Incapacité des Girondins en fait de gouvernement.--Physionomie de la
Convention après le 2 juin.--Lettre de Marat.--Déclin de l'Ami du
peuple.--Système de bascule adopté par Robespierre.--Activité de la
Convention après la chute des Girondins.--Fondation du Muséum
d'histoire naturelle.--La Constitution de 93.--Alliance de la Gironde
avec les royalistes.--Ce qui se passait dans le Calvados.
La Gironde laissait, en s'évanouissant, la preuve de son impuissance.
Après avoir longtemps dirigé les affaires, elle n'avait su ni vendre
les biens des émigrés et du clergé, ni soutenir la valeur des
assignats, ni créer pour le trésor des ressources nouvelles, ni relever
le moral de l'armée, ni ressusciter le travail et l'industrie, ni
rassurer le commerce, ni encourager l'agriculture, ni apaiser les
mouvements populaires, ni éteindre les foyers de la guerre civile, ni
vaincre la contre-révolution, rien, elle n'avait rien fait: huit grands
mois s'étaient perdus en querelles fratricides.
Et pourtant à droite de la Convention il y avait un creux. Les regards
se portaient involontairement sur ces siéges vides, hier si bien
remplis et d'où s'élevaient tant de voix éloquentes. A présent, quel
silence! quelques-uns des ardents Montagnards regrettaient du fond du
coeur la chute de leurs adversaires. Garat raconte que Danton lui
disait un jour: «Vingt fois, je leur ai offert la paix; ils ne l'ont
pas voulue; ils refusaient de me croire, pour conserver le droit de me
perdre; ce sont eux qui nous ont forcé de nous jeter dans le
sans-culotisme qui les a dévorés, qui nous dévorera tous, qui se
dévorera lui-même.» (_Mémoires de Garat_.)
Le lendemain du jour où la Convention avait livré les vingt-deux, elle
reçut de Marat une lettre dont il fut fait lecture. «Citoyens, mes
collègues, disait-il, quelques-uns me regardent comme une pomme de
discorde, et étant prêt, de mon côté, à tout sacrifier au retour de la
paix, je renonce à l'exercice de mes fonctions de député, jusqu'après
le jugement des représentants accusés. Puissent les scènes scandaleuses
qui ont si souvent affligé le public ne plus se renouveler au sein de
la Convention! Puissent tous ses membres immoler leurs passions à
l'amour de leurs devoirs, et marcher à grands pas vers le but glorieux
de leur mission! Puissent mes chers confrères de la Montagne faire voir
à la nation que, s'ils n'ont pas encore rempli son attente, c'est que
les méchants entraînaient leurs efforts et retardaient leur marche!
Puissent-ils prendre enfin de grandes mesures pour écraser les ennemis
du dehors, terrasser les ennemis du dedans, faire cesser les malheurs
qui désolent la patrie, y ramener la joie et l'abondance, affermir la
paix par de sages lois, établir le règne de la justice, faire fleurir
l'État et cimenter le bonheur des Français! C'est tout le voeu de mon
coeur.» L'Assemblée ne voulut point accepter la démission de Marat;
elle donna ses motifs par la bouche de Chasles: «Le parti de la
Gironde, dit-il, ayant réussi à faire passer Marat dans les
départements pour un monstre, pour un homme de sang et de pillage, afin
de le séparer d'une ville qui adoptait ses principes, ce serait donner
gain de cause aux ennemis de la Révolution que de consentir à sa
retraite.» Il resta; mais, comme il arrive trop souvent aux hommes
d'opposition et de lutte, Marat avait laissé sa force dans le succès.
A dater du 2 juin, l'astre de Robespierre continue à croître dans le
ciel de la Révolution, et celui de l'Ami du peuple s'amoindrit de jour
en jour. Le moment était venu pour la Révolution de se calmer. Marat,
cette fièvre ardente, qui communiquait ses pulsations à la multitude;
cette seconde vue, qui dévoilait la trahison des chefs militaires et
les complots des hommes d'État; ce porte-voix de toutes les fureurs
démocratiques, Marat désormais n'était plus du tout l'homme qu'il
fallait à la situation.
