Le règne de la Terreur.--Quels sont ceux qui l'ont provoqué.--Comment
il s'est formé par une sorte d'incubation lente.--Séance du 5
septembre.--Merlin, Chaumette, Danton, Varennes, Barère.--Aggravation
du Tribunal révolutionnaire.--Institution d'une armée spéciale chargée
de contenir Paris.--Considérations générales sur les mesures prises
par la Convention.--Ce qui serait arrivé si les Montagnards eussent
faibli.--Ne pas confondre le système avec ses excès.--La Terreur
comparée à l'Empire.--Dernier mot des Conventionnels.
La Terreur! à ce mot qui réveille tant de pénibles souvenirs, la
mémoire s'assombrit, le coeur se serre et la pitié se voile la tête.
Il faut pourtant bien reconnaître que ce sombre régime fut amené par
les fautes mêmes de ceux qui avaient tout intérêt à le conjurer.
Charlotte Corday, après avoir assassiné Marat, datait sa lettre à
Barbaroux du _second jour de la préparation de la paix_, et par son
coup de couteau elle venait de faire déclarer aux Girondins une guerre
à mort. Ceux-ci de leur côté, en soulevant les villes et les campagnes,
appelèrent volontairement sur leur tête les inexorables rigueurs de la
loi. Après le 10 août, les royalistes n'avaient qu'un moyen pour
conquérir l'oubli de leur passé, c'était de se serrer autour du drapeau
national, et ces misérables venaient de tendre lâchement la main à
l'étranger. Y avait-il des châtiments trop sévères contre un pareil
crime?
Rompre l'enchaînement des faits, isoler la Terreur des causes qui l'ont
préparée, c'est en faire un monstre. L'historien impartial doit
rétablir le lien des événements, montrer la progression des mesures
révolutionnaires, les motifs qui les ont produites: si, entrevu à cette
lumière nouvelle, le monstre reste effrayant, il acquiert du moins une
raison d'être.
Dès le 30 juillet 93, la Convention, sur la proposition de Prieur (de
la Marne), réorganisait le Tribunal révolutionnaire afin d'accélérer la
marche de la justice et frappait d'accusation le président du même
tribunal, Montané. Cette machine à condamnations ne fonctionnait déjà
plus assez vite ni avec assez de vigueur en face de la gravité toujours
croissante des dangers et des complots qui menaçaient la République. Le
surlendemain, à la suite d'un rapport de Barère, l'Assemblée décrétait
l'incendie des bois, des taillis et des genêts dans lesquels
s'abritaient les Vendéens, la destruction des forêts qui leur servaient
de repaire, le transport des femmes et des enfants dans l'intérieur du
pays. Elle votait, en outre, le renvoi de Marie-Antoinette devant le
Tribunal révolutionnaire et son transfèrement de la tour du Temple à la
Conciergerie. Que les tombeaux et mausolées des anciens rois s'élevant
dans l'Abbaye de Saint-Denis soient détruits; ainsi le voulait le
jugement dernier du peuple. Tout Français qui placerait des fonds sur
les banques des pays en guerre avec la République était déclaré traître
à la patrie. La Convention entrait dans une ère nouvelle dont elle
avait banni la pitié.
Danton qui, plus d'une fois, avait invoqué la clémence en faveur des
rebelles, sentit lui-même qu'en face des scènes tragiques dont la ville
de Toulon était le théâtre, il fallait se montrer implacable. «Il n'est
plus temps, s'écria-t-il le 31 juillet, d'écouter la voix de l'humanité
qui nous criait d'épargner ceux qu'on égare. Nous ne devons plus
composer avec les ennemis de la Révolution; ne voyons en eux que des
traîtres; le fer doit venir à l'appui de la raison.»
Le surlendemain de la fête du 10 août, Danton revient à la charge. Son
oeil étincelle, sa crinière s'agite; il y a du tonnerre dans sa voix.
«Point d'amnistie, rugit-il, point d'amnistie à aucun traître: la
terreur! l'homme juste ne fait point de grâce au méchant. Signalons la
vengeance populaire par le glaive de la loi promené sur les
conspirateurs de l'intérieur!»
