La Révolution veut transformer le théâtre et les arts.--Projet de
David.--Héroïsme et mort du jeune Barra.--Sa statue par David
(d'Angers).--Gaieté et commerce dans Paris.--Décrets et institutions de
la Convention.--Idéal de Robespierre différent de celui de la
Révolution.--Fête du 20 prairial.--Paroles de Robespierre et
considérations sur ses projets.--Loi du 22 prairial.--Retraite de
Robespierre.
On ne transforme les idées d'un peuple qu'en transformant ses
habitudes. Aussi la Révolution voulut porter sa main sur tous nos
usages.
Les théâtres, les arts n'échappèrent point à cet enveloppement
révolutionnaire.
Les spectacles jouaient _Épicharis et Néron_, tragédie politique du
citoyen Legouvé; _Manlius Torquatus,_ de Lavallée; _le Modéré,_ comédie
en un acte, par le citoyen Dugazon, et d'autres pièces de circonstance.
Le peintre David exerçait à la Convention la dictature des arts. Il
avait de temps en temps des idées sublimes: «Citoyens, je propose de
placer un monument composé des débris amoncelés des statues royales sur
la place du Pont-Neuf, et d'asseoir au-dessus _l'image du peuple géant,
du peuple français_; que cette image, imposante par son attitude de
force et de simplicité, porte écrit en gros caractères sur son front,
_lumière_; sur sa poitrine, _nature, vérité_; sur ses bras, _force_;
sur ses mains, _travail_. Que sur l'une de ses mains les figures de la
Liberté et de l'Égalité, serrées l'une contre l'autre et prêtes à
parcourir le monde, montrent à tous qu'elles ne reposent que sur le
génie et la vertu du peuple. Que cette image du peuple _debout_ tienne
dans son autre main cette massue terrible et réelle, dont celle de
l'Hercule ancien ne fut que le symbole.» L'exécution de cette statue
colossale fut décrétée.
La guerre civile, en plongeant le fer dans le coeur des citoyens armés
les uns contre les autres, dévoilait chaque jour des actes d'héroïsme
antique. L'enthousiasme révolutionnaire élevait les femmes, les enfants
au-dessus de la faiblesse de l'âge ou du sexe.
A treize ans, le jeune républicain Barra nourrissait sa mère à laquelle
il abandonnait sa paie de tambour, partageant ainsi ses soins entre
l'amour filial et l'amour de la patrie. Enveloppé par une troupe de
Vendéens, accablé sous le nombre, il tombe vivant entre leurs mains.
Ces furieux lui présentent d'un côté la mort, et le somment de l'autre
de crier: _Vive le Roi!_ Saisi d'indignation, il frémit et ne leur
répond que par le cri de: _Vive la République!_ A l'instant, percé de
coups, il tombe ... il tombe en pressant sur son coeur la cocarde
tricolore.
Cet héroïque enfant, mort pour avoir refusé sa bouche au blasphème et
pour avoir confessé sa foi devant l'ennemi, méritait de revivre dans
l'histoire.
Robespierre demande pour lui les honneurs du Panthéon.
La Convention nationale décide en outre, sur la proposition de Barère,
qu'une gravure représentant l'action généreuse de Joseph Barra sera
faite aux frais de la République, d'après un tableau de David. Un
exemplaire de cette gravure, envoyé par la Convention nationale, devait
être placé dans chaque école primaire. David avait accepté cette noble
tâche; mais bientôt les événements se succèdent, la République s'efface
et avec elle la mémoire reconnaissante de la nation pour le courage
malheureux.
Un jour, M. David (d'Angers) lit le décret de la Convention qui décerne
ces honneurs posthumes au jeune Barra; il est frappé: «Et moi aussi,
s'écrie-t-il, j'admire cet enfant sublime qui est mort pour une idée.
Ce que David le peintre n'a pas fait, David le statuaire le fera.
Console-toi, Barra, tu auras ton monument!» Et il fit la statue que
vous savez, un chef-d'oeuvre. [Note: J'ai vu il y a quelques années,
chez M. Charles Lemerle, une esquisse à l'huile du peintre David
représentant le jeune Barra attaqué par des Vendéens au moment où il
conduit des chevaux de l'armée à l'abreuvoir; ainsi le décret du 8
nivose an II avait reçu de la main de l'artiste conventionnel un
commencement d'exécution.]
