Retraite de Danton, son mépris pour les Hébertistes.--Camille
Desmoulins.--Son journal, ses attaques contre Hébert et le Comité de
salut public.--Sa modération, ses idées de clémence et ses rapports
avec Robespierre.--Accusation portée contre Danton.--Son
insouciance.--Inquiétudes de Lucile.--Séance des Jacobins.--Mort des
Hébertistes.
Le rôle de Danton avait été actif et glorieux.
Danton, après avoir remué la France comme on agite un vase d'eau, après
avoir accompli la destruction de la monarchie, la levée en masse et la
défense du territoire, se tenait à l'écart des événements, depuis que
le sol de la Révolution s'était un peu calmé.
N'ayant plus la main dans le gouvernement, il blâmait presque tous les
actes du Comité de salut public. Il croyait se rendre nécessaire par
son absence, et attendait, comme Achille dans sa tente, que les dangers
de la République ramenassent sur lui l'attention de ses concitoyens.
Ainsi que toutes les natures fortes, Danton alors s'aigrissait dans sa
puissance oisive et se fatiguait dans le repos.
La faction des Hébertistes l'inquiétait peu, il méprisait leurs
attaques, «Voilà ce que je ferai de ces misérables,» disait-il en
frappant du pied la terre comme pour y écraser un insecte.
Ce qu'il craignait, c'était l'amollissement de sa fibre
révolutionnaire. Inquiet, il s'interrogeait lui-même sur le déclin de
sa puissance; on le voyait alors secouer sa tête haute, en lui donnant
un air de sauvage énergie: «Ne suis-je plus Danton? s'écriait-il. Ai-je
donc perdu ces traits qui caractérisaient la figure d'un homme libre?
On verra qui de Robespierre ou de moi doit sauver la France.»
Camille Desmoulins avait alors l'idée d'attaquer par le fer rouge du
journaliste la faction toute-puissante qui couvrait la France d'un
voile de deuil et d'infamie. Les premiers coups de son arme portèrent
en effet sur les Hébertistes.
Comme son ami Danton, depuis les journées du 31 mai et du 2 juin,
Camille se tenait à l'écart des comités. La paix de son intérieur, la
beauté de sa femme, un bonheur domestique sans nuages le disposaient à
l'attendrissement. Les sanglots de la ville, la morne exhibition des
supplices troublaient ses nuits. Le goût de la retraite et de la nature
s'accrut en lui de toute l'horreur des tableaux qu'il avait sous les
yeux: «Oh! écrivait-il à son père, que ne puis-je être aussi obscur que
je suis connu! _O ubi campi, Guisiaque!_ Où est l'asile, le souterrain
qui me cacherait à tous les regards avec mon enfant et mes livres?...
La vie est si mêlée de maux et de biens, et depuis quelques années le
mal déborde tellement autour de moi sans m'atteindre, qu'il me semble
toujours que mon tour va arriver d'en être submergé... Je ne saurais
m'empêcher de songer sans cesse que ces hommes qu'on tue par milliers
ont des enfants, ont aussi leur père. Au moins je n'ai aucun de ces
meurtres à me reprocher, ni aucune de ces guerres contre lesquelles
j'ai toujours opiné, ni cette multitude de maux, fruits de l'ignorance
et de l'ambition aveugle assises ensemble au gouvernail... Il y a des
moments où je suis tenté de m'écrier comme lord Falkland [Note:
Secrétaire d'État sous Charles 1er, tué à la bataille de Newburg. Le
jour où il périt, il s'écria: «Je prévois que beaucoup de maux menacent
ma patrie; mais j'espère en être quitte avant cette nuit.»], et d'aller
me faire tuer en Vendée ou aux frontières, pour me délivrer du
spectacle de tant de maux.» Ces rêves de fuite, ces mirages d'arbres et
de fontaines revenaient sans cesse à l'imagination de Camille. «En
janvier dernier, écrivait-il dans son journal, j'ai encore vu M.