Mais ce fut surtout dans la séance du 5 septembre que le système de la
Terreur apparut avec tout son caractère. Dès le début, un grave
jurisconsulte, Merlin, de Douai, présente à l'Assemblée un rapport sur
la nécessité de diviser le Tribunal révolutionnaire en quatre sections.
Surchargé d'affaires, le tribunal, dit le rapporteur, ne peut suffire à
tout. «Cependant, ajoute-t-il, il importe que les traîtres, les
conspirateurs reçoivent le plus tôt possible le châtiment dû à leurs
crimes; l'impunité, ou le délai de la punition de ceux qui sont sous la
main de la justice, enhardit ceux qui trament des complots; il faut que
prompte justice soit faite au peuple.» Merlin, de Douai, parlait au nom
du Comité de constitution. Et, sans discussion, l'Assemblée vote le
redoutable décret.
A partir de ce moment, ce ne fut qu'une série de propositions
violentes, furieuses. Pache, maire de Paris, et Chaumette, procureur
général de la Commune, se sont introduits dans l'Assemblée à la tête
d'une députation. Ils viennent au nom de Paris affamé par les
agioteurs. «Plus de quartier, s'écrie Chaumette, plus de miséricorde
aux traîtres!... Si nous ne les devançons pas, ils nous devanceront:
jetons entre eux et nous la barrière de l'éternité.» Le sang monte à la
tête de la Convention, elle applaudit avec délire.
A la tribune apparaît la face menaçante de Danton. Toute la salle
retentit d'applaudissements; car c'est de lui qu'on attend le coup de
foudre sur la tête des conspirateurs royalistes. L'orateur appuie
toutes les mesures les plus énergiques faites par ses collègues. «Il
reste à punir, s'écrie-t-il, et l'ennemi intérieur que vous tenez, et
ceux que vous aurez à saisir. Il faut que le tribunal révolutionnaire
soit divisé en un assez grand nombre de sections pour que tous les
jours un aristocrate, un scélérat, paye de sa tête ses forfaits.» Et
l'Assemblée redouble d'enthousiasme.
Billaud-Varenne demande l'arrestation immédiate de tous les ennemis de
la Révolution, la peine de mort contre tout administrateur coupable de
négligence dans l'exécution d'une loi quelconque, le rapport d'un
décret qui interdisait les visites domiciliaires pendant la nuit, le
renvoi devant le Tribunal révolutionnaire des anciens ministres, Lebrun
et Clavières.
Raffron, du Trouillet, insiste pour qu'il soit enjoint au ministre de
l'intérieur d'organiser, dans la journée même, une armée
révolutionnaire, chargée de comprimer les mauvais citoyens, d'exécuter
partout où besoin serait les lois et les mesures de salut public prises
par la Convention nationale, et de protéger les subsistances. Cette
proposition appuyée par Billaud-Varennes, par Danton et par plusieurs
autres membres, est aussitôt convertie en décret.
Merlin de Douai veut que toute personne convaincue d'avoir tenu des
discours étant de nature à discréditer les assignats, de les avoir
refusés en paiement, et donnés ou reçus à personne, soit punie de mort.
Au milieu de ce déchaînement de propositions violentes s'élève une
belle parole de Thuriot: «Loin de nous l'idée que la France soit
altérée de sang; elle n'est altérée que de justice.» Et cette même
assemblée, qui tout à l'heure applaudissait les mesures les plus
sévères, s'associe par un élan d'enthousiasme au noble sentiment de
l'orateur.
Il fallait conclure; Barère s'en charge, et résume avec son rare talent
les conséquences de la journée. «Les royalistes, s'écrie-t-il, ont
voulu organiser un mouvement. Eh bien! ils l'auront. (Applaudissements.)
Ils l'auront organisé par l'armée révolutionnaire, qui _mettra
la terreur à l'ordre du jour_... Ils veulent du sang... eh
bien! ils auront celui des leurs, de Brissot et d'Antoinette.»
