La Révolution est partout maîtresse.--Indignes successeurs de
Marat.--Athéisme d'Hébert et de Chaumette.--L'évêque Gobet, à
l'instigation d'Anacharsis Clooix, dépose l'exercice de son culte entre
les mains de la nation.--Résistance de l'abbé Grégoire.--Fête de la
déesse Raison.--Palinodie d'Hébert.--Ronsin, Carrier, Fouché (de
Nantes).
Quand, grosse de bruit et de sourds tonnerres, se souleva la Montagne,
les beaux-esprits royalistes déclarèrent qu'elle accoucherait d'une
souris.
En Quatre-vingt-treize, elle était accouchée d'un échafaud et de la
victoire. Au nord et à l'est, l'étranger était repoussé du territoire,
les rebelles de l'intérieur pliaient, battaient en retraite. C'est
alors que les divisions qu'on croyait éteintes se ranimèrent avec plus
de fureur.
La Montagne s'était servie d'agents pour comprimer ses ennemis: mais,
en plusieurs endroits, ces agents avaient dépassé leur mission; elle
avait déchaîné la fureur des passions extrêmes pour intimider le
royalisme, et cette fureur menaçait de tout bouleverser et d'entraîner
la Révolution même dans une mare de sang.
Marat en mourant avait emporté avec lui toute la moralité de son parti,
et ses indignes successeurs prirent ses colères et ses défiances sans
imiter son désintéressement ni sa droiture.
A la tête de ces anarchistes était un homme qui faisait parade de son
matérialisme. Animé d'une haine fanatique contre les croyances
religieuses, Hébert avait juré d'anéantir tous les cultes et de
réaliser l'athéisme. Il se servit de l'influence que lui donnait son
journal, le _Père Duchesne_, et de sa position à la Commune pour
exciter le peuple contre ses anciennes croyances religieuses. Cet homme
était possédé d'une haine farouche, la haine de Dieu. Il voulait violer
la foi dans l'âme de ses concitoyens. Des bandes d'iconoclastes,
envoyées par Hébert et par Chaumette, brisèrent les autels, ouvrirent
les tabernacles et vidèrent les ciboires.
La Commune de Paris encourageait ces profanations et ces actes de
vandalisme. Un jour (et ce jour n'est pas le seul), au milieu d'une
séance conventionnelle, on vit entrer des groupes de soldats revêtus
d'habits pontificaux; ils étaient suivis d'une foule d'hommes du
peuple, rangés sur deux lignes, couverts de chapes, de chasubles, de
dalmatiques; paraissaient ensuite, portés sur des brancards, l'or,
l'argenterie et tous les ornements des églises. La pompe défila en
dansant au son des airs patriotiques; et les acteurs de cette scène
grotesque finirent par abjurer publiquement tout culte, hormis celui de
la liberté. La Convention eut la faiblesse de décréter l'impression des
parodies de cette journée et l'envoi à tous les départements.
L'impiété, non contente de fouler aux pieds les dépouilles du culte,
voulait encore terrasser Dieu dans la conscience de ses ministres.
L'orateur du genre humain, Anacharsis Clootz, Prussien, qui datait
depuis cinq ans ses lettres de _Paris, chef-lieu du globe_, après
souper, dans un accès de _zèle pour la maison du Seigneur genre
humain_, court à onze heures du soir chez l'évêque Gobel, l'engage, au
nom de la Commune, moitié par crainte, moitié par de fausses promesses,
à déposer l'exercice public de son culte entre les mains de la nation;
on lui fit entendre que cette démarche impliquait l'abandon de sa
charge et non une apostasie de ses croyances. Le faible vieillard tomba
dans le piége.
Son exemple entraîna toutes les consciences pusillanimes. C'était à qui
viendrait se déprêtiser à la barre de la Convention. Coupé, de l'Oise,
et Julien, de Toulouse, l'un évêque catholique, l'autre ministre
protestant, s'embrassèrent à la tribune, en riant, comme deux augures.
Alors tout culte tomba avec toute magistrature religieuse, et les
croyants eux-mêmes se couvrirent de l'hypocrisie de l'athéisme.
