XXIII

Retraite de Danton, son mépris pour les Hébertistes.--Camille

Desmoulins.--Son journal, ses attaques contre Hébert et le Comité de

salut public.--Sa modération, ses idées de clémence et ses rapports

avec Robespierre.--Accusation portée contre Danton.--Son

insouciance.--Inquiétudes de Lucile.--Séance des Jacobins.--Mort des

Hébertistes.

Le rôle de Danton avait été actif et glorieux.

Danton, après avoir remué la France comme on agite un vase d'eau, après

avoir accompli la destruction de la monarchie, la levée en masse et la

défense du territoire, se tenait à l'écart des événements, depuis que

le sol de la Révolution s'était un peu calmé.

N'ayant plus la main dans le gouvernement, il blâmait presque tous les

actes du Comité de salut public. Il croyait se rendre nécessaire par

son absence, et attendait, comme Achille dans sa tente, que les dangers

de la République ramenassent sur lui l'attention de ses concitoyens.

Ainsi que toutes les natures fortes, Danton alors s'aigrissait dans sa

puissance oisive et se fatiguait dans le repos.

La faction des Hébertistes l'inquiétait peu, il méprisait leurs

attaques, «Voilà ce que je ferai de ces misérables,» disait-il en

frappant du pied la terre comme pour y écraser un insecte.

Ce qu'il craignait, c'était l'amollissement de sa fibre

révolutionnaire. Inquiet, il s'interrogeait lui-même sur le déclin de

sa puissance; on le voyait alors secouer sa tête haute, en lui donnant

un air de sauvage énergie: «Ne suis-je plus Danton? s'écriait-il. Ai-je

donc perdu ces traits qui caractérisaient la figure d'un homme libre?

On verra qui de Robespierre ou de moi doit sauver la France.»

Camille Desmoulins avait alors l'idée d'attaquer par le fer rouge du

journaliste la faction toute-puissante qui couvrait la France d'un

voile de deuil et d'infamie. Les premiers coups de son arme portèrent

en effet sur les Hébertistes.

Comme son ami Danton, depuis les journées du 31 mai et du 2 juin,

Camille se tenait à l'écart des comités. La paix de son intérieur, la

beauté de sa femme, un bonheur domestique sans nuages le disposaient à

l'attendrissement. Les sanglots de la ville, la morne exhibition des

supplices troublaient ses nuits. Le goût de la retraite et de la nature

s'accrut en lui de toute l'horreur des tableaux qu'il avait sous les

yeux: «Oh! écrivait-il à son père, que ne puis-je être aussi obscur que

je suis connu! _O ubi campi, Guisiaque!_ Où est l'asile, le souterrain

qui me cacherait à tous les regards avec mon enfant et mes livres?...

La vie est si mêlée de maux et de biens, et depuis quelques années le

mal déborde tellement autour de moi sans m'atteindre, qu'il me semble

toujours que mon tour va arriver d'en être submergé... Je ne saurais

m'empêcher de songer sans cesse que ces hommes qu'on tue par milliers

ont des enfants, ont aussi leur père. Au moins je n'ai aucun de ces

meurtres à me reprocher, ni aucune de ces guerres contre lesquelles

j'ai toujours opiné, ni cette multitude de maux, fruits de l'ignorance

et de l'ambition aveugle assises ensemble au gouvernail... Il y a des

moments où je suis tenté de m'écrier comme lord Falkland [Note:

Secrétaire d'État sous Charles 1er, tué à la bataille de Newburg. Le

jour où il périt, il s'écria: «Je prévois que beaucoup de maux menacent

ma patrie; mais j'espère en être quitte avant cette nuit.»], et d'aller

me faire tuer en Vendée ou aux frontières, pour me délivrer du

spectacle de tant de maux.» Ces rêves de fuite, ces mirages d'arbres et

de fontaines revenaient sans cesse à l'imagination de Camille. «En

janvier dernier, écrivait-il dans son journal, j'ai encore vu M.

