XIX

Le règne de la Terreur.--Quels sont ceux qui l'ont provoqué.--Comment

il s'est formé par une sorte d'incubation lente.--Séance du 5

septembre.--Merlin, Chaumette, Danton, Varennes, Barère.--Aggravation

du Tribunal révolutionnaire.--Institution d'une armée spéciale chargée

de contenir Paris.--Considérations générales sur les mesures prises

par la Convention.--Ce qui serait arrivé si les Montagnards eussent

faibli.--Ne pas confondre le système avec ses excès.--La Terreur

comparée à l'Empire.--Dernier mot des Conventionnels.

La Terreur! à ce mot qui réveille tant de pénibles souvenirs, la

mémoire s'assombrit, le coeur se serre et la pitié se voile la tête.

Il faut pourtant bien reconnaître que ce sombre régime fut amené par

les fautes mêmes de ceux qui avaient tout intérêt à le conjurer.

Charlotte Corday, après avoir assassiné Marat, datait sa lettre à

Barbaroux du _second jour de la préparation de la paix_, et par son

coup de couteau elle venait de faire déclarer aux Girondins une guerre

à mort. Ceux-ci de leur côté, en soulevant les villes et les campagnes,

appelèrent volontairement sur leur tête les inexorables rigueurs de la

loi. Après le 10 août, les royalistes n'avaient qu'un moyen pour

conquérir l'oubli de leur passé, c'était de se serrer autour du drapeau

national, et ces misérables venaient de tendre lâchement la main à

l'étranger. Y avait-il des châtiments trop sévères contre un pareil

crime?

Rompre l'enchaînement des faits, isoler la Terreur des causes qui l'ont

préparée, c'est en faire un monstre. L'historien impartial doit

rétablir le lien des événements, montrer la progression des mesures

révolutionnaires, les motifs qui les ont produites: si, entrevu à cette

lumière nouvelle, le monstre reste effrayant, il acquiert du moins une

raison d'être.

Dès le 30 juillet 93, la Convention, sur la proposition de Prieur (de

la Marne), réorganisait le Tribunal révolutionnaire afin d'accélérer la

marche de la justice et frappait d'accusation le président du même

tribunal, Montané. Cette machine à condamnations ne fonctionnait déjà

plus assez vite ni avec assez de vigueur en face de la gravité toujours

croissante des dangers et des complots qui menaçaient la République. Le

surlendemain, à la suite d'un rapport de Barère, l'Assemblée décrétait

l'incendie des bois, des taillis et des genêts dans lesquels

s'abritaient les Vendéens, la destruction des forêts qui leur servaient

de repaire, le transport des femmes et des enfants dans l'intérieur du

pays. Elle votait, en outre, le renvoi de Marie-Antoinette devant le

Tribunal révolutionnaire et son transfèrement de la tour du Temple à la

Conciergerie. Que les tombeaux et mausolées des anciens rois s'élevant

dans l'Abbaye de Saint-Denis soient détruits; ainsi le voulait le

jugement dernier du peuple. Tout Français qui placerait des fonds sur

les banques des pays en guerre avec la République était déclaré traître

à la patrie. La Convention entrait dans une ère nouvelle dont elle

avait banni la pitié.

Danton qui, plus d'une fois, avait invoqué la clémence en faveur des

rebelles, sentit lui-même qu'en face des scènes tragiques dont la ville

de Toulon était le théâtre, il fallait se montrer implacable. «Il n'est

plus temps, s'écria-t-il le 31 juillet, d'écouter la voix de l'humanité

qui nous criait d'épargner ceux qu'on égare. Nous ne devons plus

composer avec les ennemis de la Révolution; ne voyons en eux que des

traîtres; le fer doit venir à l'appui de la raison.»

Le surlendemain de la fête du 10 août, Danton revient à la charge. Son

oeil étincelle, sa crinière s'agite; il y a du tonnerre dans sa voix.

«Point d'amnistie, rugit-il, point d'amnistie à aucun traître: la

terreur! l'homme juste ne fait point de grâce au méchant. Signalons la

vengeance populaire par le glaive de la loi promené sur les

conspirateurs de l'intérieur!»

