Son dernier mot fut: «Je finis en disant que j'étais la femme de Louis
XVI et qu'il fallait que je me conformasse à ses volontés.»
C'est donc sur lui qu'elle rejetait toute la faute.
Les témoignages révélèrent un fait insignifiant au point de vue de la
culpabilité, mais qui intéresse l'historien. Étant à la tour du Temple,
Marie-Antoinette s'était fait peindre en pastel par Goëstier, un
artiste polonais. Était-ce pur caprice de femme? Ou, sous prétexte de
poser pour ce portrait, voulait-elle se ménager quelques heures de
conversation avec un étranger qui lui apportât les nouvelles, du
dehors?
Pendant son long interrogatoire, Marie-Antoinette conserva beaucoup de
calme et d'assurance. On la vit promener ses doigts sur la barre du
fauteuil comme si elle eût joué du forte-piano. Ce mouvement nerveux,
que les journalistes d'alors prirent pour un signe de distraction ou
d'indifférence, était au contraire l'indice d'une grande émotion
intérieure.
Elle entendit prononcer le jugement sans que son visage trahit la
moindre trace de faiblesse. Aucune parole ne s'échappa de ses lèvres.
Elle se leva et sortit de la salle d'audience. Il était quatre heures
et demie du matin. On la reconduisit à la prison de la Conciergerie,
dans le cabinet des condamnés à mort.
A cinq heures, le rappel bat dans toutes les sections; à sept heures,
la force armée est sur pied; des canons sont braqués aux extrémités des
ponts, depuis le palais des Tuileries jusqu'à la place de la
Révolution; à neuf heures, de nombreuses patrouilles circulent dans les
rues. A onze heures, Marie-Antoinette, en désbabillé de piqué blanc,
sort de la Conciergerie, conduite dans une charrette, accompagnée par
un prêtre constitutionnel et escortée de nombreux détachements à pied
et à cheval.
Antoinette parut indifférente au déploiement de forces qu'on avait,
dans toutes les rues, alignées sur son passage.
On ne lisait, sur son visage, ni abattement ni fierté. Elle parlait peu
à son confesseur. Arrivée sur la place de la Révolution, ses regards se
tournèrent vers le jardin des Tuileries, dont les masses de feuillage
rouillées par l'automne, se dispersaient sous les coups de vent. A
cette vue, son émotion fut extrême, et une larme, dans laquelle se
résumait toute sa vie, coula secrètement sur ses joues pâles. Elle
monta légèrement les degrés de l'échafaud.
A midi et un quart, sa tête tomba.
Sa mort fit peu de bruit. Les événements étaient tellement graves, la
guerre tonnait si haut sur nos frontières, la tribune retentissait avec
tant d'autorité, les souvenirs de la monarchie s'enfonçaient déjà si
loin dans le passé, qu'on entendit à peine le coup sourd, tranchant sur
la place de la Révolution une existence royale.
Oh! que les morts vont vite!
C'est à présent le tour des Girondins. Parmi les députés internés chez
eux, après le 2 juin, une douzaine environ était tombée aux mains de la
justice. La question était de savoir si l'on s'en tiendrait à ce nombre
ou si l'on élargirait au contraire le cercle des accusés. Le _Père
Duchesne_ et d'autres journaux de la rue réclamaient hautement un grand
acte de sévérité nationale.
Le 3 octobre, Amar lut à la Convention un rapport foudroyant dans
lequel il demandait que quarante-six inculpés fussent traduits devant
le Tribunal révolutionnaire. Était-ce tout? non: il proposait en outre
d'envelopper dans le même ostracisme beaucoup d'autres membres de la
Convention, coupables d'avoir signé contre les événements du 31 mai et
du 2 juin une protestation restée secrète. C'était en tout une
hécatombe de soixante-treize modérés qu'on demandait à la Convention
nationale; pâles, interdits, muets, ils siégeaient cloués sur leurs
bancs. Pour comble d'horreur, dès le commencement de la séance, Amar
avait fait décréter par l'Assemblée qu'aucun de ses membres ne pourrait
se retirer avant la fin du rapport et avant qu'une décision eût été
prise. Et les portes de la salle s'étaient fermées. En sorte que ces
soixante-treize condamnés à mort (on pouvait d'avance les considérer
comme tels) se trouvaient déjà murés dans leur sépulcre.
