La ligue des philosophes de la Convention pour propager les
lumières.--Lakanal.--Les services qu'il rendit aux savants.--Bernardin
de Saint-Pierre et Daubenton.--Calendrier républicain.--Chappe
Inventeur du télégraphe.--Deux ans de fers contre quelconque dégradera
les monuments publics.--Progrès du Muséum d'histoire naturelle.--Les
écoles normales.--Vengeance de Lakanal.--L'abbé Sicard ami de
Couthon.--Le docteur Pinel.--Etat des foux jusqu'en 1793.--Visite de
Couthon à Bicêtre.--Libération des fous.--Le Conservatoire de
musique.--Ce qu'a fait la Convention pour les arts et pour l'humanité.
93 avait à lutter contre deux fléaux, l'ignorance et le vandalisme.
Heureusement, au sein de la Convention, cette assemblée unique dans
l'histoire, qui fait peur et qui rayonne, il se rencontra un groupe de
citoyens dévoués aux beaux-arts, aux sciences, aux lettres, qui se
donnèrent pour mission de sauver l'héritage de l'esprit humain.
L'un d'entre eux était Lakanal.
Depuis 1789, les nobles, follement attachés à l'ancien régime, avaient
déserté le sol de la patrie: une autre émigration plus regrettable et
bien plus dangereuse eût été celle des savants et des écrivains, car
elle eût appauvri la France des lumières qui sont la véritable richesse
d'un grand peuple. Lakanal fit tout pour la conjurer. Attaché du fond
de l'âme à la Révolution, il lui cherchait un point d'appui dans le
concours des intelligences d'élite. Persuadé que l'éducation était
nécessaire au peuple pour exercer dignement la souveraineté qui lui
était rendue, il croyait ne devoir négliger aucun moyen de répandre les
connaissances sur toute la France. Il était de ces républicains qui
voulaient, ce sont ses termes, soumettre la démocratie à la raison.
Grand partisan des idées nouvelles, ce n'est pas au _minimum_ qu'il
entendait placer l'égalité, mais au _maximum_; il cherchait non à
rabaisser les classes éclairées, mais à élever le niveau moral et
intellectuel de la nation tout entière. C'est avec ces idées faites que
Joseph Lakanal arriva sur les bancs de la Convention.
Nous avons eu entre les mains un volumineux recueil de ses lettres
inédites, que nous avait confié, vers 1845, M. Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire. Elles étaient accompagnées des réponses de ses amis, et
quels amis! les noms les plus illustres de la fin du dernier siècle
dans les sciences, dans les arts et dans les lettres; Lavoisier,
Vicq-d'Azyr, Laplace, Daubenton, Desfontaines, Lacépède, Volney,
Grétry, Bernardin de Saint-Pierre. Le sujet de ces lettres diffère peu:
Lakanal était de ces hommes que tout le monde remercie, parce qu'ils
obligent sans cesse à la reconnaissance. Lalande lui écrit: «Vous
m'avez fait donner 3 000 francs; je vous réitère le serment de les
employer pour l'astronomie, ainsi que tout ce que j'ai.» Bossut, Sigaud
de Lafond, Mercier, Pougens, lui en marquent autant: «Je venais de
perdre 24 000 livres de rentes, ajoute ce dernier, et _j'étais sans
pain_.»
Quand le trésor public était à sec, quand les incessantes requêtes de
Lakanal en faveur des savants et des hommes de lettres étaient
repoussées, il s'en prenait à ses propres deniers. L'auteur de _Paul et
Virginie_ se trouvait pressé d'un besoin d'argent, Lakanal lui prête 20
000 livres en assignats. Voici le billet qui accuse réception de la
somme:. «Citoyen et ami, je n'oublierai jamais le dernier service que
vous m'avez rendu. Ma femme, à qui j'en ai fait part, me charge de vous
témoigner le plaisir qu'elle aura de vous recevoir dans son ermitage.
Profitez donc de la première arrivée du rouge-gorge pour visiter notre
solitude.»
Le patriarche de l'histoire naturelle, le berger Daubenton, ainsi qu'on
le désignait dans les clubs, avait employé une partie de sa fortune et
plusieurs années de sa vie à faire croître sur le sol de la France des
laines aussi fines que celles de l'Espagne. Sa bergerie de Montbard est
demeurée célèbre. Ce savant, appauvri par le bien même qu'il avait
fait, était hors d'état de continuer ses expériences: Lakanal obtient
de la Convention qu'un ouvrage de Daubenton, déjà connu et ayant pour
titre le _Traité des moutons_, soit réimprimé au nombre de quatre mille
exemplaires, qui seront vendus an profit de l'auteur. Après de tels
actes, on comprend le mot de Ginguené: «Je veux faire passer en
proverbe: _Servir ses amis comme Lakanal_.» Ses amis étaient ceux de la
chose publique. L'ambition de ce citoyen éclairé était d'orner sa
patrie et la Révolution de l'éclat que les grands hommes répandent
autour d'eux.