La mort redoublait ses coups.
Le Comité de salut public avait voulu frapper dans la bande d'Hébert
les excès de la démocratie, dans le parti de Danton la faiblesse et le
matérialisme républicain. Robespierre essaya, mais en vain, de sauver
madame Élisabeth, soeur de Louis XVI. La haine contre cette famille
était inexorable.
Homère désignait les rois, de son temps, sous le titre de _mangeurs de
peuples_. Par un retour soudain, le peuple se faisait mangeur de rois
et de reines.
L'époque de la Terreur fut un passage violent et douloureux.
Mes cheveux se dressent quand je regarde dans cet abîme de sang.
Paris n'avait pourtant point alors la figure désolée que lui donnent
les historiens. Voici ce qu'écrivait un témoin oculaire. «On bâtit dans
toutes les rues. L'officier municipal suffit à peine à la quantité des
mariages. Les femmes n'ont jamais mis plus de goût ni plus de fraîcheur
dans leur parure. Toutes les salles de théâtre sont pleines.» Il n'est
pas vrai que le commerce fût éteint. Jamais on ne vit autant de trafic
et de négoce. Tous les rez-de-chaussée de Paris étaient convertis en
magasins et en boutiques. Enfin cette Terreur, qu'on croit sans
entrailles, se laissait guider ou arrêter dans le choix de ses victimes
par des considérations d'utilité générale.
Cette fameuse Montagne, qu'on se représente comme toujours terrible,
jetait des flots de lumière et de charité sur des flots de sang. Elle
ne cessait de déposer dans ses décrets immortels le germe de toutes les
institutions utiles; elle tarissait les sources de la misère publique,
réprimait les excès de la propriété individuelle sans la détruire,
tempérait la concurrence sans tuer l'émulation, cette racine de
l'activité humaine, propageait les moyens d'instruction et les
disséminait dans toute la République, comme les réverbères dans une
cité; fondait l'École de Mars, créait des secours publics pour le
malheur, pour la faiblesse ou pour le repentir, abolissait l'esclavage
des nègres, s'occupait de faire refleurir l'agriculture, d'extirper les
patois locaux, pour établir l'unité de langage national, jetait en
silence les bases du Conservatoire des arts et métiers, forçait en un
mot le respect même de ses ennemis et la reconnaissance de l'avenir.
Grâce à elle, la Révolution ne fut point tout à fait stérile pour le
pauvre, ni pour le peuple des campagnes. En même temps qu'elle montrait
aux riches, aux puissants de la terre et aux superbes la face du Dieu
tonnant, elle versait la paix et la consolation sous les toits de
chaume.
[Illustration: Les Dantonistes au Luxembourg.]
La nation française était depuis cinq ans à la recherche de la justice.
Ce que l'homme, en effet, poursuit derrière toutes les agitations de la
force ou de la pensée, c'est la justice, toujours la justice.
Ce que les révolutions cherchent éternellement, c'est la vérité.
La Convention avait créé une armée, une Constitution, un gouvernement,
une administration, un peuple. Que lui manquait-il donc? Une morale,
une croyance philosophique.
La République avait demandé un culte à la Raison, un sommeil éternel à
la matière.
L'idéal de Robespierre était tout autre, et seul il se chargea de la
conduire vers un dénouement. Suivons sa marche.
Des armées étrangères bordaient nos frontières consternées. Il fallait
vaincre: on a vaincu. Des villes s'opposaient dans l'intérieur au
gouvernement de la République: on y entre le fer au poing. De nouvelles
conspirations s'agitent: on les abat. L'athéisme, déchaîné par les
mouvements et les désordres inséparables d'une grande secousse, levait
partout la tête: on l'écrase. Une tourbe insensée menaçait de corrompre
par ses doctrines la partie saine du peuple: on en purge la France. La
faiblesse donnait la main à la corruption pour désorganiser le pouvoir
moral: on coupe cette main. Alors Robespierre amène cette farouche
Révolution, qui avait détrôné tous les dieux de la terre, en robe de
fête, parée de fleurs et de rubans, et la fait plier le genou devant
son geste inspiré. «Il est un Dieu!» lui dit-il en lui montrant la
nature.
