La seconde Terreur.--Désintéressement des Montagnards.--Jugement de
Barère sur Robespierre.--Billaud-Varennes à Cayenne.--Ses paroles.--Les
lettres de sa femme.--Sa mort.--Considérations générales sur les
Montagnards.
La Terreur allait finir; les coeurs s'ouvraient à la pitié; les pavés
teints en rouge se soulevaient dans nos faubourgs contre le mouvement
de la charrette qui servait aux exécutions, quand le 9 thermidor vint
ramasser dans le sang de Robespierre et de Saint-Just le glaive émoussé
qu'ils voulaient détruire.
La hache se retourna furieuse.
Les débris de la faction des modérés se vengèrent cruellement.
La justice du peuple avait été inflexible, celle de ses ennemis fut
atroce.
Il y eut une seconde Terreur, mille fois plus sanguinaire et plus
implacable que l'autre. Des calculs exacts portent à huit ou dix mille
le nombre des ennemis de l'égalité qui tombèrent sur l'échafaud avant
le 9 thermidor; selon des rapports faits par les
contre-révolutionnaires eux-mêmes, trente-cinq mille Robespierristes
furent égorgés, après le 9 thermidor, dans quatre départements. On voit
déjà de quel côté fut la violence. Il ne faut pas s'en étonner: les
premiers terroristes frappaient avec le fer d'une conviction et au nom
d'un principe social, tandis que les seconds assassinèrent avec l'arme
de l'égoïsme et de la peur.
Les Montagnards eurent, presque tous, une vertu civile qui rachète bien
des fautes, le désintéressement. Ceux-ci n'étaient du moins ni des
sangsues du peuple ni des voleurs.
Robespierre ne laissa pas un sou après sa mort.
Saint-Just, noble et riche, avait abandonné tout son bien à la commune
de Blérancourt.
Envoyé en mission, l'abbé Grégoire réduisait ses dépenses, pour ménager
les deniers de l'État: «Devinez, écrivait-il à madame Dubois, combien
mon souper de chaque jour coûte à la Nation: juste deux sous; car je
soupe avec deux oranges.» Il rapporta au Trésor public le fruit de ses
économies, une petite somme épargnée sur ses frais de voyage et nouée
dans un coin de son mouchoir.
Cahors, père d'une famille nombreuse et membre de la Convention à
l'époque la plus florissante de cette assemblée, mourut, sans rien
dire, de misère... oui, de misère.
Les députés de la Montagne qui survécurent à la Terreur thermidorienne
parvinrent presque tous à l'extrême vieillesse. Aucun d'eux ne se
reprocha le sang de Louis XVI; mais ils auraient voulu laver leurs
mains et leur conscience du sang de Robespierre.
M. David (d'Angers) aborde un jour Barère sur son lit de douleur et lui
témoigne l'intention de couler en bronze le portrait des hommes les
plus célèbres de la Révolution française; il lui nomme d'abord
Danton... Barère se lève brusquement sur son séant; et, le visage
inspiré par la fièvre, il lui dit en faisant un geste d'autorité: «Vous
n'oublierez pas Robespierre, n'est-ce pas? Car c'était un homme pur,
intègre, un vrai et sincère républicain; ce qui l'a perdu, c'était son
irascible susceptibilité et son injuste défiance envers ses
collègues... Ce fut un grand malheur!» Après avoir dit, sa tête retomba
sur sa poitrine et il resta longtemps enseveli dans ses réflexions.
Billaud-Varennes, déporté à Cayenne, pauvre, vieux et _devenu doux
comme une jeune fille,_ [Note: Expression des femmes noires qui lui ont
fermé les yeux.] se reprochait le 9 thermidor, qu'il appelait sa
déplorable faute.
«Je le répète, disait-il, la révolution puritaine a été perdue ce
jour-là; depuis, combien de fois j'ai déploré d'y avoir agi de colère!
Pourquoi ne laisse-t-on pas ces intempestives passions et toutes les
vulgaires inquiétudes aux portes du pouvoir?»
