CHAPITRE X

Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.

Lorsque le repas fut terminé, je dis à ma femme: «Il faut songer à notre

logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous

y établir ce soir; occupe-toi aussi de préparer des courroies et des

harnais, afin d'aider l'âne et la vache à transporter ici le bois

nécessaire à nos constructions.»

À l'aide d'une toile à voile posée au-dessus de l'enceinte formée par

les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement

construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au

rivage pour tâcher d'y trouver du bois propre à former des échelons.

Nous étions à la vérité environnés de branches de figuier sèches; mais

je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le

voisinage. La rive était couverte de bois échoué; mais il répondit fort

mal à mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu

avancés qu'auparavant, quand par bonheur Ernest découvrit à moitié

ensevelis dans le sable une quantité de grands bambous. Aidé de mes

enfants, je les dégageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de

quatre à cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets

pour pouvoir les porter plus aisément.

J'aperçus dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois

pourrait m'être utile; nous nous mîmes donc en marche, nos armes

toujours en état, suivant notre habitude, et précédés de Bill.

Soudain la chienne s'élança en avant, et en quelques sauts pénétra dans

le buisson, d'où nous vîmes sortir aussitôt une volée de flamants.

Fritz, toujours enchanté de faire le coup de fusil, tira sur les

traînards, et en abattit deux. L'un resta couché mort; mais l'autre, qui

n'était que légèrement blessé à l'aile, se releva et se mit à courir de

toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son

adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfonça dans la vase

jusqu'aux genoux.

Quant à moi, aidé de Bill, je m'élançai sur les traces du fuyard, que je

finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest

s'était tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre

retour. Chargé de mon flamant, j'arrivai près de lui, et je fus presque

abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de

cet oiseau. Il était temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas

quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'espèce dont se servent les

sauvages pour faire leurs flèches, et je dis à mes enfants que c'était

pour mesurer notre arbre géant. Ils se mirent à rire, prétendant que dix

de ces roseaux attachés au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement

pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des

poulets, qu'ils déclaraient imprenables: et, sans leur en dire

davantage, nous nous disposâmes à revenir au logis. Ernest se chargea de

mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je

me chargeai du vivant. Mais à peine avions-nous fait quelques pas, que

Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.

«À merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher à ton aise,

tandis que ton frère et moi nous sommes si péniblement chargés?»

L'enfant comprit mes paroles, et me demanda à porter le flamant blessé.

Je le lui passai, et nous continuâmes à marcher jusqu'au moment où nous

arrivâmes près des bambous que nous avions laissés derrière nous.

Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet équipage que nous

arrivâmes près des nôtres, qui nous accueillirent avec des cris de joie

et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses

plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.

Notre ménagère seule témoigna la crainte que cette bouche inutile ne

diminuât la petite quantité de nos provisions. Je la rassurai en lui

disant que ce bel oiseau saurait bien lui-même fournir à sa nourriture

sans nous être à charge, en péchant dans le ruisseau voisin de petits

poissons et des insectes.

Je me mis ensuite à examiner sa blessure, qui n'avait atteint que

l'aile; et je commençai immédiatement à la panser selon mes

connaissances, en y appliquant un onguent composé de beurre et de vin.

Je lui attachai ensuite à la patte une ficelle assez longue pour lui

permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout

de deux à trois jours il fut complètement apprivoisé, et sa blessure

guérie.

Après ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai à me faire

un arc avec un morceau de bambou, et des flèches avec les roseaux que

nous avions apportés. Comme ils auraient été trop légers, je les remplis

de sable mouillé, et je garnis l'une des extrémités de plumes de

flamant; puis je me préparai à en faire l'essai. Aussitôt mes enfants se

mirent à sauter autour de moi en criant: «Un arc et des flèches?

Laissez-moi tirer, mon père, laissez-moi tirer!

--Restez tranquilles, leur répondis-je; ce n'est point un jouet, mais un

instrument nécessaire à mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne

femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil très-fort?»

Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'âne ce

que je demandais, et au même instant Fritz, que j'avais envoyé mesurer

notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compté

cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui était plus que

suffisant.

J'attachai alors la pelote de fil à une de mes flèches, et, par un

vigoureux effort, je la décochai de manière qu'elle vînt retomber

par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entraînant avec

elle le fil, que je dévidais à mesure. J'attachai à l'extrémité une

corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche était à

une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parallèlement à terre

cent pieds de bonne corde, forte de près d'un pouce, de manière à

laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis

devant, et Fritz reçut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux

pieds, qu'Ernest introduisait dans des noeuds que je faisais de pied en

pied le long des deux cordes, et aux extrémités desquels Jack passait

deux clous. C'est ainsi qu'en très-peu de temps, et au grand étonnement

de ma femme, je parvins à me fabriquer une échelle de quarante pieds.

Nous attachâmes alors l'extrémité de l'échelle a l'un des bouts de la

ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous

relevâmes jusqu'à la branche, dont l'accès nous était maintenant permis.

Tous mes fils voulurent alors monter et se précipitèrent vers l'échelle;

mais je désignai Jack comme le plus léger des trois aînés: celui-ci

grimpa avec l'adresse et l'agilité d'un chat, arriva sans encombre sur

la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y

consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de précaution

possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement

l'échelle sur la branche. Tout en suivant avec anxiété son ascension,

nous retînmes de toutes nos forces l'échelle par le moyen de la corde

qui pendait sur la branche, et nous le vîmes enfin arriver heureusement.

Quand l'échelle fut attachée solidement sur l'arbre, je montai à mon

tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai à clouer à une branche

voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'élever nos

planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.

Quand j'arrivai auprès de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait

pendant la journée: c'étaient des harnais pour l'âne et la vache. Tous

nos préparatifs étaient donc terminés, et il ne nous restait plus qu'à

souper, lorsque je m'aperçus que Jack et Fritz n'étaient pas avec nous.

Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la

nuit était venue, et la lune brillait de tout son éclat; je commençai à

devenir inquiet de cette absence prolongée, et je cherchais à découvrir

mes enfants, quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes deux voit

entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait

de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous

entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien

vite, et je ne fus complètement rassuré que quand ils eurent touché

terre. Pendant ce temps, ma femme, aidée de Franz et d'Ernest, avait

allumé un grand feu et préparé notre souper. Nos animaux se réunirent

alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua;

les pigeons s'envolèrent, et se nichèrent sur les branches de l'arbre;

nos poules se perchèrent sur les bâtons de l'échelle. Quant au bétail,

il fut attaché autour de nous. Notre beau flamant lui-même se percha sur

une des racines; puis, plaçant sa tête sous son aile droite et relevant

sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fîmes un grand cercle de

feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous

attaquer la nuit, et nous attendîmes avec impatience le moment de

prendre notre repas et de goûter le sommeil à notre tour. Ma femme nous

avertit enfin que tout était prêt. Nous nous assîmes en cercle, et nous

nous mîmes à dévorer le délicieux porc-épic. Pour dessert, mes enfants

nous apportèrent des figues ramassées sous l'arbre. Nous fîmes ensuite

une courte prière, puis, au milieu des bâillements réitérés, une ronde

générale dans tous les environs. Nous gagnâmes alors nos hamacs: ils

furent d'abord trouvés bien incommodes, mais le sommeil eut bientôt mis

fin à toutes les plaintes. Quelques moments après, tous les gémissements

furent terminés, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration

faible, mais régulière, de tous ces petits êtres, ce qui me prouva que

moi seul de toute la famille je veillais encore.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 17 / 70 题