Un seul osa résister: l'abbé Grégoire, qui avait courageusement
maintenu sa foi à côté d'Hébert et de Chaumette. Chrétien plus tolérant
que les athées qui l'entouraient, il demandait pour ses croyances la
liberté du passage. Fidèle aux devoirs et à l'exercice de son
ministère, il avait constamment refusé de dépouiller sa robe d'évêque.
Appelé aux honneurs du fauteuil, il avait présidé l'Assemblée en habits
violets. Au camp de Brau, au-dessus de Sposello, il avait, sous le
canon, parcouru à cheval et en soutane les rangs des divers bataillons
qu'il haranguait. A l'époque des abjurations, l'évêque de Blois fut
circonvenu par les obsessions d'Hébert et de ses agents. Une personne
qui lui donnait alors l'hospitalité entendit toute la nuit des voix
moitié insidieuses, moitié menaçantes, se heurter contre l'inflexible
résolution du saint prêtre. Assis dans un grand fauteuil, il frappait
du talon la terre. Voyant qu'ils ne pouvaient vaincre sa ténacité, les
émissaires de la Commune l'engagèrent à réfléchir jusqu'au lendemain et
se retirèrent.
Quand Grégoire arriva à la Convention, la séance était commencée.
--Il faut que tu montes à la tribune, s'écrient, au moment où il arrive
dans la salle, ces forcenés.
--Et pourquoi?
--Pour renoncer à ton charlatanisme religieux.
--Misérables blasphémateurs! Je ne suis pas, je ne fus jamais un
charlatan; attaché à ma religion, j'en ai prêché les vérités, j'y serai
fidèle. Enfin il monte à la tribune:
--J'entre ici, n'ayant que des notions très-vagues de ce qui s'est
passé avant mon arrivée; on me parle de sacrifices à la patrie, j'y
suis habitué; s'agit-il d'attachement à la cause de la liberté? j'ai
fait mes preuves; s'agit-il du revenu attaché à la qualité d'évêque? je
vous l'abandonne sans regret; s'agit-il de la religion? cet article est
hors de votre domaine, et vous n'avez pas le droit de l'attaquer.
J'entends parler de fanatisme, de superstition ... je les ai toujours
combattus; mais qu'on définisse les mots, et l'on verra que la
superstition et le fanatisme sont diamétralement opposés à la religion.
Quant à moi, catholique par conviction, prêtre par choix, j'ai été
désigné par le peuple pour être évêque. J'ai tâché de faire du bien
dans mon diocèse, agissant d'après les principes sacrés qui me sont
chers, et que je vous défie de me ravir. Je reste évêque pour en faire
encore; j'invoque la liberté des cultes.
Robespierre et Danton approuvèrent la résistance de l'évêque de Blois
en flétrissant le scandale des abjurations. A la honte des prêtres,
Maximilien osa défendre le Dieu qu'ils abandonnaient lâchement. «Quand
on a trompé si longtemps les hommes, écrivait de son côté Camille
Desmoulins, on abjure, fort bien, mais on cache sa honte; on ne vient
pas s'en parer et en demander pardon à Dieu et à la nation.»
Au moment où ses confrères d'église se couvraient ainsi de mépris et de
scandale, seul l'abbé Grégoire continua de siéger dans la Convention,
parmi les Montagnards, en costume ecclésiastique.
Les yeux de Robespierre étaient depuis quelque temps fixés sur le parti
des Hébertistes. Cette stoïque impiété lui faisait horreur. Cette
guerre entreprise contre Dieu lui paraissait ébranler les bases mêmes
de toute société. Hébert était personnellement un misérable, qui
flattait les penchants bas et sanguinaires de la populace dans une
langue grossière, immonde. Le peuple n'aime pas ces saturnales de
l'esprit; le peuple qui a pris la Bastille aime qu'on lui parle
dignement et poliment; toute injure au goût lui semble une injure à la
raison et à la majesté nationale. Aussi les feuilles du _Père Duchesne_
n'étaient-elles lues que par les âmes ordurières.