Pour conserver le génie et pour le former, il sentait la nécessité de
lui prêter l'assistance de l'État. «Je n'ignore pas, disait-il, que les
gens de lettres sont en général d'illustres nécessiteux: il faut les
soutenir.» Fort de cette idée, il soumit à la Convention un décret qui
plaçait les oeuvres des orateurs et des artistes à l'abri de la
contrefaçon: ce décret fut voté.
Le Comité des finances, accablé de demandes, s'intéressant peu du reste
à tout ce qui regardait les sciences et les arts, ne goûtait pas du
tout cette théorie qu'il fallût arroser les germes du talent par des
secours pécuniaires. Aussi nos pédagogues étaient-ils souvent renvoyés
sans façon aux calendes grecques. Lakanal venait alors à la rescousse
et ne se tenait pas aisément pour battu; il ne cessait de rappeler à la
Convention que les savants étaient nécessaires pour établir
l'uniformité des poids et mesures, suivant le système décimal, pour
refaire le calendrier, pour créer une École polytechnique.
La nation française, non contente de renouveler les institutions
sociales, était sur le point de changer dans le ciel la marche de
l'année. Il lui fallait donc atteindre à une mesure exacte du temps.
Une telle entreprise demandait une base arithmétique et astronomique.
Lalande, auquel on eut recours, fut de nouveau encouragé. Un autre
protecteur que Lakanal s'intéressait vivement au succès de ce
calendrier républicain. Romme y travaillait avec une passion austère.
Fabre d'Églantine couronna le tout: il fit le poëme de l'année.
L'ordre, le nom des mois sortirent pour ainsi dire des gracieuses
analogies de la nature. Jamais plus aimable symphonie ne lia le
faisceau des saisons; les désinences en _al_ désignèrent les semailles,
les fleurs, les prairies; celles en _dor_ les fruits, les moissons, la
chaleur; celles en _maire_ les vendanges, les brumes, les premiers
frimas; celles en _ôse_ la neige, les vents, la pluie. L'année fut
divisée en douze mois, les mois en trente jours. La décade, nouveau
dimanche, coupait les mois en trois parties.
Ce fut le 20 septembre 1793 que le citoyen Romme, au nom d'un comité
nommé par la Convention, lut son magnifique rapport sur le calendrier
républicain. L'article 1er, qui instituait cette nouvelle mesure du
temps, était ainsi conçu: «L'ère des Français compte de la fondation de
la République, qui a eu lieu le 22 septembre 1792 de l'ère vulgaire,
jour où le soleil est arrivé à l'équinoxe vrai d'automne, en entrant
dans le signe de la Balance, à neuf heures dix-huit minutes trente
secondes du matin pour l'Observatoire de Paris.»
Le rapport de Romme ajoutait que l'égalité des jours aux nuits était le
prototype de l'égalité civile et morale, proclamée par les
représentants du peuple français.
Puis il dit cette grande parole: «Le temps enfin ouvre un livre à
l'histoire.»
Eh bien! ce calendrier a été abandonné, oublié par les générations
nouvelles, qui en sont revenues par la force de l'habitude au plus
barbare et au moins logique des systèmes. La vieille année reparut avec
la vieille France.
Un savant modeste travaillait à une découverte qui devait
l'immortaliser et servir son pays. Cet homme était Chappe, l'inventeur
du télégraphe: ses premiers essais avaient été accueillis, comme
toujours, avec indifférence: «Si vous n'étiez pas là, écrivait-il à
Lakanal, je désespérerais du succès.» Mais Lakanal trouva devant le
comité un très-bon argument _ad rempublicam_. «L'établissement du
télégraphe, dit-il, est la meilleure réponse à ceux qui pensent que la
France est trop étendue pour former une république. Le télégraphe
abrége les distances et réunit en quelque sorte une immense population
sur un seul point.» Ce raisonnement, appuyé des démarches les plus
pressantes et les plus énergiques, finit par abaisser tous les
obstacles. La Convention, sur les instances de Lakanal, se décida à
revêtir d'un caractère public l'invention de Chappe. A peine le
télégraphe est-il installé que la première nouvelle qui arrive est
celle-ci: «Condé est restitué à la République; la reddition a eu lieu
ce matin à six heures.» Cet instrument inconnu des anciens venait de
réaliser le rêve des poêtes: il avait donné une voix et des ailes à la
Victoire.