Mais ce fut surtout dans la séance du 5 septembre que le système de la

Terreur apparut avec tout son caractère. Dès le début, un grave

jurisconsulte, Merlin, de Douai, présente à l'Assemblée un rapport sur

la nécessité de diviser le Tribunal révolutionnaire en quatre sections.

Surchargé d'affaires, le tribunal, dit le rapporteur, ne peut suffire à

tout. «Cependant, ajoute-t-il, il importe que les traîtres, les

conspirateurs reçoivent le plus tôt possible le châtiment dû à leurs

crimes; l'impunité, ou le délai de la punition de ceux qui sont sous la

main de la justice, enhardit ceux qui trament des complots; il faut que

prompte justice soit faite au peuple.» Merlin, de Douai, parlait au nom

du Comité de constitution. Et, sans discussion, l'Assemblée vote le

redoutable décret.

A partir de ce moment, ce ne fut qu'une série de propositions

violentes, furieuses. Pache, maire de Paris, et Chaumette, procureur

général de la Commune, se sont introduits dans l'Assemblée à la tête

d'une députation. Ils viennent au nom de Paris affamé par les

agioteurs. «Plus de quartier, s'écrie Chaumette, plus de miséricorde

aux traîtres!... Si nous ne les devançons pas, ils nous devanceront:

jetons entre eux et nous la barrière de l'éternité.» Le sang monte à la

tête de la Convention, elle applaudit avec délire.

A la tribune apparaît la face menaçante de Danton. Toute la salle

retentit d'applaudissements; car c'est de lui qu'on attend le coup de

foudre sur la tête des conspirateurs royalistes. L'orateur appuie

toutes les mesures les plus énergiques faites par ses collègues. «Il

reste à punir, s'écrie-t-il, et l'ennemi intérieur que vous tenez, et

ceux que vous aurez à saisir. Il faut que le tribunal révolutionnaire

soit divisé en un assez grand nombre de sections pour que tous les

jours un aristocrate, un scélérat, paye de sa tête ses forfaits.» Et

l'Assemblée redouble d'enthousiasme.

Billaud-Varenne demande l'arrestation immédiate de tous les ennemis de

la Révolution, la peine de mort contre tout administrateur coupable de

négligence dans l'exécution d'une loi quelconque, le rapport d'un

décret qui interdisait les visites domiciliaires pendant la nuit, le

renvoi devant le Tribunal révolutionnaire des anciens ministres, Lebrun

et Clavières.

Raffron, du Trouillet, insiste pour qu'il soit enjoint au ministre de

l'intérieur d'organiser, dans la journée même, une armée

révolutionnaire, chargée de comprimer les mauvais citoyens, d'exécuter

partout où besoin serait les lois et les mesures de salut public prises

par la Convention nationale, et de protéger les subsistances. Cette

proposition appuyée par Billaud-Varennes, par Danton et par plusieurs

autres membres, est aussitôt convertie en décret.

Merlin de Douai veut que toute personne convaincue d'avoir tenu des

discours étant de nature à discréditer les assignats, de les avoir

refusés en paiement, et donnés ou reçus à personne, soit punie de mort.

Au milieu de ce déchaînement de propositions violentes s'élève une

belle parole de Thuriot: «Loin de nous l'idée que la France soit

altérée de sang; elle n'est altérée que de justice.» Et cette même

assemblée, qui tout à l'heure applaudissait les mesures les plus

sévères, s'associe par un élan d'enthousiasme au noble sentiment de

l'orateur.

Il fallait conclure; Barère s'en charge, et résume avec son rare talent

les conséquences de la journée. «Les royalistes, s'écrie-t-il, ont

voulu organiser un mouvement. Eh bien! ils l'auront. (Applaudissements.)

Ils l'auront organisé par l'armée révolutionnaire, qui _mettra

la terreur à l'ordre du jour_... Ils veulent du sang... eh

bien! ils auront celui des leurs, de Brissot et d'Antoinette.»