Cette séance du 5 septembre fut décisive; mais il serait vraiment
puéril de n'y voir qu'un coup de théâtre monté par la Commune. Il nous
faut chercher plus haut la cause des sombres péripéties qui vont
obscurcir le ciel naguère si pur de la Révolution. A-t-on donc oublié
qu'à l'Assemblée législative les Girondins eux-mêmes avaient forgé
cette arme de la terreur dont ils comptaient bien se servir contre les
nobles et les prêtres réfractaires? Depuis leur chute, la nécessité de
la répression à outrance n'avait-elle point grandi avec l'audace des
conspirateurs? Le fédéralisme qui n'était d'abord qu'un nuage, un rêve,
une utopie, n'aurait-il point démembré la République sans l'indomptable
énergie de la Convention? Les royalistes, que les Girondins couvrirent
un instant de leur popularité, n'avaient-ils point versé à flots le
sang des patriotes? n'avaient-ils point vendu aux Anglais la terre
sacrée de la patrie?
Rêvée, invoquée, pratiquée par les partis, la Terreur ne devait-elle
point tomber comme un glaive entre des adversaires implacables?
--Que ce glaive s'éloigne! s'écriaient au fond du coeur les hommes
miséricordieux et sensibles.
--Je ne passerai pas, disait le glaive, que je n'aie exterminé les
ennemis du peuple, les traîtres à la patrie.
A coup sûr, le système inauguré dans la séance du 5 septembre était
détestable. L'Inquisition, en jetant dans les flammes du bûcher des
millions de victimes, s'appuyait du moins sur une fiction, le droit
divin. Elle punissait en vertu d'une autorité antérieure et supérieure
à toutes les sociétés humaines. Fille du droit et de la réalité, la
Révolution française, au contraire, n'avait à invoquer d'autres excuses
que la raison d'État, la nécessité des temps, la loi suprême du salut
public; mais qui ne voit que tous les gouvernements peuvent se couvrir
des mêmes armes contre leurs adversaires? C'était, en outre, une erreur
de croire que la hache fut à même de vaincre toutes les résistances, de
rompre certaines associations de faits et d'idées, d'en finir avec la
religion des regrets et des souvenirs. Il est plus facile de supprimer
les hommes que de détruire les partis et surtout d'anéantir les causes
qui en déterminent l'existence. On s'étonne vraiment de la confiance de
Robespierre, disant le 5 septembre: «Aujourd'hui l'arrêt de mort des
aristocrates est prononcé, et demain l'aristocratie cessera d'être.»
Elle fut le lendemain ce qu'elle était la veille.
Ce système, je le répète, était mauvais; mais la difficulté consistait
à en présenter un autre. La Révolution s'était tout d'abord montrée
douce et débonnaire; elle s'était appuyée sur l'amour, non sur la force
et l'intimidation; elle avait convié tous les Français à se réunir
autour de l'autel sacré de la patrie. Comment ses adversaires lui
avaient-ils tenu compte d'une telle magnanimité? Ils avaient soulevé
contre elle le monstre sanglant de la Vendée. A ses déclarations
pacifiques et fraternelles, ils avaient répondu par des défis
audacieux, par des menées sourdes, par la guerre civile, par l'alliance
avec l'étranger, par la trahison et par les insultes contre la
souveraineté du peuple. La coupe était pleine: il fallait qu'elle
débordât.
Saiut-Just se fit l'interprète du sentiment national, le jour où il dit
devant la Convention: «Si les conjurations n'avaient point troublé cet
empire; si la patrie n'avait pas été mille fois victime des lois
indulgentes, il serait doux de gouverner par des maximes de paix et de
justice naturelle; mais entre le peuple et ses ennemis il n'y a plus de
commun que la glaive. Il faut régir par le fer ceux qui ne veulent pas
être régis par la justice; il faut opprimer les tyrans.»
Les royalistes avaient repoussé la clémence; la Convention en fut donc
réduite à contenir l'intérieur par l'échafaud et à faire garder nos
frontières par la Mort.
Quoi qu'il en soit, la Terreur n'est point sortie tout armée du cerveau
d'un seul homme, comme la sombre Pallas de la tête de Jupiter; elle est
sortie d'un enchaînement de faits.