Nicolas dîner avec une pomme cuite, et ceci n'est pas un reproche. Plût

à Dieu que dans une cabane, et ignoré au fond de quelque département,

je fisse avec ma femme de semblables repas!» Lucile était toujours

l'ange de ce foyer sur lequel planait le vent de la mort. «Je ne dirai

qu'un mot de ma femme, ajoutait Desmoulins. J'avais toujours cru à

l'immortalité de l'âme. Après tant de sacrifices d'intérêts personnels

que j'avais faits à la liberté et au bonheur du peuple, je me disais au

fond de ma persécution: Il faut que les récompenses attendent la vertu

ailleurs. Mon mariage est si heureux, mon bonheur domestique si grand,

que j'ai craint d'avoir reçu ma récompense sur la terre, et j'avais

perdu ma démonstration de l'immortalité. (Se tournant par la pensée du

côté d'Hébert qui l'avait bassement injurié): Maintenant tes

persécutions, ton déchaînement contre moi et tes lâches calomnies me

rendent tonte mon espérance.» Hébert avait dénoncé Camille aux Jacobins

pour _avoir épousé une femme riche_. «Quant à la fortune de ma femme,

elle m'a apporté quatre mille livres de rentes, ce qui est tout ce que

je possède. Est-ce toi qui oses me parler de ma fortune, toi que tout

Paris a vu, il y a deux ans, receveur de contre-marques à la porte des

Variétés, dont tu as été _rayé_ pour cause dont tu ne peux pas avoir

perdu le souvenir? Est-ce toi qui oses me parler de mes quatres mille

livres de rentes, toi qui, sans culotte et sous une méchante perruque

de crin dans ta feuille hypocrite, dans ta maison, logé _aussi

luxurieusement qu'un homme suspect_, reçois _cent vingt mille_ livres

de traitement du ministre Bouchotte pour soutenir les motions des

Clootz, des Proly, de ton journal officiellement contre-révolutionnaire,

comme je le prouverai.»

Les animosités éclatèrent; les Hébertistes attaquèrent solennellement

Danton et Camille Desmoulins. Robespierre les défendit contre la

défiance systématique de leurs adversaires; il couvrit l'un, excusa

l'autre. L'arme tomba des mains des Hébertistes et se releva contre eux

pour les punir.

Camille Desmoulins n'attaquait pas seulement la faction des athées et

des anarchistes; ses attaques remontaient de temps en temps jusqu'au

Comité de salut public. Or ce comité, dont Robespierre était membre

depuis le 27 juillet, avait sauvé la Révolution. Il avait déployé une

grande énergie, mais cette énergie, alimentée par Danton lui-même,

était nécessaire pour triompher des obstacles qu'élevaient sans cesse

les ennemis de la Montagne. Entraîné par son coeur, peut-être aussi par

l'enivrement du succès, Camille osa parler de clémence.

Adoucir graduellement l'exercice du pouvoir exécutif; lever, dès que

les circonstances le permettraient, le voile de terreur et de sang

qu'on avait jeté sur la Constitution; déterrer la statue de la Liberté

ensevelie sous les ruines fumantes de la guerre civile, n'étaient pas

des idées qui appartinssent aux Dantonistes. Saint-Just avait tenu tout

récemment le même langage que le _Vieux Cordelier_: «Il est temps,

s'écriait-il, que le peuple espère enfin d'heureux jours, et que la

liberté soit autre chose que la fureur de parti: vous n'êtes point

venus pour troubler la terre, mais pour la consoler des longs malheurs

de l'esclavage.» Ce même Saint-Just avait sauvé à Strasbourg des

milliers de victimes, en jetant sous le fer de la guillotine le

président du tribunal révolutionnaire, qui avait blasé le crime par

l'usage immodéré de la terreur.

Robespierre jeune, l'ombre de son frère, envoyé en mission à Vesoul et

à Besançon, avait montré partout aux habitants consternés le visage de

la clémence. Maximilien, dans le Comité de salut public, cherchait

lui-même à modérer les rigueurs du gouvernement révolutionnaire: mais

le glaive avait, si j'ose ainsi dire, pris vie dans l'ardeur du combat;

il emportait la main. Ralentir tout à coup l'exercice de la force

executive, c'était d'ailleurs ranimer les feux mal éteints de la

rébellion. Il fallait donc agir avec prudence et même avec une espèce

de dissimulation saine. Au lieu de découvrir son coeur pour faire voir

les battements de la pitié, le législateur devait alors masquer ses

projets d'adoucissement et ses tentatives d'humanité sous un visage

toujours sévère; il fallait comprimer la terreur par la terreur:

