XXVI

Confidence de Barère.--Robespierre veut arrêter la Terreur.--Les petits

Savoyards.--Pureté de moeurs de Robespierre.--Sa dernière

promenade.--Le 9 thermidor; séance de la Convention.--Dévouement de

Robespierre jeune et de Lebas.--Lâcheté de David.--Robespierre refuse

d'agir contre la Convention.--Il est mis hors la loi et blessé à

l'Hôtel de Ville.--Il est conduit au supplice.--Silence du

peuple.--Joie de la classe moyenne.--Intrépidité de

Saint-Just.--Henriot, Robespierre jeune, Couthon.--Mort de Robespierre

et de Saint-Just.--Ce que dira la postérité.

Cependant les comités ne cessaient de surveiller la retraite de

Robespierre.

Voici une précieuse confidence de Barère à son lit de mort:

«Robespierre était un homme désintéressé, républicain dans l'âme; son

malheur vient d'avoir cherché à se faire nommer dictateur; il croyait

que c'était le seul moyen de comprimer le débordement des passions,

qui, en dépassant les mesures énergiques, ne furent utiles qu'à une

époque de la Révolution. Il nous en parlait souvent à nous, qui étions

occupés à diriger les armées dans notre Comité de salut public. Nous ne

nous dissimulions pas que Saint-Just, taillé sur un plus grand patron

pour faire un dictateur, aurait fini par le renverser et se mettre à sa

place; nous savions aussi que nous, qui étions contraires à ses idées

dictatoriales, il nous aurait fait guillotiner. Nous le renversâmes.

Voilà ce qui arriva alors. Depuis, j'ai réfléchi sur cet homme et j'ai

vu que son idée dominante était la réussite du gouvernement

républicain; qu'il s'apercevait que les hommes, par leur opposition à

ce gouvernement, entravaient les rouages de la machine; il les

désignait: il avait raison.

«Nous étions alors sur des champs de bataille; nous n'avons pas compris

cet homme.» Saint-Just, qui avait effectivement l'étoffe d'un

dictateur, était doux comme un enfant, timide et rougissant comme une

jeune fille, terrible comme un lion; sa parole était un glaive. Il

n'épargnait ni son sang ni le sang des autres; il s'exposait lui-même

au feu de l'ennemi; il se montrait froid dans le danger et stoïquement

intrépide. Après l'action, il évitait de faire parler de lui. Son

éloquence avait le nerf et quelquefois l'obscurité de Tacite. Il y

avait de l'enthousiasme austère et comme un désordre lyrique dans le

mouvement de ses idées.

Couthon, qui fermait le triumvirat, était un esprit droit et judicieux.

Durant les séances de la Convention, il tenait sur ses jambes

paralysées un petit chien aux poils longs et soyeux, qu'il caressait

doucement avec la main.

Robespierre voulait arrêter la Terreur; mais, semblable aux créations

fantastiques de l'alchimie, elle défiait la main qui lui avait donné

l'existence. Ce n'était qu'une procession sans fin sur la route de

l'échafaud. Attendre les pieds dans ce sang, attendre le retour

incertain de la modération et de l'humanité était un supplice horrible.

Robespierre souffrait mille morts, son âme était ulcérée des maux qu'il

voyait s'accumuler sur ses rêves de félicité prochaine. Il passa

quelques jours à l'Ermitage, dans la vallée de Montmorency. Maximilien

aimait à respirer l'âme de son maître dans ces lieux encore tout pleins

de la présence de Jean-Jacques Rousseau. Que se passait-il alors dans

les méditations du législateur? Nul n'a pénétré les desseins profonds

qu'enfantèrent, dit-on, ces jours de silence et de recueillement.

L'avenir lui a manqué. Assurer l'existence de la République, faire

cesser cet état d'incertitude qui livrait la fortune publique aux

intrigants et les têtes au couteau, renouer une alliance sérieuse entre

l'homme et Dieu, une sorte de concordat dont l'Évangile devait être le

lien, telle était sans doute la pensée intime de Robespierre. Cette

pensée, la mort la scella sur ses lèvres.

