et de plomb. Je les grondai donc de leur prodigalité, je leur
rappelai que la poudre était notre plus précieux trésor, qu'elle était
notre sûreté, et serait peut-être un jour notre seul moyen d'existence;
je conclus à ce qu'on apportât à l'avenir un peu plus d'économie à la
dépenser. Je défendis dorénavant le tir aux grives et aux ortolans, et
je décidai qu'on y suppléerait par des lacets, que j'appris à mes
enfants à fabriquer. Jack et Franz goûtèrent à merveille la nouvelle
invention, et leur mère les aida dans ce travail, tandis que je pris
Fritz et Ernest pour perfectionner avec moi la claie.
Pendant que nous étions tous ainsi occupés, il s'éleva dans notre
basse-cour une grande agitation. Le coq poussait des cris aigus, et les
poules fuyaient de tous côtés. Nous y courûmes aussitôt; mais nous ne
rencontrâmes, au milieu des volatiles effarouchés, que notre singe.
Ernest, qui le regardait du coin de l'oeil, le vit se glisser sous une
grosse racine de figuier; il l'y suivit aussitôt, et trouva là un oeuf
tout frais pondu, que le voleur se disposait sans doute à avaler. En le
pourchassant dans un autre endroit, on découvrit encore quatre autres
oeufs.
«Ceci m'explique, nous dit ma femme, comment il se fait que nos poules,
dans la journée, chantent souvent comme si elles allaient pondre, sans
que je puisse jamais rencontrer d'oeufs.»
Nous résolûmes alors que le petit coquin serait privé de sa liberté
toutes les fois que nous croirions les poules prêtes à pondre.
Jack, cependant, était monté sur l'arbre pour placer les pièges, et en
descendant il nous donna l'heureuse nouvelle que les pigeons que nous
axions rapportés du vaisseau y avaient déjà fait un nid et avaient
pondu. Je recommandai de nouveau de ne jamais tirer dans cet arbre, de
peur d'effrayer ces pauvres bêtes, et je fis porter les piéges ailleurs,
pour ne pas les exposer à s'y prendre. Cependant je n'avais pas cessé de
travailler à ma claie, qui commençait à prendre tournure. Deux pièces de
bois courbées devant, liées au milieu et derrière par une traverse en
bois, me suffirent pour la terminer. Quand elle fut achevée, elle
n'était pas trop lourde, et je résolus d'y atteler l'âne.
En quittant mon travail, je trouvai ma femme et mes enfants occupés à
plumer des ortolans, tandis que deux douzaines enfilées dans une épée
d'officier en guise de broche rôtissaient devant le feu. Ce spectacle
était agréable, mais je trouvai qu'il y avait prodigalité, et j'en fis
des reproches à ma femme: elle me fit observer que c'était pour les
conserver dans le beurre, comme je le lui avais appris, et me rappela
que je lui avais promis d'apporter à Falken-Horst la tonne de beurre que
nous avions laissée à Zelt-Heim.
Je me rendis à son observation, et il fut décidé que j'irais
immédiatement après le déjeuner à Zelt-Heim avec Ernest, et que Fritz
resterait au logis. Ma défense de se servir de la poudre comme par le
passé causait de vifs chagrins aux enfants. Ils s'en plaignirent pendant
le repas. Franz, avec son enfantine naïveté, vint me proposer d'en
ensemencer un champ, qu'il soignerait de ses propres mains, si je
voulais permettre à ses frères d'user en liberté de celle que nous
avions. Cette idée nous amusa beaucoup, et le pauvre petit était tout
décontenancé au milieu de ces rires, dont il ne concevait pas la cause.
«Franz croit, dit Ernest, que la poudre se récolte dans les champs comme
le froment et l'orge.
--Ton frère est si jeune, répliquai-je, que son ignorance est toute
naturelle. Au lieu de te moquer de lui, tu devrais lui apprendre comment
se prépare la poudre.»
Cet appel à la science d'Ernest lui faisait trop de plaisir pour qu'il
ne se disposât pas à satisfaire sur-le-champ nos désirs. Sa mémoire le
servit à merveille: il parla tour à tour des parties constituantes de la
poudre, des proportions de charbon, de salpêtre et de soufre qui entrent
dans sa composition; puis des précautions inouïes que sa fabrication
exige; il put facilement démontrer à ses frères que, notre provision
épuisée, il nous serait impossible de la renouveler.