Lakanal voulait détruire l'ignorance, c'était son _delenda est
Carthago_; contre elle, il eût volontiers décrété la terreur. C'est en
effet sur l'ignorance et sur le vandalisme, frère de l'ignorance, qu'il
appelait les foudres de l'Assemblée. On était aux jours caniculaires de
la Révolution; des statues, des ornements de sculpture tombaient sous
la main des démolisseurs; le marteau des dévastateurs attaquait des
marbres précieux jusque dans le jardin des Tuileries. A la vue de ces
actes de barbarie, Lakanal fait aussitôt entendre un cri de détresse:
«Citoyens, les figures qui embellissaient un grand nombre de bâtiments
nationaux reçoivent tous les jours les outrages du vandalisme. Des
chefs-d'oeuvre sans prix sont brisés ou mutilés. Les arts pleurent ces
pertes irréparables. Il est temps que la Convention arrête ces funestes
excès par une mesure de rigueur.» Et la Convention, cette assemblée
sévère, qu'on se figure toujours la main armée de la foudre, indignée
elle-même devant de telles mutilations, décrète la peine de deux ans de
fers contre quiconque dégradera les monuments des arts dépendant des
propriétés nationales. On voit qu'au lieu de détruire, cette
Assemblée-là, dans certains cas, conservait à outrance.
On a vu quel intérêt prenait Lakanal au Jardin des Plantes, et quel
mouvement il s'était donné pour transformer, en l'agrandissant, le
caractère primitif de l'institution. Désormais ce ne sera plus un
simple jardin destiné à la culture des végétaux, indigènes ou
exotiques; les pages du livre de la nature vont en quelque sorte
s'ouvrir dans les divers départements du nouveau Muséum. Que parle-t-on
ensuite de 93 comme d'une ère de barbarie? Tout au contraire, la
Convention féconda dans toutes les branches les germes spéciaux et les
branches utiles de la science.
La Montagne, dans un moment de crise, avait improvisé un gouvernement
et une armée; elle décréta des professeurs. Douze chaires furent créées
pour répandre les lumières de la nature: on y appela des hommes
inconnus pour la plupart et dont la gloire était à faire: les de
Jussieu, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Lamarck, les Lacépède, les
Latreille et d'autres. Geoffroy Saint-Hilaire ne s'était encore occupé
que de chimie; mais la Convention lui dit: «Tu seras professeur de
zoologie,» et quand la Convention avait parlé, il fallait devenir ce
qu'elle avait dit.
Ces douze savants formèrent une petite république qui subsiste encore
au moment où nous écrivons. Chaque professeur est chargé de
l'administration de détail qui se rapporte directement à sa spécialité.
Tout ce qui s'élève au-dessus des mesures ordinaires est décidé par le
corps des professeurs réuni en conseil, sous la présidence d'un membre
qui peut être élu une première et seconde année, mais jamais plus.
Daubenton fut nommé président à l'origine. Le traitement de chaque
professeur-administrateur est de cinq mille francs. Leur habitation
paisible, située au sein même de l'établissement qu'ils dirigent,
autour de l'ombre séculaire du cèdre du Liban, entretient autour d'eux
ce calme et ce demi-jour favorables à la science. C'est dans le
commerce doux et retiré de cette nature dont il était l'interprète que
Daubenton atteignit les limites de la plus homérique vieillesse. Sa
femme mourut centenaire au milieu des mêmes feuillages.
La grande Assemblée nationale avait du premier coup appliqué au
règlement du Muséum d'histoire naturelle les idées philosophiques et
les principes mêmes de la Révolution française: «Tous les officiers du
Jardin des Plantes porteront le titre de professeurs et _jouiront des
mêmes droits_.» Ce règlement, voté en une seule séance, quelques jours
après le 31 mai, a été jugé si excellent par les hommes d'État et par
les professeurs eux-mêmes, que tous les gouvernements qui se sont
succédé en France depuis 93 l'ont respecté. Les savants attachés au
Muséum, voulant témoigner leur reconnaissance à Lakanal, lui firent
présent d'une clef des serres. Ce privilége unique, décerné au
fondateur du nouvel établissement du Jardin des Plantes, fut le seul
que le républicain Lakanal voulut accepter dans toute sa vie.
