XVII

La fête du 10 août 1793.--L'éducation publique par les

beaux-arts.--Retour à la nature.--La fontaine de la

Régénération.--David et Hérault de Séchelles.--Défilé du cortége sur

les boulevards.--Egalité des rangs et des conditions humaines.--

Honneurs rendus aux Aveugles, aux Enfants-trouvés, aux

Vieillards.--Deuxième station: L'arc de triomphe élevé en l'honneur des

citoyennes.--Troisième station: La statue de la Liberté.--Quatrième

station: Les Invalides.--Cinquième station: Le Temple funèbre.

Le peuple aime les fêtes. La Convention le savait bien et ne négligeait

aucune occasion de fonder le culte de la Patrie.

Les armées coalisées marchent sur Paris: célébrons avec pompe

l'anniversaire du 10 août.

Le trésor public est aux abois: dépensons un million deux cent mille

francs dans une grande cérémonie publique.

J'entends d'ici les économistes, les hommes d'affaires, les vieux

bureaucrates crier à la prodigalité, au gaspillage. Cet argent n'eût-il

point été beaucoup mieux employé à équiper les troupes, à leur fournir

des vivres, à les solder? Nos pères ne raisonnaient point ainsi et ne

regardaient point l'éducation du peuple par les beaux-arts, par les

signes extérieurs comme une défense inutile; sans négliger le matériel

de guerre et la paye du soldat, ils croyaient que le meilleur moyen de

rappeler la victoire sous nos drapeaux était de relever le moral de la

nation.

David était l'ordonnateur de la fête. De ses puissantes mains il avait

pétri dans le plâtre trois statues colossales, trois symboles qui

devaient expliquer aux yeux l'esprit de la Révolution française.

A l'apparition des premiers rayons du soleil, la Convention nationale,

les envoyés des assemblées primaires accourus de tous les départements,

les autorités constituées de Paris, les sociétés populaires et la foule

des citoyens étaient réunis sur la place de la Bastille. Un monceau de

ruines marquait l'endroit où se dressait celle ancienne prison d'état.

Sur ces débris, ces blocs détachés étaient gravées des inscriptions qui

rappelaient par un mot l'histoire des victimes de la monarchie. L'une

de ces pierres disait: _Il y a quarante ans que je meurs_; d'autres

criaient: _Le corrupteur de ma femme m'a plongé dans ces cachots--mes

enfants, à mes enfants!_

Sur l'emplacement de la Bastille, au milieu de ces décombres, s'élevait

la _fontaine de la Régénération_, dominée par une colossale statue de

la Nature. A la base de cette figure allégorique étaient inscrits ces

mots: _Nous sommes tous ses enfants_. De ses riches mamelles qu'elle

pressait avec ses mains, s'épanchaient dans un vaste bassin deux

sources d'eau pure, toute frémissante des premières clartés du jour.

Cette onde abondante était une image de l'inépuisable fécondité de la

mère suprême, _alma parens_.

Le bruit des canons s'était fait entendre; puis, une musique douce, des

champs harmonieux sortirent du milieu de ce tonnerre. Alors le

président de la Convention nationale, Hérault-de-Séchelles, placé

devant la statue de la nature et la montrant au peuple.

«Souveraine du sauvage et des nations éclairées, ô nature! ce peuple

immense rassemblé aux premiers rayons du soleil devant ton image, est

digne de toi. Il est libre, c'est dans ton sein, c'est dans les sources

sacrées qu'il a recouvré ses droits, qu'il s'est régénéré. Après avoir

traversé tant de siècles d'erreurs et de servitude il fallait rentrer

dans la simplicité de tes voies pour retrouver la vérité. O Nature,

reçois l'expression de l'attachement éternel des Français pour tes

lois. Que ces eaux fécondes qui jaillissent de tes mamelles, que cette

boisson pure qui abreuva les premiers humains, consacrent dans cette

coupe de la fraternité et de l'égalité les serments que te fait la

France en ce jour, le plus beau qu'ait éclairé le soleil, depuis qu'il

a été suspendu dans l'immensité de l'espace.»

Ce n'était point un discours; c'était un hymne.

Le président remplit alors une coupe de l'eau qui tombait du sein de la

Nature, il en fait des libations autour de la statue, il boit dans

cette coupe de forme antique et la présente aux quatre-vingt-sept

vieillards, dont chacun par le privilége de l'âge, avait obtenu de

porter la bannière sur laquelle était écrit le nom de son département.

