La perte des indulgents est décidée.--Arrestation de Camille Desmoulins
et de Danton.--Lettre de Camille.--Paroles de Danton.--Dernière lettre
de Camille.--Procès et défense des Dantonistes.--Ils sont conduits à
l'échafaud.--Mort de Lucile Desmoulins.
La hache venait d'_épurer_ le parti des Montagnards.
Robespierre se lève; l'épouvante siége sur son front. Il montre cette
hache encore fumante et déclare que la Convention est déterminée à
sauver le peuple en écrasant à la fois toutes les factions qui
menaçaient le bien public. Les hommes _patriotiquement
contre-révolutionnaires, qui veulent faire de la liberté une
bacchante_, étant abattus, il se retourne contre les _modérés, qui
veulent en faire une prostituée_. Robespierre caractérisait ainsi
l'indulgence molle et corrompue.
En effet, l'horreur du sang est moins, dans certaines natures égoïstes,
une vertu de coeur qu'une révolte de la sensibilité physique. La menace
de Robespierre retentit aux oreilles des Dantonistes comme le glas de
la mort. L'heure fatale a sonné. Les Comités de salut public, de sûreté
générale et de législation se réunissent. La perte des _indulgents_ est
décidée. Impassible comme une idée, Robespierre ne retient ni ne pousse
les accusés sur le bord de l'abîme. Il n'arrache pas ces têtes, il les
laisse tomber.
[Illustration: Les Dantonistes devant le tribunal révolutionnaire.]
Dans la nuit du 30 au 31 mai, Camille, au moment où il allait se mettre
au lit, entend dans la cour de sa maison le bruit de la crosse d'un
fusil qui tombe sur le pavé. «On vient m'arrêter!» s'écrie-t-il; et il
se jette dans les bras de sa femme, qui le presse de toutes ses forces
contre son sein. Il court, donne un baiser à son petit Horace, qui
dormait dans son berceau, et va lui-même ouvrir aux soldats, qui
l'arrêtent et le conduisent à la prison du Luxembourg.
Danton, ce lion terrible, qui, cinq jours auparavant, voulait _manger
les entrailles_ à Robespierre, se laissa arrêter comme un enfant et
égorger comme un mouton.
Avec eux, Hérault de Séchelles, Lacroix, Philippeaux, Westermann se
trouvèrent réunis sous les mêmes verrous.
Hérault était un philosophe matérialiste; c'est lui qui a dit, après
Buffon: «J'ai toujours nommé le Créateur, mais il n'y a qu'à ôter ce
mot et mettre à la place la puissance de la nature.» Sa conduite dans
la journée du 2 juin n'avait pas été exempte de faiblesse. Président de
la Convention, il avait reculé devant les canons d'Henriot. A sa place,
écrivait l'abbé Grégoire qui pourtant n'était pas Girondin, emporté par
le sentiment d'un juste courroux, j'aurais peut-être fait saisir
Henriot, ou j'aurais été massacré plutôt que de laisser ainsi outrager
la représentation nationale.» Né dans une classe maintenant proscrite,
Hérault avait pourtant fait de grands sacrifices à la Révolution. Sa
belle figure, sa jeunesse, ses manières nobles et gracieuses attiraient
sur lui l'attention des autres détenus.
Camille n'avait qu'une idée, sa Lucile. Il lui écrivit une première
lettre déchirante. «Je suis au secret, mais jamais je n'ai été par la
pensée, par l'imagination, plus près de toi, de ta mère, de mon petit
Horace. O ma bonne Lolotte, parlons d'autre chose. Je me jette à
genoux, j'étends les bras pour t'embrasser, je ne trouve plus mon
pauvre Loulou. (_Ici on remarque la trace d'une larme._) Envoie-moi le
verre où il y a un C et un D, nos deux noms, et le livre sur
l'immortalité de l'âme. J'ai besoin de me persuader qu'il y a un Dieu
plus juste que les hommes et que je ne puis manquer de te revoir. Ne
t'affecte pas trop de mes idées, ma chère amie, je ne désespère pas
encore des hommes et de mon élargissement. Oui, ma bien-aimée, nous
pourrons nous revoir encore dans le jardin du Luxembourg. Adieu,
Lucile! adieu, Daronne (_sa belle-mère_) Adieu, Horace! Je ne puis pas
vous embrasser, mais aux larmes que je verse il me semble que je vous
tiens encore sur mon sein.» (_Une seconde larme mouille le papier._)
Lucile lut cette lettre en sanglotant, et dit à l'ami de Camille qui la
lui apportait, et qui tâchait de la consoler: «C'est inutile, je pleure
comme une femme, parce que Camille souffre... parce qu'ils le laissent
manquer de tout; mais j'aurai le courage d'un homme, je le sauverai...