Père du _Muséum d'histoire naturelle_, Lakanal n'abandonna point son
enfant au berceau. L'intérêt qu'il lui portait était si vif qu'il
choisit une petite maison située à côté du Jardin des Plantes. Ses
confrères ne partagaient pas ses bonnes intentions pour le vrai temple
de la science. L'ancienne organisation monarchique de l'établissement,
son vieux nom de Jardin _royal_ des Plantes, mal effacé par son nouveau
titre de Muséum d'histoire naturelle, tout contribuait à entretenir
contre lui des préjugés aveugles, qu'il fallait sans cesse combattre
par de bonnes raisons. La pomme de terre, qui venait d'être naturalisée
en France et qui promettait de rendre de si grands services,
fournissait à Lakanal l'occasion d'appeler l'intérêt de l'Assemblée
nationale sur d'autres végétaux qui pouvaient également varier et
accroître l'alimentation publique: l'histoire naturelle n'avait-elle
point aussi conservé le nom et le souvenir d'arbres à fruit, qui,
transportés dans nos régions, ont beaucoup ajouté aux plaisirs de la
table du pauvre? Se tournant alors vers les ennemis de la nouvelle
institution scientifique: «L'arbre de la Liberté, s'écriait Lakanal,
serait-il le seul qui ne pût s'acclimater au Jardin de Plantes?»
Ainsi fut fondé, malgré l'agitation des temps, ce Muséum qui, comme on
a dit du cerveau de Buffon: _Naturum amplectitur omnem_, «embrasse
toute la nature.»
Depuis l'ouverture des États généraux, la grande question à l'ordre du
jour était un nouveau plan d'instruction publique. Tous les grands
esprits de la Constituante, de la Législative et de la Convention
avaient touché à ce grave problème; mais nul ne l'avait encore résolu.
Il ne restait dans les cartons que de vagues ébauches, effacées et en
quelque sorte flétries par les retards des commissions qui s'en étaient
saisies et n'avaient rien mis en pratique.
L'état des études était déplorable. D'inutiles professeurs
rassemblaient sur les ruines des anciens colléges quelques élèves
nonchalants; l'ignorance menaçait les générations nouvelles. Tout était
à refaire: la Convention refit tout.
Engagé autrefois dans la Congrégation de la Doctrine chrétienne, ayant
successivement occupé diverses fonctions dans plusieurs branches
d'enseignement, Lakanal occupait pour la quatrième année une chaire de
philosophie à Moulins, quand se leva l'aurore de la Révolution.
Envoyé par le département de l'Ariége à la Convention nationale, il
votait le plus souvent avec la Montagne, quoiqu'il n'appartint du fond
des entrailles qu'à la Révolution et à la science. Avec d'autres
membres de cette Assemblée grandiose qui versait le sang et répandait
la lumière, il se dit qu'il fallait prendre par en haut la régénération
des études. Avant de faire de bons élèves, ne fallait-il point avoir de
bons professeurs? Certes, le zèle ne manquait point; mais les méthodes
et les hommes, où les trouver? «Existe-t-il en France, s'écriait
Lakanal, existe-t-il en Europe, existe-t-il dans le monde deux ou trois
cents hommes (et il nous en faudrait davantage) en état d'instruire?»
Ces hommes, il fallait les inventer. Tel fut le but qu'on se proposa
d'atteindre en fondant une École normale où les jeunes maîtres venaient
apprendre à enseigner.
Malheureusement cette institution, préparée depuis des mois, ne
s'ouvrit qu'après le 9 thermidor.
Les littérateurs les plus distingués, les philosophes les plus
indépendants jetèrent sur cette oeuvre naissante un éclat qui se
continue encore de nos jours.
A la fondation de l'École normale succéda plus tard l'établissement des
écoles centrales et des écoles primaires. Aujourd'hui que ces temps
d'orage se sont éloignés et que notre système d'éducation est encore si
imparfait, comment retenir notre admiration pour ce qu'ont créé nos
pères de 93 entre le canon et l'échafaud? «Pour la première fois sur la
terre, s'écriait Lakanal, auteur du rapport sur la création de l'École
normale, la nature, la justice, la vérité, la raison et la philosophie
vont donc avoir un séminaire!»
Tout en s'étant fait, comme membre du Comité d'instruction publique,
une spécialité de la diffusion des lumières, dans ses missions comme
représentant du peuple sur la rive gauche du Rhin, Lakanal montra la
même élévation de caractère. On ne connaît guère la lettre écrite par
lui à un misérable qui l'avait bassement dénoncé:
«Au citoyen L... père.
«J'avais reçu la mission expresse de te faire arrêter, parce que tu
avais signé une pétition calomnieuse contre moi. Mais lorsque Lakanal
est juge dans sa propre cause, ses ennemis sont assurés de leur
triomphe. Je t'obligerai lorsque je le pourrai. C'est ainsi que les
républicains repoussent les outrages. Tu as cinq enfants devant
l'ennemi: c'est une belle offrande faite à la liberté. Je te décharge
de la taxe révolutionnaire.