Telle était pourtant la fureur soulevée par l'indigne conduite des
Girondins et de leurs amis que la Convention accueille d'abord cette
monstrueuse proposition avec un morne enthousiasme. Figure austère,
coeur d'acier, Billaud-Varennes s'écrie: «Il faut que chacun se
prononce et s'arme du poignard qui doit frapper les traîtres.» Osselin
regarde comme de vrais coupables ceux qui avaient signé des
protestations contre l'Assemblée quand la République était en feu.
«Qu'ils soient tous renvoyés devant le Tribunal révolutionnaire!» Les
malheureux étaient perdus; dans un instant, leurs noms allaient être
appelés pour qu'ils descendissent à la barre, lorsqu'un député se lève
et s'avance vers la tribune.
Cet homme était Robespierre.
Il commence par flétrir cette «faction exécrable» qu'il avait combattue
pendant trois ans et dont plusieurs fois il avait failli être la
victime. Une telle précaution oratoire était nécessaire pour préparer
l'Assemblée aux conseils de la sagesse. «La Convention, dit-il enfin,
ne doit pas chercher à multiplier les coupables. C'est aux chefs de la
faction qu'elle doit s'attacher; la punition des chefs épouvantera les
traîtres. Je dis que parmi ces hommes mis en état d'arrestation il
s'en trouve beaucoup de bonne foi, mais qui ont été égarés par la
faction la plus hypocrite dont l'histoire ait jamais fourni l'exemple;
je dis que parmi les nombreux signataires de la protestation il s'en
trouve plusieurs, et j'en connais, dont les signatures ont été
surprises.»
[Illustration: Valazé.]
La Convention sentit elle-même qu'elle faisait fausse route et
abandonna les poursuites. Robespierre venait d'arracher soixante-treize
victimes à la main du bourreau. On a dit que c'était de sa part un
appel à la clémence, une restauration du droit de grâce: non, c'était
un acte de justice.
Vingt et un accusés comparurent le 24 octobre devant le Tribunal
révolutionnaire. Si quelque chose intéressait en leur faveur, c'était
leur jeunesse. Fonfrède n'avait que vingt-sept ans, Ducos vingt-huit,
Vergniaud et Gensonné trente-cinq, Brissot trente-neuf. L'acte
d'accusation relevait contre eux des faits authentiques et d'autres
absolument erronés. Il était faux qu'ils eussent été les amis de
Lafayette, du duc d'Orléans et de Dumouriez, qu'ils eussent voulu
étouffer le mouvement du 10 août, qu'ils eussent alors rêvé le
rétablissement de la monarchie. La vérité est qu'ils avaient provoqué à
la guerre civile.
La pente est glissante du modérantisme au royalisme, et plus tard,
lancés sur cette pente, entraînés par des alliances funestes, quelques
Girondins avaient roulé jusqu'à l'appel aux armes, jusqu'à la trahison,
jusqu'à la révolte contre la souveraineté du peuple.
Le président du Tribunal était l'homme à l'oeil louche, Hermann, celui
qui avait conduit le procès de la reine.
Il y avait sept jours que duraient les débats judiciaires. Dans la
séance du 29 octobre, l'accusateur public, Fouquier-Tinville, requit la
lecture d'une loi émanée de la Convention nationale sur l'accélération
des procès criminels.
Alors le président: «Citoyens jurés, en vertu de la loi dont vous venez
d'entendre la lecture, je vous demande si votre conscience est
suffisamment éclairée.»
Les jurés se retirent pour en délibérer.
A leur retour dans la salle des audiences, Antonnelle déclare en leur
nom «que leur religion n'est pas suffisamment éclairée».
Cependant une députation du club des Jacobins court à la Convention
nationale et obtient d'elle un décret qui fermait les débats après le
troisième jour. Les jurés pressés d'en finir déclarent que cette fois
leur conviction est faite.
Le président ordonne aux gendarmes de faire sortir les accusés et
adresse aux jurés les deux questions suivantes:
«Est-il constant qu'il a existé une conspiration contre l'unité et
l'indivisibilité de la République, contre la sûreté et la liberté du
peuple français?
«Brissot et ses coaccusés sont-ils convaincus d'en être les auteurs ou
les complices?»