Nous partîmes avec la claie, à laquelle nous avions attelé l'âne et la
vache, et précédés de Bill. Au lieu de suivre le chemin pittoresque des
hautes herbes, nous prîmes le bord de la mer, parce que la claie
glissait mieux sur le sable. Nous arrivâmes en peu de temps et sans
rencontre remarquable. Notre premier soin fut de détacher nos bêtes pour
leur laisser la liberté de paître. Nous disposâmes ensuite sur la claie
non-seulement la tonne de beurre, mais encore celle de fromage, un baril
de poudre, des balles, du plomb et la cuirasse de Turc.
Occupés ainsi, nous ne nous étions pas aperçus que nos bêtes, attirées
par l'herbe tendre, avaient passé le pont, et se trouvaient déjà presque
hors de vue. J'envoyai Ernest avec Bill pour les ramener, et je me mis à
chercher d'un autre côté un endroit favorable pour prendre un bain, que
les fatigues de la marche et de nos travaux avaient rendu nécessaire. En
suivant les bords de la baie du Salut, je vis qu'elle se terminait par
des rochers qui, en s'élevant de la mer, pouvaient nous servir de salle
de bain. J'appelai Ernest, je criai plusieurs fois, mais il ne répondit
point. Inquiet de son silence, je sortis du bain pour en découvrir la
cause. J'appelai encore, je courus dans la plaine, et ce ne fut qu'après
quelques instants de la plus vive inquiétude que j'aperçus mon petit
garçon couché devant la tente. Je craignis d'abord qu'il ne fût blessé;
mais je reconnus bientôt, en m'approchant de lui, qu'il n'était
qu'endormi, tandis que l'âne et la vache broutaient paisiblement près de
lui; et je vis que, pour se débarrasser de la surveillance que
réclamaient ces animaux, il avait enlevé trois ou quatre planches du
pont, qu'il leur était de cette manière impossible de franchir.
Je le réveillai un peu brusquement: «Allons, debout, maître paresseux!
Ne rougirais-tu pas si je disais à ta mère et à tes frères qu'au lieu de
m'aider tu t'es étendu à l'ombre comme un fainéant? Lève-toi, et va
promptement remplir ce sac de sel, que tu verseras dans la sacoche de
l'âne; pendant ce temps je vais prendre un bain, et, lorsque ta tâche
sera finie, tu y viendras à ton tour.»
Je trouvai le bain délicieux; mais j'y restai peu, afin de ne pas faire
trop attendre mon petit Ernest. Je me dirigeai vers la place au sel, et
je fus fort étonné de ne point l'y rencontrer. «Allons, me dis-je, mon
paresseux sera encore allé s'endormir dans quelque autre endroit.» Mais
soudain j'entendis sa voix dans une direction opposée. «Papa! papa!
cria-t-il, un poisson monstrueux! Accourez; il m'entraîne, il ronge la
ficelle!»
J'accourus plein d'effroi, et j'aperçus le petit philosophe couché sur
une langue de terre, au bord du ruisseau, employant tout ce qu'il avait
de forces à retenir une corde qui pendait dans l'eau, et au bout de
laquelle se débattait un superbe saumon qui avait avalé l'appât. Je
saisis la corde, et je le laissai regagner une eau plus profonde, où il
se fatigua en efforts inutiles; puis je l'attirai dans un bas-fond, où
un coup de hache mit fin à ses angoisses et à sa résistance. Nous le
tirâmes sur le sable; il devait bien peser une quinzaine de livres.
Après cet effort, Ernest se déshabilla et alla prendre un bain; pour
moi, j'ouvris le poisson, je le nettoyai, et je le remplis de sel pour
le transporter frais à Falken-Horst. Ensuite, lorsque mon fils revint,
nous attelâmes nos bêtes et nous reprîmes la route du logis.
À mi-chemin à peu près, Bill, qui nous précédait, s'élança tout à coup
dans l'herbe en aboyant, et fit lever un animal assez gros qui prit la
fuite en faisant des sauts extraordinaires. Bill l'ayant chassé de notre
côté, je fis immédiatement feu, mais je manquai mon coup. Ernest, qui me
suivait, prit tout le temps nécessaire, et visa si juste, que l'animal
tomba roide mort. Nous accourûmes pour le relever, et nous restâmes
quelque temps stupéfaits devant cette singulière bête, cherchant,
d'après ses caractères distinctifs, à le ranger dans une classe
d'animaux connus. Enfin, à son museau allongé, à sa fourrure grise et
semblable à celle de la souris, et surtout à ses pattes de devant
courtes, et à celles de derrière longues comme des échasses, à sa queue
longue et forte, nous pûmes reconnaître le kanguroo.
Ernest était tout fier de sa victoire, et son coeur se repaissait par
avance des louanges que ses frères allaient lui donner.
