Siége de Lyon.--Décret de la Convention nationale.--Clémence de
Couthon.--Atroce conduite de Collot-d'Herbois et Fouché.--Le Girondin
Rebcequi à Marseille.--Les royalistes s'emparent du mouvement.--Terreur
blanche.--Siége et prise de la ville par l'armée républicaine.--Origine
de la révolte à Toulon.--Les royalistes, cachés derrière les Girondins,
se rendent maîtres des sections et fondent un Comité général.--Leur
tribunal soi-disant populaire.--Le couronnement de la Vierge.--Paméla.
Toulon est vendu aux Anglais par les chefs de la réaction.--La
guillotine et le gibet.--Arrivée de l'armée de Cartaux.--Attaque et
victoire des Montagnards.--Panique des royalistes.--Incendie de nos
arsenaux.--Noble conduite des forçats.
Oh! c'était un beau rêve; mais qu'il était loin de la réalité!
A l'Est, à l'Ouest, au Nord, au Midi, le fédéralisme triomphait. Le
vainqueur n'était point Hercule, c'était le Dragon. Gardienne de la
République une et indivisible, la Convention avait besoin de toute son
énergie pour soutenir la lutte et terrasser le monstre. Ce qu'il y
avait de plus affreux, c'est que tous les départements révoltés
appelaient l'étranger à leur secours. «A nous les Anglais! à nous les
Espagnols! à nous les Prussiens! à nous les Italiens! vous voulez notre
sol, nous vous le livrons. Venez, délivrez-nous de la République! Vive
Louis XVII!»
Trois villes du Midi ralliaient le faisceau de la révolte, Lyon,
Marseille, Toulon.
A Lyon, les maîtres de fabriques, les gros négociants, plus ou moins
Girondins, d'accord avec quelques nobles déguisés qui cachaient
soigneusement _l'épée de leurs pères_ sous la blouse ou sous un
pantalon de gros drap, avaient trompé, séduit une partie des ouvriers
et les avaient entraînés dans un soulèvement formidable. Le sang des
patriotes et des Jacobins avait coulé à flots sur l'échafaud royaliste.
Celui de Chalier, immolé par la faction girondine, fumait encore et
criait vengeance. La Convention en fut réduite à faire le siége de la
ville. On a lieu d'être étonné de la longanimité qu'elle déploya: cette
Assemblée qui passe pour avoir été dure et implacable, usa d'abord
d'une extrème tolérance envers les rebelles. Robespierre, Couthon,
Saint-Just, Carnot et Barère avaient par une lettre spéciale recommandé
la clémence aux représentants Dubois, Crancé et Gauthier, chargés de
surveiller les opérations du siége. On espérait que Lyon se rendrait et
dans cette prévision le Comité de Salut public rappelait aux
Commissaires un vers latin: _Parcere subjectis et debellare superbos_:
«Épargnez ceux qui se soumettent; punissez les orgueilleux qui
résistent.» Telles étaient leurs instructions, qui n'avaient rien de
bien terrible.
Cependant Lyon tenait toujours; quand ce siége finirait-il? Les
citoyens de la ville restés fidèles à la loi, à la représentation
nationale, étaient dénoncés, injuriés, jetés dans les cachots. A la
nouvelle de ces retards et de ces outrages, une sourde fureur s'empara
de la Convention.
Dans la nuit du 8 au 9 octobre, Lyon est emporté de vive force, et le 9
au matin, les troupes de la Montagne, noires de poudre, tambour
battant, enseignes déployées, entrent dans la cité rebelle. Vont-elles
mettre tout à feu et à sang?
Ni représailles, ni pillage. Un ordre du jour signé des représentants
en mission, Couthon, Laporte et Maigret, avait recommandé aux
vainqueurs le respect des personnes et des propriétés.
L'intention des commissaires était très-certainement de frapper les
superbes et les grands coupables, les chefs de l'insurrection, et
d'épargner les humbles qui s'étaient laissés entraîner par faiblesse ou
par erreur. Deux systèmes de tribunaux bien distincts devaient juger à
part ces deux catégories d'insurgés.
A Paris, combien fut différente l'impression produite par la prise de
Lyon, après une longue et sanglante résistance! «Qui osera réclamer
votre indulgence pour cette ville rebelle?» s'écria Barère, parlant le
12 octobre au nom du comité de Salut public. «Elle doit être ensevelie
sous ses ruines. Que devez-vous respecter dans votre vengeance? la
maison de l'indigent, l'asile de l'humanité, l'édifice consacré à
l'instruction publique; la charrue doit passer sur tout le reste. Le
nom de Lyon ne doit plus exister.»
