Construction du château aérien.--Première nuit sur l'arbre.--Le
dimanche.--Les ortolans.
Pendant la première moitié de la nuit, je fus extrêmement inquiet. Au
moindre bruit je me redressais avec angoisse, et j'écoutais avec effroi
les feuilles agitées par le vent, ou les branches sèches qui tombaient.
De temps en temps, quand je voyais un de nos feux se ralentir, je me
levais et je courais y jeter du bois: tout était pour moi sujet de
crainte. Après minuit, je me tranquillisai un peu en voyant que le calme
le plus parfait régnait autour de moi; enfin, vers le matin, je fermai
les yeux, et je m'endormis si profondément, que, lorsque je m'éveillai,
il était déjà fort tard pour commencer notre travail, aussi nous
priâmes, nous déjeunâmes rapidement, et l'on se mit à l'ouvrage. Ma
femme donna alors à manger à l'âne et à la vache, puis elle leur endossa
les harnais et partit avec eux, escortée d'Ernest, Jack et Franz, pour
aller chercher au rivage les planches dont nous avions besoin.
Moi, je montai avec Fritz sur l'arbre pour y faire les préparatifs
nécessaires à la commodité de notre établissement. Je trouvai tout mieux
disposé encore que je ne pensais: les grosses branches s'étendaient dans
une direction presque horizontale; je conservai les plus fortes et les
plus droites, et j'abattis les autres avec la hache et la scie. À cinq à
six pieds au-dessus de celles-ci, j'en gardai une ou deux pour suspendre
nos hamacs; d'autres, plus élevées encore, devaient nous servir à poser
le toit de notre édifice, qui consistait en un morceau de toile à voile.
Nous travaillâmes à élaguer tout le reste, et ce travail pénible dura
jusqu'à ce que ma femme nous amenât deux fortes charges de planches.
Nous les hissâmes une a une à l'aide de la poulie, et nous en fîmes
d'abord un plancher double, pour qu'il résistât mieux au balancement de
l'arbre et au poids de nos corps, puis sur le bord nous établîmes une
balustrade solide.
Ce travail et les voyages pour nous amener de nouvelles planches
remplirent tellement notre matinée, que l'heure de midi arriva sans que
personne eût songé au repas. Il fallut donc nous contenter pour cette
fois de biscuit et de fromage.
On se remit à l'ouvrage, et nous nous hâtâmes de hisser la pièce de
toile à voile. Elle fut fixée à grand'peine sur les branches
supérieures, de manière que les bouts, en tombant, couvrissent à droite
et à gauche notre habitation, et une troisième muraille s'élevant
jusqu'à elle alla la rejoindre derrière le tronc de l'arbre, de manière
à garantir complètement ce côté. Nous nous étions réservé, pour voir et
pour entrer dans l'appartement, le quatrième côté de la construction;
c'était celui qui était tourné vers la mer, afin de nous ménager un air
frais et la vue la plus agréable. Nos hamacs furent aussitôt montés dans
le palais aérien, et les places choisies pour le soir.
Je descendis alors de l'arbre avec Fritz, et je trouvai au pied
plusieurs planches dont nous n'avions pas eu besoin; je les employai à
faire une table et des bancs, que je fixai dans l'espace embrassé par
les racines, et que je destinai à nous servir de salle à manger, tandis
que mes enfants ramassaient le bois et les branches sèches, et les
liaient en fagots, qu'ils amoncelaient autour de l'arbre. Enfin, épuisé
par mon travail de la journée, je finis par me jeter sur un banc en
essuyant mon front couvert de sueur. «J'ai travaillé comme un cheval
aujourd'hui, dis-je alors; aussi, ma chère femme, je veux me reposer
demain.
--Tu le peux et tu le dois, me répondit-elle; car c'est demain un
dimanche, et le second même que nous passons sur cette côte. Nous avons
négligé le premier.»
J'en convins; mais je lui fis sentir que les soins de notre conservation
avaient dû naturellement passer les premiers, et j'ajoutai, pour nous
justifier, que nous n'avions point manqué de prier le Seigneur chaque
jour. L'excellente créature me remercia ensuite de lui avoir construit
ce château aérien, où elle pourrait dormir sans craindre pour nous les
attaques des bêtes sauvages.
«Bon! lui dis-je; en attendant donne-nous ce que tu peux pour dîner, et
appelle les enfants.»
Ceux-ci ne se firent pas attendre, et ma femme, ôtant du feu une marmite
de terre, l'apporta près de nous. Le couvercle fut enlevé avec
curiosité, et nous vîmes le flamant tué par Fritz, et que ma bonne femme
avait fait bouillir, parce qu'elle craignait que l'âge ne l'eût rendu
trop dur. La précaution fût trouvée inutile, et la bête dévorée avec
appétit. Pendant ce temps, l'autre flamant était venu se mêler aux
volatiles qui nous entouraient, et se promenait majestueusement autour
de nous en ramassant les miettes de pain qu'on lui jetait. Le petit
singe sautait d'une épaule à l'autre, pour tâcher d'attraper quelque bon
morceau, et nous faisait les plus comiques grimaces; pour compléter le
tableau, notre truie, que nous n'avions pas vue de tout le jour, vint
nous rejoindre en témoignant sa joie par des grognements significatifs.
Ma femme avait trait la vache, et chacun de nous avait eu une bonne
jatte de lait; mais je la vis abandonner au cochon tout ce qu'il en
restait. Je lui reprochai une telle prodigalité; elle me répondit que le
lait ne pouvait se conserver par une pareille chaleur, et qu'il valait
mieux le donner à la truie que de le perdre.