Depuis quelques mois, la porte cochère de la maison qu'habitait la

famille Duplay était constamment fermée: la _chose_ dont on voulait

dérober la vue aux quatre filles du menuisier passait régulièrement

tous les jours. Du reste, ce rideau une fois tiré sur la ville, rien ne

troublait plus la paix intérieure. Maximilien avait ramené, d'un voyage

dans l'Artois, un grand chien nommé Brount, qu'il aimait. Ce chien

faisait la joie des jeunes soeurs. C'était un allié de plus dans la

maison. L'animal, grave et penseur avec son maître, était folâtre avec

Victoire et Éléonore. Quand Maximilien travaillait dans sa chambre,

Brount, sage et sérieux, le regardait en silence; de temps en temps, le

chien avançait sa tête caressante sur les genoux de son maître; c'était

entre eux une sympathie sans bornes. Peut-être ce chien représentait-il

au tribun soucieux et défiant l'image de la fidélité, si rare toujours,

mais surtout dans les temps de révolution.

Pendant la belle saison, Maximilien allait se promener tous les soirs

aux Champs-Élysées, du côté des jardins Marbeuf, avec ses hôtes. De

petits Savoyards qui le connaissaient pour le rencontrer tous les soirs

dans les avenues accouraient au-devant de lui en jouant de la vielle et

en chantant quelque air des montagnes. Il leur donnait des petits sous

et leur parlait avec bonté de leur pays, de leur cabane, de leur

vieille mère. Les enfants l'appelaient entre eux le bon monsieur. L'un

d'eux l'aborda un jour en pleurant. Maximilien lui demanda le motif

d'une si grosse tristesse; alors l'enfant, pour toute réponse,

entrouvrit sa boîte qui était vide. «Je vois, répondit le bon monsieur;

tu as perdu ta marmotte; voici pour en acheter une autre.» Et il lui

glissa dans la main une pièce de monnaie.

A la fin d'un siècle qui avait profané l'amour, Robespierre se

distinguait par la pureté de ses moeurs et la délicatesse de ses

procédés envers un sexe que la littérature du temps regardait comme né

presque uniquement pour le plaisir. Il respectait surtout le lit

conjugal. Attiré par l'habitude, il entrait tous les jours chez une

marchande de tabacs, madame Carvin, qui était fort jolie. Il aimait à

causer avec elle, mais sans jamais s'écarter des formes les plus

respectueuses. Sa figure exprimait la tristesse, quand il parlait des

affaires du jour: «Nous n'en sortirons jamais; je suis bourrelé; j'en

ai la tête perdue.»

On était aux premiers jours de thermidor; Maximilien continuait avec sa

famille adoptive les excursions du soir aux Champs-Élysées. Le soleil

tombé à l'extrémité du ciel ensevelissait son globe derrière les

massifs d'arbres ou nageait mollement çà et là dans un fluide d'or

sombre. Les bruits de la ville venaient mourir parmi les branches

agitées; tout était repos, silence et méditation; plus de tribune, plus

de peuple, rien que l'enseignement paisible et solennel de la nature.

Maximilien marchait avec la fille aînée du menuisier appuyée à son

bras; Brount les suivait. Que se disaient-ils? La brise seule a tout

entendu et tout oublié.

Éléonore avait le front mélancolique et les yeux baissés; sa main

flattait négligemment la tête de Brount, qui semblait tout fier de si

belles caresses; Maximilien montrait à sa fiancée comme le coucher du

soleil était rouge. «C'est du beau temps pour demain,» dit-elle.

Maximilien baissa la tête comme frappé d'une image et d'un

pressentiment terrible.

Cette promenade fut la dernière.

Le lendemain, Maximilien avait disparu dans un orage; le lendemain

était le 9 thermidor.

On n'a que trop écrit sur cette journée fameuse, qu'il faudrait, au

contraire, couvrir de deuil et de silence.

Les comités se soulevèrent contre l'homme qui menaçait leur

scélératesse et entraînèrent la Convention dans un piége.

Robespierre fut étouffé. En vain Saint-Just, calme et intrépide, agite

la vérité sur la tête des méchants comme un flambeau ou comme un

glaive; Tallien l'interrompt. Le sombre et atrabilaire Billaud-Varennes

s'écrie: «La première fois que je dénonçai Danton au Comité,

Robespierre se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes

intentions, que je voulais perdre les meilleurs patriotes. Tout cela

m'a fait voir l'abîme creusé sous nos pas.» Ainsi la justification de

Robespierre éclatait dans la bouche même de ses accusateurs. Il

s'élance à la tribune; des cris formidables s'élèvent: «A bas, à bas le

tyran!» Tallien fait briller la lame d'un poignard dont il s'est armé,

dit-il, pour percer le sein du nouveau Cromwell, si la Convention

nationale n'avait pas le courage de le décréter d'accusation.