Pourquoi m'ont-ils laissée libre, moi? Croient-ils que parce que je ne
suis qu'une femme je n'oserai élever la voix? Ont-ils compté sur mon
silence? J'irai aux Jacobins, j'irai chez Robespierre.» On assure
qu'elle rôdait à toute heure autour de la prison de son mari; mais les
murs d'une prison d'État sont comme le coeur d'un geôlier: ils ne
laissent rien pénétrer, ni le regard, ni l'émotion. Pauvre Lucile! le
silence seul entendait ses soupirs, la nuit voyait ses larmes.
Camille avait apporté dans sa prison des livres sombres, et
mélancoliques, tels que les _Nuits d'Young_ et les _Méditations
d'Harvey_.
--Est-ce que tu veux mourir d'avance? lui dit le sceptique Réal. Tiens,
voilà mon livre, à moi; c'est la _Pucelle d'Orléans_.
Quand Lacroix parut, Hérault de Séchelles, qui jouait à abattre un
bouchon de liége avec des gros sous, quitta sa partie de _galoche_ pour
l'embrasser. Camille et Philippeaux n'ouvrirent point la bouche. Danton
seul engagea une conversation théâtrale avec tout ce qui l'entourait.
Il semblait charger les murs et les échos de la prison de redire
chacune de ses paroles à la postérité.
En voici quelques-unes: «Dans les révolutions, l'autorité reste aux
plus scélérats.»
«Ce sont tous des frères Caïn.»
«Brissot m'aurait fait guillotiner comme Robespierre!»
«II vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes.»
Il parlait sans cesse des arbres, de la campagne, de la nature.
Les débats du procès s'ouvrirent.
Quand ils partirent pour le tribunal, Danton et Lacroix affectèrent une
gaieté extraordinaire; Philippeaux descendit avec un visage calme et
serein, Camille Desmoulins avec un air rêveur et affligé.
La foule était immense: entassée dans la salle du tribunal et dans le
Palais de Justice, elle débordait par les rues et les ponts jusque de
l'autre côté de la Seine.
On assure que la femme de Camille Desmoulins, resplendissante de
jeunesse et de beauté, cherchait à remuer le peuple.
Les accusés parurent. Ils se défendirent avec rage, non comme des
prévenus sous la loi, mais comme des victimes sous le couteau.
Danton surtout, Danton, ce Titan foudroyé, secouait, avec des
mouvements terribles, les tonnerres que l'accusation lançait sur sa
tête. Sa voix s'enflait sur le bord de l'éternité comme un fleuve au
moment de se précipiter dans la mer. Les fenêtres du tribunal étaient
ouvertes; Danton, qui savait quel concours de citoyens assistait à son
procès, parlait de manière à être entendu de tout un peuple. Cette
retentissante voix remuait les pierres du Palais de Justice, couvrait
la sonnette du président et poussait, par instants, de tels éclats,
qu'elle parvenait au delà même de la Seine, jusqu'aux curieux qui
encombraient le quai de la Ferraille. Danton comptait sur son éloquence
et sur une conspiration tramée, dit-on, dans la prison du Luxembourg,
pour soulever la multitude.
Sa défense respirait le désordre et l'indignation: «Les lâches qui me
calomnient oseraient-ils m'attaquer en face? Qu'ils se montrent, et
bientôt je les couvrirai eux-mêmes de l'ignominie, de l'opprobre qui
les caractérisent. Je l'ai dit et je le répète: Mon domicile est
bientôt dans le néant, et mon nom au Panthéon!... Ma tête est là; elle
répond de tout!... La vie m'est à charge, il me tarde d'en être
délivré.
LE PRÉSIDENT, à l'accusé.--Danton, l'audace est le propre du crime, et
le calme est celui de l'innocence.
