Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.
Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma
jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui
pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les
localités ni les habitants, et sur la nécessité de nous tenir bien
réunis durant le chemin. Enfin nous fîmes la prière, nous déjeunâmes et
préparâmes le départ. Les enfants s'occupèrent à réunir notre bétail, et
l'âne ainsi que la vache furent chargés de sacs, ouvrage de notre
ménagère. Nous les remplîmes de tous les objets de première nécessité,
de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de
table du capitaine; nous y ajoutâmes une bonne quantité de beurre. Enfin
nous abandonnâmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible.
Après avoir établi l'équilibre entre les deux côtés, je me préparais à
jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme
accourut et m'en empêcha, réclamant une place, d'abord pour les poules,
qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'était
pas de force à soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac,
que nous avions appelé _enchanté_, et qui pouvait nous être de la plus
grande utilité. Je fis droit à sa requête, et comme les paniers de l'âne
n'étaient pas tout à fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et
j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'âne aurait
pris le galop sans grand danger pour lui.
Cependant mes fils donnaient la chasse à nos poules, et aucune ne se
laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilité de leurs efforts,
et les pria de la laisser essayer si elle ne réussirait pas mieux
qu'eux. En même temps elle prit dans le sac enchanté deux poignées de
graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq
arriva bientôt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la
tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres bêtes y coururent
tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachâmes
alors deux à deux par les pattes, et nous les déposâmes sur le dos de la
vache, renfermées dans un panier que nous recouvrîmes d'une couverture,
afin qu'elles restassent en repos.
Nous entassâmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions
emporter; et après avoir tracé une enceinte avec des pieux fichés en
terre, nous roulâmes tout autour quantité de tonnes vides.
Tout étant ainsi disposé, le cortège se forma; chacun de nous, jeune ou
vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma
femme ouvraient la marche; la vache, l'âne monté par Franz, venaient
après; les chèvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit
singe, composaient le troisième corps d'armée; Ernest marchait ensuite,
conduisant les moutons, et moi je formais l'arrière-garde. Mes deux
dogues, placés sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi
à la tête, faisant ainsi l'office d'adjudants.
Notre petite troupe s'avançait lentement, mais en bon ordre, et avait
une mine toute patriarcale. Nous arrivâmes bientôt à notre pont; là nous
fûmes rejoints par notre cochon, qui s'était d'abord enfui, et qui vint
alors se réunir de lui-même à notre bande, tout en témoignant son
mécontentement par des grognements significatifs. Le pont fut traversé,
mais à l'autre bout un obstacle imprévu faillit mettre le désordre dans
nos rangs: le gazon épais qui recouvrait le sol tenta si fort notre
bétail, qu'il se dispersa à droite et à gauche pour brouter;
heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre,
momentanément troublé, fut promptement rétabli. Néanmoins, pour prévenir
un second désordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.
Nous avions à peine fait quelques pas dans cette direction, que nos
chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs
forces, comme s'ils eussent eu à combattre quelque animal sauvage. Fritz
prit son fusil et les suivit de près; Ernest se serra près de sa mère
tout en apprêtant le sien, et Jack l'étourdi, sans même déranger son
fusil, qu'il avait sur le dos, s'élança sur les traces de Fritz.
Craignant de trouver quelque animal féroce, j'armai mon fusil et partis
aussitôt dans la même direction; mais je ne pus les atteindre, et ils
arrivèrent bien longtemps avant moi auprès des chiens. J'entendis alors
Jack me crier: «Accourez, mon père, accourez! il y a là un porc-épic
monstrueux.»
Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-épic, mais de taille
ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses
ennemis approchaient, se hérissait soudain d'une forêt de dards, dont
quelques-uns même s'étaient fichés dans leur museau. Cependant Jack, qui
avait armé un des pistolets qu'il portait à sa ceinture, le tira à bout
portant dans la tête de l'animal, qui tomba mort.
«Quelle imprudence! s'écria Fritz; tu pouvais blesser mon père, moi ou
un de nos chiens.
--Ah! bien oui, blesser! Vous étiez derrière moi, et les chiens à côté:
crois-tu que je sois aveugle?
--Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque;
souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est
rien résulté de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.»
Jack, ayant donné deux ou trois coups de crosse à l'animal, pour être
bien sur qu'il était mort, se disposa à l'emporter; mais il se mit les
mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir,
l'attacha au cou de l'animal et le traîna jusque auprès de sa mère, qui
était fort inquiète de notre absence prolongée et du coup de feu qu'elle
avait entendu.
«Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-épic que j'ai tué moi-même;
papa assure que c'est excellent à manger.»
Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer
qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai
à mon tour.
«N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je à Jack, qu'il ne te
passât ses dards au travers du corps?
--Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attachés à sa peau, et
qu'il ne les lance contre personne.
--Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes obligés, ta mère et moi,
de débarrasser Turc et Bill des dards qui sont fixés à leur museau.
--Bon! ils sont allés les chercher eux-mêmes, et ce n'est pas le
porc-épic qui les leur a lancés.»
J'applaudis à mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances
si étendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des
circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu à des
fables.
«Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture?
L'abandonnerons-nous?
--L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un très bon mets!
Gardons-le, gardons-le.»
Je cédai à ses instances et posai l'animal, la tête enveloppée d'herbe,
derrière le petit Franz, sur le dos de l'âne, a côté du sac de ma femme;
puis nous partîmes.
Nous avions à peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de côté,
échappant aux mains de mon fils, et se mit à bondir ça et là, en
poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous empêcher de
rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous eût trop
émus. Je lançai mes deux chiens après le fuyard, qu'ils nous ramenèrent
bientôt, mais toujours aussi agité. Nous nous mîmes alors à chercher
quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si
paisible, et nous découvrîmes enfin que les dards du porc-épic avaient
percé la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par
stimuler notre âne comme des coups d'éperon. Le sac enchanté remplaça la
couverture, et le voyage reprit son cours.
Fritz marchait en avant, le fusil armé à la main, espérant faire de
nouveau quelque beau coup; mais nous arrivâmes sans autre rencontre aux
arbres dont ma femme nous avait parlé.
«Quelle merveille! s'écria alors Ernest. Comme ils sont grands!»
La halte commença. Nous mîmes la volaille en liberté, le cochon aussi,
mais avec les deux pieds de devant attachés. Tandis que j'aidais ma
femme à décharger nos animaux, nous entendîmes un coup de fusil; puis un
instant après, un second derrière nous, et la voix de Fritz qui criait:
«Le voilà, le voilà! mon père, c'est un chat sauvage!
--Bravo! lui répondis-je aussitôt que je le vis reparaître chargé de sa
proie. Tu viens de rendre un grand service à notre poulailler; car c'est
un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu
tué?
--Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais
dans un clin d'oeil il s'est relevé; et il s'apprêtait à s'élancer,
quand je lui tirai un coup de pistolet à bout portant. J'espère qu'il
est bien plus beau que le chacal que Jack m'a écorché, et que mon cher
frère ne me l'arrangera pas de même.
--Oui, c'est, je crois, un _margaï_ d'Amérique; tu peux d'abord t'en
faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des étuis
pour les services de table.
--Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la
peau du porc-épic?
--Tu peux en faire aussi des étuis, car Fritz ne pourra nous en donner
que quatre, et nous sommes six à table; mais je crois que tu feras mieux
d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.»
Mes enfants trouvèrent mes idées si heureuses, qu'ils ne me laissèrent
aucun repos jusqu'à ce qu'elles fussent mises en oeuvre. Ernest,
cependant, qui se reposait tandis que sa mère et le petit Franz
s'évertuaient à nous préparer à dîner, me dit:
«Mais enfin, mon père, de quelle espèce sont ces arbres?»
Nous hésitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme
s'aperçut que le petit Franz mangeait une espèce de fruits, et
l'entendit dire: «Oh! que c'est bon!» Elle courut à lui, les lui arracha
des mains, et lui demanda: «Où as-tu trouvé cela?
--Dans l'herbe, répondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons
en mangent.»
J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres étaient des
figuiers; car c'était la véritable figue que le petit Franz avait dans
les mains.
Cependant, craignant encore de me tromper sur la nature de ce fruit,
j'ordonnai de consulter notre docteur le singe. On lui apporta
quelques-unes des figues, qu'il flaira quelques instants avec des mines
fort drôles, et qu'il finit par avaler de bon appétit. Ma femme avait
allumé du feu et rempli la marmite d'eau, que la flamme avait bientôt
fait bouillir. Nous y déposâmes un morceau de porc-épic, tandis qu'un
autre fut mis à la broche. Nos regards se portèrent alors vers ces
arbres où ma femme voulait établir notre demeure, et nous cherchâmes
quelque moyen de parvenir à ces branches si élevées. Tandis que nous
étions à nous consulter, ma femme nous appela pour manger la soupe et le
rôti de porc-épic, dont nous nous régalâmes.