Et la Convention, voulant donner un terrible exemple aux villes
révoltées, décréta qu'une commission extraordinaire ferait punir
militairement et sans délai les contre-révolutionnaires, que la ville
serait détruite; qu'on ne laisserait debout que les maisons des
pauvres, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les
édifices consacrés à l'industrie, les hôpitaux, les écoles; que la
réunion des maisons conservées prendrait désormais le nom de _Commune
Affranchie_; enfin que sur les ruines de la ville rebelle s'élèverait
une colonne portant l'inscription suivante: «Lyon fit la guerre à la
liberté, Lyon n'est plus.»
Ce décret ne fut jamais appliqué à la lettre. Couthon, l'homme de
Robespierre, se contenta d'un simulacre de démolition légale. Infirme,
il se fit transporter dans un fauteuil sur la place de Bellecour; là,
armé d'un petit marteau d'argent, il donna deux ou trois coups à l'une
des maisons de la place, en disant _la loi te frappe_! La maison resta
debout, et ne s'en porta pas plus mal pour avoir été démolie
moralement.
La ville de Lyon perdit son nom, il est vrai; mais «Qu'y a-t-il dans un
nom?» dit le grand poëte Shakspeare.
Il faut ajouter que beaucoup de Conventionnels, parmi ceux-mêmes qui
avaient voté le décret, encourageaient Couthon à persévérer dans cette
voie d'indulgence et de sagesse. «Sauvez Lyon à la République, lui
écrivait Hérault de Séchelles; arrachez ce malheureux peuple à son
égarement; punissez, écrasez les monstres qui l'asservissent, vous
aurez bien mérité de la patrie. Ce nouveau service sera un grand titre
de plus dans votre carrière politique.»
Non content d'épargner la population ouvrière de Lyon, Couthon
cherchait à l'éclairer. «Je vis, écrivait-il à Saint-Just, dans un pays
qui avait besoin d'être entièrement régénéré; le peuple y avait été
tenu si étroitement enchaîné par les riches, qu'il ne se doutait pour
ainsi dire pas de la Révolution. Il a fallu remonter avec lui jusqu'à
l'alphabet, et quand il a su que la déclaration des droits existait, et
qu'elle n'était pas une chimère, il est devenu tout autre.»
Cette modération déconcerta les enragés, les hébertistes, les vengeurs
de Chalier; ils s'indignèrent et crièrent au scandale. Couthon n'en
persévéra pas moins dans sa politique de clémence. Sauveur de Lyon, il
revint à Paris.
A peine s'était-il éloigné, que l'incendie mal éteint, se ranima. Le
Comité de salut public eut alors la malheureuse idée d'envoyer à Lyon
Collot d'Herbois et Fouché, le futur duc d'Otrante. Qui oserait
défendre les atrocités commises par ces deux hommes, leur règne odieux,
leurs fureurs de tigres? Collot essaya pourtant de se justifier après
le 9 thermidor. «Lorsqu'il arriva à Lyon, dit-il, la première chose
qu'il apprit, c'est qu'à Montbrison on pendait les patriotes à leurs
fenêtres. On brûlait les soldats dans les hôpitaux. Eux aussi, les
aristocrates, poussaient le cri sauvage: _A la lanterne_. Précy, le
général de la contre-révolution, faisait fusiller des femmes pendant
qu'il était à table. On tuait à coup de pistolets les républicains dans
les rues, on citait les noms d'officiers municipaux qu'on avait
enfermés dans les caves et laissés mourir de faim. La populace
réactionnaire avait écrasé, sous une meule de moulin, des soldats de
l'Ardèche, et dansé tout autour une carmagnole royaliste.»
Debout sur un pareil volcan, il avait été pris de vertige, la tête lui
avait tourné; il était devenu fou furieux.
En était-il arrivé à rougir de ses actes, ou redoutait-il, au lendemain
du 9 thermidor, la hache des modérés? Toujours est-il qu'il ne
renonçait point à sa défense: il niait avoir fait attacher des hommes
et des femmes à la bouche des canons. Il avouait bien avoir employé 15
000 travailleurs, individus sans ouvrage, à détruire les forts de
Saint-Jean et de Pierre-Cise; mais détruire les nids crénelés de
l'insurrection n'était point saccager la ville.
Avait-il donc oublié la lettre écrite par lui en 93 à la Convention?
«Les démolitions sont trop lentes; il faut des moyens plus rapides à
l'impatience républicaine. L'explosion de la mine, l'activité dévorante
de la flamme, peuvent seules exprimer la toute-puissance du peuple.»