Nicolas dîner avec une pomme cuite, et ceci n'est pas un reproche. Plût
à Dieu que dans une cabane, et ignoré au fond de quelque département,
je fisse avec ma femme de semblables repas!» Lucile était toujours
l'ange de ce foyer sur lequel planait le vent de la mort. «Je ne dirai
qu'un mot de ma femme, ajoutait Desmoulins. J'avais toujours cru à
l'immortalité de l'âme. Après tant de sacrifices d'intérêts personnels
que j'avais faits à la liberté et au bonheur du peuple, je me disais au
fond de ma persécution: Il faut que les récompenses attendent la vertu
ailleurs. Mon mariage est si heureux, mon bonheur domestique si grand,
que j'ai craint d'avoir reçu ma récompense sur la terre, et j'avais
perdu ma démonstration de l'immortalité. (Se tournant par la pensée du
côté d'Hébert qui l'avait bassement injurié): Maintenant tes
persécutions, ton déchaînement contre moi et tes lâches calomnies me
rendent tonte mon espérance.» Hébert avait dénoncé Camille aux Jacobins
pour _avoir épousé une femme riche_. «Quant à la fortune de ma femme,
elle m'a apporté quatre mille livres de rentes, ce qui est tout ce que
je possède. Est-ce toi qui oses me parler de ma fortune, toi que tout
Paris a vu, il y a deux ans, receveur de contre-marques à la porte des
Variétés, dont tu as été _rayé_ pour cause dont tu ne peux pas avoir
perdu le souvenir? Est-ce toi qui oses me parler de mes quatres mille
livres de rentes, toi qui, sans culotte et sous une méchante perruque
de crin dans ta feuille hypocrite, dans ta maison, logé _aussi
luxurieusement qu'un homme suspect_, reçois _cent vingt mille_ livres
de traitement du ministre Bouchotte pour soutenir les motions des
Clootz, des Proly, de ton journal officiellement contre-révolutionnaire,
comme je le prouverai.»
Les animosités éclatèrent; les Hébertistes attaquèrent solennellement
Danton et Camille Desmoulins. Robespierre les défendit contre la
défiance systématique de leurs adversaires; il couvrit l'un, excusa
l'autre. L'arme tomba des mains des Hébertistes et se releva contre eux
pour les punir.
Camille Desmoulins n'attaquait pas seulement la faction des athées et
des anarchistes; ses attaques remontaient de temps en temps jusqu'au
Comité de salut public. Or ce comité, dont Robespierre était membre
depuis le 27 juillet, avait sauvé la Révolution. Il avait déployé une
grande énergie, mais cette énergie, alimentée par Danton lui-même,
était nécessaire pour triompher des obstacles qu'élevaient sans cesse
les ennemis de la Montagne. Entraîné par son coeur, peut-être aussi par
l'enivrement du succès, Camille osa parler de clémence.
Adoucir graduellement l'exercice du pouvoir exécutif; lever, dès que
les circonstances le permettraient, le voile de terreur et de sang
qu'on avait jeté sur la Constitution; déterrer la statue de la Liberté
ensevelie sous les ruines fumantes de la guerre civile, n'étaient pas
des idées qui appartinssent aux Dantonistes. Saint-Just avait tenu tout
récemment le même langage que le _Vieux Cordelier_: «Il est temps,
s'écriait-il, que le peuple espère enfin d'heureux jours, et que la
liberté soit autre chose que la fureur de parti: vous n'êtes point
venus pour troubler la terre, mais pour la consoler des longs malheurs
de l'esclavage.» Ce même Saint-Just avait sauvé à Strasbourg des
milliers de victimes, en jetant sous le fer de la guillotine le
président du tribunal révolutionnaire, qui avait blasé le crime par
l'usage immodéré de la terreur.
Robespierre jeune, l'ombre de son frère, envoyé en mission à Vesoul et
à Besançon, avait montré partout aux habitants consternés le visage de
la clémence. Maximilien, dans le Comité de salut public, cherchait
lui-même à modérer les rigueurs du gouvernement révolutionnaire: mais
le glaive avait, si j'ose ainsi dire, pris vie dans l'ardeur du combat;
il emportait la main. Ralentir tout à coup l'exercice de la force
executive, c'était d'ailleurs ranimer les feux mal éteints de la
rébellion. Il fallait donc agir avec prudence et même avec une espèce
de dissimulation saine. Au lieu de découvrir son coeur pour faire voir
les battements de la pitié, le législateur devait alors masquer ses
projets d'adoucissement et ses tentatives d'humanité sous un visage
toujours sévère; il fallait comprimer la terreur par la terreur:
c'était là le système voilé de Robespierre. Quand Camille toucha
légèrement dans sa feuille à la clémence, Maximilien éprouva le
mécontentement d'un auteur qui voit son idée prise par un autre et
gâtée. Desmoulins comprenait effectivement la cause si honorable de la
modération en la poussant tout d'abord aux extrêmes: «Voulez-vous,
s'écria-t-il, que je reconnaisse votre sublime Constitution, que je
tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les
prisons à deux cent mille citoyens que vous appelez suspects.» Une
telle indulgence aurait eu pour résultat de désarmer le gouvernement de
la République, dans un moment où il avait encore besoin de toutes ses
ressources afin de déconcerter ses ennemis. Robespierre connaissait en
outre le matérialisme de Danton et la faiblesse de Camille Desmoulins;
il redoutait de leur part une compassion toute sensuelle pour les
victimes, bien différente de la clémence austère du sang. La rigueur
l'effrayait moins que l'impunité. Il craignait que l'amollissement des
moeurs ne succédât dans la République à une violence interrompue. Il
fallait, selon lui, que la justice humaine exagérât encore quelque
temps la limite du bien et du mal, pour fonder la République sur des
principes solides. Enfin, si la terreur lui pesait, son regard soucieux
découvrait derrière les théories des indulgents et des immoraux un
monstre plus vil et plus dangereux encore pour un État, la Corruption.