Cette séance du 5 septembre fut décisive; mais il serait vraiment

puéril de n'y voir qu'un coup de théâtre monté par la Commune. Il nous

faut chercher plus haut la cause des sombres péripéties qui vont

obscurcir le ciel naguère si pur de la Révolution. A-t-on donc oublié

qu'à l'Assemblée législative les Girondins eux-mêmes avaient forgé

cette arme de la terreur dont ils comptaient bien se servir contre les

nobles et les prêtres réfractaires? Depuis leur chute, la nécessité de

la répression à outrance n'avait-elle point grandi avec l'audace des

conspirateurs? Le fédéralisme qui n'était d'abord qu'un nuage, un rêve,

une utopie, n'aurait-il point démembré la République sans l'indomptable

énergie de la Convention? Les royalistes, que les Girondins couvrirent

un instant de leur popularité, n'avaient-ils point versé à flots le

sang des patriotes? n'avaient-ils point vendu aux Anglais la terre

sacrée de la patrie?

Rêvée, invoquée, pratiquée par les partis, la Terreur ne devait-elle

point tomber comme un glaive entre des adversaires implacables?

--Que ce glaive s'éloigne! s'écriaient au fond du coeur les hommes

miséricordieux et sensibles.

--Je ne passerai pas, disait le glaive, que je n'aie exterminé les

ennemis du peuple, les traîtres à la patrie.

A coup sûr, le système inauguré dans la séance du 5 septembre était

détestable. L'Inquisition, en jetant dans les flammes du bûcher des

millions de victimes, s'appuyait du moins sur une fiction, le droit

divin. Elle punissait en vertu d'une autorité antérieure et supérieure

à toutes les sociétés humaines. Fille du droit et de la réalité, la

Révolution française, au contraire, n'avait à invoquer d'autres excuses

que la raison d'État, la nécessité des temps, la loi suprême du salut

public; mais qui ne voit que tous les gouvernements peuvent se couvrir

des mêmes armes contre leurs adversaires? C'était, en outre, une erreur

de croire que la hache fut à même de vaincre toutes les résistances, de

rompre certaines associations de faits et d'idées, d'en finir avec la

religion des regrets et des souvenirs. Il est plus facile de supprimer

les hommes que de détruire les partis et surtout d'anéantir les causes

qui en déterminent l'existence. On s'étonne vraiment de la confiance de

Robespierre, disant le 5 septembre: «Aujourd'hui l'arrêt de mort des

aristocrates est prononcé, et demain l'aristocratie cessera d'être.»

Elle fut le lendemain ce qu'elle était la veille.

Ce système, je le répète, était mauvais; mais la difficulté consistait

à en présenter un autre. La Révolution s'était tout d'abord montrée

douce et débonnaire; elle s'était appuyée sur l'amour, non sur la force

et l'intimidation; elle avait convié tous les Français à se réunir

autour de l'autel sacré de la patrie. Comment ses adversaires lui

avaient-ils tenu compte d'une telle magnanimité? Ils avaient soulevé

contre elle le monstre sanglant de la Vendée. A ses déclarations

pacifiques et fraternelles, ils avaient répondu par des défis

audacieux, par des menées sourdes, par la guerre civile, par l'alliance

avec l'étranger, par la trahison et par les insultes contre la

souveraineté du peuple. La coupe était pleine: il fallait qu'elle

débordât.

Saiut-Just se fit l'interprète du sentiment national, le jour où il dit

devant la Convention: «Si les conjurations n'avaient point troublé cet

empire; si la patrie n'avait pas été mille fois victime des lois

indulgentes, il serait doux de gouverner par des maximes de paix et de

justice naturelle; mais entre le peuple et ses ennemis il n'y a plus de

commun que la glaive. Il faut régir par le fer ceux qui ne veulent pas

être régis par la justice; il faut opprimer les tyrans.»

Les royalistes avaient repoussé la clémence; la Convention en fut donc

réduite à contenir l'intérieur par l'échafaud et à faire garder nos

frontières par la Mort.

Quoi qu'il en soit, la Terreur n'est point sortie tout armée du cerveau

d'un seul homme, comme la sombre Pallas de la tête de Jupiter; elle est

sortie d'un enchaînement de faits.

