La fête du 10 août 1793.--L'éducation publique par les
beaux-arts.--Retour à la nature.--La fontaine de la
Régénération.--David et Hérault de Séchelles.--Défilé du cortége sur
les boulevards.--Egalité des rangs et des conditions humaines.--
Honneurs rendus aux Aveugles, aux Enfants-trouvés, aux
Vieillards.--Deuxième station: L'arc de triomphe élevé en l'honneur des
citoyennes.--Troisième station: La statue de la Liberté.--Quatrième
station: Les Invalides.--Cinquième station: Le Temple funèbre.
Le peuple aime les fêtes. La Convention le savait bien et ne négligeait
aucune occasion de fonder le culte de la Patrie.
Les armées coalisées marchent sur Paris: célébrons avec pompe
l'anniversaire du 10 août.
Le trésor public est aux abois: dépensons un million deux cent mille
francs dans une grande cérémonie publique.
J'entends d'ici les économistes, les hommes d'affaires, les vieux
bureaucrates crier à la prodigalité, au gaspillage. Cet argent n'eût-il
point été beaucoup mieux employé à équiper les troupes, à leur fournir
des vivres, à les solder? Nos pères ne raisonnaient point ainsi et ne
regardaient point l'éducation du peuple par les beaux-arts, par les
signes extérieurs comme une défense inutile; sans négliger le matériel
de guerre et la paye du soldat, ils croyaient que le meilleur moyen de
rappeler la victoire sous nos drapeaux était de relever le moral de la
nation.
David était l'ordonnateur de la fête. De ses puissantes mains il avait
pétri dans le plâtre trois statues colossales, trois symboles qui
devaient expliquer aux yeux l'esprit de la Révolution française.
A l'apparition des premiers rayons du soleil, la Convention nationale,
les envoyés des assemblées primaires accourus de tous les départements,
les autorités constituées de Paris, les sociétés populaires et la foule
des citoyens étaient réunis sur la place de la Bastille. Un monceau de
ruines marquait l'endroit où se dressait celle ancienne prison d'état.
Sur ces débris, ces blocs détachés étaient gravées des inscriptions qui
rappelaient par un mot l'histoire des victimes de la monarchie. L'une
de ces pierres disait: _Il y a quarante ans que je meurs_; d'autres
criaient: _Le corrupteur de ma femme m'a plongé dans ces cachots--mes
enfants, à mes enfants!_
Sur l'emplacement de la Bastille, au milieu de ces décombres, s'élevait
la _fontaine de la Régénération_, dominée par une colossale statue de
la Nature. A la base de cette figure allégorique étaient inscrits ces
mots: _Nous sommes tous ses enfants_. De ses riches mamelles qu'elle
pressait avec ses mains, s'épanchaient dans un vaste bassin deux
sources d'eau pure, toute frémissante des premières clartés du jour.
Cette onde abondante était une image de l'inépuisable fécondité de la
mère suprême, _alma parens_.
Le bruit des canons s'était fait entendre; puis, une musique douce, des
champs harmonieux sortirent du milieu de ce tonnerre. Alors le
président de la Convention nationale, Hérault-de-Séchelles, placé
devant la statue de la nature et la montrant au peuple.
«Souveraine du sauvage et des nations éclairées, ô nature! ce peuple
immense rassemblé aux premiers rayons du soleil devant ton image, est
digne de toi. Il est libre, c'est dans ton sein, c'est dans les sources
sacrées qu'il a recouvré ses droits, qu'il s'est régénéré. Après avoir
traversé tant de siècles d'erreurs et de servitude il fallait rentrer
dans la simplicité de tes voies pour retrouver la vérité. O Nature,
reçois l'expression de l'attachement éternel des Français pour tes
lois. Que ces eaux fécondes qui jaillissent de tes mamelles, que cette
boisson pure qui abreuva les premiers humains, consacrent dans cette
coupe de la fraternité et de l'égalité les serments que te fait la
France en ce jour, le plus beau qu'ait éclairé le soleil, depuis qu'il
a été suspendu dans l'immensité de l'espace.»
Ce n'était point un discours; c'était un hymne.
Le président remplit alors une coupe de l'eau qui tombait du sein de la
Nature, il en fait des libations autour de la statue, il boit dans
cette coupe de forme antique et la présente aux quatre-vingt-sept
vieillards, dont chacun par le privilége de l'âge, avait obtenu de
porter la bannière sur laquelle était écrit le nom de son département.