Les grandes mesures révolutionnaires demandent à être jugées à distance
et avec tout le sang-froid de la réflexion. Les contemporains qui,
ruinés dans leur fortune, frappés dans leur famille, ont traversé, les
pieds dans le sang, cette époque terrible, sont excusables sans doute
de l'envisager à travers un voile d'horreur. On s'explique ainsi
l'amertume des Mémoires écrits après le 9 thermidor et la fureur des
vieux historiens royalistes. Mais il nous faut, fils d'un autre siècle,
étouffer cet égoïsme de la sensibilité et nous placer dès maintenant
dans l'avenir. En histoire, le mal est souvent un bien dont nous ne
saisissons pas les rapports. A mesure que les faits se succèdent, ces
rapports s'établissent, et l'anathème s'efface alors peu à peu des
événements et des hommes auxquels nous l'avions appliqué. Tout en
donnant des regrets bien légitimes aux victimes de ces temps orageux,
nous devons nous soumettre à la loi du progrès, si dure qu'elle soit,
et reconnaître que ces plaintes, ces réprobations tardives, ces
invectives des royalistes tombent devant un mot tranchant et inflexible
comme la hache: ils l'ont voulu. Donc, finissons-en, une fois pour
toutes, avec ces élégies à froid et ces panégyriques inutiles des
victimes, de peur de ressembler aux anciens peuples de l'Egypte qui
passaient toute leur vie à embaumer les morts.
[Illustration: Rassemblement devant l'Hôtel de Ville.]
Combien d'ailleurs ils se tromperaient, ceux qui voudraient rendre la
République responsable de ces violences! En France, de même que dans
les États du Nouveau-Monde, le gouvernement républicain aurait pu
s'introduire par des voies pacifiques. Nous avons indiqué le moment où
cette substitution de la République à la monarchie se serait accomplie
sans verser une goutte de sang.
Si, après le 10 août, elle fut contrainte de lutter pour son existence
et de se couvrir de la Terreur comme d'une armure de géant, à qui la
faute? A vous, chouans et Vendéens, à vous, éternels suppôts de la
tyrannie, à vous, modérés et Girondins. Ce n'était d'ailleurs pas la
République, c'était la Révolution qui avait besoin de faire peur. A la
force elle résista par la force, au glaive par le glaive, à
l'insurrection par l'échafaud. Et puis la Révolution n'était pas
seulement un pouvoir, c'était une idée. Comme gouvernement, elle avait
le droit de se défendre; comme idée, elle se devait à elle-même de
sauver la France. Les hommes de mauvaise foi qui, à distance des
événements, ont le facile courage d'attaquer les actes de la Convention
nationale ne tiennent aucun compte du but vers lequel la France
s'avançait toute palpitante d'enthousiasme. C'est une erreur de croire
que, dans la pensée des hommes de 93, elle put être un moyen durable de
gouvernement. Poussés à bout par les circonstances les plus tragiques,
ils avaient été forcés de jeter sur la justice et la liberté un voile
sanglant; mais derrière ce voile se cachait une philosophie douce et
amie de l'humanité.
Soyons justes envers le gouvernement révolutionnaire: tenons-lui compte
enfin du peu de ressources qu'il avait sous la main pour comprimer les
rebelles et pour assurer son existence. Ici la conservation était
sainte, car elle sauvait une propriété morale, la propriété du genre
humain tout entier. Occupée à la frontière par les armées ennemies, à
l'intérieur par la Vendée et par toutes les insurrections partielles,
la Convention n'avait pas quatre cent mille baïonnettes appuyées, comme
dans les gouvernements _réguliers_, sur la poitrine frémissante de
l'émeute; pour se maintenir sans soldats à l'intérieur, sans police
organisée, sans argent, au milieu de tant de haines déchaînées, de tant
de résistances écumantes, de tant d'ennemis avoués ou latents, la
République n'avait que l'échafaud. Si l'on réfléchit à la situation
désarmée où elle se trouvait vis-à-vis des partis décidés à tout
entreprendre, on sera moins étonné, je crois, de l'usage violent et
immodéré qu'elle fit de la peine de mort. Le nombre des victimes
effrayait, consternait les hommes d'État eux-mêmes qui étaient à la
tête du mouvement: mais l'énergie et la fermeté de leurs convictions
masquaient le remords dans ces coeurs stoïques.