Robespierre aimait Camille Desmoulins, son ancien camarade de classes;
mais il condamnait dans son ami l'immoralité de l'espièglerie. Un jour
Camille entre familièrement dans la maison de Duplay; Robespierre était
absent. La conversation s'engage avec la plus jeune des filles du
menuisier; au moment de se retirer, Camille lui remet un livre qu'il
avait sous le bras.
--Élisabeth, lui dit-il, rendez-moi le service de serrer cet ouvrage,
je vous le redemanderai.
A peine Desmoulins était-il parti que la jeune fille entr'ouvre
curieusement le livre confié à sa garde: quelle est sa confusion, en
voyant passer sous ses doigts des tableaux d'une obscénité révoltante.
Elle rougit: le livre tombe. Tout le reste du jour, Élisabeth fut
silencieuse et troublée; Maximilien s'en aperçut; l'attirant à l'écart:
--Qu'as-tu donc, lui demanda-t-il, que tu me sembles toute soucieuse?
La jeune fille baissa la tête, et pour toute réponse alla chercher le
livre à gravures odieuses qui avaient offensé sa vue. Maximilien ouvrit
le volume et pâlit:
--Qui t'a remis cela?
La jeune fille raconta franchement ce qui s'était passé.
--C'est bien, reprit Robespierre; ne parle de ce que tu viens de me
dire à personne: j'en fais mon affaire. Ne sois plus triste.
J'avertirai Camille. Ce n'est point ce qui entre involontairement par
les yeux qui souille la chasteté: ce sont les mauvaises pensées qu'on a
dans le coeur.
Il admonesta sévèrement son ami, et depuis ce jour les visites de
Camille Desmoulins devinrent très-rares.
L'austérité de Robespierre était fort incommode à Danton.
Ces deux hommes se repoussaient par les angles de leur caractère. L'un
était la probité farouche, l'autre le tempérament déchaîné.
La voix publique accusait Danton d'avoir dépouillé la Belgique et
d'avoir commis dans son passage au gouvernement des actes scandaleux.
Par une complication fatale, Chabot, Julien de Toulouse et Delaunay
d'Angers, tous amis de Danton, avaient falsifié tout récemment un
décret pour soustraire des sommes importantes. Les partis ne sont pas
absolument solidaires, il est vrai, des fautes individuelles: mais, en
général, de pareilles sortes de délits n'entachent que les partis
corrompus. De tels griefs, je le sais, ne justifieraient point à eux
seuls la fin tragique des Dantonistes. Aussi Robespierre envisagea-t-il
moins le problème en moraliste qu'en législateur. C'est le point de vue
politique qui détermina sa conduite dans cette affaire et qui guida sa
main. Robespierre engagea ce dialogue avec lui-même: «Danton peut-il
servir mes projets de république comme je la conçois?--Non.--Peut-il
les contrarier?--Oui.--Il faut donc que j'abandonne Danton.» Ceci dit,
il s'abstint de défendre son rival; or, la neutralité de Robespierre,
dans cette circonstance, c'était la mort. Danton comptait effectivement
des ennemis dans les comités. La verve imprudente et sarcastique du
_Vieux Cordelier_ avait blessé au vif des hommes implacables,
Collot-d'Herbois, Barère; Saint-Just méprisait Camille Desmoulins comme
un aventurier de gloire. «Ce vif et spirituel jeune homme, se
disait-il, s'est jeté étourdiment dans la Révolution; mais le voilà
déjà pris d'abattement et d'effroi. Sa tête, pleines d'idées trop
fortes pour lui, regrette amèrement _l'oreiller des anciennes
croyances_. Il nous faut des hommes de plus d'haleine, pour nous suivre
dans les voies âpres où nous voulons conduire la nation et planter le
drapeau de la démocratie!»