Admettons que la légende ait exagéré les crimes dont se souillèrent à
Lyon Collot-d'Herbois et Fouché; le vertige de peur et de vengeance
dont ils furent saisis: il n'en reste pas moins certain que ces deux
fléaux avaient épouvanté les citoyens tranquilles, détruit l'industrie
et le commerce, paralysé le travail, tari dans cette cité florissante
une des sources vives de la prospérité nationale.
«Ah! si le vertueux Couthon fut resté à Commune-Affranchie, écrivait
Cadillot, de Lyon, que d'injustices de moins! Six mille individus
n'auraient pas tous péri. Le coupable seul eût été puni... Mais
Collot... ce n'est pas sans raison qu'il a couru à Paris soutenir son
ami Ronsin! Il a fallu des phrases bien empoulées pour couvrir de si
grands crimes.»
Et ce sont ces mêmes hommes, ces proconsuls, tous dégoûtants de sang et
enivrés des excès de la tyrannie, ces Collot-d'Herbois, ces Fouché qui
osèrent plus tard accuser Couthon et Robespierre de viser à la
dictature.
Lyon était soumis, terrassé; mais que se passait-il à Marseille, à
Toulon?
La vieille cité phocéenne portait en quelque sorte la peine de son
dévouement et de son patriotisme. Le sang de ses meilleurs enfants
s'était dispersé. Les volontaires avaient couru au champ d'honneur, au
péril, à la mort. Il ne restait plus dans ses murs que des négociants,
des courtiers, des armateurs, des calfats, des étrangers. Le commerce
était républicain; mais il voulait une République modérée. Les
monarchistes, ne se sentant point assez forts pour découvrir tout à
coup leurs projets, se cachèrent derrière le parti qui s'éloignait le
moins de leurs idées. Ils flattèrent les modérés, les excitèrent à
prendre l'avant-garde. Le Girondin Rebecqui prêcha d'abord la révolte,
mais quand il vit les royalistes s'emparer du mouvement pour le diriger
contre la République, le désespoir s'empara de sa personne et il se
précipita dans la mer.
Une fois maîtres du terrain, les partisans de l'ancien régime
n'hésitèrent plus [Note: Ce Ronsin, homme d'esprit, grand, beau
hâbleur, était la plus terrible machine de répression qu'on pût
imaginer. Il ne rêvait que faire sauter par la mine des rues entières.
Se croyant l'exécuteur des vengeances populaires il eût voulu inventer
la foudre. Ce fou dangereux appartenait aux hébertistes, dont il était
l'épée.] à jeter le masque. Profitant de l'indifférence des uns, de
l'ignorance des autres, ils arborèrent d'une main résolue l'étendard de
la terreur blanche. Les Jacobins, enfermés au fort Saint-Jean, en
sortaient tous les jours par douzaine pour marcher à la guillotine.
La Convention envoya contre Marseille l'armée de Cartaux. Aix et
Avignon l'attendaient pour l'anéantir; six mille fédérés lui barraient
le passage; elle dissipa, chemin faisant, ces bandes mercenaires comme
une nuée de sauterelles. Marseille est cernée, les pièces de siége
tonnent, les bombes éclatent contre les remparts des royalistes. Il
faut que la ville se rende ou qu'elle meure.
Le 31 août, un aide de camp du général Cartaux paraît à la barre de la
Convention. Il annonce qu'on peut regarder Marseille comme tout près de
tomber aux mains de l'armée républicaine. Porteur de trois drapeaux
enlevés aux rebelles, il présente en outre à l'Assemblée deux boulets
de plomb tirés sur les représentants du peuple, Albète et Nioche, puis
il réclame un renfort pour en finir avec la révolte du Midi.
C'est Robespierre qui lui répond: «Renvoyez à vos ennemis les boulets
lancés par des mains coupables; achevez la défaite de l'aristocratie
hypocrite que vous avez vaincue. Que les traîtres expirent! que les
mânes des patriotes assassinés soient apaisées, Marseille purifiée, la
liberté vengée et affermie!... Dites à vos frères d'armes que les
représentants du peuple sont contents de leur courage républicain;
dites-leur que nous acquitterons envers eux la dette de la patrie;
dites-leur que nous déploierons ici contre les ennemis de la
République, l'énergie qu'ils montrent dans les combats.»
Au moment où l'aide de camp de Cartaux déclarait la victoire sûre et
prochaine, la ville de Marseille était, sans qu'il le sût, au pouvoir
des assiégeants.
Tout cédait, tout ployait sous la main de fer du Comité de salut
public, tout, excepté Toulon.