Tous montent successivement les degrés qui conduisaient autour du
bassin et s'approchent l'un après l'autre de la coupe sainte de
l'égalité et de la fraternité. En la recevant des mains du président,
qui vient de lui donner le baiser de paix, un vieillard s'écrie: «Je
touche aux bords de mon tombeau; mais en pressant cette coupe de mes
lèvres, je crois renaître avec le genre humain qui se régénère.» Un
autre dont le vent fait flotter les cheveux blanchis: «Que de jours ont
passé sur ma tête! O Nature, je te remercie de n'avoir point terminé ma
vie avant celui-ci!»
Ce spectacle était vraiment solennel. A chaque fois que la coupe
passait d'une main dans une autre main, les yeux se remplissaient des
larmes de l'attendrissement et de la joie.
Et le canon grondait.
La cérémonie était terminée à la fontaine de la Régénération. Alors la
foule tout entière se mit en mouvement. Le cortége défila et s'allongea
sur les boulevards. Les sociétés populaires ouvraient la marche. Leur
bannière présentait un oeil ouvert sur les nuages qu'il pénétrait et
dissipait. La Convention venait ensuite précédée de la déclaration des
Droits de l'homme et de l'acte constitutionnel. Elle était placée au
milieu des envoyés des assemblées primaires, noués les uns aux autres
par un léger ruban tricolore, image du lien qui les unissait à la
République une et indivisible. Chacun des représentants portait à la
main un bouquet d'épis de blé et de fruits, en mémoire de Cérès
législatrice des sociétés. Les envoyés des assemblées primaires
tenaient d'une main une pique, arme de la liberté contre les tyrans, et
de l'autre une branche d'olivier, symbole de la paix et de l'union
fraternelle entre tous les citoyens.
Après les envoyés des assemblées primaires, il n'y avait plus aucune
distinction de personnes ni de fonctionnaires. L'écharpe du maire ou du
procureur de la Commune, les plumets noirs des juges se confondaient
avec les attributs des corps d'états, le marteau du forgeron ou le
métier du tisserand. L'africain à la figure noircie par le soleil
donnait la main à l'homme blanc comme à son frère. Tous marchaient
égaux.
Cependant le _Chant du Départ_ éclate comme une fanfare et répond au
son des tambours. C'est bien une marche triomphale; mais où donc sont
les triomphateurs? Les voici: regardez! Traînés sur un plateau roulant,
les élèves de l'institution des Aveugles font retentir l'air de leurs
chants. Portés dans de blanches barcelonnettes, les nourrissons de la
maison des Enfants trouvés annoncent que la République est leur mère,
que la nation entière est leur famille. Sur une charrue transformée en
char de triomphe, un père à cheveux blancs et sa vieille épouse
s'avancent traînés par leurs enfants. L'esprit et le coeur de la
Révolution française étaient dans ce touchant hommage rendu au malheur,
à la vieillesse et à toutes les infirmités humaines.
Au milieu des honneurs rendus aux vivants, on n'a point oublié les
morts. Huit chevaux blancs, ornés de panaches rouges traînent dans un
char qui n'a rien de funèbre, deux urnes cinéraires. Sur l'une sont
inscrits ces mots: _Aux mânes des citoyens morts au Champ-de-Mars_; et
sur l'autre: _Aux mânes des citoyens morts le 10 août_. La Commune
avait eu soin d'écarter ces pompes lugubres dont le catholicisme
attriste le dernier acte de la vie humaine. Le sombre cyprès ne
penchait point autour de l'urne ses branches mélancoliques; aucun
insigne de deuil, pas de larmes d'argent semées sur un voile noir, une
douleur même pieuse aurait en quelque sorte profané cette apothéose.
Des guirlandes et des couronnes, les parfums d'un encens brûlé dans les
cassolettes, un cortége de parents, le front orné de fleurs, une
musique dans laquelle dominaient les sons guerriers de la trompette,
tout dans cette cérémonie dérobait à la mort ce qu'elle a de sinistre.
Elles participaient en quelque sorte à l'allégresse générale, ces mânes
sacrées des citoyens qui étaient tombés dans les combats pour se
relever immortels.
A une certaine distance du char, au milieu d'une force armée, roulait
avec un fracas sec et importun, un tombereau semblable à ceux qui
conduisent les criminels au lieu du supplice. Il était chargé des
attributs de la royauté et de l'aristocratie. Une inscription gravée
sur ce tombereau portait: _Voilà ce qui a toujours fait le malheur de
la société humaine_.