Les incertitudes tombent devant cette menace.

L'Assemblée se soulève tout entière comme frappée d'une commotion

électrique.

Robespierre, le chapeau à la main, pâle, mais non défait, n'avait point

quitté la tribune; il insiste de nouveau pour obtenir la parole. Un cri

unanime: «A bas le tyran!» se fait entendre et couvre sa voix.

Barère fait signe qu'il réclame le silence; alors toute la salle: «La

parole à Barère!» Ce député avait, dit-on, deux discours dans sa poche,

l'un pour, l'autre contre Robespierre; jugeant la victime abattue, il

tira le glaive. «Tandis que je parlais, raconte-t-il lui-même dans ses

_Mémoires_, mon frère, qui était dans la tribune au-dessus du fauteuil

du président, observait tous les mouvements de Robespierre. Celui-ci,

toujours à la tribune, s'agitait continuellement. Mon frère m'a dit que

lui et ses voisins craignaient qu'il n'en vint à l'extrémité d'attenter

à ma vie, tant on le voyait en proie à une violente crise de colère et

de convulsion.

[Illustration: Arrestation de Robespierre et de ses co-accusés.]

«Une appréhension semblable était bien d'un frère, mais elle ne devait

pas s'élever contre Robespierre: cet homme était barbare avec le glaive

des lois ou le fer des révolutions, mais non d'individu à individu.»

Robespierre ne quittait toujours pas la tribune.

Le vieux sceptique Vadier provoque le rire homérique de la Convention

en faisant de son ennemi le chef d'une bande de dévots et d'illuminés.

TALLIEN.--Je demande la parole pour ramener la discussion à son vrai

point.

ROBESPIERRE.--Je saurai bien l'y ramener.

Sa voix est refoulée par les mouvements et les cris de l'Assemblée qui

ne veut pas l'entendre. Tallien calomnie impudemment l'homme sur la

bouche duquel tout le monde appuie le bâillon. «Certes, s'écrie-t-il,

si je voulais retracer les actes d'oppression particulière qui ont eu

lieu, je remarquerais que c'est pendant le temps où Robespierre a été

chargé de la police générale qu'ils ont été commis.» Robespierre

indigné: «C'est faux! je...» Murmures, cris, trépignements de rage. Des

mains meurtrières se lèvent et s'agitent de tous le coins de la salle.

Robespierre porte de tous côtés ses yeux; il ne rencontre que la

défection et la haine. A chaque fois qu'il ouvre la bouche, une

agitation tumultueuse le suffoque. Se tournant alors du côté de

Thuriot, auquel Collot-d'Herbois vient de céder le fauteuil: «Pour la

dernière fois, président d'assassins, je te demande la parole!»

Thuriot avait la taille et la voix d'un athlète; c'est l'homme qu'il

fallait aux Thermidoriens pour en finir avec leur ennemi.

Alors Robespierre jeune: «Je suis aussi coupable que mon frère: je

partage ses vertus; je veux partager son sort. Je demande aussi le

décret d'accusation contre moi.» L'Assemblée a le lâche courage

d'accepter cette victime volontaire.

On vote l'arrestation du _tyran_.

Des cris de: _Vive la liberté! vive la République!_ éclatent.

Robespierre, avec une tristesse amère: «La République? Elle est perdue,

puisque les intrigants triomphent.»

Alors Lebas: «Je ne veux pas partager l'opprobre de ce décret! Je

demande aussi l'arrestation.»

Tout le monde respectait le caractère sage et réservé de Lebas: les

pans de son habit étaient entièrement arrachés par des mains

officieuses qui, durant cette orageuse séance, avaient cherché à

retenir son ardeur et son dévouement. [Note: Communiqué par la famille

Lebas.]

Les députés qui venaient d'être décrétés d'arrestation descendirent à

la barre. Des témoins rapportent que le visage de Robespierre exprimait

un mépris mêlé d'indignation; calme et impassible, Saint-Just était

resté maître de sa figure; Robespierre jeune, Lebas et Couthon

semblaient plus touchés de l'injustice de la Convention envers

Maximilien que de leur propre sort.