Dans ce groupe d'hommes sinistres, qui poussaient la multitude à toutes
les violences, on distinguait un prêtre renégat, sans pudeur comme sans
entrailles, Jacques Roux. Cette bande de brigands avait l'espèce
d'audace que donne la peur: ils chassaient devant eux à la guillotine
le pâle troupeau des citoyens pour se ménager du moins la consolation
de tomber les derniers.
Leur doctrine politique était le bouleversement des lois divines et
humaines, leur foi la négation de tout, leur espérance le néant.
Hypocrites, ils couvraient d'un faux amour du peuple leurs projets de
ruine et de domination.
Robespierre jura de leur arracher du visage ce masque sanglant.
Cependant la Commune poursuivait le cours de ses ignobles succès.
La faction déïcide qui régnait à l'Hôtel de Ville voulut remplacer tous
les cultes par celui de la Raison. La fête de cette divinité nouvelle
fut célébrée dans l'église Notre-Dame. On y avait élevé un temple d'une
architecture classique sur la façade duquel on lisait ces mots: _A la
philosophie_. Ce temple était élevé sur la cime d'une montagne. Vers le
milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la vérité. Une
musique profane, placée au pied de la montagne, exécutait un hymne en
langue vulgaire. Pendant que jouait l'orchestre, on voyait deux rangées
de jeunes filles, vêtues de blanc et couronnées de chêne, descendre et
traverser la montagne, un flambeau à la main, puis remonter dans la
même direction sur le sommet. La Liberté, représentée par une belle
femme, sortait alors du temple de la philosophie, et venait sur un
siége de verdure recevoir les hommages des républicains, qui chantaient
un hymne en son honneur, en lui tendant les bras.
Cette froide jonglerie était bien faite pour inspirer au peuple le
regret des mystères chrétiens.
A l'exemple de la capitale, on éleva des autels à la Raison dans toute
la France: ses temples furent déserts.
Ces déviations misérables du principe révolutionnaire attristaient tous
les coeurs droits.
L'inconséquence était ici flagrante: la raison est faite pour détruire
les cultes et n'en a jamais créé. La tentative des Hébertistes était en
cela ridicule et vaine.
Il est vrai que le nouveau culte était une profanation.
Telle était du reste la lâcheté de ces incrédules qu'il suffit de la
contenance rigide de Robespierre pour les anéantir. Le spiritualisme du
disciple de Jean-Jacques Rousseau se révolta contre les outrages qu'une
horde de bandits vomissaient sur la Divinité. Il réclama sévèrement la
liberté des cultes. «Celui qui veut empêcher de dire la messe, dit-il,
est plus fanatique que celui qui la dit.» Hébert, touché par la foudre,
balbutia quelques excuses, et descendit à une rétractation tardive. «Je
le dirai toujours, écrivait-il dans un de ses numéros, que l'on imite
le sans-culotte Jésus; que l'on suive à la lettre son Évangile, et tous
les hommes vivront en paix.» Dans une telle bouche, l'éloge même était
dérisoire; une si ridicule palinodie montra d'ailleurs toute la
faiblesse de ces colosses d'iniquité.
Non contents de déchirer les traditions de la France, les Hébertistes
voulaient passer la hache sur toutes les têtes. Ces furieux sentaient
que leurs doctrines absurdes avaient besoin, pour croître, d'une rosée
de sang. Leurs yeux ne voyaient partout que des suspects à enfermer:
leur âme était en proie à de continuelles frayeurs: _Terrebant
pavebantque._
[Illustration: Dernière entrevue de Danton et de Robespierre]
Cette défiance des Hébertistes était celle des consciences criminelles,
qui tressaillent de nuit au moindre bruit des feuilles, au moindre
mouvement de leur ombre.
Ronsin, Carrier, Fouché de Nantes étaient leurs bras, et avec les bras
ils frappaient de mort les populations. La guillotine était souillée du
sang qu'ils faisaient verser par l'influence de la Commune. Ces hommes
détestaient tous les membres de la Montagne. Ils auraient voulu
ensevelir la Convention et le Comité de salut public dans un massacre.
N'osant attaquer Robespierre, dont ils redoutaient la puissance, ils se
jetèrent sur Danton.