Tous montent successivement les degrés qui conduisaient autour du

bassin et s'approchent l'un après l'autre de la coupe sainte de

l'égalité et de la fraternité. En la recevant des mains du président,

qui vient de lui donner le baiser de paix, un vieillard s'écrie: «Je

touche aux bords de mon tombeau; mais en pressant cette coupe de mes

lèvres, je crois renaître avec le genre humain qui se régénère.» Un

autre dont le vent fait flotter les cheveux blanchis: «Que de jours ont

passé sur ma tête! O Nature, je te remercie de n'avoir point terminé ma

vie avant celui-ci!»

Ce spectacle était vraiment solennel. A chaque fois que la coupe

passait d'une main dans une autre main, les yeux se remplissaient des

larmes de l'attendrissement et de la joie.

Et le canon grondait.

La cérémonie était terminée à la fontaine de la Régénération. Alors la

foule tout entière se mit en mouvement. Le cortége défila et s'allongea

sur les boulevards. Les sociétés populaires ouvraient la marche. Leur

bannière présentait un oeil ouvert sur les nuages qu'il pénétrait et

dissipait. La Convention venait ensuite précédée de la déclaration des

Droits de l'homme et de l'acte constitutionnel. Elle était placée au

milieu des envoyés des assemblées primaires, noués les uns aux autres

par un léger ruban tricolore, image du lien qui les unissait à la

République une et indivisible. Chacun des représentants portait à la

main un bouquet d'épis de blé et de fruits, en mémoire de Cérès

législatrice des sociétés. Les envoyés des assemblées primaires

tenaient d'une main une pique, arme de la liberté contre les tyrans, et

de l'autre une branche d'olivier, symbole de la paix et de l'union

fraternelle entre tous les citoyens.

Après les envoyés des assemblées primaires, il n'y avait plus aucune

distinction de personnes ni de fonctionnaires. L'écharpe du maire ou du

procureur de la Commune, les plumets noirs des juges se confondaient

avec les attributs des corps d'états, le marteau du forgeron ou le

métier du tisserand. L'africain à la figure noircie par le soleil

donnait la main à l'homme blanc comme à son frère. Tous marchaient

égaux.

Cependant le _Chant du Départ_ éclate comme une fanfare et répond au

son des tambours. C'est bien une marche triomphale; mais où donc sont

les triomphateurs? Les voici: regardez! Traînés sur un plateau roulant,

les élèves de l'institution des Aveugles font retentir l'air de leurs

chants. Portés dans de blanches barcelonnettes, les nourrissons de la

maison des Enfants trouvés annoncent que la République est leur mère,

que la nation entière est leur famille. Sur une charrue transformée en

char de triomphe, un père à cheveux blancs et sa vieille épouse

s'avancent traînés par leurs enfants. L'esprit et le coeur de la

Révolution française étaient dans ce touchant hommage rendu au malheur,

à la vieillesse et à toutes les infirmités humaines.

Au milieu des honneurs rendus aux vivants, on n'a point oublié les

morts. Huit chevaux blancs, ornés de panaches rouges traînent dans un

char qui n'a rien de funèbre, deux urnes cinéraires. Sur l'une sont

inscrits ces mots: _Aux mânes des citoyens morts au Champ-de-Mars_; et

sur l'autre: _Aux mânes des citoyens morts le 10 août_. La Commune

avait eu soin d'écarter ces pompes lugubres dont le catholicisme

attriste le dernier acte de la vie humaine. Le sombre cyprès ne

penchait point autour de l'urne ses branches mélancoliques; aucun

insigne de deuil, pas de larmes d'argent semées sur un voile noir, une

douleur même pieuse aurait en quelque sorte profané cette apothéose.

Des guirlandes et des couronnes, les parfums d'un encens brûlé dans les

cassolettes, un cortége de parents, le front orné de fleurs, une

musique dans laquelle dominaient les sons guerriers de la trompette,

tout dans cette cérémonie dérobait à la mort ce qu'elle a de sinistre.

Elles participaient en quelque sorte à l'allégresse générale, ces mânes

sacrées des citoyens qui étaient tombés dans les combats pour se

relever immortels.

A une certaine distance du char, au milieu d'une force armée, roulait

avec un fracas sec et importun, un tombereau semblable à ceux qui

conduisent les criminels au lieu du supplice. Il était chargé des

attributs de la royauté et de l'aristocratie. Une inscription gravée

sur ce tombereau portait: _Voilà ce qui a toujours fait le malheur de

la société humaine_.