Barère disait: «J'ai sauvé la tête de David au 9 thermidor; je lui dis:

«Ne viens pas à cette séance; tu n'es pas homme politique; tu te

compromettras.» En effet, je suis sûr qu'il aurait voulu monter à la

tribune pour défendre Robespierre. Souvent à Bruxelles, quand je me

trouvais chez lui, il disait aux personnes présentes: «Je dois la vie à

Barère» [Note: Extrait des notes du M. David (d'Angers).]

Ce grand peintre tenait donc bien à la vie, qu'il s'applaudissait de

lui avoir sacrifié l'honneur!

Les prisons refusaient de recevoir Robespierre et ses amis.

Vaincu dans la Convention, il ne l'était pas dans l'opinion publique.

S'il se fût alors emparé du lieu des séances, s'il eût fait tomber dans

la nuit une douzaine de têtes, s'il eût encouragé le peuple qui venait

en foule pour le délivrer et pour le soutenir, il se fût relevé plus

terrible et plus puissant que jamais.

Il ne le voulut point.

A ceux qui le pressaient d'agir contre la Convention nationale,

Robespierre n'opposa qu'un mot: «Et au nom de qui?»

Il mourut, comme on voit, martyr du dogme de la démocratie.

Pendant que le fantôme du devoir s'élevait dans la conscience de

Robespierre pour arrêter sa main, ses ennemis remuaient de tous côtés.

La Convention soulevait le peuple. Un décret qui mettait sa tête et

celle de ses amis _hors la loi_ était proclamé aux flambeaux, vers

minuit, depuis les Tuileries jusqu'au quai de l'École.

Robespierre était à l'Hôtel de Ville avec les quatre députés mis hors

la loi; deux colonnes s'avancent, sous les ordres de Barras, droit à la

Commune, aux cris de: _Vive la République! Vive la représentation

nationale!_ Les citoyens qui tenaient pour Robespierre hésitent; les

bataillons de garde nationale qui se trouvaient sur la place se

débandent; les canons se retournent; les commissaires de la Convention

pénètrent avec une force armée dans les salles. Robespierre reçoit dans

la bouche un coup de feu, qui lui fait perdre beaucoup de sang et qui

le livre sans défense aux gendarmes, entrés les premiers dans la maison

commune pour le saisir.

Lebas s'était tué.

Robespierre jeune venait de se fracasser la jambe en se lançant d'une

fenêtre.

Saint-Just était demeuré calme et immobile sur son siége.

On les conduisit tous au supplice.

La rue Saint-Honoré regorgeait de citoyens prévenus ou égarés, qui se

réjouissaient de voir punir ces hommes qu'ils croyaient être le système

de la Terreur. Toutes les croisées étaient garnies de femmes parées

comme dans les jours de fête.

Robespierre, extraordinairement pâle, et couvert du même habit qu'il

portait le jour où il avait proclamé l'existence de l'Être suprême,

semblait prendre les injures de la foule en pitié. Sa figure était

enveloppée d'un linge.

Des applaudissements partirent de plus d'une fenêtre richement tendue.

Tout le long de la route s'élevait une clameur immense.

--C'est lui! Il s'est blessé d'un coup de pistolet à la mâchoire!

--Non, c'est le sang de Danton qui lui sort par la bouche.

--C'est celui de Camille Desmoulins,

--C'est celui de la France.

Les injures pleuvaient; les femmes lui montraient le poing; les

gendarmes eux-mêmes agitaient leur sabre en signe de réjouissance ou

pour le montrer à la multitude; un assistant s'avança vers la

charrette, regarda en face Robespierre, et lui cria sous le nez: «Oui,

misérable, il est un Dieu!»

Robespierre ne donna aucun signe.

Un membre de la Convention se distinguait entre tous par la fureur avec

laquelle il poussait le cri de: _Mort au tyran!_

Ce Conventionnel, c'était... Carrier.

On était arrivé devant la maison où logeait Maximilien; les énergumènes

qui suivaient le cortége obligèrent les exécuteurs d'arrêter. Un groupe

de furies exécuta une danse autour de la charrette où était

Robespierre. En ce moment, une larme se forma lentement au bord de son

oeil sec. Le souvenir de la vie douce et presque pastorale qu'il avait

menée dans cette maison, l'idée de ses hôtes qu'il entraînait dans sa

perte venait de lui ouvrir le coeur. On allait se remettre en marche:

alors une femme, vêtue avec une certaine recherche, fend la foule,

saisit avec vivacité d'une main les barreaux de la charrette et de

l'autre, menaçant Robespierre, lui crie: «Monstre! ton supplice

m'enivre de joie; je n'ai qu'un regret, c'est que tu n'aies pas mille

vies, pour jouir du plaisir de te les voir tontes arracher l'une après

l'autre. Va, scélérat, descends au tombeau avec les malédictions de

tontes les épouses et de toutes les mères de famille.» Robespierre

tourna languissamment les yeux sur elle et leva les épaules.