Les grandes mesures révolutionnaires demandent à être jugées à distance

et avec tout le sang-froid de la réflexion. Les contemporains qui,

ruinés dans leur fortune, frappés dans leur famille, ont traversé, les

pieds dans le sang, cette époque terrible, sont excusables sans doute

de l'envisager à travers un voile d'horreur. On s'explique ainsi

l'amertume des Mémoires écrits après le 9 thermidor et la fureur des

vieux historiens royalistes. Mais il nous faut, fils d'un autre siècle,

étouffer cet égoïsme de la sensibilité et nous placer dès maintenant

dans l'avenir. En histoire, le mal est souvent un bien dont nous ne

saisissons pas les rapports. A mesure que les faits se succèdent, ces

rapports s'établissent, et l'anathème s'efface alors peu à peu des

événements et des hommes auxquels nous l'avions appliqué. Tout en

donnant des regrets bien légitimes aux victimes de ces temps orageux,

nous devons nous soumettre à la loi du progrès, si dure qu'elle soit,

et reconnaître que ces plaintes, ces réprobations tardives, ces

invectives des royalistes tombent devant un mot tranchant et inflexible

comme la hache: ils l'ont voulu. Donc, finissons-en, une fois pour

toutes, avec ces élégies à froid et ces panégyriques inutiles des

victimes, de peur de ressembler aux anciens peuples de l'Egypte qui

passaient toute leur vie à embaumer les morts.

[Illustration: Rassemblement devant l'Hôtel de Ville.]

Combien d'ailleurs ils se tromperaient, ceux qui voudraient rendre la

République responsable de ces violences! En France, de même que dans

les États du Nouveau-Monde, le gouvernement républicain aurait pu

s'introduire par des voies pacifiques. Nous avons indiqué le moment où

cette substitution de la République à la monarchie se serait accomplie

sans verser une goutte de sang.

Si, après le 10 août, elle fut contrainte de lutter pour son existence

et de se couvrir de la Terreur comme d'une armure de géant, à qui la

faute? A vous, chouans et Vendéens, à vous, éternels suppôts de la

tyrannie, à vous, modérés et Girondins. Ce n'était d'ailleurs pas la

République, c'était la Révolution qui avait besoin de faire peur. A la

force elle résista par la force, au glaive par le glaive, à

l'insurrection par l'échafaud. Et puis la Révolution n'était pas

seulement un pouvoir, c'était une idée. Comme gouvernement, elle avait

le droit de se défendre; comme idée, elle se devait à elle-même de

sauver la France. Les hommes de mauvaise foi qui, à distance des

événements, ont le facile courage d'attaquer les actes de la Convention

nationale ne tiennent aucun compte du but vers lequel la France

s'avançait toute palpitante d'enthousiasme. C'est une erreur de croire

que, dans la pensée des hommes de 93, elle put être un moyen durable de

gouvernement. Poussés à bout par les circonstances les plus tragiques,

ils avaient été forcés de jeter sur la justice et la liberté un voile

sanglant; mais derrière ce voile se cachait une philosophie douce et

amie de l'humanité.

Soyons justes envers le gouvernement révolutionnaire: tenons-lui compte

enfin du peu de ressources qu'il avait sous la main pour comprimer les

rebelles et pour assurer son existence. Ici la conservation était

sainte, car elle sauvait une propriété morale, la propriété du genre

humain tout entier. Occupée à la frontière par les armées ennemies, à

l'intérieur par la Vendée et par toutes les insurrections partielles,

la Convention n'avait pas quatre cent mille baïonnettes appuyées, comme

dans les gouvernements _réguliers_, sur la poitrine frémissante de

l'émeute; pour se maintenir sans soldats à l'intérieur, sans police

organisée, sans argent, au milieu de tant de haines déchaînées, de tant

de résistances écumantes, de tant d'ennemis avoués ou latents, la

République n'avait que l'échafaud. Si l'on réfléchit à la situation

désarmée où elle se trouvait vis-à-vis des partis décidés à tout

entreprendre, on sera moins étonné, je crois, de l'usage violent et

immodéré qu'elle fit de la peine de mort. Le nombre des victimes

effrayait, consternait les hommes d'État eux-mêmes qui étaient à la

tête du mouvement: mais l'énergie et la fermeté de leurs convictions

masquaient le remords dans ces coeurs stoïques.

