La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de divers lieux.--La
pomme de terre.--La cochenille.
La matinée du lendemain fut tout entière consacrée à une multitude de
soins qui devaient contribuer à l'amélioration et à l'agrément de notre
demeure aérienne.
Jack continua à s'exercer à tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais
confectionné aussi un arc et des flèches, et Fritz à façonner ses étuis.
Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure était arrivée. Aussitôt
que nous fûmes assis:
«Mes enfants, commençai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux
parties de cette contrée que nous connaissons déjà? Cela nous aidera
dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement,
comme les côtes peuvent être déjà dénommées, nous nous bornerons à
donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques
souvenirs.
JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous
ont assez écorché la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka,
Spitzberg.
MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu
auras inventé? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de
notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher
ailleurs.»
Nous commençâmes par la baie où nous avions abordé. Sur la proposition
de ma femme, elle reçut le nom de _Rettungs-Bucht_ (baie du salut);
notre première habitation, celui de _Zelt-Heim_ (maison de la tente);
l'île qui était dans la baie, celui de _Hay-Insel_ (île du requin), en
mémoire du requin que nous avions tué; le marais où Fritz avait failli
s'enfoncer, celui de _Flamant-Sumpf_ (marais du flamant). Après bien des
débats, notre château aérien reçut celui de _Falken-Horst_ (l'aire du
faucon). La hauteur sur laquelle nous étions montés pour découvrir les
traces de nos compagnons s'appela _Promontoire de l'espoir trompé_;
enfin le ruisseau; _Ruisseau du Chacal_[1].
[Note 1: Nous avons conservé dans le cours de notre traduction les
noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la dénomination française ne
pouvant leur être appliquée, tandis qu'elle convient fort bien pour les
autres.]
Nous passâmes ainsi, en babillant, le temps du dîner, et nous prenions
plaisir à poser les bases de la géographie de notre royaume, que nous
décidâmes, en riant, devoir être envoyée en Europe par le prochain
courrier. Après le dîner, Fritz retourna à ses étuis, qu'il consolida en
les doublant d'un morceau de liège. Jack, en voyant le résultat obtenu
par son frère, accourut me prier de l'aider à faire la cotte de mailles
en porc-épic pour Turc. Nous lavâmes et frottâmes la peau, et Turc,
entièrement harnaché, nous parut alors en état de combattre une hyène ou
un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai;
car, quand elle s'approchait sans défiance de lui, elle s'enfuyait
bientôt en poussant des cris lamentables, piquée qu'elle était par les
dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir étant venu et la
chaleur du jour étant tombée, je songeai à faire faire à ma famille une
petite promenade. «Où irons-nous?» m'écriai-je. Toutes les voix furent
pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long
du rivage; ma motion fut adoptée. Nous partîmes bientôt tous bien armés,
excepté ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant
nous fièrement, revêtu de sa cotte de mailles. Le petit singe voulût
prendre sa place accoutumée; mais aussitôt qu'il eût senti les piquants,
il fit un bond de côté et courut se réfugier sur Bill, qui n'y mit pas
d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut être de
la partie; après avoir essayé du voisinage de chacun de mes fils, et
dégoûté par leurs espiègleries, il vint se placer à mes côtés et chemina
gravement près de moi. Notre promenade était des plus agréables; car
nous marchions, à l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu.
Mes enfants se dispersèrent à droite et à gauche; mais quand nous
sortîmes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les
réunir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essoufflé, fut
cette fois le premier à mes côtés. Il me présenta trois petites baies
d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.
«Des pommes de terre! s'écria-t-il enfin, des pommes de terre!
--Des pommes de terre! serait-il bien vrai? Mène-moi à l'endroit où tu
les as découvertes.»
Nous courûmes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouvâmes,
en effet, un champ d'une immense étendue couvert de pommes de terre. Les
unes étaient encore en fleur, les autres étaient en pleine maturité;
quelques-unes sortaient à peine de terre. Jack se précipita aussitôt
pour les déterrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'eût
couru l'imiter. Nous les aidâmes avec nos couteaux; en peu de temps nos
gibecières furent remplies, et nous nous préparâmes à continuer notre
route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous étions
déjà bien chargés, et qu'il vaudrait peut-être mieux retourner à
Falken-Horst; mais notre excursion à Zelt-Heim était devenue si
nécessaire que nous poussâmes toujours dans cette direction.
La conversation se porta naturellement sur le précieux tubercule que
nous venions de découvrir. «Il y a là pour nous, dis-je à mes fils, un
trésor inestimable. Après la faveur que Dieu nous a faite en nous
sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de
tous ceux qu'il nous a accordés jusqu'à ce jour.»
Nous atteignîmes bientôt les rochers au bas desquels coulait le ruisseau
du Chacal, et que nous devions longer jusque-là. La mer, à droite,
s'étendait dans le lointain comme un miroir; à gauche, la chaîne des
rochers présentait le spectacle le plus ravissant et le plus
pittoresque. C'était comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu
de mesquines et étroites terrasses, au lieu de pots à fleurs épars çà et
là, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient
échapper à profusion les plantes les plus rares et les plus variées. Là
les plantes grasses aux tiges épineuses; ici le figuier d'Inde aux
larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses
larges rameaux souples et enlacés; enfin l'ananas surtout y croissait en
abondance. Comme ce roi des fruits nous était bien connu, nous nous
jetâmes dessus avec avidité; le singe même nous aida à en moissonner, et
je fus obligé d'arrêter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal.