«LAKANAL.»
[Note: L'autographe de cette lettre est conservé à la bibliothèque de
Périgueux.]
Les voilà donc, ces coupeurs de têtes, ces régicides, ces buveurs de
sang! Quelle fierté de langage! quelle grandeur d'âme! Jamais Rome
vit-elle de plus grands caractères?
Nous ne voudrions pas anticiper sur les événements, mais comme nous
n'aurons plus l'occasion d'y revenir, signalons un dernier trait de
générosité qui rachète un peu la conduite de Lakanal au 9 thermidor.
L'abbé Sicard, le célèbre instituteur des sourds-muets, quoique attaché
par goût à l'ancien régime, avait cru utile à sa considération
personnelle et aux intérêts de son école de flatter les maîtres du
pouvoir, quels qu'ils fussent. Il était de ces hommes mobiles qui
suivent toujours la fortune, même dans ses écarts. Son étoile voulut
qu'en évitant un danger il fût tombé dans un pire. Le 9 thermidor,
cette triste et fatale journée, avait changé la face des choses. Or on
avait trouvé chez Couthon des éloges, des dédicaces de livres, des
lettres très-compromettantes pour l'abbé Sicard. La chute de Couthon
rendait ses amis suspects aux yeux des thermidoriens. Lakanal, instruit
du danger qui menaçait un homme aussi distingué par ses talents, court
chez le Conventionnel qui avait entre les mains les papiers saisis chez
Couthon. Ce confrère est absent; Lakanal l'attend tranquillement assis
dans un fauteuil et lui dit à son retour: «Vous n'avez plus rien contre
Sicard; s'il y a un coupable, c'est moi qui le suis maintenant, vous
pouvez accuser.» Le collègue, voyant que la pièce incriminée a été
soustraite, entre d'abord en grande colère; mais, saisi bientôt de
l'estime qu'on doit à une noble action, il se radoucit et dit à
Lakanal: «Vous n'en faites pas d'autres!»
L'abbé Sicard témoigna sa reconnaissance à Lakanal dans une lettre que
j'ai eue entre les mains, et communiquée par M. Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire. Cet écrit fait plus d'honneur à la finesse de l'abbé
qu'à la sincérité de ses convictions. Il tâche par mille moyens de
s'excuser. «Aussi, qui aurait pu croire, s'écrie-t-il sur un ton piteux
et comique à la fois, qui aurait pu croire, il y a deux mois, que ce
Couthon fût un aussi grand scélérat?»
Les rapports de Couthon avec l'abbé Sicard, le directeur de l'École des
sourds-muets, s'expliquent aisément. Couthon était philanthrope. Il
avait protégé Haüy, l'auteur de la méthode pour instruire les
aveugles-nés. Il s'était intéressé à Pinel, médecin en chef de Bicêtre.
En 1789, l'Hôtel-Dieu était le seul hôpital qui admit dans la ville de
Paris des aliénés en traitement: relégués vers la partie la plus
reculée, la plus triste, la plus malsaine de cet établissement,
transformé pour eux en une nouvelle prison, les dernières lueurs de
leur raison achevaient de s'éteindre dans la solitude et dans l'ennui.
Pas de cours égayées d'un peu de verdure pour servir de promenoir, ni
pour reposer un cerveau malade; mais, dans l'intérieur, deux «allés,
l'une de dix lits à _quatre personnes_, l'autre de six grands lits et
huit petits; au dehors, des murs affligeants de vieillesse, des toits
sombres, et le voisinage éternel de cette grande infirmerie, où les
maladies du corps étaient confondues avec les maladies de l'esprit. Les
pauvres aliénés traînaient dans ces lieux leur mélancolie et leur
langueur, jusqu'à ce que, déclarés incurables, ils fussent conduits à
Bicêtre, à la Salpêtrière ou à Charenton.
Là commençait pour eux une nouvelle vie de réclusion et de
délaissement; la société les oubliait; la science avait jeté sur eux sa
sentence, et l'administration ouvrait alors devant ces damnés vivants
les portes de la cité des larmes.
Cette ville de malédiction et de souffrance, à la porte de laquelle on
laissait l'espérance en entrant, se composait, à Bicêtre, de deux rues,
formées par des rangs de loges, et dont l'une était appelée la rue
d'Enfer et l'autre _la rue des Furieux_. Dans le langage vulgaire, qui
a bien sa poésie et sa couleur, on se servait, au XVIII siècle, de
l'épithète de _bicêtreux_ pour caractériser un visage malsain, terreux
et morne. C'était bien l'hospice tout entier qui inspirait cette image,
mais surtout le quartier des fous. Les loges, au nombre de cent onze,
étaient destinées à recevoir les fous les plus agités, ceux qui, murés
sans être morts, jetaient des cris du fond de leur sépulcre.