La fête du 20 prairial est le point culminant de la Révolution
française. Le soleil se leva dans toute sa pompe, le ciel était bleu,
les coeurs étaient pénétrés d'un sentiment auguste. Des bataillons
d'adolescents, des groupes de jeune filles, des mères et leurs enfants,
des vieillards, tous ornés de rubans aux trois couleurs, tous portant
des branches de chêne avec des bouquets, la force armée, les autorités,
une musique imposante, un vaste amphithéâtre construit au-devant du
balcon du château des Tuileries; le colosse de l'athéisme placé au
milieu du bassin rond, colosse de toile et d'osier auquel le président
mit le feu _avec le flambeau de la vérité_; la statue de la Sagesse
apparaissant du milieu de ce monument incendié; de nombreux discours
prononcés avant et après ce changement de décoration; un long cortége
où la Convention marchait entourée d'un ruban tricolore porté par des
enfants ornés de violettes, des adolescents ornés de myrtes, des hommes
ornés de chêne, des vieillards ornés de pampre; les députés tenant
chacun à la main un bouquet composé d'épis de blé, de fleurs et de
fruits; un trophée d'instruments d'arts et de métiers, monté sur un
char traîné par huit taureaux, couvert de festons et de guirlandes,
tout cela distribué avec art dans le Champ-de-Mars (nommé
Champ-de-la-Réunion); la Convention sur une montagne; les groupes de
vieillards, de mères, d'enfants et d'aveugles chantant des _hymnes
patriotiques_, tantôt séparément, tantôt en dialogue, tantôt en choeur,
et les refrains répétés par trois cent mille spectateurs, au bruit
éclatant des trompettes; le roulement de cent tambours, le tonnerre de
terribles salves d'artillerie.... on n'avait jamais vu cérémonie si
extraordinaire ni si touchante.
Dès le matin, les filles du menuisier chez lequel logeait Robespierre
s'habillèrent de blanc et réunirent des fleurs dans leurs mains, pour
assister à la fête. Éléonore composa elle-même le bouquet du président
de la Convention. [Note: Robespierre avait été nommé, par exception,
président de l'Assemblée, comme étant la pensée de cet acte religieux.]
Le soleil s'était levé sans nuage, tout riait dans la nature, et les
quatre jeunes soeurs étaient attendries d'avance par le caractère
solennel de la cérémonie qui se préparait: le printemps de l'année se
mariait pour elles au printemps de l'âge et de l'innocence. Elles
avaient plus d'une fois entendu Maximilien parler de l'existence de
Dieu. Il leur avait lu, dans les soirées d'hiver, de belles pages de
Jean-Jacques Rousseau, son maître, sur l'Auteur de la nature et sur
l'immortalité de l'âme.
L'heure étant venue de se rendre au jardin des Tuileries, le chef de la
maison, Duplay, ravi de voir ses filles si pieuses et si charmantes,
marqua un baiser sur le front de chacune d'elles pour leur porter
bonheur. On sortit avec la joie dans l'âme.
La famille de l'artisan ne rentra dans la maison paternelle qu'à la
chute du jour.
Comme les visages étaient changés! Ce n'était plus cette allégresse du
matin, cet enthousiasme de jeunes filles qui, fraîches et naïves,
s'avançaient, comme les vierges de la Judée, au-devant de l'Éternel; on
avait entendu dans la foule des murmures, des avertissements sinistres.
Un nuage était sur tous les fronts. Robespierre semblait triste et
résigné: «Je sais bien, dit-il en regardant ses hôtes, le sort qui
m'est réservé; vous ne me verrez plus longtemps; je n'aurai point la
consolation d'assister au règne de mes idées; je vous laisse ma mémoire
à défendre; la mort que je vais bientôt subir n'est point un mal: la
mort est le commencement de l'immortalité.»
Il se tut. Un morne pressentiment glaçait les coeurs. On se sépara pour
la nuit.
Revenons sur les événements du 8 juin: deux journées semblables ne se
lèvent point dans la vie d'un homme.