--Est-ce d'un révolutionnaire comme moi, aussi fortement prononcé,
qu'il faut attendre une défense froide? Les hommes de ma trempe sont
impayables; c'est sur leur front qu'est imprimé, en caractères
ineffaçables, le sceau de la liberté, le génie républicain: et c'est
moi que l'on accuse d'avoir rampé aux pieds des vils despotes, d'avoir
toujours été contraire au parti de la liberté, d'avoir conspiré avec
Mirabeau et Dumouriez! et c'est moi que l'on somme de répondre à la
justice inévitable, inflexible!... Et toi, Saint-Just, tu répondras à
la postérité de la diffamation lancée contre le meilleur ami du peuple,
contre son plus ancien défenseur!... En parcourant cette liste
d'horreurs, je sens toute mon existence frémir!...»
Danton promenait à chaque instant sur la multitude des regards où
palpitait l'insurrection. «A moi! semblait-il dire. Sauvez le génie de
la liberté!» Sa parole agitait tour à tour le tocsin de la révolte ou
le glas de la mort sur toutes les têtes. Rien ne remuait. Alors les
forces l'abandonnèrent; sa voix qu'animait la fureur s'altéra; il se
tut.
De retour à sa prison, Camille perd tout espoir. Il écrit à sa femme
une dernière lettre: «A mon réveil, en ouvrant mes fenêtres, la pensée
de ma solitude, mes affreux barreaux, les verrous qui me séparent de
toi ont vaincu toute ma fermeté d'âme. J'ai fondu en larmes, ou plutôt
j'ai sangloté, en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile, ma chère
Lucile! où es-tu? Hier au soir, j'ai eu un pareil moment, et mon coeur
s'est également fendu, quand j'ai aperçu ta mère dans le jardin. Un
mouvement machinal m'a jeté à genoux contre les barreaux; j'ai joint
les mains comme implorant sa pitié, à elle qui gémit, j'en suis bien
sur, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur à son mouchoir et à son
voile qu'elle a baissé ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous
viendrez, qu'elle s'asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous
voie mieux.....Je t'en conjure, Lolotte, par nos éternelles amours,
envoie-moi ton portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux que je
les mette contre mon coeur! Ma chère Lucile, me voilà revenu au temps
de mes premières amours où quelqu'un m'intéressait par cela seul qu'il
sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t'a porté ma lettre fut
revenu: «Hé bien! Vous l'avez vue?» lui dis-je, comme je le disais
autrefois à cet abbé Landreville; et je me surprenais à le regarder,
comme s'il fût resté sur ses habits, sur toute sa personne quelque
chose de toi... O ma chère Lucile, j'étais né pour faire des vers, pour
défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec
ta mère et mon père et quelques personnes selon notre coeur, un Otaïti.
Tu diras à Horace, ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien
aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Je le reverrai
un jour, ô Lucile! Mes mains liées t'embrassent, et ma tête séparée
repose encore sur toi ses yeux mourants!»
La violence déployée par Danton, loin de sauver ses amis, leur avait
nui dans l'esprit des masses. La dignité du président, qui ne cessait
de rappeler les accusés à la modération, acheva de les accabler.
«S'indigner n'est pas répondre, disaient les groupes; si Danton est
innocent, qu'il le prouve!» Comme l'éclat de la défense croissait par
l'audace de Danton et de Lacroix, à la troisième séance les accusés
furent mis hors des débats et le jury se déclara suffisamment éclairé.
Camille furieux déchire son acte d'accusation et en jette les lambeaux
à la tête de Fouquier-Tinville.
On prononça la peine des accusés: la mort.
C'était le 5 avril 1794; le jour se leva le dernier pour Danton et ses
amis. Lorsqu'on vint les garrotter pour les conduire au supplice,
Camille Desmoulins criait, en écumant de rage:
--Quoi! assassiné par Robespierre!
Danton conserva son sang-froid et son dédain stoïque. [Note: Sénart
rapporte qu'au moment de partir pour l'exécution il fit entendre les
paroles suivantes, dignes d'un véritable épicurien: «Qu'importe si je
meurs? j'ai bien joui dans la Révolution, j'ai bien dépensé, bien
_ribotté_, bien caressé les filles; allons dormir!»
Ce propos est complètement improbable et aura été inventé par un
ennemi.]
Dans le trajet, Camille, réveillé comme en sursaut d'un affreux
cauchemar par les rudes cahots de la charrette, demandait avec stupeur
à ceux qui l'entouraient: «Est-ce bien moi que l'on conduit à
l'échafaud, moi qui ai donné le signal de courir aux armes le 14
juillet!»
