Dans un mâle discours, il proposa la création d'un gouvernement
révolutionnaire.
«Le moment, dit-il, est arrivé d'être politique ... nous n'aurons de
succès que lorsque la Convention, se rappelant que l'établissement du
Comité de salut public est une des conquêtes de la liberté, donnera à
cette institution l'énergie et le développement dont elle peut être
susceptible. Il a en effet rendu assez de services pour qu'on
perfectionne ce genre de gouvernement.
«Eh bien! soyons terribles, faisons la guerre en liens. Pourquoi
n'établissons-nous pas un gouvernement provisoire qui seconde, par de
puissantes mesures, l'énergie nationale?
«Il faut que les ministres ne soient que les premiers commis de ce
gouvernement.
«Je sais qu'on m'objectera que les membres de la Convention ne doivent
pas être responsables. J'ai déjà dit que vous êtes responsables de la
liberté, et que, si vous la sauvez, alors seulement vous obtiendrez les
bénédictions du peuple.
«Qu'il soit mis cinquante millions à la disposition de ce gouvernement,
qui en rendra compte à la fin de la session, mais qui aura la faculté
de les employer tous en un jour, s'il le juge utile.
«Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à
usure. Soyons donc grands politiques partout.
«Si vous ne teniez pas d'une main ferme les rênes du gouvernement, vous
affaibliriez plusieurs générations par l'épuisement de la population;
enfin vous la condamneriez à l'épuisement et à la misère; je demande
donc au nom de la postérité que vous adoptiez sans délai ma
proposition.»
Certes, Danton était bien l'homme qu'il fallait pour proposer cette
grave mesure de salut public. Tout le monde savait que, soit
indépendance de caractère, soit fierté d'âme, soit paresse, il
dédaignait le pouvoir. Marat, qui se connaissait en hommes, avait écrit
de lui: «Il réunit et les talents et l'énergie d'un chef de parti; mais
ses inclinations naturelles l'emportent si loin de toute idée de
domination qu'il préfère une chaise percée à un trône.» L'image n'est
point heureuse; toutefois à _la chaise percée_ substituez _la tribune_
et l'idée sera juste.
L'orateur avait d'ailleurs pris soin de prévenir la Convention qu'il
n'entrerait dans aucun comité responsable, qu'il conserverait sa
liberté tout entière, qu'il se réservait la faculté de stimuler sans
cesse les membres du gouvernement. «Étant peu propre à ce genre de
travaux, disait-il, je ferai mieux en dehors du comité; j'en serai
l'éperon au lieu d'en être l'agent.»
Après tout, Danton ne proposait rien de nouveau: ce Comité de salut
public existait; nous avons dit quels en étaient les statuts. De quoi
donc s'agissait-il? d'étendre ses attributions, de lui soumettre les
ministres et tous les autres agents du pouvoir exécutif, de lui confier
des fonds, en un mot, d'en faire une machine de gouvernement.
Il y a deux mois, ce projet eût sans doute été rejeté avec horreur;
mais dans les circonstances critiques où l'on se débattait, lorsque
tout s'en allait à la dérive, lorsque la révolte des Girondins et la
guerre étrangère menaçaient d'emporter la France dans un déluge de
sang, à quelle autre branche se raccrocher? Couthon, Saint-André,
Lacroix, Cambon, Barère appuyèrent la motion: un seul la combattit,
Robespierre.
Depuis le 26 juillet, Maximilien faisait partie du Comité avec Barère,
Thuriot, Couthon, Saint-Just, Prieur (de la Marne), Robert Lindet,
Hérault de Séchelles; avait-il peu de goût pour l'exercice direct du
pouvoir? craignait-il de compromettre sa popularité en se chargeant des
conséquences de cette dictature à neuf têtes?
«Vous redoutez la responsabilité, s'écria fièrement Danton.
Souvenez-vous que, quand je fus membre du conseil, je pris sur moi
toutes les mesures révolutionnaires. Je dis: Que la liberté vive; et
périsse mon nom!» Il n'en est pas moins vrai que sa proposition fut
très-mal accueillie en dehors de l'Assemblée par les Vincent, les
Varlet, les Leclerc, les Roux, et autres amis d'Hébert. Toute la meute
des enragés aboya contre Danton.
Ce Roux était un prêtre défroqué qui dès le premier jour avait décrié
la Constitution et qui avait donné le conseil d'assassiner les
marchands, les boutiquiers, parce qu'ils vendaient trop cher leurs
denrées. Dénoncé par Marat vivant comme un saltimbanque, il avait
trouvé le moyen de le voler dans sa tombe. Sous le titre de _Publiciste
de la République française, par l'ombre de Marat, l'Ami du peuple_, il
continuait le journal du défunt. Même format, même épigraphe; nulle
ressemblance dans les doctrines. Marat eût rougi de son ombre.
Leclerc était un intrigant venu de Lyon pour chercher fortune dans la
boue sanglante des ruisseaux.