«Mais comment se fait-il, papa, que vous ayez manqué cet animal, vous
qui tirez bien mieux que moi? J'en aurais eu de l'humeur à votre place.
--J'en suis charmé, au contraire, mon enfant, parce que je t'aime mieux
que moi-même, et que ta gloire m'est plus précieuse que la mienne.»
Ernest me remercia les larmes aux yeux, et nous nous préparâmes à
transporter le kanguroo. Je lui attachai les quatre pattes avec un
mouchoir; puis, à l'aide de deux cannes, nous le portâmes jusqu'à la
claie. Je remarquai que Bill nous suivait en léchant la blessure
sanglante, et je me souvins qu'il fallait saigner l'animal pendant qu'il
était encore chaud, pour pouvoir le conserver intact. Nous continuâmes
notre route vers Falken-Horst en causant de l'histoire des animaux
rongeurs et des marques distinctives qui ont servi à les classer.
Le kanguroo fournit à Ernest une foule de questions. Il s'étonnait
surtout de n'avoir jamais vu dans ses livres la description d'un animal
semblable. Je fus obligé de lui apprendre que le kanguroo, quadrupède
propre à la Nouvelle-Hollande, n'avait été encore vu que par Cook dans
son premier voyage. «Les naturalistes, ajoutai-je, attendent que de
nouvelles observations aient confirmé celles de l'illustre voyageur, et
jusque-là ils se sont bornés à renvoyer à sa relation.
«Lorsque j'ai vu ces bonds qui t'ont frappé, ma mémoire m'a rappelé le
passage de cette relation qui convient à l'animal étendu mort par ton
adresse. Tu vois l'inégalité entre les jambes de devant et celles de
derrière; celles de devant, qui n'ont que huit pouces, peuvent à peine
lui servir à creuser la terre, tandis que celles de derrière, qui ont
vingt-deux pouces, lui permettent de franchir d'un bond de grandes
distances. Remarque aussi que sa tête et ses oreilles ressemblent à
celles d'un lièvre; on lui a conservé le nom de kanguroo, que lui
donnent les naturels de la Nouvelle-Hollande.»
Nous fûmes forcés souvent d'interrompre cette conversation pour soulager
nos animaux, en soulevant la claie au moyen de leviers.
Nous arrivâmes enfin, quoique un peu tard, à Falken-Horst; des cris de
joie nous saluèrent de loin; mais nous ouvrîmes de grands yeux en voyant
le burlesque spectacle qui nous attendait. Des trois petits garçons,
l'un avait un habit de matelot qui l'enveloppait deux ou trois fois et
lui tombait sur les talons; celui-ci, des pantalons qui le prenaient
sous le menton, et ressemblaient à deux énormes cloches; l'autre, perdu
dans une veste qui lui descendait sur les pieds, avait l'air d'un
porte-manteau ambulant. Ils paraissaient cependant tout joyeux de leur
accoutrement, et se promenaient fiers comme des héros de théâtre.
«Quelle farce avez-vous donc voulu nous jouer là?» m'écriai-je après
avoir bien ri de ce spectacle.
Ma femme nous expliqua comment nos trois fils avaient voulu, pendant
notre absence, se donner le plaisir du bain; qu'elle en avait profité
pour laver leurs habits, mais que, ces habits ne se trouvant pas secs,
elle avait cherché dans la caisse repêchée la veille de quoi les vêtir
provisoirement.
Après l'accès de gaieté provoqué par ce travestissement, on courut à la
claie pour examiner les richesses que nous apportions, et le kanguroo
surtout devint l'objet de l'admiration générale. Fritz seul restait
sombre au milieu de la joie universelle, et s'efforçait de combattre le
mouvement de jalousie que lui inspirait une si belle proie atteinte par
son frère; il le surmonta enfin, et vint prendre part à la conversation,
sans que d'autres que moi l'eussent remarqué. Cependant il ne put
s'empêcher de dire: «J'espère, mon père, que vous m'emmènerez avec vous
la prochaine fois, au lieu de me laisser à _Falken-Horst_, où il n'y a à
chasser que des pigeons et des grives.»
Je lui promis que le lendemain il m'accompagnerait, et peut-être pour un
voyage au vaisseau; et je lui fis voir que du reste, lorsque je le
laissais a Falken-Horst pour protéger sa mère et ses frères, c'était lui
donner une preuve de confiance dont il devait être flatté, au lieu de
m'en savoir mauvais gré. Nous nous mîmes à table avec un grand appétit.
Je résolus de vider ce soir même le kanguroo. Je le suspendis ensuite
pour le trouver frais le lendemain; puis nous allâmes prendre un repos
dont nous avions tous besoin.