Après trois heures de délibération, les jurés reviennent. Leur réponse
est affirmative. En conséquence, le tribunal condamne à la peine de
mort Jean-Pierre Brissot et les vingt autres impliqués dans ce procès.
Les accusés sont ramenés à l'audience. Le président leur donne lecture
de la déclaration des jurés et du jugement du tribunal. Ils n'y
pouvaient pas croire; un grand mouvement se fait à la barre; Gensonné
demande la parole sur l'application de la loi. Le tumulte redouble
parmi les condamnés. Plusieurs invectivent leurs juges; d'autres
crient: «Vive la République!» Le président ordonne aux gendarmes de
faire sortir les turbulents; mais la scène était si terrible que les
gendarmes eux-mêmes demeurent comme paralysés. Quelques sourds
frémissements font croire à un lâche parmi les condamnés: ce qu'on
avait pris pour des plaintes était le dernier râle de l'agonie. Valazé,
qui venait de se percer le coeur d'un coup de canif, tombe sur le
plancher du tribunal. On le relève; on l'emmène; il était mort.
Il était près de minuit. Les Girondins s'engloutirent dans le sombre
escalier voûté qui conduit du Tribunal à la Conciergerie. On entendit
alors des voix d'hommes qui chantaient avec énergie en descendant de
marche en marche:
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé!
Contre nous de la tyrannie
Le couteau sanglant est levé.
De moment en moment, ce sombre refrain décroissait dans l'éloignement.
On n'entendit bientôt que l'écho de leurs voix, puis plus rien.
Rentrés dans la prison, ils soupèrent tous ensemble. Qui dira jamais ce
que fut ce dernier banquet des Girondins, éclairé par les rayons de
l'éloquence, la grave cordialité des convives, l'admirable talent de
Vergniaud, la science de Brissot, la haute raison de Gensonné, l'esprit
et la jeunesse de Fonfrède, mais surtout les lueurs sublimes de la
mort?
Deux d'entre eux se confessèrent dans la nuit: ce furent Claude
Fauchet, évêque du Calvados, et le marquis de Sillery, Girondin
douteux.
Le matin, cinq charrettes sortirent de la sombre arcade de la
Conciergerie. Dans l'une d'elles était un cadavre. Le président du
Tribunal révolutionnaire l'avait ordonné ainsi: «Dans le cas, avait-il
dit, où le condamné se serait par la mort soustrait à l'exécution de
son jugement, son cadavre sera porté sur une charrette et exposé au
lieu du supplice.» La vue de cette chose pâle et inerte, de ce pauvre
corps étendu sur un banc, la tête pendante, était bien faite pour
glacer d'horreur.
Les Girondins allèrent à l'échafaud avec fierté, chantant _la
Marseillaise_. Ils moururent le coeur haut, l'auréole au front, comme
tout le monde mourait alors, qui avait un idéal et une foi politique.
En face d'une pareille immolation, on oublie leurs erreurs, on oublie
leurs fautes, on oublie tout pour ne se souvenir que des services
qu'ils avaient rendus à la patrie. [Note: Danton s'était retiré pour
quelques semaines à Arcis-sur-Aube lorsque eut lieu le procès des
Girondins. Il se promenait dans son jardin avec M. Doulek qui, sous
l'Empire, fut longtemps maire de la ville. Arrive une troisième
personne tenant un journal à la main. «Bonne nouvelle! bonne
nouvelle!--Quoi? dit Danton.--Les Girondins sont condamnés et
exécutés.--Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux! s'écrie
Danton dont les yeux se remplirent aussitôt de larmes.--Sans doute;
n'étaient-ils pas des factieux?--Des factieux! Est-ce que nous ne
sommes pas tous des factieux? nous méritons tous la mort autant que les
Girondins; nous subirons tous, les uns après les autres, le même sort
qu'eux.» (_Raconté par les fils mêmes de Danton_.)]
Ceux des Girondins qui, le 30 octobre, manquaient au supplice de leurs
frères ont rencontré presque tous une fin tragique. Guadet, Salles et
Barbaroux, découverts dans les grottes de Saint-Émilion, périrent de la
main du bourreau. Buzot et Pétion, après avoir erré quelque temps, de
ville en ville, de tanière en tanière, proscrits, vaincus,
désillusionnés, se frappèrent eux-mêmes; on les trouva morts dans un
champ et à moitié dévorés par les loups. Roland, ayant appris que sa
femme venait d'être guillotinée à Paris, se donna la mort.