Est-il, oui ou non, reconnu que la France avait besoin d'une révolution
profonde, complète, pour sortir de l'état d'avilissement et de malaise
dans lequel elle languissait depuis des siècles? Si l'on nie cette
vérité, qu'on ait le courage de blâmer la convocation des États
généraux, le consentement donné par Louis XVI à la réunion des trois
ordres et à la Constitution de 89. Si au contraire la nécessité d'une
grande réforme sociale ne trouve plus guère de contradicteurs, où
voulait-on que cette réforme s'arrêtât? Il y aurait de l'inconséquence
à croire qu'une telle secousse pût être imprimée à la nation sans
froisser bien des intérêts, sans susciter des résistances à main armée?
Dans l'ordre des temps, Mirabeau était le glaive dont Robespierre fut
la pointe.
Ceux qui acceptent avec amour les idées de 89 et qui reculent ensuite
devant les conséquences pratiques de la fameuse déclaration des Droits
nous semblent des esprits honnêtes, mais faibles. Si vous admettez la
Révolution, il faut l'admettre pleine, entière, logique, entourée de
toutes les conditions nécessaires qui devaient l'établir et la
perpétuer, malgré les attaques de ses ennemis. Il n'y a rien de plus
mortel aux nations que les demi-mouvements vers une rédemption sociale,
qui agitent tout sans rien détruire ni rien fonder. S'est-on bien
demandé ce qui serait advenu si par la force et l'épouvante la
Convention n'eût point arraché aux rebelles l'espérance même de la
victoire? Le sol de la France eût été livré à l'ennemi. La guillotine
et le gibet eussent fonctionné du nord au midi, de l'Est à l'Ouest,
comme ils sévissaient à Lyon, à Marseille, à Toulon contre les
révolutionnaires. La bande des émigrés fût rentrée dans les vieux
châteaux, altérée de vengeance. Les acquéreurs des biens nationaux
eussent été dépossédés, flétris, exterminés, la Constitution de 89 eût
été déchirée, brûlée par la main du bourreau. Toutes les conquêtes de
l'esprit moderne eussent disparu sous un ukase daté du palais de
Versailles. Paris, la ville du 10 août, n'eût plus été qu'un monceau de
cendres. Le peuple des campagnes, réduit de nouveau à la taille, à la
corvée et à la dîme, retombé plus bas qu'il n'était sous l'ancien
régime, eût à jamais maudit les Duport, les Sieyès, les Barnave et
autres constitutionnels qui l'avaient encouragé à défendre ses droits.
Tel est le mur de fer dans lequel les royalistes avaient enfermé la
Révolution, qu'elle devait choisir entre ces deux alternatives:
détruire ou être détruite.
Qu'on ne confonde pas toutefois le système de la Terreur avec ses
excès. Le système sortit tout formé de la coalition étrangère et de la
guerre civile; les excès furent particuliers à quelques hommes. Le
gouvernement révolutionnaire avait-il le droit de se défendre? Oui,
puisqu'il était sans cesse attaqué. Mû par un besoin de conservation,
il remit entre les mains de ses agents des armes terribles, dont
plusieurs abusèrent. Les commissaires de la Convention, étant investi
d'une sorte de dictature locale, exagéraient trop souvent les mesures
de sévérité: à la pluie vive, ils opposaient le fer rouge. Carrier à
Nantes, Tallien à Bordeaux, Collot-d'Herbois et Fouché à Lyon, Fréron
et Barras à Marseille, Joseph Lebon à Arras, dépassèrent toutes les
bornes. La Terreur, qui n'aurait dû être qu'un moyen pour faire rentrer
la contre-révolution dans le néant, devint sous le règne de ces hommes
sanguinaires une épée à deux tranchants qui frappait les innocents et
les coupables. Il y aurait d'ailleurs de la mauvaise foi à prétendre
que ces rigueurs fussent approuvées par le gouvernement de la
République. La plupart des Montagnards les détestaient, et les auteurs
de ces actes injustifiables furent rappelés par la Convention.--Trop
tard, dira-t-on; oui, trop tard pour l'humanité; mais le moyen
d'arrêter ces commissaires dans l'exécution de leur oeuvre de sang,
quand le sol tremblait sous leurs pieds et quand leur révocation, en
flattant l'audace des royalistes, eût rallumé l'incendie mal éteint?