Est-il, oui ou non, reconnu que la France avait besoin d'une révolution

profonde, complète, pour sortir de l'état d'avilissement et de malaise

dans lequel elle languissait depuis des siècles? Si l'on nie cette

vérité, qu'on ait le courage de blâmer la convocation des États

généraux, le consentement donné par Louis XVI à la réunion des trois

ordres et à la Constitution de 89. Si au contraire la nécessité d'une

grande réforme sociale ne trouve plus guère de contradicteurs, où

voulait-on que cette réforme s'arrêtât? Il y aurait de l'inconséquence

à croire qu'une telle secousse pût être imprimée à la nation sans

froisser bien des intérêts, sans susciter des résistances à main armée?

Dans l'ordre des temps, Mirabeau était le glaive dont Robespierre fut

la pointe.

Ceux qui acceptent avec amour les idées de 89 et qui reculent ensuite

devant les conséquences pratiques de la fameuse déclaration des Droits

nous semblent des esprits honnêtes, mais faibles. Si vous admettez la

Révolution, il faut l'admettre pleine, entière, logique, entourée de

toutes les conditions nécessaires qui devaient l'établir et la

perpétuer, malgré les attaques de ses ennemis. Il n'y a rien de plus

mortel aux nations que les demi-mouvements vers une rédemption sociale,

qui agitent tout sans rien détruire ni rien fonder. S'est-on bien

demandé ce qui serait advenu si par la force et l'épouvante la

Convention n'eût point arraché aux rebelles l'espérance même de la

victoire? Le sol de la France eût été livré à l'ennemi. La guillotine

et le gibet eussent fonctionné du nord au midi, de l'Est à l'Ouest,

comme ils sévissaient à Lyon, à Marseille, à Toulon contre les

révolutionnaires. La bande des émigrés fût rentrée dans les vieux

châteaux, altérée de vengeance. Les acquéreurs des biens nationaux

eussent été dépossédés, flétris, exterminés, la Constitution de 89 eût

été déchirée, brûlée par la main du bourreau. Toutes les conquêtes de

l'esprit moderne eussent disparu sous un ukase daté du palais de

Versailles. Paris, la ville du 10 août, n'eût plus été qu'un monceau de

cendres. Le peuple des campagnes, réduit de nouveau à la taille, à la

corvée et à la dîme, retombé plus bas qu'il n'était sous l'ancien

régime, eût à jamais maudit les Duport, les Sieyès, les Barnave et

autres constitutionnels qui l'avaient encouragé à défendre ses droits.

Tel est le mur de fer dans lequel les royalistes avaient enfermé la

Révolution, qu'elle devait choisir entre ces deux alternatives:

détruire ou être détruite.

Qu'on ne confonde pas toutefois le système de la Terreur avec ses

excès. Le système sortit tout formé de la coalition étrangère et de la

guerre civile; les excès furent particuliers à quelques hommes. Le

gouvernement révolutionnaire avait-il le droit de se défendre? Oui,

puisqu'il était sans cesse attaqué. Mû par un besoin de conservation,

il remit entre les mains de ses agents des armes terribles, dont

plusieurs abusèrent. Les commissaires de la Convention, étant investi

d'une sorte de dictature locale, exagéraient trop souvent les mesures

de sévérité: à la pluie vive, ils opposaient le fer rouge. Carrier à

Nantes, Tallien à Bordeaux, Collot-d'Herbois et Fouché à Lyon, Fréron

et Barras à Marseille, Joseph Lebon à Arras, dépassèrent toutes les

bornes. La Terreur, qui n'aurait dû être qu'un moyen pour faire rentrer

la contre-révolution dans le néant, devint sous le règne de ces hommes

sanguinaires une épée à deux tranchants qui frappait les innocents et

les coupables. Il y aurait d'ailleurs de la mauvaise foi à prétendre

que ces rigueurs fussent approuvées par le gouvernement de la

République. La plupart des Montagnards les détestaient, et les auteurs

de ces actes injustifiables furent rappelés par la Convention.--Trop

tard, dira-t-on; oui, trop tard pour l'humanité; mais le moyen

d'arrêter ces commissaires dans l'exécution de leur oeuvre de sang,

quand le sol tremblait sous leurs pieds et quand leur révocation, en

flattant l'audace des royalistes, eût rallumé l'incendie mal éteint?