Mais quelle est cette arche de feuillage?

Vers le milieu des boulevards, toute cette pompe s'arrête devant un arc

de triomphe érigé en mémoire des journées du 4 et 5 octobre, alors que

les femmes de Paris marchèrent sur Versailles. L'architecture, la

peinture et la sculpture s'étaient réunies pour donner à ce fragile

monument un caractère antique. De belles figurantes assises sur des

affûts de canon représentaient tant bien que mal l'attitude des vraies

héroïnes qui avaient traîné ces machines de guerre jusqu'à la cité de

Louis XIV.

Cet arc de triomphe, élevé par David en l'honneur des femmes inspira

les paroles suivantes à Hérault de Séchelles: «O femmes, la liberté

attaquée par tous les tyrans, pour être défendue a besoin d'un peuple

de héros. C'est à vous à l'enfanter. Que toutes les vertus guerrières

et généreuses coulent avec le lait maternel dans le coeur des

nourrissons de la France. Les représentants du peuple souverain, au

lieu de fleurs qui parent la beauté, vous offre le laurier, emblème du

courage et de la victoire. Vous le transmettrez à vos enfants.» Après

avoir prononcé ces derniers mots, le président donne aux femmes

l'accolade fraternelle, pose sur la tête de chacune d'elles une

couronne de laurier, puis le cortége continue sa marche le long des

boulevards au milieu des acclamations universelles.

La place de la Révolution était marquée pour la troisième halte. Là

s'élevait la statue de la Liberté sur le même piédestal qui avait

exhaussé la statue de Louis XV. Fille de la Nature, la liberté

paraissait à travers le feuillage de jeunes peupliers dont elle était

environnée comme d'un rideau de verdure, les rameaux de ces arbres

ployaient sous le poids des tributs présentés par les artistes, les

écrivains, les patriotes. Toutefois il ne suffisait pas de ces

offrandes, il fallait un sacrifice à la déesse.

Presque à ses pieds se dressait un immense bûcher; mais où donc est la

victime? On n'a pas oublié ce tombereau qui faisait partie du cortége

et roulait pesamment et tristement sur le pavé des boulevards. Il s'est

arrêté devant la statue avec la foule qui s'arrêtait.

Alors Hérault de Séchelles:

«Hommes libres, peuple d'égaux, d'amis et de frères, ne composez plus

les images de votre grandeur que des attributs de vos travaux, de vos

talents et de vos vertus; que la pique et le bonnet de la liberté, que

la charrue et la gerbe de blé, que les emblèmes de tous les arts par

lesquels la société est enrichie, embellie, forment désormais toutes

les décorations de la République! Terre sainte, couvre-toi de ces biens

réels qui se partagent entre tous les hommes et deviennent stériles

pour tout ce qui ne peut servir qu'aux dépenses exclusives de

l'orgueil.»

Le tombereau des condamnés à mort verse sous les yeux de la déesse tous

les hochets de la monarchie. Le président saisit une torche enflammée,

l'applique contre le bûcher couvert de matières combustibles et

soudain, trône, couronne, sceptre, fleurs de lis, manteau ducal,

écussons armoriés, drapeaux souillés des signes de la féodalité, tout

disparaît, tout s'évanouit en fumée, au bruit des acclamations de huit

cent mille citoyens. Emblèmes des anciens âges historiques, vous avez

troublé l'humanité. Que le feu vous dévore!

Au même instant, comme si tous les êtres vivants devaient participer à

l'affranchissement de notre race, trois mille oiseaux de toutes espèces

portant autour du cou de minces banderolles tricolores, colombes,

passereaux, hirondelles, s'élancent dans les vastes et radieux espaces

de l'air: «Allez, leur dit la déesse, je vous délivre! plus de captifs,

plus d'esclaves. Le soleil et le mouvement pour tous. L'homme

affranchi, l'oiseau libre.»

Et le canon gronde.

La quatrième station était fixée devant l'hôtel des Invalides. Sur la

cime d'un rocher se détachait une statue gigantesque représentant le

peuple français. Tandis que d'une main forte cet Hercule moderne

renouait le faisceau des départements, un monstre dont les extrémités

inférieures se terminaient en dragon de mer, s'efforçait d'atteindre au

faisceau pour le rompre. Le colosse, écrasant sous ses pieds la

poitrine du monstre, balançant sa massue, allait le frapper d'un coup

mortel.