Ce qui étonne est l'indulgence, souvent même le délire d'enthousiasme
avec lequel les historiens de l'Empire parlent des victoires du grand
Napoléon. En quoi ce despotisme militant différait-il beaucoup du
système de la Terreur? Pour intimider des adversaires redoutables, la
Convention leur montrait le couteau de la guillotine; et l'empereur,
pour effrayer les pays voisins, pour gagner des batailles, envoyait ses
masses de soldats à la gueule du canon de l'ennemi. Les hommes, je le
sais, préfèrent de beaucoup cette dernière manière d'être tués; mais en
définitive les campagnes de l'Empire ont immolé cent mille fois plus de
victimes que l'échafaud de 93. Cette arme frappait d'ailleurs des
individus jugés, des coupables aux yeux de la loi, et non de dignes
enfants de la patrie sans peur et sans reproche. Et puis, que découvre
l'oeil du penseur derrière ces grandes tueries césariennes? Rien,
absolument rien, sinon le despotisme byzantin appuyé sur une
monstrueuse féodalité militaire, tandis que derrière les luttes et les
rigueurs de la Convention se dévoile l'avènement prochain de la
démocratie. Ajoutons que l'Empire, après nous avoir étreints tout
saignants entre ses serres et nous avoir enlevés dans son vol ambitieux
jusqu'aux extrémités de l'Europe, nous a laissés retomber blessés,
meurtris, bien en deçà de nos anciennes limites. La Convention avait
sauvé le territoire, et par deux fois ce sombre génie du mal a déchaîné
sur nous le fléau de l'invasion étrangère.
J'ai connu quelques-uns des anciens Conventionnels; voici ce qu'ils
m'ont dit:
«Des petits hommes d'État, assis tranquillement dans leur fauteuil et
adoucis par nos rigueurs, parlent bien à leur aise d'humanité; mais
s'ils avaient eu comme nous sur les bras à la fois la guerre étrangère,
l'insurrection, la disette, la banqueroute, des provinces révoltées à
soumettre, des factions intérieures à contenir, des armées étrangères à
frapper de stupeur, un roi à juger, ils auraient peut-être voté des
mesures encore plus sévères que celles de la Convention. Notre nom sera
exécré ou béni selon que les principes pour lesquels nous avons
combattu seront effacés de la mémoire des hommes ou inscrits dans le
code de toutes les nations civilisées. Mais l'avenir dira que si nous
avons fait violence à l'humanité, c'était pour la remettre en
possession de ses droits et assurer le bonheur de vingt-quatre millions
de Français. Assassins du mal, nous avons levé le fer sur les ennemis
du peuple et vengé le ciel outragé dans la personne des esclaves. La
royauté faisait obstacle à nos desseins; elle était la clef de voûte du
vieux monde; nous l'avons détruite. L'aristocratie, cette hydre des
temps modernes, cherchait à ramasser ses tronçons; nous lui avons
écrasé la tête. Pour nous juger, il faudrait se reporter à ces jours
lugubres où le bruit courait par les rues épouvantées que les armées
vendéennes marchaient sur Paris, où la lueur sanglante des torches
incendiant nos arsenaux éclairait une multitude pâle de colère, où la
Bretagne faisait signe aux navires anglais d'accourir sur nos côtes.
Nous avons été calomniés, insultés, outragés: grâce à l'indomptable
énergie de la Convention nationale, un affront nous a du moins été
épargné par le destin. Nous avions tous juré de mourir avant de voir le
sol sacré de la patrie souillé par la présence des armées satellites du
despotisme, et ce serment, nous l'aurions tenu.»