Là était le quartier général de la résistance. Pendant quelque temps
les Jacobins avaient été maîtres de la ville, grâce aux ouvriers de
l'arsenal; mais de jour en jour déclinait leur puissance. Des menées
sourdes et ténébreuses minaient à petit bruit l'autorité de la
Convention nationale. La réaction s'enhardit jusqu'à faire arrêter les
représentants du peuple Beauvais et Pierre Bayle, qui furent conduits
au fort Lamalgue et lâchement outragés. Un gouvernement organisé par
les Girondins s'empara des affaires de la ville. Jusqu'ici c'était la
République modérée qui triomphait; mais aussi bien à Toulon qu'à
Marseille, sous ce simulacre, se cachait, comme sous un voile, la tête
hideuse du royalisme. Dans la ville se trouvait alors un homme de haute
taille, simple bridier de son état actif, intelligent, véritable
sphinx, cachant on ne savait quelle énigme sous un front d'airain, son
nom était Roux.
Il rassemblait aux Minimes quelques fidèles, les haranguait et, tout en
se couvrant encore des couleurs nationales, n'était au fond qu'un
royaliste déguisé.
Le 18 juin 93, parut un manifeste contre-révolutionnaire tiré à
plusieurs milliers d'exemplaires.
«Les anarchistes écument de rage. Mais, citoyens, voire victoire n'est
point encore complète, et ne nous flattons point d'en assurer les
effets tant que l'homme abusé par la scélératesse et l'impiété
affichera les principes de l'athéisme, et osera porter des mains
sacriléges sur les ouvrages de la divinité.
«Il est temps de rendre à l'humanité souffrante ses droits, sa
religion, ses ministres... Ah! il n'est que trop vrai que les principes
philosophiques ont été la cause de l'irréligion et de nos malheurs!...»
Ce manifeste avait été rédigé par Roux. Tartufe l'eût signé.
Enhardi par le succès qu'obtenaient les manoeuvres de Roux l'orateur
des Minimes, le Comité général usurpait peu à peu le pouvoir des
sections, composé de membres plus ou moins royalistes, bientôt il jeta
le masque du girondisme. Jouant sur les mots, il institua d'abord un
_tribunal populaire_ dont il fit l'instrument de ses projets et de ses
vengeances. Le moyen de rassurer les timides, les indécis, est de leur
offrir la protection d'une épée; aussi les proclamations du général
royaliste Wimpffen furent-elles répandues à profusion dans la ville. Ne
fallait-il point d'un autre côté réveiller le zèle des dévots? Ne
sont-ils point du bois dont on fait les autels et les trônes? Les
sections étaient vaincues, démoralisées; elles votaient ce que voulait
le Comité général. On leur fit décréter le _couronnement de la Vierge_,
cérémonie entourée d'une pompe extraordinaire et que suivit un _Te
Deum_ chanté au bruit du canon. Une grande procession termina la fête.
Pour quiconque connaît les populations du Midi, il est facile de
deviner l'effet produit sur ces têtes de feu par une telle
représentation théâtrale. La Vierge couronnée demandait un roi.
Seuls les marins et les patriotes regardaient d'un oeil sombre une
manifestation dont ils prévoyaient les conséquences.
Cependant la ville commençait à souffrir de la faim. Les communications
du côté d'Aix et de Marseille étaient coupées par l'armée de Cartaux,
et du côté de la mer, par les flottes combinées des Espagnols et des
Anglais croisant devant la rade. Notez d'ailleurs que tous les nobles
du midi, tous les chevaliers errants de l'ancien régime s'étaient
réfugiés, entassés au pied de ces chaînes de montagnes qui dominent
Toulon. Là, du moins, ils se croyaient en sûreté; là ils pouvaient
braver les foudres de la Convention nationale.
D'un autre côté, le peuple grondait et guettait l'occasion d'agir.
La situation du comité général ne laissait donc point que d'être
très-perplexe. Obligé de lutter au dehors contre la Montagne et au
dedans contre les tentatives renouvelées des patriotes toulonnais, il
reconnut bientôt son impuissance. C'est alors que les membres de ce
comité, Chaussegros, commandant des armes, Puissant, ordonnateur en
chef de la marine, l'amiral Trogoff et Dournet mirent à exécution
l'infâme projet qu'ils avaient conçus depuis longtemps. Après avoir
proclamé Louis XVII roi de France, ils traitèrent, le 27 août, avec
l'amiral anglais, Hood, et s'engagèrent à lui livrer les forts et la
rade. Voilà donc où devaient aboutir les prédications hypocrites de
Roux: le couronnement de la Vierge, les processions, les hymnes et les
bénédictions du clergé!