c'était là le système voilé de Robespierre. Quand Camille toucha

légèrement dans sa feuille à la clémence, Maximilien éprouva le

mécontentement d'un auteur qui voit son idée prise par un autre et

gâtée. Desmoulins comprenait effectivement la cause si honorable de la

modération en la poussant tout d'abord aux extrêmes: «Voulez-vous,

s'écria-t-il, que je reconnaisse votre sublime Constitution, que je

tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les

prisons à deux cent mille citoyens que vous appelez suspects.» Une

telle indulgence aurait eu pour résultat de désarmer le gouvernement de

la République, dans un moment où il avait encore besoin de toutes ses

ressources afin de déconcerter ses ennemis. Robespierre connaissait en

outre le matérialisme de Danton et la faiblesse de Camille Desmoulins;

il redoutait de leur part une compassion toute sensuelle pour les

victimes, bien différente de la clémence austère du sang. La rigueur

l'effrayait moins que l'impunité. Il craignait que l'amollissement des

moeurs ne succédât dans la République à une violence interrompue. Il

fallait, selon lui, que la justice humaine exagérât encore quelque

temps la limite du bien et du mal, pour fonder la République sur des

principes solides. Enfin, si la terreur lui pesait, son regard soucieux

découvrait derrière les théories des indulgents et des immoraux un

monstre plus vil et plus dangereux encore pour un État, la Corruption.

Robespierre aimait Camille Desmoulins, son ancien camarade de classes;

mais il condamnait dans son ami l'immoralité de l'espièglerie. Un jour

Camille entre familièrement dans la maison de Duplay; Robespierre était

absent. La conversation s'engage avec la plus jeune des filles du

menuisier; au moment de se retirer, Camille lui remet un livre qu'il

avait sous le bras.

--Élisabeth, lui dit-il, rendez-moi le service de serrer cet ouvrage,

je vous le redemanderai.

A peine Desmoulins était-il parti que la jeune fille entr'ouvre

curieusement le livre confié à sa garde: quelle est sa confusion, en

voyant passer sous ses doigts des tableaux d'une obscénité révoltante.

Elle rougit: le livre tombe. Tout le reste du jour, Élisabeth fut

silencieuse et troublée; Maximilien s'en aperçut; l'attirant à l'écart:

--Qu'as-tu donc, lui demanda-t-il, que tu me sembles toute soucieuse?

La jeune fille baissa la tête, et pour toute réponse alla chercher le

livre à gravures odieuses qui avaient offensé sa vue. Maximilien ouvrit

le volume et pâlit:

--Qui t'a remis cela?

La jeune fille raconta franchement ce qui s'était passé.

--C'est bien, reprit Robespierre; ne parle de ce que tu viens de me

dire à personne: j'en fais mon affaire. Ne sois plus triste.

J'avertirai Camille. Ce n'est point ce qui entre involontairement par

les yeux qui souille la chasteté: ce sont les mauvaises pensées qu'on a

dans le coeur.

Il admonesta sévèrement son ami, et depuis ce jour les visites de

Camille Desmoulins devinrent très-rares.

L'austérité de Robespierre était fort incommode à Danton.

Ces deux hommes se repoussaient par les angles de leur caractère. L'un

était la probité farouche, l'autre le tempérament déchaîné.

La voix publique accusait Danton d'avoir dépouillé la Belgique et

d'avoir commis dans son passage au gouvernement des actes scandaleux.

Par une complication fatale, Chabot, Julien de Toulouse et Delaunay

d'Angers, tous amis de Danton, avaient falsifié tout récemment un

décret pour soustraire des sommes importantes. Les partis ne sont pas

absolument solidaires, il est vrai, des fautes individuelles: mais, en

général, de pareilles sortes de délits n'entachent que les partis

corrompus. De tels griefs, je le sais, ne justifieraient point à eux

seuls la fin tragique des Dantonistes. Aussi Robespierre envisagea-t-il

moins le problème en moraliste qu'en législateur. C'est le point de vue

politique qui détermina sa conduite dans cette affaire et qui guida sa

main. Robespierre engagea ce dialogue avec lui-même: «Danton peut-il

servir mes projets de république comme je la conçois?--Non.--Peut-il

les contrarier?--Oui.--Il faut donc que j'abandonne Danton.» Ceci dit,

il s'abstint de défendre son rival; or, la neutralité de Robespierre,

dans cette circonstance, c'était la mort. Danton comptait effectivement

des ennemis dans les comités. La verve imprudente et sarcastique du

_Vieux Cordelier_ avait blessé au vif des hommes implacables,

Collot-d'Herbois, Barère; Saint-Just méprisait Camille Desmoulins comme

un aventurier de gloire. «Ce vif et spirituel jeune homme, se

disait-il, s'est jeté étourdiment dans la Révolution; mais le voilà

déjà pris d'abattement et d'effroi. Sa tête, pleines d'idées trop

fortes pour lui, regrette amèrement _l'oreiller des anciennes

croyances_. Il nous faut des hommes de plus d'haleine, pour nous suivre

dans les voies âpres où nous voulons conduire la nation et planter le

drapeau de la démocratie!»