Mme Roland, on s'en souvient, avait été arrêtée par ordre de la
Commune, à la suite du 31 mai. Un instant les portes de la prison
s'étaient ouvertes pour elle; mais, saisie de nouveau et plongée dans
les cachots de Sainte-Pélagie, elle attendait son sort. Du fond de sa
solitude, elle eut l'idée d'écrire une lettre à Robespierre; c'était
plutôt une lettre adressée à la postérité, car elle ne lui demandait
rien, lui donnait des conseils, lui adressait des leçons. Cette lettre
écrite, elle renonça elle-même au projet de l'envoyer. Condamnée à mort
par le Tribunal révolutionnaire, le 8 novembre, elle arriva vers cinq
heures et demie du soir au pied de l'échafaud, dont elle monta
fermement les degrés. Se tournant alors vers une colossale statue de la
Liberté assise sur la place:
--O Liberté, lui dit-elle, que de crimes on commet en ton nom!
Sa mort fut en effet un des actes les plus odieux de la Révolution. Mme
Roland avait 39 ans; elle était encore belle. Quand une pareille
victime tombe sous l'acier, l'échafaud n'est plus l'échafaud; c'est une
tribune et un autel.
Telle fut la fin de ce parti qui entraîna dans sa chute les plus hautes
espérances et les plus belles figures de la Révolution.
La hache ne se reposait pas: après les Girondins, ce fut le tour des
royalistes constitutionnels. Bailly monta sur l'échafaud le 9 novembre.
«Pauvre Bailly! me disait Lakanal; nous aurions tous voulu le sauver;
mais il nous aurait fallu pour cela d'autres lois que celles qui
étaient alors en vigueur; or il eût été impossible de les faire, ces
lois nouvelles, sans affaiblir le nerf du gouvernement révolutionnaire,
dont nous avions besoin pour vaincre les ennemis intérieurs et
extérieurs. Détendre l'arc, c'eût été tout perdre. Nous gémissions en
secret, nous faisions violence à notre coeur, et cette violence même
n'était pas un des moindres sacrifices offerts par nous à la
Révolution.»
Il y avait contre Bailly un fait qui criait vengeance, le massacre du
Champ-de-Mars; toutefois, guillotiner cet homme, n'était-ce point
décapiter le serment du Jeu-de-Paume?
Barnave le suivit de près dans la mort. Pourquoi toucher à ces grandes
têtes de la Révolution qui avaient promulgué la Déclaration des droits?
A supposer que la Terreur eût besoin de victimes, n'eût-elle pas alors
mieux fait de les choisir parmi les odieuses célébrités de l'ancien
régime? Il était une femme dont le nom rappelait les orgies, les
profusions et les scandales de l'avant-dernier règne; cette femme, la
Commune l'avait fait jeter sous les verrous et certes le Tribunal
révolutionnaire n'était point disposé à lui faire grâce.
--Femme Dubarry, à la charrette!
Tel est le cri qui par une sombre matinée de décembre retentit sous les
voûtes sonores de la Conciergerie. Une masse de curieux se formaient
sur le quai, le visage collé au guichet, pour voir sortir cette
ancienne maîtresse de Louis XV, cette buveuse d'or qui ruinait l'État,
cette courtisane qui personnifiait tous les vices de la cour, cette
gardienne du Parc-aux-Cerfs, l'antre de la débauche, cette proxénète
qui achetait des filles sur le pavé de Paris pour réveiller les sens
blasés de son royal amant. On la vit partir avec des huées; mais en
route arriva une chose que ni la Commune ni le Tribunal révolutionnaire
n'avaient prévue. Vieille, usée, fardée, la vie de cette femme n'était
plus qu'une guenille; mais cette guenille lui était chère; elle y
tenait éperdument. Aussi, arrivée sur la place de l'exécution, fut-elle
saisie d'horreur à la vue de la fatale machine, qui la regardait
fixement comme un monstre doué d'une puissance automotrice. Cette
nature charnelle se roidissait contre la destruction; son désespoir,
ses cris, ses défaillances, ses traits bouleversés par les affres de la
mort, ses supplications au bourreau, tout changea les dispositions de
la foule, qui était venue pour maudire et qui s'attendrissait malgré
elle. «A quoi bon tuer cette femme? Valait-elle les honneurs du
supplice? que ne l'avait-on laissée s'éteindre dans son oubli et son
abjection?» Ainsi raisonnait la multitude, quand le couteau tomba.