Mais quelle est cette arche de feuillage?
Vers le milieu des boulevards, toute cette pompe s'arrête devant un arc
de triomphe érigé en mémoire des journées du 4 et 5 octobre, alors que
les femmes de Paris marchèrent sur Versailles. L'architecture, la
peinture et la sculpture s'étaient réunies pour donner à ce fragile
monument un caractère antique. De belles figurantes assises sur des
affûts de canon représentaient tant bien que mal l'attitude des vraies
héroïnes qui avaient traîné ces machines de guerre jusqu'à la cité de
Louis XIV.
Cet arc de triomphe, élevé par David en l'honneur des femmes inspira
les paroles suivantes à Hérault de Séchelles: «O femmes, la liberté
attaquée par tous les tyrans, pour être défendue a besoin d'un peuple
de héros. C'est à vous à l'enfanter. Que toutes les vertus guerrières
et généreuses coulent avec le lait maternel dans le coeur des
nourrissons de la France. Les représentants du peuple souverain, au
lieu de fleurs qui parent la beauté, vous offre le laurier, emblème du
courage et de la victoire. Vous le transmettrez à vos enfants.» Après
avoir prononcé ces derniers mots, le président donne aux femmes
l'accolade fraternelle, pose sur la tête de chacune d'elles une
couronne de laurier, puis le cortége continue sa marche le long des
boulevards au milieu des acclamations universelles.
La place de la Révolution était marquée pour la troisième halte. Là
s'élevait la statue de la Liberté sur le même piédestal qui avait
exhaussé la statue de Louis XV. Fille de la Nature, la liberté
paraissait à travers le feuillage de jeunes peupliers dont elle était
environnée comme d'un rideau de verdure, les rameaux de ces arbres
ployaient sous le poids des tributs présentés par les artistes, les
écrivains, les patriotes. Toutefois il ne suffisait pas de ces
offrandes, il fallait un sacrifice à la déesse.
Presque à ses pieds se dressait un immense bûcher; mais où donc est la
victime? On n'a pas oublié ce tombereau qui faisait partie du cortége
et roulait pesamment et tristement sur le pavé des boulevards. Il s'est
arrêté devant la statue avec la foule qui s'arrêtait.
Alors Hérault de Séchelles:
«Hommes libres, peuple d'égaux, d'amis et de frères, ne composez plus
les images de votre grandeur que des attributs de vos travaux, de vos
talents et de vos vertus; que la pique et le bonnet de la liberté, que
la charrue et la gerbe de blé, que les emblèmes de tous les arts par
lesquels la société est enrichie, embellie, forment désormais toutes
les décorations de la République! Terre sainte, couvre-toi de ces biens
réels qui se partagent entre tous les hommes et deviennent stériles
pour tout ce qui ne peut servir qu'aux dépenses exclusives de
l'orgueil.»
Le tombereau des condamnés à mort verse sous les yeux de la déesse tous
les hochets de la monarchie. Le président saisit une torche enflammée,
l'applique contre le bûcher couvert de matières combustibles et
soudain, trône, couronne, sceptre, fleurs de lis, manteau ducal,
écussons armoriés, drapeaux souillés des signes de la féodalité, tout
disparaît, tout s'évanouit en fumée, au bruit des acclamations de huit
cent mille citoyens. Emblèmes des anciens âges historiques, vous avez
troublé l'humanité. Que le feu vous dévore!
Au même instant, comme si tous les êtres vivants devaient participer à
l'affranchissement de notre race, trois mille oiseaux de toutes espèces
portant autour du cou de minces banderolles tricolores, colombes,
passereaux, hirondelles, s'élancent dans les vastes et radieux espaces
de l'air: «Allez, leur dit la déesse, je vous délivre! plus de captifs,
plus d'esclaves. Le soleil et le mouvement pour tous. L'homme
affranchi, l'oiseau libre.»
Et le canon gronde.
La quatrième station était fixée devant l'hôtel des Invalides. Sur la
cime d'un rocher se détachait une statue gigantesque représentant le
peuple français. Tandis que d'une main forte cet Hercule moderne
renouait le faisceau des départements, un monstre dont les extrémités
inférieures se terminaient en dragon de mer, s'efforçait d'atteindre au
faisceau pour le rompre. Le colosse, écrasant sous ses pieds la
poitrine du monstre, balançant sa massue, allait le frapper d'un coup
mortel.