Danton, de son côté, Danton, ce rude marcheur, ce tribun aux larges

poumons, avait été pris lui-même de lassitude et d'engourdissement, il

s'arrêta; or, dans des temps comme ceux-là, s'arrêter, c'est mourir. Il

comptait follement sur la popularité de son nom, sur sa parole, sur

rattachement de ses amis, pour confondre les instigateurs de sa ruine.

Un jour, Thibaudeau l'aborde:

--Ton insouciance m'étonne, je ne conçois rien à ton apathie. Tu ne

vois donc pas que Robespierre conspire ta perte? ne feras-tu rien pour

le prévenir?

--Si je croyais, répliqua-t-il avec ce mouvement des lèvres qui chez

lui exprimait à la fois le dédain et la colère, si je croyais qu'il en

eût seulement la pensée, je lui mangerais les entrailles.

Cela dit, il retomba dans son indolence superbe. Il n'était plus aussi

assidu aux séances et y parlait beaucoup moins qu'autrefois. La

Convention, dont il espérait se couvrir contre ses ennemis, n'était

plus elle-même qu'une représentation nationale, qu'un instrument passif

de la terreur. Elle était sous la foudre, mais elle ne la dirigeait

pas.

Camille Desmoulins, quoique aveuglé par le succès de sa feuille, avait

de tristes pressentiments. Un jour, son ancien maître de conférences le

rencontre rue Saint-Honoré et lui demande ce qu'il porte.

--Des numéros de mon _Vieux Cordelier_. En voulez-vous?

--Non! non! Ça brûle.

--Peureux! répond Camille. Avez-vous oublié le passage de l'Écriture:

_Buvons et mangeons, car nous mourrons demain?_

Ainsi l'insouciance et le matérialisme des amis de Danton ne se

démentaient pas, même en face de l'échafaud.

La pauvre Lucile partageait les inquiétudes de son mari; elle les

doublait même de toute son imagination craintive et de son amour. A qui

recourir? sur quelle main s'appuyer? Fréron, leur ami, était absent;

elle lui écrivit; «Revenez, Fréron, revenez bien vite! vous n'avez

point de temps à perdre. Ramenez avec vous tous les vieux cordeliers

que vous pourrez rencontrer; nous en avons le plus grand besoin. Plût

au ciel qu'ils ne fussent jamais séparés! Voua ne pouvez avoir une idée

de ce qui se passe ici; vous ignorez tout; vous n'apercevez qu'une

faible lueur dans le lointain, qui ne vous donne qu'une idée bien

légère de notre situation. Aussi je ne m'étonne pas que vous reprochiez

à Camille son Comité de clémence. Ce n'est pas de Toulon qu'il faut le

juger. Vous êtes bien heureux là où vous êtes; tout a été au gré de vos

désirs: mais nous, calomniés, persécutés par des intrigants, et même

des patriotes! Robespierre, votre boussole, a dénoncé Camille; il a

fait lire ses numéros 3 et 4, a demandé qu'ils fussent brûlés, lui qui

les avait lus manuscrits! Y concevez-vous quelque chose? Pendant deux

séances consécutives, il a tonné contre Camille ... Marius (Danton)

n'est plus écouté, il perd courage, il devient faible; d'Églantine est

arrêté, mis au Luxembourg; on l'accuse de faits graves.... Ces

monstres-là ont osé reprocher à Camille d'avoir épousé une femme

riche.... Ah! qu'ils ne parlent jamais de moi, qu'ils ignorent que

j'existe, qu'ils me laissent aller vivre au fond d'un désert! Je ne

leur demande rien, je leur abandonne tout ce que je possède, pourvu que

je ne respire pas le même air qu'eux. Puissé-je les oublier, eux et

tous les maux qu'ils nous causent! La vie me devient un pesant fardeau:

je ne sais plus penser.... Bonheur si doux et si pur! hélas! j'en suis

privée. Mes yeux se remplissent de larmes; je renferme au fond de mon

coeur cette douleur affreuse; je montre à Camille un front serein;

j'affecte du courage pour qu'il continue d'en avoir.» Fréron, le

Montagnard sensuel et distrait, répondit à ce signal de détresse sur un

ton de folâtrerie qui étonne: «Lucile, vous pensez donc à ce pauvre

lapin, qui, exilé loin de vos bruyères, de vos choux et du paternel

logis, est consumé du chagrin de voir perdus les plus constants efforts

pour la gloire et l'affranchissement de la République?... Je me

rappelle ces phrases intelligibles; je me rappelle ce piano, ces airs

de tête, ce ton mélancolique interrompu par de grands éclats de rire.