Quand cet exécrable marché fut connu, tout ce qui avait un coeur
français à Toulon frémit d'indignation et de rage. Fidèles à la patrie,
les marins brûlaient de s'élancer contre la flotte anglaise; mais
partout, la réaction avait paralysé chez les officiers l'énergie et le
sentiment du devoir. Dans l'arsenal, sur les vaisseaux, on chercha un
homme capable de se mettre à la tête du mouvement; on ne le trouva
point. S'il se fût rencontré, il est probable que la flotte anglaise
n'aurait jamais tourné le cap Cépet.
Où donc étaient alors les Girondins? accablés sous le poids de leurs
fautes, évincés, ils laissaient faire les royalistes.
Au milieu de la nuit du 28 août, nuit lugubre, nuit maudite, lord
Elphinstone débarquait sans bruit au port des Ilettes, à la tête de
quinze cents Anglais portant des lauriers à leurs shakos, les lauriers
de la trahison!
Guidé par un détachement royaliste de garde nationale, il s'avance vers
le fort Lamalgue dont un membre du perfide comité lui remet les clefs.
Le lendemain les équipages de vingt-huit navires portant le pavillon
tricolore voient le drapeau anglais flotter sur le parapet supérieur du
fort et l'amiral Hood entrer avec ses vaisseaux dans cette magnifique
rade de Toulon. A ce moment un cri terrible, immense, sort de tous les
entreponts: «Trahis!... Les scélérats!»
Les marins français demandent le combat avec fureur. Ils bondissent
dans les vaisseaux comme des lions dans leur cage. Les officiers les
retiennent, les supplient, se jettent à leurs genoux. La plupart
d'entre eux avaient servi sous l'ancien régime. La Révolution leur
faisait peur. Ils déshonorèrent ce jour-là leur uniforme. Cependant un
navire du guerre, _le Commerce de Marseille_, embossé en tête de la
rade montrait fièrement ses canons aux Anglais, c'est vers lui que se
tournent les regards et le dernier espoir des marins fidèles à la
patrie. Sept mille d'entre eux, le coeur palpitant d'émotion
attendaient pour courir à l'ennemi la bordée du vaisseau resté immobile
à son poste. Le feu ne partit pas. Que dis-je? On aperçut bientôt une
chaloupe faisant force de voiles et dans laquelle brillaient des
uniformes. C'était le capitaine du _Commerce de Marseille_
Saint-Jullien, un noble, qui passant avec ses officiers devant le
vaisseau le _Patriote_, cria au brave capitaine Bouvet: «Tout est
perdu.»
Le lâche! et il fuyait sans combattre.
Le lendemain sept mille matelots indignés parlaient pour aller
rejoindre l'armée de Cartaux, tandis que des canots pavoisés aux
couleurs étrangères débarquaient devant l'hôtel de ville, l'amiral
espagnol Langara, les généraux Goodal, Gravina, Malgrave, Moreno, et
Hood qui, reçu avec de grands honneurs par le comité général des
sections, prit possession de Toulon au nom de Sa Majesté Britannique.
La nouvelle de ces sinistres événements arriva vers le 1er ou le 2
septembre à Paris. Les aristocrates, les royalistes se réjouirent et,
qui plus est, ils eurent l'imprudence d'afficher publiquement leur
joie. L'invasion, la ruine de la France, le drapeau de l'étranger
flottant sur notre première ville de guerre maritime, c'était leur
victoire à eux.
Or, à ce moment même, les comédiens du Théâtre-Français jouaient une
mauvaise pièce intitulée _Paméla_, dans laquelle l'auteur, François de
Neufchâteau, faisait un pompeux éloge du gouvernement britannique.
L'opinion publique s'émut; le Comité de salut public donna l'ordre à la
municipalité de suspendre les représentations, et se fit immédiatement
remettre le manuscrit.
Le lendemain l'auteur de _Paméla_ se présenta lui-même au comité. Il
fit valoir en sa faveur une circonstance atténuante: cet ouvrage datait
de 1788; enfin il proposa des changements qui étaient de nature à
modifier le caractère de sa comédie. Le comité rapporta son arrêté de
la veille, et le pièce fut reprise le 1er septembre.
Grande attente. Salle pleine. Tout ce que Paris comptait alors de beau
monde se rendit au Théâtre-Français. Les moindres allusions qui
n'entraient pas même dans la pensée de l'auteur furent saisies avec des
transports d'enthousiasme. Des Français croyaient la France perdue, et
ils applaudissaient. Un officier d'état-major de l'armée des Alpes, qui
avait figuré au siége de Lyon et se trouvait alors en mission à Paris,
se leva. Les mots de calomnie, de scandale s'échappèrent de ses lèvres.