L'indifférence la plus stupide rôdait autour de ces malheureux dans la
personne d'un surveillant connu sous le nom de _gouverneur des fous_.
L'homme regardait et passait. Il faut avoir vu la dernière de ces
cages, dont les ruines existaient en 1840, et existent peut-être encore
aujourd'hui, pour se faire une idée de ce qu'étaient ces loges à peine
faites pour abriter des animaux immondes. An niveau, quelquefois même
au-dessous du sol, s'ouvrait un guichet par lequel entrait un pâle
rayon de jour et qui servait à passer quelques aliments. Une eau
glaciale, surtout pendant l'hiver, ruisselait presque continuellement
le long des murailles, où elle déposait un limon verdâtre, que l'on
grattait de temps en temps et qui se remontrait toujours. Ni feu ni
lumière. Au fond de ce cachot, de cet _in-pace_, se remuait, hurlait,
écumait quelque chose de lamentable, qui était le fou.
Les mauvais traitements auxquels les employés de la maison se livraient
envers les aliénés étaient absous par l'habitude. Que vouliez-vous
qu'on en fit?
C'étaient des possédés du diable. Non content d'outrager la folie, on
l'exploitait. Il y a des gens qui s'amusent de tout, même de la folie.
Les garçons de service qui accompagnaient les visiteurs se faisaient un
jeu cruel d'exciter les aliénés à commettre des actes extravagants,
afin d'attirer dans leur bourse quelques pièces de monnaie, quitte à
punir ensuite ces mêmes insensés, jouets de leur cupidité, avec une
brutalité révoltante. Chaque loge avait une chaîne fixée dans le mur; à
l'extrémité de cette chaîne était attaché un collier en fer pour
maintenir les malades agités, et le nombre en était considérable. Quand
le carcan ne suffisait pas à la cruauté des surveillants, on avait
recours à de fortes cordes, et souvent à d'autres chaînes qui
laissaient d'affreuses traces sur les membres meurtris de ces pauvres
diables. Déclarés incurables, ils étaient abandonnés de la science.
Jamais de chirurgien ou de _gagnant maîtrise_ (c'est ainsi qu'on
désignait le médecin en chef) ne faisait de visite dans le quartier des
fous. Il n'y avait que quand ces malheureux étaient à la veille de
mourir, qu'on les conduisait à l'infirmerie, où ils recevaient quelques
soins tardifs et inutiles.
[Illustration: Les Hébertistes à la Conciergerie.]
Tel était l'état de Bicêtre et des autres hospices de fous, lorsqu'un
grand homme dans sa spécialité, le fondateur de la médecine aliéniste,
Pinel, commença la réforme de ces établissements. L'école du docteur
Quesnoy avait avancé, sur le traitement des fous, quelques idées
humaines et généreuses; Tençon avait dénoncé les abus dont souffraient
de son temps les aliénés dans les hospices; La Rochefoucauld avait
réclamé pour eux devant l'Assemblée constituante: vains efforts! la
voix du bon sens et de l'humanité n'avait pu vaincre la force inerte
des préjugés: il fallait pour cela une autre Assemblée que la
Constituante et que la Législative, il fallait la Convention.
A Dieu ne plaise que nous enlevions rien à la gloire de Pinel! mais tel
était le mouvement des esprits vers la justice et la bienveillance que
si Pinel eût laissé échapper cette réforme, un autre que lui l'eût
entreprise. Était-ce en vain que la philosophie du XVIIIe siècle avait
relevé la dignité de notre nature? La Déclaration des droits de l'homme
et du citoyen n'impliquait-elle point le respect de l'aliéné, cet homme
déchu? Ce n'était point le simple médecin Pinel qui apparut comme un
libérateur dans le bagne de Bicêtre, c'était la Révolution.
Mais que pouvait un homme seul? Il fallait le concours de l'État; et le
moyen de l'obtenir, quand les comités étaient surchargés d'affaires,
quand il s'agissait chaque jour de la perte ou du salut de la patrie?
Nommé depuis quelque temps médecin en chef de Bicêtre, Pinel avait
plusieurs fois, mais inutilement, demandé à la Commune de Paris
l'autorisation de supprimer l'usage des fers dont on chargeait les
aliénés furieux. Le bruit courait, à tort ou à raison, que des
royalistes avaient trouvé le moyen de se glisser dans le compartiment
des fous et de tromper la surveillance du gouvernement de la République
en mettant leur liberté sous les chaînes. On comprend que de pareils
soupçons eussent mal préparé les esprits ombrageux de la Convention et
de la Commune en faveur de Bicêtre.