Triste nature humaine! La lâcheté de cette femme attira de la part du
vulgaire une sorte de compassion que n'avaient obtenue ni Mme Roland ni
Charlotte Corday, ces deux grandes âmes.
La Dubarry avait avili l'échafaud; Rabaud Saint-Étienne le réhabilita.
Descendant d'une des familles bannies par la révocation de l'édit de
Nantes, ministre protestant, il avait du fond du coeur salué une
Révolution qui consacrait la liberté de conscience. Son rôle, aux États
généraux où il fut envoyé comme député, avait été irréprochable. Il
écrivit sur l'Assemblée constituante une très-bonne histoire. Plus tard
son tort fut de s'allier aux Girondins. Après le 2 juin, il avait couru
à Nîmes pour soulever ses concitoyens contre la Convention nationale.
C'est la tache qu'il devait laver de son sang.
Et le couteau frappait toujours. Sur la liste des condamnés à mort, on
ne rencontre point que des noms d'ex-nobles, de prêtres réfractaires et
d'autres individus fort compromis; on y lit avec surprise et horreur
les noms d'hommes et de femmes du peuple, des manouvriers, des
domestiques, des porteurs d'eau, de vieilles couturières. En vain
dira-t-on que les classes pauvres et ignorantes comptaient alors dans
leurs rangs les plus violents suppôts de l'ancien régime, ceux qui
criaient le plus fort, surtout après boire. Tout cela doit être vrai;
mais punir de mort ces pauvres diables n'en était pas moins un acte
contraire à tous les principes de la Révolution, et qui eût fait bondir
de courroux Marat lui-même.
Il semblait que l'échafaud eût besoin de dévorer des victimes
quelconques pour ne point mâcher à vide, et que la première venue lui
était bonne.
La division, si l'on veut même l'anarchie des pouvoirs, augmentait
beaucoup le nombre des supplices. Le Comité de salut public, la Commune
de Paris et d'autres autorités constituées tenaient la clef des
prisons, pouvaient ouvrir ou fermer la tombe.
Il n'entre point dans notre pensée de justifier les actes du Tribunal
révolutionnaire. Tout ce qu'on peut dire est que plusieurs parmi les
membres du jury étaient d'honnêtes gens qui croyaient fermement juger
d'après leur conscience. Qu'ils se soient trompés, l'avenir en
décidera; mais les circonstances étaient assez troublées pour obscurcir
la vue des esprits les plus droits. Le chef du jury au Tribunal
révolutionnaire, celui qui apporta la réponse de mort contre la reine,
se nommait Souberbielle. Il existait encore vers 1840; je l'ai connu et
j'ai rarement trouvé un coeur plus sensible aux souffrances de
l'humanité. Médecin, il avait pour spécialité d'opérer les individus
atteints d'une affection cruelle, la pierre. Ses bons services
s'adressaient de préférence aux malheureux. «Je ne demande point
d'argent à mes pauvres malades, disait-il; mais je paierais volontiers
pour les guérir.»
Un autre membre du jury, le citoyen Duplay, revenait un soir du
Tribunal révolutionnaire, où il avait siégé dans une affaire
importante. Robespierre, son hôte et son ami, l'interrogea, pendant le
souper, sur le vote qu'il avait émis dans la délibération à huis clos.
--Maximilien, lui répondit gravement le menuisier, je ne vous demande
jamais ce que vous avez fait au Comité de salut public; respectez de
même le silence que je garde sur l'exercice de mes fonctions.
--C'est juste, dit Robespierre.
Et il changea de conversation.
Ce qui contribuait beaucoup à exaspérer les jurés, c'étaient les
détails qu'on recevait, de jour en jour, sur les cruautés commises par
les royalistes, dans les villes et les départements où ils avaient un
moment saisi, tenu le pouvoir. A Marseille les détenus patriotes
avaient été assassinés dans les cachots du fort Saint-Jean. Une
vénérable femme, une mère, partie de Toulon à la nouvelle de ce
massacre, arrive à pied, exténuée de fatigue, folle de douleur, au
guichet de la prison. Elle frappe, on ouvre, et le visage pâle,
s'adressant aux geôliers ou aux exécuteurs: «Où est mon fils?»
s'écrie-t-elle. Ceux-ci la conduisent dans une salle basse et, lui
désignant du doigt dans l'ombre un tas de cadavres étendus pêle-mêle
sur la dalle: «Cherchez!» répondent-ils froidement.