A l'instant même interrompu par des clameurs, abreuvé d'outrages, il
fut obligé de quitter la salle. Il court aux Jacobins, raconte ce qui
venait de se passer, Robespierre présidait: il engage l'officier à
s'adresser au comité de Salut public et à dénoncer les faits dont il
avait été témoin. Le lendemain 2 septembre, le comité de Salut public
ordonne la fermeture du théâtre, l'arrestation des acteurs et de
l'auteur de Paméla. Cette sévérité à laquelle s'associa la Convention
tout entière, dans sa séance du 3, après la lecture d'un rapport de
Barère, s'explique assez par les sentiments hostiles des ci-devant
_comédiens ordinaires du roi_. Ils en voulaient à la Révolution de les
avoir dépouillés de certains priviléges et des faveurs de la cour. Les
actrices surtout ne pardonnaient point au 10 août de leur avoir enlevé
leurs plus riches protecteurs, les vieux marquis de la Régence et du
règne de Louis XVI.
Ce théâtre était, selon la parole de Robespierre, «le repaire de
l'aristocratie».
Ce qu'il y a de piquant est que l'auteur de Paméla, François de
Neufchâteau, membre de l'Assemblée législative, avait conquis par ses
votes l'estime et l'amitié de Maximilien. Est-ce à cette circonstance
qu'il dut d'être mis en d'état d'arrestation chez lui?
Toutefois les renseignements sur le désastre de Toulon étaient encore
vagues, incertains, lorsque le 2 septembre Soulès, un ami de Chalier,
le martyr de la démocratie lyonnaise, se présente à la barre de la
Convention, raconte tout, dévoile la noire trahison des Royalistes et
des Girondins. Les représentants demeurèrent foudroyés sur leur banc.
Barère craignant sans doute pour le ministère et pour le Comité de
Salut public, dont il était membre, soutient hardiment, qu'il n'en peut
être ainsi, quelques députés demandent même l'arrestation de Soulès
comme porteur de fausses nouvelles. C'est égal, le trait avait porté,
tout Paris s'émut.
La Convention ne tarda point à connaître toute la vérité. Frémissante
d'une juste et noble colère, elle adressa aux départements du Midi la
proclamation suivante:
«Français, une des principales villes, le port le plus important et la
plus considérable escadre de la République ont été lâchement livrés aux
Anglais par les habitants de Toulon.
[Illustration: Merlin de Douai donne lecture de son rapport.]
«Des Français se sont donnés aux Anglais! cette trahison infâme, dont
la pensée seule aurait pénétré d'indignation et d'horreur des Français
esclaves d'un roi, a été conçue, méditée, exécutée par des Français qui
se disaient républicains.--Les scélérats! Et c'était nous qu'ils
accusaient d'être les ennemis de la République et de vouloir être les
restaurateurs de la royauté! Et ces paroles qu'ils osent nous adresser
aujourd'hui, ils les datent de l'an 1er du règne de Louis XVII!
«Vengeance, citoyens! Qu'ils périssent, tous ceux qui ont voulu que la
République périt! Et vous, départements du Midi, vous serez tous
complices de ce déchirement de la France, si vous ne vous empressez
d'en punir les auteurs.»
Cette proclamation, ainsi que le décret qui mettait hors la loi
l'amiral Trogoff, l'ordonnateur Puissant et le capitaine des armes, fut
adressée au Comité général de Toulon. Le président en donna lecture à
quelques convives, car il était à diner avec les généraux anglais, puis
il envoya les deux pièces au bourreau pour être brûlées sur la place
publique.
Sous le canon de leurs amis les ennemis, les ci-devant, les Girondins
et les royalistes étaient désormais les maîtres de la ville. En moins
de huit jours, les escadres coalisées avaient vomi sur le sol provençal
2500 Anglais, 14 500 Espagnols ou Napolitains et 3 000 Piémontais.
Les royalistes avaient déjà versé beaucoup de sang; mais, enhardis par
la présence des forces étrangères, ils redoublèrent de cruauté.
Les deux représentants du peuple Bayle et Beauvois moururent dans les
cachots; l'un succomba aux mauvais traitements, l'autre, voulant
abréger, se poignarda!
Le 13 septembre 93, on lisait sur les murs de la ville:
«An 1er du règne de Louis XVII. Vu l'arrêté pris par le _tribunal
populaire_, le Comité général ordonne que le gibet sera placé, les
jours d'exécution, au milieu de la place d'armes, et qu'il sera enlevé
tout de suite après l'exécution; qu'à cet effet la municipalité sera
invitée à faire travailler sans délai à un gibet qui puisse être placé
et déplacé au fur et à mesure des exécutions.»
Le gibet et non l'échafaud! Pourquoi? L'échafaud eût été un instrument
de supplice trop noble pour cette canaille de Jacobins. Le gibet était
assez bon pour eux, et puis ne rappelait-il pas beaucoup mieux l'ancien
régime?