Une foule silencieuse encombrait le chemin de la prison à la
guillotine. Desmoulins promenait sur toutes ces têtes un regard
suppliant et courroucé: «Peuple, pauvre peuple, s'écriait-il sans
cesse, on te trompe, on immole tes soutiens, tes meilleurs défenseurs!»
La violence de son action avait mis ses habits en pièces; il arriva
presque nu à l'échafaud.
Danton semblait rougir pour son ami de ces transports: «Reste donc
tranquille, lui disait-il, et laisse là cette canaille.» Il roulait en
même temps sur la multitude un oeil tranquille et superbe. Alors
Camille rencontrant sur une maison le buste de l'Ami du peuple: «Oh! si
Marat existait encore, nous ne serions pas ici!» IL garda quelque temps
le silence.
La belle et mélancolique tête d'Hérault de Séchelles semblait défier
les outrages ou l'indifférence de la foule.
Le lugubre cortége passa rue Saint-Honoré, devant la maison de
Robespierre. La porte cochère, les fenêtres, les volets, tout était
fermé: cette maison ressemblait à un tombeau. Quelques assistants
--était-ce l'idée?--crurent entendre sortir dans ce moment-là
des plaintes et un gémissement. Camille, à la vue de ces murs si connus
de lui, fit retentir l'air d'imprécations terribles: «Tu nous suivras!
ta maison sera rasée; on y sèmera du sel. Les monstres qui
m'assassinent ne me survivront pas longtemps!»
On était arrivé au pied de la fatale machine.
La place était éclairée, la foule morne.
La charrette s'arrêta. Ils descendirent un à un.
Arrivé au pied de l'échafaud, Camille ou Hérault de Séchelles voulut
approcher son visage de celui de Danton pour l'embrasser; le bourreau
les sépara:
«Tu es donc plus cruel que la mort! s'écrie alors Danton; car la mort
n'empêchera pas nos têtes de se baiser tout à l'heure dans le fond du
panier.»
Hérault passa le premier sous la fatale collerette de chêne; sa tête
tomba. Les victimes se succédèrent.
En face du moment suprême, Camille avait retrouvé son calme. Il jeta
les yeux sur le couteau tout fumant du sang qui venait de couler:
«Voilà donc, dit-il, la récompense destinée au premier apôtre de la
liberté!» Son tour était venu: il s'avance au-devant de la mort avec
beaucoup de courage et la reçoit en tenant une boucle de cheveux de
Lucile dans sa main.
Danton restait seul: «O ma bien-aimée, s'écria-t-il, ô ma femme, je ne
te reverrai donc plus!...» puis s'interrompant: «Danton, pas de
faiblesse!» Il tomba le dernier, après avoir recommandé à l'exécuteur
de montrer sa tête au peuple; ce qui fut fait.
Ces hommes morts, un frisson de stupeur courut par toute la République.
Les vrais patriotes, ceux qui avaient été le génie de la guerre,
pleurèrent, se rappelant que Danton avait été le génie qui avait sauvé
la patrie.
Les hommes qui périssent sur un échafaud pour une cause politique
laissent derrière eux des amis, des enfants, des femmes, autres
victimes, qui maudissent le système régnant, et dont la tête est
bientôt jugée nécessaire au maintien de la tranquillité publique.
Ainsi la mort naît de la mort et le supplice s'accroît du supplice.
Un complot avait été ourdi, durant le procès des Dantonistes, pour
soulever les prisons: Lucile Desmoulins s'y était associée de toute sa
douleur et de toute sa tendresse de femme. Elle fut conduite au
tribunal et condamnée à mort. Elle fit ses adieux à sa mère: «Bonsoir,
ma chère maman, lui écrivit-elle du fond de sa prison; une larme
s'échappe de mes yeux, elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le
calme de l'innocence.» Elle alla au supplice avec plus de sang-froid et
de fermeté que son mari. Un mouchoir de gaze blanche, noué sous le
menton, encadrait ses cheveux noirs et son visage souriant. Elle monta
toute seule sur l'échafaud, et reçut, sans avoir l'air d'y faire
attention, le coup fatal.
Cette tranquillité ne venait point du sentiment religieux.--«Être des
êtres, disait à Dieu cette charmante Lucile, toi que la terre adore,
toi mon seul espoir, _si tu es_, reçois l'offrande d'un coeur qui
t'aime!»