Ce qui étonne est l'indulgence, souvent même le délire d'enthousiasme

avec lequel les historiens de l'Empire parlent des victoires du grand

Napoléon. En quoi ce despotisme militant différait-il beaucoup du

système de la Terreur? Pour intimider des adversaires redoutables, la

Convention leur montrait le couteau de la guillotine; et l'empereur,

pour effrayer les pays voisins, pour gagner des batailles, envoyait ses

masses de soldats à la gueule du canon de l'ennemi. Les hommes, je le

sais, préfèrent de beaucoup cette dernière manière d'être tués; mais en

définitive les campagnes de l'Empire ont immolé cent mille fois plus de

victimes que l'échafaud de 93. Cette arme frappait d'ailleurs des

individus jugés, des coupables aux yeux de la loi, et non de dignes

enfants de la patrie sans peur et sans reproche. Et puis, que découvre

l'oeil du penseur derrière ces grandes tueries césariennes? Rien,

absolument rien, sinon le despotisme byzantin appuyé sur une

monstrueuse féodalité militaire, tandis que derrière les luttes et les

rigueurs de la Convention se dévoile l'avènement prochain de la

démocratie. Ajoutons que l'Empire, après nous avoir étreints tout

saignants entre ses serres et nous avoir enlevés dans son vol ambitieux

jusqu'aux extrémités de l'Europe, nous a laissés retomber blessés,

meurtris, bien en deçà de nos anciennes limites. La Convention avait

sauvé le territoire, et par deux fois ce sombre génie du mal a déchaîné

sur nous le fléau de l'invasion étrangère.

J'ai connu quelques-uns des anciens Conventionnels; voici ce qu'ils

m'ont dit:

«Des petits hommes d'État, assis tranquillement dans leur fauteuil et

adoucis par nos rigueurs, parlent bien à leur aise d'humanité; mais

s'ils avaient eu comme nous sur les bras à la fois la guerre étrangère,

l'insurrection, la disette, la banqueroute, des provinces révoltées à

soumettre, des factions intérieures à contenir, des armées étrangères à

frapper de stupeur, un roi à juger, ils auraient peut-être voté des

mesures encore plus sévères que celles de la Convention. Notre nom sera

exécré ou béni selon que les principes pour lesquels nous avons

combattu seront effacés de la mémoire des hommes ou inscrits dans le

code de toutes les nations civilisées. Mais l'avenir dira que si nous

avons fait violence à l'humanité, c'était pour la remettre en

possession de ses droits et assurer le bonheur de vingt-quatre millions

de Français. Assassins du mal, nous avons levé le fer sur les ennemis

du peuple et vengé le ciel outragé dans la personne des esclaves. La

royauté faisait obstacle à nos desseins; elle était la clef de voûte du

vieux monde; nous l'avons détruite. L'aristocratie, cette hydre des

temps modernes, cherchait à ramasser ses tronçons; nous lui avons

écrasé la tête. Pour nous juger, il faudrait se reporter à ces jours

lugubres où le bruit courait par les rues épouvantées que les armées

vendéennes marchaient sur Paris, où la lueur sanglante des torches

incendiant nos arsenaux éclairait une multitude pâle de colère, où la

Bretagne faisait signe aux navires anglais d'accourir sur nos côtes.

Nous avons été calomniés, insultés, outragés: grâce à l'indomptable

énergie de la Convention nationale, un affront nous a du moins été

épargné par le destin. Nous avions tous juré de mourir avant de voir le

sol sacré de la patrie souillé par la présence des armées satellites du

despotisme, et ce serment, nous l'aurions tenu.»

Histoire des Montagnards · 第 81 / 146 题