On s'était pourtant servi dans les commencements de ce qu'on avait
trouvé sous la main. Dès les premiers jours d'août, la Commission
martiale avait fait jeter pêle-mêle sous le couteau de la guillotine
l'ancien maire démocrate de Toulon, le président du tribunal criminel,
celui des Jacobins, le commandant de la garde nationale patriote et
autres victimes. Calme et fier, le jacobin Silvestre, avant d'être
attaché sur la planche fatale, se tourna vers le peuple et s'écria
d'une voix solennelle:
«Les paroles d'un mourant sont prophétiques: infâmes royalistes, la
République nous vengera.»
Pendant ce temps-là, un jeune homme, Gueit, du fond de son cachot,
adressait à sa mère la lettre suivante:
«C'est au moment où je vais mourir que je vous écris; je n'ai qu'à vous
inviter à vous consoler: je vous embrasse un million de fois, mes
frères et soeurs, tous mes parents ainsi que mes amis, s'il m'en reste.
Je vous avoue à tous que le seul crime qu'on puisse m'imputer est celui
d'avoir vécu et de mourir patriote; le ciel seul me vengera. Adieu,
adieu, adieu pour toujours!»
Il disait vrai: la seule charge qu'un tribunal de sang eût pu découvrir
contre lui était d'être entré le 10 août, à main armée, dans le château
des Tuileries.
Quel crime abominable! La réaction appelait cela _violer le palais des
rois_. Il fut guillotiné.
Vu l'arrêté du 13 septembre, l'échafaud se repose; mais le gibet
fonctionne: à chacun son tour.
Le 14 septembre, au milieu de la place d'armes, on pend l'officier
municipal Blache, _prévenu d'avoir profané les lieux saints_ [Note:
Cette profanation consistait à tenir entassée dans une vieille chapelle
des sacs de grains qui servaient à nourrir la population affamée.]; le
directeur de la poste aux lettres Pavin, _pour avoir participé aux
émeutes_, et une femme nommée Marie Coste, accusée d'espionnage, parce
qu'elle avait reçu des nouvelles de l'armée de Carteaux.
Trouvant bientôt que les exécutions n'allaient point assez vite, le
tribunal martial appela simultanément à son secours le gibet et la
guillotine. Il jugeait et condamnait avec une activité à rendre jaloux
Fouquier-Tinville. Les patriotes avaient été entassés dans les flancs
d'un navire républicain, le _Thémistocle_. Toutes les nuits, des
barques allaient chercher sur cette prison flottante une fournée de
prévenus qui passaient immédiatement du tribunal à l'échafaud. Le
nombre des victimes devint si considérable que les Anglais eux-mêmes
s'en émurent. L'amiral Hood arrêta ces massacres, accomplis sous le
masque de la loi, et enjoignit aux royalistes de laisser reposer le
bourreau.
La vengeance venait d'un pied lent, mais elle venait. L'armée de la
Convention s'avançait à travers de grands obstacles. Il lui fallait
franchir des chaînes d'arides montagnes se succédant les unes aux
autres, et dont les lignes ondoyantes figurent assez bien une mer de
lave pétrifiée. Carteaux était déjà maître des gorges d'Ollioules,
lorsque le 2 septembre il fut chassé de cette formidable position par
une avant-garde d'Anglais et d'Espagnols. Deux jours après, les braves
patriotes s'engagent en colonnes serrées dans ces Thermopyles que
barrent de chaque côté d'effrayantes murailles de pierre brute; ils
enlèvent Ollioules à la baïonnette, s'emparent d'Evenos et de
Sainte-Barbe les deux clefs occidentales de Toulon. D'un autre côté, le
général républicain Lapoype occupe avec trois mille hommes le littoral
de l'Est.
Il faut avoir vu Toulon pour se faire une idée exacte de ses moyens de
défense. Enfoncée dans un amphithéâtre d'énormes montagnes blanchâtres
et nues qui la cachent de trois côtés, cette ville s'ouvre du côté du
midi, et fait face à la mer qu'elle louche par les bassins de la marine
marchande et de la marine militaire, liés entre eux au moyen d'un
chenal. Sur le plateau méridional s'élève le fort Lamalgue, où flottait
alors le pavillon anglais. A l'opposite, la redoute de Faron couronne
les hauteurs du nord. Protégés par d'autres remparts naturels et par
d'autres travaux militaires, les royalistes croyaient la ville
imprenable.
Cependant rien n'était imprenable pour ces fils des géants, qui, dans
leur marche forcée, se mesuraient chaque jour avec les rochers.