Danton, de son côté, Danton, ce rude marcheur, ce tribun aux larges
poumons, avait été pris lui-même de lassitude et d'engourdissement, il
s'arrêta; or, dans des temps comme ceux-là, s'arrêter, c'est mourir. Il
comptait follement sur la popularité de son nom, sur sa parole, sur
rattachement de ses amis, pour confondre les instigateurs de sa ruine.
Un jour, Thibaudeau l'aborde:
--Ton insouciance m'étonne, je ne conçois rien à ton apathie. Tu ne
vois donc pas que Robespierre conspire ta perte? ne feras-tu rien pour
le prévenir?
--Si je croyais, répliqua-t-il avec ce mouvement des lèvres qui chez
lui exprimait à la fois le dédain et la colère, si je croyais qu'il en
eût seulement la pensée, je lui mangerais les entrailles.
Cela dit, il retomba dans son indolence superbe. Il n'était plus aussi
assidu aux séances et y parlait beaucoup moins qu'autrefois. La
Convention, dont il espérait se couvrir contre ses ennemis, n'était
plus elle-même qu'une représentation nationale, qu'un instrument passif
de la terreur. Elle était sous la foudre, mais elle ne la dirigeait
pas.
Camille Desmoulins, quoique aveuglé par le succès de sa feuille, avait
de tristes pressentiments. Un jour, son ancien maître de conférences le
rencontre rue Saint-Honoré et lui demande ce qu'il porte.
--Des numéros de mon _Vieux Cordelier_. En voulez-vous?
--Non! non! Ça brûle.
--Peureux! répond Camille. Avez-vous oublié le passage de l'Écriture:
_Buvons et mangeons, car nous mourrons demain?_
Ainsi l'insouciance et le matérialisme des amis de Danton ne se
démentaient pas, même en face de l'échafaud.
La pauvre Lucile partageait les inquiétudes de son mari; elle les
doublait même de toute son imagination craintive et de son amour. A qui
recourir? sur quelle main s'appuyer? Fréron, leur ami, était absent;
elle lui écrivit; «Revenez, Fréron, revenez bien vite! vous n'avez
point de temps à perdre. Ramenez avec vous tous les vieux cordeliers
que vous pourrez rencontrer; nous en avons le plus grand besoin. Plût
au ciel qu'ils ne fussent jamais séparés! Voua ne pouvez avoir une idée
de ce qui se passe ici; vous ignorez tout; vous n'apercevez qu'une
faible lueur dans le lointain, qui ne vous donne qu'une idée bien
légère de notre situation. Aussi je ne m'étonne pas que vous reprochiez
à Camille son Comité de clémence. Ce n'est pas de Toulon qu'il faut le
juger. Vous êtes bien heureux là où vous êtes; tout a été au gré de vos
désirs: mais nous, calomniés, persécutés par des intrigants, et même
des patriotes! Robespierre, votre boussole, a dénoncé Camille; il a
fait lire ses numéros 3 et 4, a demandé qu'ils fussent brûlés, lui qui
les avait lus manuscrits! Y concevez-vous quelque chose? Pendant deux
séances consécutives, il a tonné contre Camille ... Marius (Danton)
n'est plus écouté, il perd courage, il devient faible; d'Églantine est
arrêté, mis au Luxembourg; on l'accuse de faits graves.... Ces
monstres-là ont osé reprocher à Camille d'avoir épousé une femme
riche.... Ah! qu'ils ne parlent jamais de moi, qu'ils ignorent que
j'existe, qu'ils me laissent aller vivre au fond d'un désert! Je ne
leur demande rien, je leur abandonne tout ce que je possède, pourvu que
je ne respire pas le même air qu'eux. Puissé-je les oublier, eux et
tous les maux qu'ils nous causent! La vie me devient un pesant fardeau:
je ne sais plus penser.... Bonheur si doux et si pur! hélas! j'en suis
privée. Mes yeux se remplissent de larmes; je renferme au fond de mon
coeur cette douleur affreuse; je montre à Camille un front serein;
j'affecte du courage pour qu'il continue d'en avoir.» Fréron, le
Montagnard sensuel et distrait, répondit à ce signal de détresse sur un
ton de folâtrerie qui étonne: «Lucile, vous pensez donc à ce pauvre
lapin, qui, exilé loin de vos bruyères, de vos choux et du paternel
logis, est consumé du chagrin de voir perdus les plus constants efforts
pour la gloire et l'affranchissement de la République?... Je me
rappelle ces phrases intelligibles; je me rappelle ce piano, ces airs
de tête, ce ton mélancolique interrompu par de grands éclats de rire.