Robespierre était revêtu du costume des représentants du peuple, habit
bleu, panache au chapeau et la ceinture tricolore au côté. Il avait
dépouillé, dès le matin, cette morosité qui lui était habituelle.
Maximilien quitta de bonne heure la maison de ses hôtes pour se rendre
aux Tuileries. «En passant dans la salle de la Liberté, raconte
Villate, je rencontrai Robespierre, tenant à la main un bouquet mélangé
d'épis et de fleurs; la joie brillait pour la première fois sur sa
figure. Il n'avait pas déjeuné. Le coeur plein du sentiment
qu'inspirait cette superbe journée, je l'engage de monter à mon
logement; il accepte sans hésiter. Il fut étonné du concours immense
qui couvrait le jardin des Tuileries: l'espérance et la gaieté
rayonnaient sur tous les visages. Les femmes ajoutaient à
l'embellissement par les parures les plus élégantes. On sentait qu'on
célébrait la fête de l'Auteur de la nature. Robespierre mangeait peu.
Ses regards se portaient souvent sur ce magnifique spectacle. On le
voyait plongé dans l'ivresse de l'enthousiasme. _«Voilà la plus
intéressante portion de l'humanité. L'univers est ici rassemblé. O
Nature, que la puissance est sublime et délicieuse! Comme les tyrans
doivent pâlir à l'idée de cette fête!»_
«Ce fut là toute sa conversation.
«Maximilien resta jusqu'à midi et demi. Un quart d'heure après sa
sortie paraît le tribunal révolutionnaire, conduit chez moi par le
désir de voir la fête.
«Un instant ensuite vient une jeune mère folle de gaieté, brillante
d'attraits, tenant par la main un petit enfant. Elle n'eut pas peur de
se trouver au milieu de cette redoutable société. La compagnie
commençant à défiler, elle s'empara du bouquet de Robespierre qu'il
avait oublié sur un fauteuil.»
Robespierre monta lentement les marches d'une tribune qui lui était
réservée: cette tribune était une chaire, l'orateur était un prophète.
Il parla de Dieu en termes simples et dignes. Sa pâle figure, ses
traits heurtés, se détachaient fermement sur le ciel bleu.
Un vieux cordonnier, spectateur muet et perdu dans la foule, me
racontait ainsi ses impressions: «Je ne suis ni plus sensible ni plus
religieux qu'un autre; mais quand je vis cet homme lever la main, d'un
air inspiré, vers le ciel, je sentis quelque chose remuer là (il me
montrait son coeur), et des pleurs d'attendrissement coulèrent sur mes
joues. Allons, voilà que j'en suis encore tout ému.» Et il essuya
quelques larmes que lui arrachait le souvenir de cette journée
mémorable.
Le peuple entier partageait ces sentiments.
Quelques débris vivants de la faction d'Hébert couvraient seuls d'un
morne silence la nuit de leur âme. Il fallait plus que du courage à
Robespierre pour affronter les ténèbres, les colères et les poignards
de l'athéisme. Tous les témoignages des contemporains me démontrent que
Robespierre expira victime de sa foi. Son crime, aux yeux de ses
ennemis, fut un acte de religion nationale; sa mort fut un martyre.
Bourdon (de l'Oise), Vadier, Fouché, Collot-d'Herbois et
Billaud-Varennes ne lui pardonnèrent point d'avoir osé croire en Dieu.
Les membres de la Convention affectèrent d'établir une distance entre
eux et leur président, comme pour se séparer d'avance de Robespierre et
pour faire croire à ses projets de dictature. Sa noble fierté, dans ce
jour solennel, fut signalée comme de l'orgueil, sa joie comme de
l'enivrement, son enthousiasme comme de l'ambition.
Les femmes, c'est-à-dire le sentiment, étaient pour lui; les enfants,
c'est-à-dire l'innocence et la vérité, lui tendaient leurs petits bras
en criant: «Vive Robespierre!» Ses collègues seuls murmuraient. «Ne
veut-il pas faire le Dieu?» disait l'un. «Nous l'avons paré de fleurs,
répondait l'autre: mais c'est pour l'immoler.» On tournait tout en
dérision ou en crime, le panache flottant qui l'ombrageait, la manière
dont il portait sa tête, les regards de satisfaction qu'il promenait
sur la multitude.