Vincent, secrétaire général de la guerre, brouillon et avide, âgé de
vingt-cinq ans, se croyait homme et n'était qu'une bête féroce.
Hébert, ancien vendeur de contre-marques à la porte des théâtres,
éditeur du _Père Duchesne_ qu'il avait trouvé moyen de faire
subventionner par le ministre de la guerre, orateur à la parole facile,
membre de la Commune, exerçait une influence malsaine qui, à juste
raison, inquiétait déjà Robespierre.
Tous ces hommes étaient trop intéressés à perpétuer l'anarchie, dont
ils se servaient comme d'un moyen d'intimidation et de tyrannie
personnelle; ils tenaient trop, ainsi qu'on dit, à pêcher en eau
trouble pour ne point exécrer toute idée de gouvernement. La
proposition de Danton fut donc dénoncée par eux comme un attentat à la
souveraineté du peuple. Le vieux lutteur des Cordeliers n'était plus à
leurs yeux qu'un traître, un vendu marchant sur les traces de Mirabeau.
Quoique cette mesure de haute politique fût alors repoussée, ou tout au
moins ajournée, l'avenir prouva que Danton avait frappé juste. C'est en
concentrant, plus tard, ses pouvoirs dans un comité souverain que la
Convention put abattre l'insurrection, discipliner les armées et
déconcerter les manoeuvres des royalistes.
Peu à peu les membres du Comité de salut public se partagèrent les
rôles. Hérault de Séchelles et Barère surveillèrent les affaires
étrangères. Billaud et Collot-d'Herbois s'attribuèrent la
correspondance des départements et des représentants en mission dans
l'intérieur. Lindel et Prieur de la Marne furent chargés des
approvisionnements et des subsistances; Jean-Bon-Saint-André prit pour
lui la marine. Saint-Just s'occupa des institutions et des lois
constitutionnelles, Couthon, étant infirme, venait peu au Comité; il se
réserva la police. Le Comité de salut public, ainsi réorganisé, prit
l'initative de toutes les mesures qui devaient affermir le gouvernement
républicain.
[Illustration: Défilé du cortége sur les boulevards.]
Le 28 mars 1832, Barère affligé d'un asthme, était couché sur un sopha;
il appelait cela _mener la vie horizontale_. L'ancien conventionnel
logeait alors dans une petite chambre près des halles. Beau parleur et
se sentant en verve ce jour-là, il causait volontiers avec un ami de la
grande épopée révolutionnaire. Un jeune visiteur l'écoutait
religieusement, et recueillait les paroles de Barère sur des morceaux
de papier, écrits au crayon, dans le fond de son chapeau; voici une de
ces notes:
«Il y a de grandes choses qui ne se reproduiront jamais, au moins sous
les mêmes formes.--Je voudrais voir un tableau représentant la petite
salle où se réunissait le comité de Salut public; là neuf membres
travaillaient jour et nuit sans président, autour d'une table couverte
d'un tapis vert; la salle était tendue avec un papier de même couleur.
Chacun avait sa spécialité. Souvent, après un sommeil de quelques
instants, je trouvais à ma place un monceau énorme de papiers, composé
de bulletins des opérations militaires de nos armées. Leur lecture me
servait à faire le rapport que je lisais à la tribune de la
Convention.--Quand un soldat avait fait un trait remarquable, on lui
donnait un morceau de papier sur lequel était transcrit le décret de la
Convention qui lui déclarait qu'il avait bien mérité de la patrie.--Nos
soldats battaient les ennemis de la France avec des épaulettes de
laine.
«Autour de notre petite salle de réunion, nous avions formé nos bureaux
dans la salle de Diane: c'étaient là nos bras.--Nous voulions donner à
la France des idées d'économie: sans cela elle n'aurait jamais pu faire
toutes les grandes choses qui étonneront l'univers.--C'est moi, qui ai
fait placer les figures des consuls romains sous les portiques de la
galerie des Tuileries, qui donne sur le jardin, ainsi que les bustes
qui sont dans les niches de la façade.
«Il y a de grandes choses, je le répète, qui ne reparaîtront jamais; la
France n'aura jamais toute l'Europe à combattre; le régime de la
terreur ne reviendra pas plus que le despotisme exclusif.
«Visconti me disait: «Ce que les hommes de votre époque ont fait ne
peut pas être comparé avec les grands événements de l'antiquité;
Démosthène à la tribune luttait contre ses compatriotes pour les
engager à repousser les séductions de Philippe; Caton contre Catilina;
vous, vous avez lutté contre l'intérieur et contre toute l'Europe.»
Barère avait fait preuve d'un caractère ondoyant et pusillanime; acteur
consommé, il avait joué tous les rôles; mais ce beau vieillard, cet
éloquent orateur, n'en était pas moins un témoin curieux et imposant de
la grande époque à laquelle il survivait.