Ainsi, de part et d'autre, même soif de sang. La Terreur blanche
excitait, aiguillonnait la Terreur rouge.
Disparaissez, jours de haine et de vengeance! fuyez, spectres livides!
dissipez-vous, ombres de la nuit, et laissez-nous entrevoir enfin un
rayon de gloire! Carnot était entré au Comité de salut public le 14
août. Le 5 septembre, Danton réclamait au milieu d'applaudissements
frénétiques l'armement de tous les citoyens.
«Il est bon, s'écriait-il, que nous annoncions à tous nos ennemis que
nous voulons être continuellement et complètement en mesure contre eux.
Vous avez décrété 30 millions à la disposition du ministre de la guerre
pour des fabrications d'armes; décrétons que ces fabrications
extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donné à chaque
citoyen un fusil. Annonçons la ferme résolution d'avoir autant de
fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit la
République qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai
patriote; qu'elle lui dise: La patrie te confie cette arme pour sa
défense; tu la représenteras tous les mois et quand tu en seras requis
par l'autorité nationale. Qu'un fusil soit la chose la plus sacrée
parmi nous; qu'on perde plutôt la vie que son fusil. Je demande donc
que vous décrétiez au moins cent millions pour faire des armes de toute
nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous marché. C'est
le besoin d'armes qui nous enchaîne. Jamais la patrie en danger ne
manquera de citoyens.»
Paris devint, en effet, une vaste fabrique d'armes, un atelier de
cyclopes. Les entrailles des caves furent fouillées et vomirent du
salpêtre. Le plomb des cercueils s'arrondit en balles. Le fer battu sur
l'enclume devint sabre ou fusil. Et vous, cloches des églises, que
ferez-vous? «Nous sommes lasses de faire un vain bruit dans l'air,
disaient-elles; nous voulons marcher contre l'ennemi, un tonnerre dans
le ventre.» C'était parmi les métaux, ces enfants du sol, à qui
lancerait la foudre, à qui rendrait la mort pour la mort, à qui
sauverait entre les mains des vrais patriotes l'honneur national.
Quand il crut qu'il y avait assez de fusils pour armer tous les
citoyens et assez de pain pour les nourrir, Danton se fit le grand
levier de la levée en masse. Dès le 21 août 93, il s'expliquait ainsi
sur les devoirs de chacun envers l'État: «N'altérons pas le principe
que tout citoyen doit mourir, s'il le faut, pour la liberté, et qu'il
doit être toujours prêt à marcher contre les ennemis extérieurs et
intérieurs de sa patrie.»
Ce principe avait déjà été posé; la levée en masse avait, elle-même,
été plusieurs fois proclamée, mais elle n'avait presque rien produit.
Le succès de cette mesure dépendrait exclusivement des moyens
d'exécution. Danton le savait; aussi, quand Robespierre lui-même
tremblait, quand le Comité de salut public hésitait, différait, il ne
balança point à demander que le droit de réquisition fût remis aux
mains du peuple. Pour assurer le succès de cette grande opération, il
fallait de l'argent, et où le trouver, sinon dans les caisses des
riches? Voulant les sauver d'eux-mêmes, il crut qu'il était bon de les
effrayer:
«Si les tyrans mettaient notre liberté en danger, nous les
surpasserions en audace, nous dévasterions le sol français avant qu'ils
pussent le parcourir, et les riches, ces vils égoïstes, seraient les
premiers la proie de la fureur populaire. (_Vifs applaudissements_:
OUI, OUI, _s'écrie-t-on dans toutes les parties de la salle et dans les
tribunes_.) Vous qui m'entendez, répétez ce langage à ces mêmes riches
de vos communes; dites-leur: Qu'espérez-vous, malheureux? Voyez ce que
serait la France si l'ennemi l'envahissait. Prenez le système le plus
favorable: une régence conduite par un imbécile, le gouvernement d'un
mineur, l'ambition des puissances étrangères, le morcellement du
territoire, dévoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage
que par tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la
liberté.