Entendant bourdonner autour de lui toutes ces haines, il dit à
demi-voix: «On croirait voir les Pygmées renouveler la conspiration des
Titans.» Ce mot le perdit.
Une circonstance fit encore naître des pressentiments fâcheux. Au
moment où Robespierre brûla le voile sous lequel on devait voir
paraître la statue de la Sagesse, la flamme noircit entièrement cette
statue. La chose fut regardée comme un présage. On crut voir la sagesse
même de Robespierre s'obscurcir.
Le décret qui proclamait l'existence de l'Être suprême fut reçu dans
les chaumières avec des larmes d'attendrissement et de joie. Après cinq
mois d'athéisme et d'abolition des cultes, la France venait de
retrouver Dieu. Ce fut un tressaillement dans toutes les consciences.
On se demande depuis un demi-siècle ce qui manquait à Robespierre pour
avoir raison de ses ennemis et pour fonder dans le monde le règne de la
démocratie: il lui manqua un symbole religieux moins incomplet que le
déisme. Son idée de vouloir tout ramener à la nature comme à l'état de
perfection était chimérique et rétrograde.
Quelques amis de Robespierre prétendent que cette fête de l'Être
suprême n'était qu'un premier pas dans une voie de réaction religieuse,
et qu'après avoir renoué avec Dieu Maximilien aurait ramené la France
vers le catholicisme.
La mort interrompit ses desseins.
Les politiques de fait attachent peu d'importance à de telles
considérations; mais pour nous, qui ne séparons jamais la société d'un
principe de justice; nous croyons que toute la destinée de Robespierre,
comme celle de la France, était suspendue à l'établissement des
rapports de l'homme avec ses semblables, c'est-à-dire de la morale.
C'est faute d'avoir résolu le problème d'une croyance sociale qu'il se
montra dans la suite inférieur aux événements.
Et les têtes tombaient.
Robespierre, dont le coeur saignait à la vue de ces exécutions sans
terme, conçut le projet d'ensevelir la terreur et la mort dans un
dernier supplice.
Jusqu'ici la justice n'avait guère atteint que les faibles ou les
vaincus; il voulut que la foudre remontât pour frapper les chefs de la
République, ces hommes souillés de rapines et de sang, qui avaient
déshonoré leur mission. Ce fut dans ce but que Couthon, le confident et
l'ami de Robespierre, présenta, deux jours après la fête de l'Être
suprême, la loi sur le tribunal révolutionnaire, dite du 22 prairial.
Le rempart derrière lequel quelques membres impurs de la Convention
abritaient leur infamie sous l'inviolabilité se trouvait renversé par
cette loi. Les misérables virent la pointe du glaive qui les menaçait.
Tallien, qui avait bu l'or et le sang de Bordeaux; Bourdon (de l'Oise),
qui s'était couvert de crimes dans la Vendée; Dubois-Crancé, dont les
manières hautaines et dures, les exigences outrées avaient soulevé la
ville de Lyon; Léonard Bourdon, intrigant dont le cynisme égalait la
lâcheté; Merlin, qui n'était pas sorti les mains pures de la
capitulation de Mayence; Collot-d'Herbois, Fouché, Carrier, qui avaient
des taches partout, se réunirent dans l'ombre pour préparer le 9
thermidor. La loi passa; mais les scélérats que Robespierre avait en
vue échappèrent au bras qui voulait les frapper. L'arme qui devait tuer
la Terreur en tuant les terroristes retomba plus lourde et plus
tranchante sur le cou des victimes. Robespierre alors sortit du Comité
de salut public, et cessa de participer aux actes du gouvernement.
Cette neutralité couvrait des projets de clémence et d'amnistie; mais
le moment n'était pas encore venu de les découvrir. Robespierre, soit
faiblesse, soit connaissance approfondie de la situation, suivait le
système dilatoire qui lui avait si bien réussi dans l'affaire des
Hébertistes: il avait laissé l'athéisme s'user par ses propres excès;
il lui semblait de même que l'échafaud devait se noyer d'un jour à
l'autre dans le sang des victimes et dans celui des pourvoyeurs. Il
attendait.