Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.
Lorsque le repas fut terminé, je dis à ma femme: «Il faut songer à notre
logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous
y établir ce soir; occupe-toi aussi de préparer des courroies et des
harnais, afin d'aider l'âne et la vache à transporter ici le bois
nécessaire à nos constructions.»
À l'aide d'une toile à voile posée au-dessus de l'enceinte formée par
les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement
construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au
rivage pour tâcher d'y trouver du bois propre à former des échelons.
Nous étions à la vérité environnés de branches de figuier sèches; mais
je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le
voisinage. La rive était couverte de bois échoué; mais il répondit fort
mal à mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu
avancés qu'auparavant, quand par bonheur Ernest découvrit à moitié
ensevelis dans le sable une quantité de grands bambous. Aidé de mes
enfants, je les dégageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de
quatre à cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets
pour pouvoir les porter plus aisément.
J'aperçus dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois
pourrait m'être utile; nous nous mîmes donc en marche, nos armes
toujours en état, suivant notre habitude, et précédés de Bill.
Soudain la chienne s'élança en avant, et en quelques sauts pénétra dans
le buisson, d'où nous vîmes sortir aussitôt une volée de flamants.
Fritz, toujours enchanté de faire le coup de fusil, tira sur les
traînards, et en abattit deux. L'un resta couché mort; mais l'autre, qui
n'était que légèrement blessé à l'aile, se releva et se mit à courir de
toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son
adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfonça dans la vase
jusqu'aux genoux.
Quant à moi, aidé de Bill, je m'élançai sur les traces du fuyard, que je
finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest
s'était tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre
retour. Chargé de mon flamant, j'arrivai près de lui, et je fus presque
abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de
cet oiseau. Il était temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas
quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'espèce dont se servent les
sauvages pour faire leurs flèches, et je dis à mes enfants que c'était
pour mesurer notre arbre géant. Ils se mirent à rire, prétendant que dix
de ces roseaux attachés au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement
pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des
poulets, qu'ils déclaraient imprenables: et, sans leur en dire
davantage, nous nous disposâmes à revenir au logis. Ernest se chargea de
mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je
me chargeai du vivant. Mais à peine avions-nous fait quelques pas, que
Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.
«À merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher à ton aise,
tandis que ton frère et moi nous sommes si péniblement chargés?»
L'enfant comprit mes paroles, et me demanda à porter le flamant blessé.
Je le lui passai, et nous continuâmes à marcher jusqu'au moment où nous
arrivâmes près des bambous que nous avions laissés derrière nous.
Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet équipage que nous
arrivâmes près des nôtres, qui nous accueillirent avec des cris de joie
et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses
plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.
Notre ménagère seule témoigna la crainte que cette bouche inutile ne
diminuât la petite quantité de nos provisions. Je la rassurai en lui
disant que ce bel oiseau saurait bien lui-même fournir à sa nourriture
sans nous être à charge, en péchant dans le ruisseau voisin de petits
poissons et des insectes.
Je me mis ensuite à examiner sa blessure, qui n'avait atteint que
l'aile; et je commençai immédiatement à la panser selon mes
connaissances, en y appliquant un onguent composé de beurre et de vin.
Je lui attachai ensuite à la patte une ficelle assez longue pour lui
permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout
de deux à trois jours il fut complètement apprivoisé, et sa blessure
guérie.
Après ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai à me faire
un arc avec un morceau de bambou, et des flèches avec les roseaux que
nous avions apportés. Comme ils auraient été trop légers, je les remplis
de sable mouillé, et je garnis l'une des extrémités de plumes de
flamant; puis je me préparai à en faire l'essai. Aussitôt mes enfants se
mirent à sauter autour de moi en criant: «Un arc et des flèches?
Laissez-moi tirer, mon père, laissez-moi tirer!
--Restez tranquilles, leur répondis-je; ce n'est point un jouet, mais un
instrument nécessaire à mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne
femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil très-fort?»
Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'âne ce
que je demandais, et au même instant Fritz, que j'avais envoyé mesurer
notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compté
cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui était plus que
suffisant.
J'attachai alors la pelote de fil à une de mes flèches, et, par un
vigoureux effort, je la décochai de manière qu'elle vînt retomber
par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entraînant avec
elle le fil, que je dévidais à mesure. J'attachai à l'extrémité une
corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche était à
une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parallèlement à terre
cent pieds de bonne corde, forte de près d'un pouce, de manière à
laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis
devant, et Fritz reçut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux
pieds, qu'Ernest introduisait dans des noeuds que je faisais de pied en
pied le long des deux cordes, et aux extrémités desquels Jack passait
deux clous. C'est ainsi qu'en très-peu de temps, et au grand étonnement
de ma femme, je parvins à me fabriquer une échelle de quarante pieds.
Nous attachâmes alors l'extrémité de l'échelle a l'un des bouts de la
ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous
relevâmes jusqu'à la branche, dont l'accès nous était maintenant permis.
Tous mes fils voulurent alors monter et se précipitèrent vers l'échelle;
mais je désignai Jack comme le plus léger des trois aînés: celui-ci
grimpa avec l'adresse et l'agilité d'un chat, arriva sans encombre sur
la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y
consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de précaution
possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement
l'échelle sur la branche. Tout en suivant avec anxiété son ascension,
nous retînmes de toutes nos forces l'échelle par le moyen de la corde
qui pendait sur la branche, et nous le vîmes enfin arriver heureusement.
Quand l'échelle fut attachée solidement sur l'arbre, je montai à mon
tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai à clouer à une branche
voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'élever nos
planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.
Quand j'arrivai auprès de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait
pendant la journée: c'étaient des harnais pour l'âne et la vache. Tous
nos préparatifs étaient donc terminés, et il ne nous restait plus qu'à
souper, lorsque je m'aperçus que Jack et Fritz n'étaient pas avec nous.
Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la
nuit était venue, et la lune brillait de tout son éclat; je commençai à
devenir inquiet de cette absence prolongée, et je cherchais à découvrir
mes enfants, quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes deux voit
entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait
de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous
entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien
vite, et je ne fus complètement rassuré que quand ils eurent touché
terre. Pendant ce temps, ma femme, aidée de Franz et d'Ernest, avait
allumé un grand feu et préparé notre souper. Nos animaux se réunirent
alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua;
les pigeons s'envolèrent, et se nichèrent sur les branches de l'arbre;
nos poules se perchèrent sur les bâtons de l'échelle. Quant au bétail,
il fut attaché autour de nous. Notre beau flamant lui-même se percha sur
une des racines; puis, plaçant sa tête sous son aile droite et relevant
sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fîmes un grand cercle de
feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous
attaquer la nuit, et nous attendîmes avec impatience le moment de
prendre notre repas et de goûter le sommeil à notre tour. Ma femme nous
avertit enfin que tout était prêt. Nous nous assîmes en cercle, et nous
nous mîmes à dévorer le délicieux porc-épic. Pour dessert, mes enfants
nous apportèrent des figues ramassées sous l'arbre. Nous fîmes ensuite
une courte prière, puis, au milieu des bâillements réitérés, une ronde
générale dans tous les environs. Nous gagnâmes alors nos hamacs: ils
furent d'abord trouvés bien incommodes, mais le sommeil eut bientôt mis
fin à toutes les plaintes. Quelques moments après, tous les gémissements
furent terminés, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration
faible, mais régulière, de tous ces petits êtres, ce qui me prouva que
moi seul de toute la famille je veillais encore.