En sortant de table, j'avais allumé un feu dont la lueur devait protéger
notre bétail pendant la nuit. Aussitôt qu'il fut bien brillant, je
donnai le signal du repos. Mes trois fils aînés eurent bientôt gravi
l'échelle; ma femme vint après eux, le coeur tremblant, mais sans trop
oser montrer sa crainte; elle monta lentement, et arriva enfin sans
encombre. J'avais tenu l'échelle pendant ce temps; je montai le dernier,
portant le petit Franz sur mes épaules, puis, à la grande joie de mes
enfants, je retirai l'échelle après moi. Quoique nous trouvant bien en
sûreté, je n'en fis pas moins charger les armes à feu, pour qu'elles
fussent sous notre main prêtes à foudroyer tout ennemi qui voudrait
attaquer les bêtes que nous avions laissées endormies sous la garde de
nos dogues.
Peu de temps après, le sommeil avait fermé nos paupières, et la première
nuit que nous passâmes sur l'arbre fut d'une tranquillité profonde. Je
remarquai au réveil que nos enfants ne se firent nullement prier pour
sortir du lit, et qu'ils se vantèrent d'avoir parfaitement dormi; les
hamacs, si incommodes la nuit précédente, n'avaient excité celle-ci
aucun murmure.
«Que faire aujourd'hui? me demandèrent-ils.
--Rien, mes enfants, car c'est dimanche.
--Un dimanche! un dimanche! s'écria Jack; ah! je vais lancer des flèches
et m'amuser toute la journée.
--Non pas, mon enfant; le jour du Seigneur n'est pas le jour de
l'oisiveté, mais celui de la prière. Mes amis, nous célébrerons ce jour
aussi religieusement que nous le pourrons dans cette solitude. Nous
chanterons les hymnes du Seigneur, et je vous raconterai une parabole
qui réveillera en vous des sentiments pieux et sincères.
--Une parabole! une parabole comme celle du semeur de l'Évangile: oh!
racontez, racontez, s'écrièrent tous mes enfants.
--Chaque chose à son tour, répondis-je; soignons d'abord nos bêtes,
déjeunons, puis je vous raconterai ma parabole.»
Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous assîmes sur l'herbe,
les enfants dans l'attitude de la curiosité, ma femme dans un silencieux
recueillement. Je leur composai alors une petite histoire appropriée à
leur situation.
Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. À
tous ses sujets qu'il y avait envoyés, il avait distribué le même nombre
d'outils, des semences égales, pour cultiver chacun des terrains de même
grandeur. «Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours
prêts à me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en
temps, et sans vous en prévenir, chercher tantôt l'un, tantôt l'autre de
vous; et si je récompense ceux dont la conduite aura été bonne, je
saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.»
Parmi les colons, les uns avaient obéi; les autres, soit négligence,
soit mépris, étaient restés dans l'inaction. Mais un jour le grand roi
les manda devant lui, et, dans son équitable répartition des peines et
des récompenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il
comblait d'honneurs et de distinctions les colons fidèles et obéissants,
il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas
écouté sa voix.
J'eus soin de terminer par des conseils donnés directement à chacun
d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'étaient pas perdues, et que
tous avaient saisi mon allégorie.
Je compris bientôt que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi
toute la journée, et je leur permis de se livrer à leurs jeux. Jack vint
me demander de lui prêter mon arc et mes flèches; Fritz se prépara à
travailler à ses étuis de _margaï_, et vint me demander mes conseils;
Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes à feu, me pria de lui
faire aussi un arc et des flèches. Je conseillai à Jack d'armer ses
flèches de pointes de porc-épic, et de les y fixer avec des tablettes de
bouillon qu'il devait faire fondre à moitié sur le feu. J'enseignai à
Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de son _margaï_
et la débarrasser des parties de chair qui pourraient y être restées. Je
lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de
prier la ménagère de lui donner quelques oeufs de poule et du beurre
pour la rendre plus souple. Sa mère lui demanda ce qu'il comptait en
faire. Il lui expliqua l'usage de ses étuis, et aussitôt elle combla ses
désirs.
Tandis que nous étions ainsi occupés, un coup de fusil partit au-dessus
de nos têtes, et deux oiseaux tombèrent à nos pieds; effrayés du bruit,
nous levâmes la tête, et nous vîmes Ernest descendre l'échelle d'un air
triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack
quittèrent aussitôt leur travail, mais pour courir à l'échelle et tâcher
de tuer quelque autre oiseau: je les aperçus avant qu'ils fussent
montés.
«Qu'allez-vous faire? leur dis-je. Épargnez les créatures du Seigneur
pendant le jour qui lui est consacré. C'est déjà trop de deux victimes.»
Ils s'arrêtèrent aussitôt, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux
étaient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, espèces toutes
deux bonnes à manger. Je remarquai alors pour la première fois que nos
figues sauvages attiraient une quantité innombrable d'oiseaux, et que
les branches de notre arbre étaient couvertes de grives et d'ortolans.
Je me réjouis fort de cette découverte; car je savais que ces oiseaux
rôtis se conservaient très-bien dans le beurre, et qu'ils nous
fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.
La prière du soir termina dignement cette journée, pendant laquelle nous
ne nous étions livrés à aucun travail fatigant, et nous regagnâmes à la
file notre demeure aérienne.