Fort de sa conscience, Pinel brave ces vaines rumeurs et se présente
devant un des membres du Comité de salut public. Répétant ses plaintes
avec une chaleur nouvelle, il réclame au nom de l'humanité la réforme
du vieux traitement qui pèse sur les aliénés. «Citoyen, lui dit un
membre qu'il ne connaissait pas, j'irai demain à Bicêtre te faire une
visite; mais malheur à toi si tu nous trompes et si tu recèles les
ennemis du peuple parmi tes furieux!» Celui qui parlait ainsi était
Couthon. Le lendemain, il arrive à Bicêtre; Couthon veut voir et
interroger lui-même les fous; on le conduit dans leur quartier; il ne
recueille que de sanglantes injures, et n'entend, au milieu de cris
confus et de hurlements forcenés, que le bruil glacial des chaînes sur
les dalles humides et dégoûtantes. Quoique habitué par les événements à
de sombres visages, Couthon, qui avait entendu plus d'une fois rugir
l'émeute, se sentit troublé par ces voix et ces figures du délire.
Fatigué bientôt de l'affreuse monotonie de ce spectacle et de
l'inutilité de ses recherches, le représentant du peuple se retourne
vers Pinel:
--Je vois qu'on nous a trompés, lui dit-il; ces murs ne renferment que
des insensés, et de l'espèce la plus dangereuse. Que demandes-tu
maintenant?
--Je demande à faire tomber leurs fers, à les traiter en hommes.
--Ah ça! citoyen, es-tu fou toi-même de vouloir lâcher de pareils lions
prêts à tout dévorer?
--On en a fait des bêtes furieuses en les traitant comme tels; j'ose
espérer beaucoup de moyens tout différents.
--Eh bien! fais-en ce que tu voudras, l'humanité ne peut qu'applaudir à
tes intentions généreuses...
Reconnaissant bien que ces hommes n'étaient pas des royalistes, mais
des fous, Couthon examina cette fois leurs loges avec une compassion
douloureuse. La plupart d'entre eux étaient couchés dans des auges, les
pieds et la tête serrés contre des murs humides; la paille sur laquelle
ils dormaient était à moitié pourrie. Plus de quarante furieux avaient
déchiré leurs vêtements et demeuraient presque nus. La nourriture était
insuffisante et mauvaise; une seule distribution se faisait toutes les
vingt-quatre heures, de telle sorte que les malheureux dévoraient leur
maigre pitance d'un seul coup et demeuraient ensuite tout le reste du
jour dans un état de délire famélique. A la vue de toutes ces horreurs,
Couthon frémit:
--Quoi, s'écria-t-il, la Révolution est venue, et il existe encore de
pareilles traces de la barbarie du moyen âge!
«Tombez, fers, menottes, carcans! L'heure de la liberté doit sonner
même pour les esclaves du délire. Citoyen Pinel, si tu ne peux leur
rendre la raison, rends-leur du moins une liberté relative, et, je te
le dis au nom de la Convention, tu auras bien mérité de la patrie!»
Le lendemain, Chaumette vint lui-même visiter les divers hospices
d'aliénés, et, le 17 brumaire, on inscrivait dans les registres du
conseil général de la Commune: «A Bicêtre et autres hôpitaux, on
séparera désormais des malades les fous et les épileptiques (17
brumaire). A la Salpêtrière, on détruira les cabanons horribles où l'on
enfermait les folles (21 brumaire). On améliorera le logement des fous
de Bicêtre (26 brumaire). Les deux rues connues à Bicêtre sous le nom
de rue d'Enfer et de rue des Furieux seront démolies.»
Ainsi que Couthon, à la vue de ces deux cités maudites, de ces cages
dans lesquelles avaient croupi depuis les deux derniers règnes les
victimes du délire, Chaumette avait été touché au coeur. Prenant les
mains de Pinel entre les siennes:
--Tu es un bon citoyen, lui dit-il; la République aime les savants qui
ont du respect pour le malheur.
Libre désormais de ses actions, encouragé même par les pouvoirs
révolutionnaires, Pinel fit selon sa volonté, selon la justice. On
n'avait jamais rien osé de semblable. Peu rassuré lui-même, il se
décida à ne déchaîner que douze fous le premier jour; cette mesure
ayant réussi, il fit tomber, les jours suivants, les fers de
cinquante-trois autres aliénés furieux qui, satisfaits de recouvrer la
liberté de leurs mouvements, se calmèrent aussitôt. Ces malheureux, qui
chaque semaine brisaient des centaines d'écuelles en bois, renoncèrent
à leurs habitudes de destruction et d'emportement; d'autres, qui
déchiraient leurs vêtements et se complaisaient dans la plus sale
nudité, parurent renaître à la décence. En peu de temps, l'hospice de
Bicêtre changea de face.