Hérault de Séchelles se chargea d'expliquer l'allégorie:
«Ce géant, dit-il, dont la puissante main réunit et rattache en un seul
faisceau les départements qui sont sa grandeur et sa force, peuple,
c'est toi! Ce monstre dont la main criminelle veut briser le faisceau
et séparer ce que la nature a uni, c'est le fédéralisme.»
L'entrée seule du Champ-de-Mars offrait aux yeux et à l'imagination
plus d'un enseignement utile. On avait placé sur un tertre une presse,
une charrue et une pique pour rappeler à tous les Français l'union qui
doit exister entre l'artisan, le laboureur et le défenseur de la
patrie.
Mais c'est surtout au cortége que s'adressaient les grandes leçons. Il
s'avançait toujours, le président en tête. A deux poteaux placés
vis-à-vis l'un de l'autre comme les deux colonnes de l'ouverture d'un
portique était suspendu un ruban tricolore, et au ruban un niveau qui
représentait bien l'égalité sociale. Après avoir tous courbé la tête
sous ce niveau, les représentants de la nation, les quatre-vingt-sept
commissaires des départements, les envoyés des assemblées primaires
gravissent les degrés de l'Autel de la Patrie. Une foule immense
couvrait la vaste étendue du Champ-de-Mars. Ayant à ses côtés le
vieillard le plus chargé d'années parmi les commissaires des
départements, Hérault de Séchelles parvient au point culminant de la
Montagne. De cette hauteur, comme du véritable Sinaï des temps
modernes, il proclame la Constitution.
Alors le président de la Convention nationale dépose dans l'arche
placée sur l'Autel de la Patrie l'acte constitutionnel et le
recensement des votes du peuple français. Les parfums brûlent, l'encens
fume, la terre tremble, ébranlée par les salves d'artillerie et par le
mugissement d'un million d'hommes criant: «Vive la Constitution! vive
la République!»
Les quatre-vingt-sept vieillards, nous l'avons dit, durant toute la
marche du cortége portaient chacun une pique. Chacun d'eux vint la
remettre successivement entre les mains du président qui les réunit
toutes en un seul faisceau noué d'un ruban tricolore. Liées entre
elles, ces piques représentaient le faisceau des quatre-vingt-sept
départements armés pour la défense du territoire national.
Il restait une dette à acquitter. Descendue de l'Autel de la Patrie, la
Convention traverse une portion du Champ-de-Mars et se rend, vers
l'extrémité, au Temple funèbre, couvert de décorations antiques, dans
lequel attendait la cendre des défenseurs de la République. La grande
urne dépositaire de ces restes vénérés avait été transportée sur le
vestibule du Temple, élevée à tous les regards. La Convention nationale
se répand sous les portiques; tous les spectateurs placés dans le
Champ-de-Mars se découvrent. L'émotion est extrême quand, d'une voix
triste, solennelle, attendrie, Hérault s'écrie: «Cendres chères, urne
sacrée, je vous embrasse au nom du peuple.»
Et le canon gronde.
La fête était terminée. Le peuple se disperse aux premières ombres du
soir. Des groupes assis sur l'herbe jaunissante ou sous des tentes
partagent fraternellement avec d'autres groupes la nourriture qu'ils
avaient apportée. Repas frugal et digne des beaux jours de Sparte!
Ces fêtes patriotiques élevaient l'âme, réveillaient les saintes
ardeurs du dévouement, inspiraient à tous le sentiment du devoir. La
fédération du 14 juillet 1791 avait célébré l'alliance de tous les
Français dans la liberté; plus complète, celle du 10 août 1793 consacra
l'alliance de tous les citoyens dans la liberté et dans l'égalité.
Le peuple se retira sous une émotion grave et profonde. Les mille
devises flottant sur les banderoles et dont chacune contenait une
leçon; la voix du canon répondant comme un défi au canon lointain de
l'ennemi, la Révolution se racontant elle-même à tous les citoyens dans
une trilogie digne d'Eschyle, la Nature, la Liberté, le Peuple, n'en
était-ce point assez pour électriser un grand peuple?
Un monde nouveau apparaissait, consolait des maux et des tristesses du
présent, un monde nouveau appuyé sur l'esprit de la Révolution, et dont
le génie des beaux-arts venait d'entrouvrir les portes d'or.
[Illustration: Fontaine de la Régénération.]