La classe moyenne affichait publiquement son triomphe par les insultes

et les transports de joie qu'elle faisait éclater tout le long de la

route. Le peuple, qui était personnifié dans Robespierre, était au

contraire peu nombreux et morne. Il se disait que, cet homme mourant,

la République allait mourir. Aussi gardait-il, sur le passage du fatal

cortége, un silence consterné.

Les proscrits, au nombre de vingt-deux, étaient tous mutilés. En

cherchant eux-mêmes la mort, ils n'avaient rencontré que la souffrance

et des contusions horribles qui les défiguraient.

Seul l'intrépide Saint-Just était debout, promenant sur la foule un

oeil tranquille.

Au moment où les charrettes débouchèrent sur la place de la Révolution,

la multitude sembla retenir son haleine pour voir le dénouement de

cette procession tragique. Les charrettes s'arrêtèrent au pied de

l'échafaud.

Henriot, cet ivrogne barbouillé de lie et de sang, dont la conduite

insensée avait perdu la cause du peuple, était le seul qui ne méritât

point, dans cette journée, les honneurs du sacrifice. Un de ses yeux

était sorti de son orbite et ne tenait plus que par des filaments.

Avant qu'il montât sur la guillotine, un des valets du bourreau lui

arracha brutalement cet oeil; ce qui le fit frémir de douleur.

Ils tombèrent tous, l'un après l'autre, sans faiblesse et en silence.

Robespierre jeune, toujours impassible et serein, même envers la mort,

présenta fièrement sa tête au couteau et sa pensée à l'avenir.

Couthon, qui n'avait plus que la tête et le coeur de vivants, mourut

tout entier sans pâlir.

Maximilien voyait d'un côté les feuillages des Champs-Elysées où

murmurait pour lui un souffle d'amour, et de l'autre le jardin des

Tuileries où il avait harangué le peuple le jour de la fête de l'Être

suprême. Il avait montré tout le long de la route et conserva devant

l'instrument du supplice un courage inflexible. Le bourreau, avant de

l'étendre sur la planche où il allait recevoir la mort, lui arracha

brusquement l'appareil qui couvrait sa blessure. Alors Robespierre jeta

un cri. On entendit un coup sourd: sa tête venait de tomber. La joie

féroce des spectateurs éclata.

Saint-Just alors parut, les pieds dans le sang, la tête dans le ciel,

grave sur l'échafaud comme à la tribune ou sur les champs de bataille.

On n'avait jamais vu tant de beauté ni de génie luire sous le reflet de

la hache. Il avait vingt-six ans. Il croyait à la vertu, à la probité,

au dévouement; il mourut égorgé par l'intrigue et par un vil égoïsme.

Tous ces hommes n'avaient commis qu'un crime, celui de tirer le glaive

contre les ennemis du peuple; ils périrent aussi par le glaive.

Peut-être devaient-ils cette dernière satisfaction à la justice

sociale, pour que, les trouvant acquittés de la dette qu'ils avaient

contractée envers la mort, le monde pût se prosterner un jour devant la

mémoire de ces martyrs qui ont défendu la cause du genre humain

souffrant, sauvé le territoire de l'invasion étrangère et préparé à

leurs descendants des destinées meilleures.

La postérité, qui déjà danse sur les cadavres des vaincus et des

victimes, dira: Il y eut un peuple qui, en moins de deux années, jugea

son roi, refit son gouvernement, changea ses moeurs, écrasa dans son

sein toutes les factions, soutint le poids d'un continent tout entier

devenu son ennemi, dispersa ses anciens maîtres, détruisit les nouveaux

ambitieux ou les anarchistes, pour remonter par ses propres forces à la

justice, à la morale, et ressaisir sa souveraineté. Ce peuple avait à

sa tête des hommes intègres, désintéressés, inflexibles, qui

s'écroulèrent avec leur rêve.

Paix à ces ombres terribles!

Histoire des Montagnards · 第 89 / 146 题