Être indéfinissable, adieu!» Lucile avait cherché un appui, et elle ne

trouvait qu'un roseau pointu qui lui perçait la main.

Robespierre avait défendu Camille: mais le flot des dénonciations

l'emportait. Il ne fallait plus seulement le protéger, il fallait

l'avertir, le sauver de lui-même; car les étourderies, quelquefois

sublimes, de cet écrivain, compromettaient la marche de la Révolution;

sa parole était d'autant plus dangereuse qu'elle allait chercher

l'émotion aux sources les plus nobles du coeur humain. Plaindre les

victimes est un sentiment généreux: mais n'y avait-il pas ici de

l'égoïsme dans la pitié? Sous le manteau de la clémence, les

_indulgents_ ne voulaient-ils pas couvrir la frayeur que leur causait

l'oeil de la justice?--Robespierre annonce que, s'il a précédemment

pris la défense de Camille, l'amitié l'égarait. «Camille, ajoute-t-il,

avait promis d'abjurer les hérésies politiques qui couvrent toutes les

pages du _Vieux Cordelier_. Enflé par le succès prodigieux de ses

numéros, par les éloges perfides que les aristocrates lui prodiguaient,

Camille n'a pas abandonné le sentier que l'erreur lui a tracé; ses

écrits sont dangereux; ils alimentent l'espoir de nos ennemis et

favorisent la malignité publique: je demande que ses numéros soient

brûlés au sein de la Société.--Brûler n'est pas répondre!» s'écrie

Camille. Robespierre, embarrassé, reste muet quelques secondes; puis,

s'animant tout à coup: «Eh bien! qu'on ne brûle pas, mais qu'on

réponde; qu'on lise sur-le-champ les numéros de Camille. Puisqu'il le

veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que la Société ne retienne pas

son indignation, puisqu'il s'obstine à soutenir ses principes dangereux

et ses diatribes. L'homme qui tient aussi fortement à des écrits

perfides est peut-être plus qu'égaré; s'il eût été de bonne foi, s'il

eût écrit dans la simplicité de son coeur, il n'aurait pas osé soutenir

plus longtemps des ouvrages proscrits par les patriotes et recherchés

par les contre-révolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunté; il

décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il écrit son journal;

il décèle que Desmoulins est l'organe d'une faction scélérate, qui a

emprunté sa plume pour distiller le poison avec plus d'audace et de

sûreté.--Tu me condamnes ici, reprit Camille; mais n'ai-je pas été chez

toi? ne t'ai-je pas lu mes numéros, en te conjurant, au nom de

l'amitié, de vouloir bien m'aider de tes conseils?--Tu ne m'as pas

montré tous tes numéros; je n'en ai vu qu'un ou deux! s'écria

Robespierre. Comme je n'épouse aucune querelle, je n'ai pas voulu

attendre les autres; on aurait dit que je les avais dictés... Au

surplus, que les Jacobins chassent ou non Camille, peu m'importe; ce

n'est qu'un individu. Mais ce qui m'importe, c'est que la liberté

triomphe et que la vérité soit connue.»

Robespierre avait son genre de pitié, mais c'était la pitié de

l'avenir. Le législateur avait tué l'homme.

Cependant le Comité de salut public sembla faire une concession aux

Dantonistes en leur sacrifiant la bande d'Hébert, qu'ils avaient si

furieusement attaquée par la voix de Camille Desmoulins. Il est vrai

que cette concession était dérisoire, et que dans la traînée de sang

qui conduisit ces misérables à l'échafaud les modérés purent voir la

trace de leur propre mort. Les Hébertistes finirent comme ils avaient

vécu. Ces hommes qui agitaient sans cesse la terreur s'enterrèrent à

leur propre glaive. Profitant de la disette et des souffrances du

peuple, ils essayèrent de le soulever contre la Convention, qu'ils

accusaient d'indulgence et de lenteur. Leur projet était d'improviser

un second 31 mai. Ils échouèrent et sept têtes tombèrent sur

l'échafaud.

Histoire des Montagnards · 第 86 / 146 题