Une autre découverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du
caratas; je voulus faire partager à mes fils l'admiration que
j'éprouvais pour cette utile plante, qui ressemble à l'ananas, en leur
faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me répondaient la bouche
pleine: «Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.
--Petits gourmands, leur répliquai-je, vous ne savez pas juger les
choses; je vais vous faire bientôt changer d'avis. Ernest, prends dans
ma gibecière un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de
m'allumer du feu.
--Mais il me faudrait de l'amadou.
--En voici,» lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en ôtai
l'écorce extérieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je
battis le briquet; aussitôt elle prit feu, et mes enfants sautèrent tout
joyeux autour de moi en criant: «Vive l'arbre à amadou!»
«Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner à votre mère
du fil pour coudre vos habits quand ils seront déchirés.» Et en disant
ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantité de fils
forts et souples qui émerveillèrent mes enfants, et causèrent la plus
grande joie à ma bonne femme.
Elle n'y trouva qu'une chose à redire, c'est qu'il serait long d'en
extraire un à un tous ces fils. Je lui appris que rien n'était plus
aisé, en faisant sécher au soleil les feuilles, dont les fils se
détachaient alors d'eux-mêmes.
«Eh bien, dis-je à mes enfants, cette plante vaut-elle l'ananas?» Ils
convinrent tous que j'avais raison.
«Cette autre plante que vous voyez auprès, continuai je, est un figuier
d'Inde; on le nomme aussi arbre-raquette, parce que ses feuilles
ressemblent, en effet, à des raquettes. Son fruit est très-estimé des
sauvages.» À peine eus-je prononcé ces mots, que Jack courut pour en
faire une bonne récolte; mais il revint bientôt en pleurant, les doigts
traversés de mille petites épines. Je l'aidai à se dégager la main, et
je lui montrai la manière de prendre ce fruit sans se blesser. Je fis
tomber une figue sur mon chapeau; j'en coupai les deux bouts avec mon
couteau, et, la prenant alors à ces deux endroits, je la dépouillai
facilement de son enveloppe, et je la donnai à goûter à mes fils. Elle
fut trouvée excellente, peut-être à cause de sa nouveauté, et chacun se
mit à en cueillir. Je vis alors mon petit Jack examiner avec beaucoup
d'attention une de ces figues qu'il tenait au bout de son couteau.
«Que fais-tu là, lui dis-je.
--Voyez donc, mon père, me cria-t-il, il y a sur ma figue un millier de
petites bêtes rouges comme du sang.
--Ah! m'écriai-je, encore une nouvelle découverte! c'est la cochenille.»
Mes enfants me demandèrent ce que c'était que cet animal.
«C'est, leur répondis-je, un insecte qui, séché et bouilli, sert à
donner une magnifique couleur rouge fort estimée dans le commerce;
l'arbrisseau qui le porte s'appelle nopal ou cactus opuntia.
ERNEST. Mais comme nous n'avons rien à teindre en rouge, et que ces
fruits, pour être cueillis, demandent trop de soin, je préfère l'ananas.
MOI. Fais donc attention que cet arbrisseau peut nous être utile de plus
d'une manière. Il nous sera facile d'entourer notre habitation d'une
haie de ces raquettes, et ces feuilles épaisses nous garantiront des
animaux malfaisants.
JACK. C'est une plaisanterie, mon père; vous le voyez, cet arbre n'a pas
de solidité, et un couteau aura bientôt fait une ouverture à votre haie,
quelle que soit son épaisseur.»
Et pour nous donner une preuve de ce qu'il avançait, il tira son couteau
de chasse et se mit à s'escrimer contre un des plus grands arbrisseaux;
les raquettes cédaient avec, facilité, lorsqu'une d'elles vint tomber
sur la jambe du spadassin et lui fit jeter un cri perçant.
MOI. «Eh bien! penses-tu maintenant que cette haie ne soit pas de nature
à arrêter les téméraires qui s'exposeraient à la traverser?
JACK. J'en conviens, mon père; c'est une bonne leçon dont je profiterai,
surtout si vos connaissances peuvent vous indiquer un moyen de faire
cesser la cuisante douleur que les maudites épines me causent.»
Une feuille de caratas étendue sur la partie souffrante enleva tout à
coup cette vive douleur, et cet incident n'eut d'autres suites que de
nous faire rire aux dépens du jeune imprudent.
Enfin nous nous remîmes en marche, et nous arrivâmes au ruisseau du
Chacal; on le passa avec précaution, et nous atteignîmes bientôt la
tente, où tout était resté en ordre. Fritz courut chercher de la poudre
et du plomb; moi, ma femme et Franz nous allâmes à la tonne de beurre
remplir notre pot vide, et Jack et Ernest s'occupèrent à prendre des
oies et des canards. Ils y réussirent avec assez de peine, car nos
animaux étaient devenus un peu sauvages pendant notre absence; mais
enfin ils parvinrent à attraper deux oies et deux canards. La cotte de
mailles de Turc fut remplacée par une sacoche de sel, et nous reprîmes
le chemin de Falken-Horst, emportant avec nous les oies et les canards
enveloppés dans nos mouchoirs. Au milieu de leurs cris, des aboiements
de nos dogues et de nos bruyants éclats de rire excités par cette
étrange musique, nous arrivâmes sans encombre au logis. Ma femme courut
traire la vache, dont le lait nous rafraîchit beaucoup. Les pommes de
terre firent les frais de notre repas, et après avoir, dans notre
prière, remercié le Seigneur de cette précieuse découverte, nous
montâmes notre échelle et nous passâmes la nuit dans un profond et
tranquille sommeil.