Il disait encore: «Nous avions besoin de la dictature du Comité de
salut public pour sauver la France. Aucun de nous n'a vu alors les
faits, les accidents, très-affligeants sans doute, que l'on nous
reproche! Nous avions les regards portés trop haut pour voir que nous
marchions sur un sol couvert de sang. Parmi ceux que nos lois
condamnèrent, vous ne comptez donc que des innocents? Attaquaient-ils,
oui ou non, la Révolution, la République? Oui! Hé bien! nous les avons
écrasés comme des égoïstes, comme des infâmes. Nous avons été _hommes
d'État_, en mettant au-dessus de toutes les considérations le sort de
la cause qui nous était confiée.... Nous, du moins, nous n'avons pas
laissé la France humiliée et nous avons été grands au milieu d'une
noble pauvreté. N'avez-vous pas retrouvé au Trésor public toutes nos
confiscations?»
Un profond chagrin pesait néanmoins sur le coeur de Billaud. Après sa
condamnation, sa jeune femme, qu'il avait adorée et qu'il aimait
peut-être encore, profitant de la loi du divorce, s'était remariée en
France. Elle avait alors vingt ans, un nom terrible à porter et la
misère pour toute ressource. Un homme vieux et riche, touché de cette
situation déplorable, s'offrit à l'épouser en secondes noces: elle
consentit. Il mourut. Héritière d'une grande fortune et touchée sans
doute de remords, cette femme, qui était encore très-belle, se souvint
de Billaud qui vivait à Cayenne. Elle voulut consacrer sa richesse et
ses soins à l'adoucissement d'un exil si amer. Un sentiment qui ne
s'était jamais effacé de son coeur la ramenait, disait-elle, auprès de
son premier mari. Elle lui écrivit lettre sur lettre, mais sans obtenir
de réponse. S'étant rendue elle-même sur les lieux, elle demanda, par
la bouche d'un intermédiaire, la grâce de soulager la noble infortune
de M. Billaud-Varennes. Le vieux et fier républicain écouta l'envoyé de
sa femme avec une attention soutenue, laissa même échapper quelques
larmes, et ce fut tout. Il repoussa les services que venaient lui
offrir ces mains tendres, mais profanées. «Il est, dit-il, des fautes
irréparables. J'ai déchiré toutes ses lettres sans les lire.»
Une négresse, nommée Virginie, prit soin de sa vieillesse et de son
malheur.
Billaud rendit le dernier soupir en confessant, avec l'exaltation de la
fièvre, que, loin de se repentir, il mourait fier de l'utilité et du
désintéressement de sa vie. Ses lèvres bleues et livides se fermèrent
en murmurant ces paroles terribles du dialogue d'Euchrate et de Sylla:
_Mes ossements du moins reposeront sur une terre qui veut la liberté;
mais j'entends la voix de la postérité qui me reproche d'avoir trop
ménagé le sang des tyrans de l'Europe_.
Acceptons tout de ces hommes, moins le sang! La France rayonne encore
dans le monde de l'éclat de leur dictature et de leurs batailles. La
démocratie renaîtra tôt ou tard de leur cendre par la réforme des
moeurs et par la diffusion des lumières. Leur mémoire est la colonne de
feu qui guide les générations errantes et indécises à la recherche
d'une nouvelle terre promise. Le 9 thermidor ensevelit la République
dans un orage. La montagne se changea en volcan. Ce volcan a jeté les
membres palpitants de la Convention dans toutes les parties de la terre
et jusque dans les contrée les plus sauvages. J'interroge alors
l'univers qui a été témoin des dernières années de leur vie, et
l'univers me répond: «Le monde n'en a jamais vu ni n'en reverra jamais
de semblables; ils sont tous morts convaincus et résignés. On aurait
dit des êtres supérieurs à l'espèce humaine.»
Soyez donc tranquilles et fiers dans vos tombeaux, ossements épars;
l'heure de la résurrection politique du globe avance. Vous serez enfin
jugés! Mais aujourd'hui que l'arme de la terreur est tombée de leurs
mains et que le regard peut les considérer sans effroi, ces hommes nous
apparaissent déjà comme des géants. L'ébauche de démocratie qu'ils nous
ont laissée ressemble, toute noircie qu'elle est par la foudre, à une
de ces pierres druidiques qu'on rencontre dans les champs de la vieille
Bretagne. Jeunes gens, oublions les pertes et les blessures de nos
familles, pour ne plus voir que le résultat acquis à la cause du
peuple; n'imitons pas leurs excès, car les excès font reculer la
liberté. Vous-mêmes, ombres des victimes de la Révolution, maintenant
que, dégagées des liens du corps et des intérêts de la vie, vous jugez
plus sainement les questions humaines, reconnaissez que votre, mort a
été utile au progrès des générations futures, et réjouissez-vous par
delà le tombeau!