Être indéfinissable, adieu!» Lucile avait cherché un appui, et elle ne
trouvait qu'un roseau pointu qui lui perçait la main.
Robespierre avait défendu Camille: mais le flot des dénonciations
l'emportait. Il ne fallait plus seulement le protéger, il fallait
l'avertir, le sauver de lui-même; car les étourderies, quelquefois
sublimes, de cet écrivain, compromettaient la marche de la Révolution;
sa parole était d'autant plus dangereuse qu'elle allait chercher
l'émotion aux sources les plus nobles du coeur humain. Plaindre les
victimes est un sentiment généreux: mais n'y avait-il pas ici de
l'égoïsme dans la pitié? Sous le manteau de la clémence, les
_indulgents_ ne voulaient-ils pas couvrir la frayeur que leur causait
l'oeil de la justice?--Robespierre annonce que, s'il a précédemment
pris la défense de Camille, l'amitié l'égarait. «Camille, ajoute-t-il,
avait promis d'abjurer les hérésies politiques qui couvrent toutes les
pages du _Vieux Cordelier_. Enflé par le succès prodigieux de ses
numéros, par les éloges perfides que les aristocrates lui prodiguaient,
Camille n'a pas abandonné le sentier que l'erreur lui a tracé; ses
écrits sont dangereux; ils alimentent l'espoir de nos ennemis et
favorisent la malignité publique: je demande que ses numéros soient
brûlés au sein de la Société.--Brûler n'est pas répondre!» s'écrie
Camille. Robespierre, embarrassé, reste muet quelques secondes; puis,
s'animant tout à coup: «Eh bien! qu'on ne brûle pas, mais qu'on
réponde; qu'on lise sur-le-champ les numéros de Camille. Puisqu'il le
veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que la Société ne retienne pas
son indignation, puisqu'il s'obstine à soutenir ses principes dangereux
et ses diatribes. L'homme qui tient aussi fortement à des écrits
perfides est peut-être plus qu'égaré; s'il eût été de bonne foi, s'il
eût écrit dans la simplicité de son coeur, il n'aurait pas osé soutenir
plus longtemps des ouvrages proscrits par les patriotes et recherchés
par les contre-révolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunté; il
décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il écrit son journal;
il décèle que Desmoulins est l'organe d'une faction scélérate, qui a
emprunté sa plume pour distiller le poison avec plus d'audace et de
sûreté.--Tu me condamnes ici, reprit Camille; mais n'ai-je pas été chez
toi? ne t'ai-je pas lu mes numéros, en te conjurant, au nom de
l'amitié, de vouloir bien m'aider de tes conseils?--Tu ne m'as pas
montré tous tes numéros; je n'en ai vu qu'un ou deux! s'écria
Robespierre. Comme je n'épouse aucune querelle, je n'ai pas voulu
attendre les autres; on aurait dit que je les avais dictés... Au
surplus, que les Jacobins chassent ou non Camille, peu m'importe; ce
n'est qu'un individu. Mais ce qui m'importe, c'est que la liberté
triomphe et que la vérité soit connue.»
Robespierre avait son genre de pitié, mais c'était la pitié de
l'avenir. Le législateur avait tué l'homme.
Cependant le Comité de salut public sembla faire une concession aux
Dantonistes en leur sacrifiant la bande d'Hébert, qu'ils avaient si
furieusement attaquée par la voix de Camille Desmoulins. Il est vrai
que cette concession était dérisoire, et que dans la traînée de sang
qui conduisit ces misérables à l'échafaud les modérés purent voir la
trace de leur propre mort. Les Hébertistes finirent comme ils avaient
vécu. Ces hommes qui agitaient sans cesse la terreur s'enterrèrent à
leur propre glaive. Profitant de la disette et des souffrances du
peuple, ils essayèrent de le soulever contre la Convention, qu'ils
accusaient d'indulgence et de lenteur. Leur projet était d'improviser
un second 31 mai. Ils échouèrent et sept têtes tombèrent sur
l'échafaud.