Hérault de Séchelles se chargea d'expliquer l'allégorie:

«Ce géant, dit-il, dont la puissante main réunit et rattache en un seul

faisceau les départements qui sont sa grandeur et sa force, peuple,

c'est toi! Ce monstre dont la main criminelle veut briser le faisceau

et séparer ce que la nature a uni, c'est le fédéralisme.»

L'entrée seule du Champ-de-Mars offrait aux yeux et à l'imagination

plus d'un enseignement utile. On avait placé sur un tertre une presse,

une charrue et une pique pour rappeler à tous les Français l'union qui

doit exister entre l'artisan, le laboureur et le défenseur de la

patrie.

Mais c'est surtout au cortége que s'adressaient les grandes leçons. Il

s'avançait toujours, le président en tête. A deux poteaux placés

vis-à-vis l'un de l'autre comme les deux colonnes de l'ouverture d'un

portique était suspendu un ruban tricolore, et au ruban un niveau qui

représentait bien l'égalité sociale. Après avoir tous courbé la tête

sous ce niveau, les représentants de la nation, les quatre-vingt-sept

commissaires des départements, les envoyés des assemblées primaires

gravissent les degrés de l'Autel de la Patrie. Une foule immense

couvrait la vaste étendue du Champ-de-Mars. Ayant à ses côtés le

vieillard le plus chargé d'années parmi les commissaires des

départements, Hérault de Séchelles parvient au point culminant de la

Montagne. De cette hauteur, comme du véritable Sinaï des temps

modernes, il proclame la Constitution.

Alors le président de la Convention nationale dépose dans l'arche

placée sur l'Autel de la Patrie l'acte constitutionnel et le

recensement des votes du peuple français. Les parfums brûlent, l'encens

fume, la terre tremble, ébranlée par les salves d'artillerie et par le

mugissement d'un million d'hommes criant: «Vive la Constitution! vive

la République!»

Les quatre-vingt-sept vieillards, nous l'avons dit, durant toute la

marche du cortége portaient chacun une pique. Chacun d'eux vint la

remettre successivement entre les mains du président qui les réunit

toutes en un seul faisceau noué d'un ruban tricolore. Liées entre

elles, ces piques représentaient le faisceau des quatre-vingt-sept

départements armés pour la défense du territoire national.

Il restait une dette à acquitter. Descendue de l'Autel de la Patrie, la

Convention traverse une portion du Champ-de-Mars et se rend, vers

l'extrémité, au Temple funèbre, couvert de décorations antiques, dans

lequel attendait la cendre des défenseurs de la République. La grande

urne dépositaire de ces restes vénérés avait été transportée sur le

vestibule du Temple, élevée à tous les regards. La Convention nationale

se répand sous les portiques; tous les spectateurs placés dans le

Champ-de-Mars se découvrent. L'émotion est extrême quand, d'une voix

triste, solennelle, attendrie, Hérault s'écrie: «Cendres chères, urne

sacrée, je vous embrasse au nom du peuple.»

Et le canon gronde.

La fête était terminée. Le peuple se disperse aux premières ombres du

soir. Des groupes assis sur l'herbe jaunissante ou sous des tentes

partagent fraternellement avec d'autres groupes la nourriture qu'ils

avaient apportée. Repas frugal et digne des beaux jours de Sparte!

Ces fêtes patriotiques élevaient l'âme, réveillaient les saintes

ardeurs du dévouement, inspiraient à tous le sentiment du devoir. La

fédération du 14 juillet 1791 avait célébré l'alliance de tous les

Français dans la liberté; plus complète, celle du 10 août 1793 consacra

l'alliance de tous les citoyens dans la liberté et dans l'égalité.

Le peuple se retira sous une émotion grave et profonde. Les mille

devises flottant sur les banderoles et dont chacune contenait une

leçon; la voix du canon répondant comme un défi au canon lointain de

l'ennemi, la Révolution se racontant elle-même à tous les citoyens dans

une trilogie digne d'Eschyle, la Nature, la Liberté, le Peuple, n'en

était-ce point assez pour électriser un grand peuple?

Un monde nouveau apparaissait, consolait des maux et des tristesses du

présent, un monde nouveau appuyé sur l'esprit de la Révolution, et dont

le génie des beaux-arts venait d'entrouvrir les portes d'or.

[Illustration: Fontaine de la Régénération.]

Histoire des Montagnards · 第 79 / 146 题