«Il faut au nom de la Convention nationale qui a la foudre dans ses
mains (_applaudissements_), il faut que les envoyés des assemblées
primaires, là où l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en
attendre, fassent des réquisitions à la première classe. En réunissant
la chaleur de l'apostolat de la liberté à la rigueur de la loi, nous
obtiendrons pour résultat une grande masse de forces.
«C'est une belle idée que celle que Barère vient de vous donner quand
il vous a dit que les commissaires des assemblées primaires devraient
être des espèces de représentants du peuple, chargés d'exciter
l'énergie des citoyens pour la défense de la Constitution. Si chacun
d'eux pousse à l'ennemi vingt hommes armés, et ils doivent être à peu
près huit mille commissaires, la patrie est sauvée. Je demande qu'on
les investisse de la qualité nécessaire pour faire cet appel au peuple;
que, de concert avec les autorités constituées et les bons citoyens,
ils soient chargés de faire l'inventaire des grains, des armes, la
réquisition des hommes, et que le Comité de salut public dirige ce
sublime mouvement. C'est à coups de canon qu'il faut signifier la
Constitution à nos ennemis. J'ai bien remarqué l'énergie des hommes que
les sections nationales nous ont envoyés; j'ai la conviction qu'ils
vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs foyers, cette
impulsion à leurs concitoyens. (_On applaudit.--Tous les commissaires
présents à la séance se lèvent en criant:_ Oui, oui, nous le jurons!)
C'est l'instant de faire ce grand et dernier serment, que nous nous
vouons tous à la mort et que nous anéantirons les tyrans.»
De nouvelles acclamations se font entendre. Tous les citoyens se lèvent
et agitent en l'air leur chapeau. «Oui, nous le jurons!» Ce cri est
plusieurs fois répété sur tous les bancs de la salle et dans les
tribunes.
L'orateur concluait au milieu de l'enthousiasme général en disant: «Je
demande que la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus
étendus aux commissaires des assemblées primaires et qu'ils puissent
faire marcher la première classe en réquisition. (Applaudissements.) Je
demande qu'il soit nommé des commissaires pris dans le sein de la
Convention pour se concerter avec les délégués des assemblées
primaires, afin d'armer cette force nationale, de pourvoir à sa
subsistance et de la diriger vers un même but. Les tyrans, en apprenant
ce mouvement sublime, seront saisis d'effroi, et la terreur que
répandra la marche de cette grande masse nous en fera justice. Je
demande que mes propositions soient mises aux voix et adoptées.»
Elles le furent.
Les fédérés, les délégués des assemblées primaires, dont on avait vu
dans la fête du 10 août les figures rustiques et vénérables, étaient
donc investis du droit de lever les hommes, sous l'autorité des
représentants. Les citoyens de 18 à 25 ans devaient marcher les
premiers. Les autres étaient chargés de diverses fonctions. «Les hommes
mariés, disait le décret, forgeront des armes et transporteront des
subsistances; les femmes feront des tentes, des habits et serviront les
hôpitaux; les enfants feront la charpie; les vieillards sur les places
animeront les guerriers, enseignant la haine des rois et l'unité de la
République.»
De tels sacrifices méritaient certes une récompense. L'armée française
ayant attaqué les Anglais le 7 septembre, devant Dunkerque, força le
duc d'York, après un combat de vingt-quatre heures, à battre en
retraite et à se retirer par les dunes.
Ce n'était point encore un succès éclatant pour nos armes, puisqu'il
n'y avait point eu de déroute dans les rangs de l'ennemi; mais du moins
la glace était rompue. La fortune nous revenait. Cinquante canons
abondonnés, la levée du siége, la retraite des Anglais, tout releva le
moral de la population abattue.
Le 16 octobre, Jourdan gagnait sur Cobourg la bataille de Wattigaies.
Ce nouveau fait d'armes fut accueilli avec transport. La disette, les
privations journalières, l'échafaud, tout fut oublié, tout s'évanouit
dans le rayonnement de la victoire. On ne poussa qu'un cri d'un bout de
la France à l'autre: «Vive la République!»
L'ennemi repoussé de notre territoire, c'était la Révolution sauvée,
c'était l'idée française maîtresse du monde.
[Illustration: Le General Custine est conduite devant le Tribunal
révolutionnaire.]