Instruits du manque de numéraire et de la division qui commençait à
fermenter entre les traîtres, les républicains pressaient les
opérations du siége avec une extrême vigueur. Un jeune officier corse
avait élevé vis-à-vis de Malbousquet une formidable batterie, dite de
la Convention, dont les boulets, lancés avec une précision
mathématique, menaçaient de raser les forts. Les alliés firent une
sortie avant le jour pour éteindre le feu; ils réussirent d'abord à
s'emparer des pièces et se disposaient à les enclouer lorsque,
repoussés par le général Dugommier, qui fut blessé au bras et à
l'épaule, ils s'enfuirent laissant le terrain couvert de cadavres.
Le 18 décembre commença l'attaque décisive. Trente pièces de 24
tonnèrent toute la journée, huit mille bombes éclatèrent contre les
fortifications royalistes, et à quatre heures du soir les colonnes
d'attaque se mirent en marche par le village de la Seyne. Le temps
était affreux; la pluie tombait par rafales. On montre encore le chemin
par lequel déboucha l'armée républicaine.
Le 18 au matin, quand les royalistes aperçurent le drapeau tricolore
flottant sur les hauteurs de la ville, ils furent glacés de terreur.
Toulon était, nous l'avons dit, l'égout dans lequel toute la
contre-révolution du Midi avait déversé ses flots boueux. Les familles
compromises, les nobles, les prêtres réfractaires, ne songèrent plus
qu'à la fuite. Le port, sur lequel s'élève l'hôtel de ville, soutenu
par les magnifiques cariatides du Puget, était encombré de meubles, de
ballots, de valises, d'objets précieux. Vingt mille individus serrés,
bousculés, haletants, se disputaient une chaloupe, un canot, un mât de
navire, une planche pour rejoindre la flotte anglaise. Quelques-uns se
jetèrent à la nage. Beaucoup périrent dans les flots.
Les alliés, voyant que tout était perdu pour eux, ne songèrent plus
qu'à détruire notre matériel de guerre et de navigation. Les Anglais
brûlèrent les grands magasins qui renfermaient la poix, le goudron, le
suif et l'huile, les vastes dépôts de chanvre, l'atelier des mâtures.
L'incendie se propagea; plusieurs milliers de tonneaux de poudre
sautèrent. Nos vaisseau brûlés, nos armements détruits: ce fut une
perte immense pour la France. Une réverbération rougeâtre s'étendait à
perte de vue sur la mer. Et le feu montait toujours.
Qui donc éteignit l'incendie? Les forçats.
Il y avait alors dans le bagne de Toulon six cents galériens.
Horrifiés, courroucés, ils jetaient à l'ennemi des regards farouches.
Sydney Smith jugea sage de pointer sur eux le canon des chaloupes
anglaises. Vaine menace! on n'entendit bientôt dans le bagne que le
bruit des coups de marteaux avec lesquels ces malheureux brisaient
leurs fers. Libres, ils s'élancèrent comme des lions, apaisèrent le feu
et sauvèrent plusieurs navires. Les forçats, d'après le témoignage du
réprésentant Salicetti, étaient alors _les seuls honnêtes gens de la
ville_.
Les commissaires de la Convention se montrèrent sans pitié pour les
Toulonnais. Fréron, homme cruel et vindicatif, voulait détruire la
ville. On se contenta de démolir quatre maisons ayant appartenu à des
membres du Comité des sections, quatre grands coupables. Le
Champ-de-Mars fut abreuvé de sang. Ce que rien ne justifie, c'est
l'horrible conduite de Barras et de Fréron sur un autre théâtre.
Pourquoi confondre dans le châtiment Marseille avec Toulon qui s'était
livré aux Anglais? Toulon traité en ville conquise fut appelé _le port
de la Montagne_, c'était la juste punition de son crime; mais la
vieille cité phocéenne, qui avait rendu tant de services à la cause de
la République, méritait-elle l'affront qu'on lui infligea, celui de
_ville sans nom_?
Avertie trop tard, la Convention adoucit la rigueur des mesures prises
par ses commissaires; toutefois la mitraillade avait abattu de
nombreuses victimes, et la clémence tardive ne ressuscite point les
morts.
Ainsi de tous les côtés tombaient les remparts de l'insurrection
girondine. Bordeaux était rentré dans le devoir. Lyon, Marseille,
Toulon avaient été enlevés de vive force. Le Midi royaliste, tout
mutilé par le fer, se repliait en rugissant sur lui-même, ou s'enfuyait
tremblant au delà des mers. La Montagne restait maîtresse du champ de
bataille; mais la dure nécessité de vaincre lui avait imposé une série
de conditions d'où allait surgir la Terreur.