Chaumette était accusé de vandalisme. On lui reprochait avec raison
d'avoir proposé à la Convention, dans la fameuse séance du 3 septembre,
de défricher et de cultiver les jardins de tous les domaines nationaux
renfermés dans Paris. Plus de fleurs; des légumes, des pommes de terre!
Cette idée de convertir le jardin des Tuileries en un potager souriait
très-peu aux membres du Comité de salut public. Il y avait parmi eux
des hommes de goût qui avaient au contraire commandé des statues, des
arbustes rares et d'autres embellissements pour orner les abords de la
représentation nationale.
Mais en agissant ainsi Chaumette était-il bien lui-même? Ne
sacrifiait-il pas à la popularité? Dans l'état de disette où était
Paris, il crut faire acte politique en conseillant une des mesures les
plus propres à calmer et à flatter la multitude. Le vieux Dussoulx, qui
n'était pourtant point un barbare, opina pour que non-seulement les
Tuileries, mais encore les Champs-Elysées, fussent transformés en
culture alimentaire. Pour l'honneur de la Révolution et la gloire du
peuple de Paris, une telle proposition ne fut pas même discutée.
Il faut pourtant reconnaître que Chaumette, en sa qualité de procureur
de la Commune, rendit de véritables services aux arts.
La Convention avait décrété l'ouverture de deux musées: l'un, le Musée
du Louvre, qui embrasse les chefs-d'oeuvres de toutes les nations;
l'autre, le Musée des monuments français. Chaumette prêta volontiers
son concours à ces deux moyens d'instruction populaire: l'histoire
universelle écrite par les peintures, l'histoire nationale écrite par
les statues tirées des palais, des abbayes, des églises. A la porte du
Musée du Louvre, il plaça une garde de dix hommes pour la nuit. Il
arrive trop souvent que des toiles de grand prix, confiées aux mains
d'un maladroit, soient gâtées sous prétexte d'être restaurées. La
Commune demandait à la Convention qu'un concours fût institué pour
désigner les hommes capables et sauver de la destruction les grandes
pages de l'art. Combien cette mesure eût sauvée de chefs-d'oeuvre, si
elle eût été appliquée!
Chaumette s'intéressait surtout à la musique dont il avait besoin pour
les fêtes populaires. Il obtint de l'Assemblée nationale la création de
cette grande école, le Conservatoire. Un digne vieillard, Gossec,
dirigea l'institution naissante.
Somme toute, la parole mise au bout des doigts du sourd-muet, et la vue
au bout des doigts de l'aveugle; l'aliéné rendu à la dignité d'homme;
le respect pour les femmes en couche; les enfants adoptés par la
nation; les secours aux infirmes, aux malheureux, voilà les trésors
d'humanité que, dans son vol effrayant, la Terreur portait sur ses
ailes.
L'invention du télégraphe, l'ouverture de deux musées consacrés aux
arts, un temple dédié aux sciences et à la nature, la création du
Conservatoire, cette grande école de musique, une loi sévère contre les
dévastations des monuments publics et des statues, l'introduction d'un
calendrier raisonnable, les travaux du Comité d'instruction publique
pour fonder une école normale et des écoles primaires, voilà ce que la
Convention, accusée par les royalistes d'avoir voulu ramener le monde à
la barbarie, versait de lumières sur les esprits.
Est-ce à dire que la main de fer elle-même de la Convention ait
toujours été assez forte pour arrêter les fureurs du vandalisme? Non
vraiment: à ces rois de pierre dont on connaissait l'histoire, à ces
saints de bronze qui, dans les vieilles abbayes, avaient reçu les
prémices de la dîme, s'attachait une haine vivace. On punissait dans le
signe les abus que le signe avait consacrés. Chacun sentait d'ailleurs
que ce vieux monde avait fait son temps, que l'ancien régime tombait de
lui-même en ruines. Qu'on regrettât la perte de certaines oeuvres
d'art, certes, c'était bien naturel. Il y avait dans ces chefs-d'oeuvre
du passé de quoi émouvoir tous ceux qui ont le sentiment du beau; mais
le dieu Temps n'est pas pour nous comme l'ancien porte-faux des Grecs.
Ses ailes n'indiquent point la fuite, mais le progrès. Les débris et
les dépouilles dont il couvre la terre cachent des germes de
développement. En même temps qu'il fauche, il sème.
Là est la grandeur de la Révolution française. Ce qu'elle détruit
devait périr; ce qu'elle fonde est aussi éternel que le droit.