Le bronze en fusion devait passer par la tête de Robespierre pour s'y
figer et y recevoir l'empreinte de la froide raison d'État. La
Révolution allait entrer dans une voie nouvelle: en détruisant l'ancien
régime, elle avait pris l'engagement de tout réorganiser.
Robespierre était, qu'on nous passe le mot, un homme de juste milieu.
Expliquons tout de suite dans quel sens. Est-ce à dire, comme le
prétendait Proudhon, que l'avocat d'Arras eût fait un assez bon
ministre de Louis Philippe en 1830? Ne confondons point les temps et
les époques; ne badinons pas avec l'histoire. Ce que nous affirmons,
c'est qu'en 93 Maximilien s'empara d'une position haute, inexpugnable,
entre les _modérés_ d'une part et de l'autre ce qu'on appelait alors
les _enragés_. De cette ligne de conduite il ne se départit jamais.
Lorsque plus tard les circonstances lui donnèrent un pouvoir, d'autant
plus fort que ce pouvoir n'était point défini, aux plus mauvais jours
de la terreur, il sut maintenir la hache en équilibre frappant à droite
et à gauche sur les retardataires et les exagérés. «Nous avons,
disait-il dès le 14 juin aux Jacobins, deux écueils à redouter: le
découragement et la présomption, l'excessive défiance et le
modérantisme, plus dangereux encore. C'est entre ces deux écueils que
les patriotes doivent marcher vers le bonheur général.»
Tout était à créer: le code civil, l'uniformité des poids et mesures,
le système décimal, un plan d'instruction publique, le partage des
biens communaux, la régénération des moeurs, l'organisation des armées
et des services militaires, l'administration du télégraphe, mille
autres organes du nouvel ordre social. La Convention n'avait guère été
jusqu'ici qu'une arène de gladiateurs; à peine les Girondins ont-ils
disparu qu'elle se met courageusement à l'oeuvre. Débarrassée des
luttes personnelles qui retardaient et entravaient son élan, cette
grande Assemblée s'avance désormais avec une rapidité foudroyante vers
la réalisation des principes démocratiques. Le 10 juin 1793, huit jours
après s'être arrachée vingt-d'eux de ses membres, elle fonde, sur la
proposition de Lakanal, le _Muséum d'histoire naturelle_, véritable
monument élevé à la philosophie et à la science, vaste encyclopédie de
la création se racontant elle-même par des spécimens du règne organique
ou inorganique, empruntés à tous les climats, à tous les continents, à
tous les âges du globe terrestre.
Les orateurs venaient de se précipiter dans le gouffre qu'ils avaient
eux-mêmes creusé; mais ils étaient remplacés par des hommes
d'exécution, des esprits pratiques, des citoyens à la fois énergiques
et calmes, portant devant eux la loi et la lumière. L'artifice des
historiens réactionnaires consiste à insister sur le côté tragique de
la Révolution française, et à passer sous silence les éminents services
qu'elle a rendus aux arts, aux sciences, aux belles-lettres, à
l'agriculture, à l'industrie. Et c'est sur un sol ébranlé par la guerre
civile, convoité par l'ennemi, cerné d'un cercle de feu que se posaient
les fondements de la société moderne. Le Rhin, les Pyrénées, les Alpes,
toutes les frontières naturelles de la vieille Gaule sont forcées;
qu'oppose la Convention à ce débordement de forces royalistes? Le fer
et l'idée française.
A l'intérieur les événements se précipitent. Le fédéralisme gagne
chaque jour du terrain. Le midi de la France s'ébranle; la Bretagne
tout entière se soulève; le Calvados s'agite; le Jura menace; l'Isère
gronde; Toulouse bouillonne; Bordeaux résiste; les deux grandes villes,
Lyon et Marseille, nagent dans le sang. Paris est désigné au feu du
ciel par les départements révoltés; au milieu de cette conflagration
générale, la Montagne ne s'émeut point: contre les ennemis du dedans et
du dehors elle élève un rempart moral, la Constitution.
Dans la séance du 30 mai, la Convention avait adjoint au Comité de
Salut public Hérault de Séchelles, Couthon, Saint-Just, Ramel et
Mathieu, en les chargeant de poser les bases de l'acte constitutionnel.
Le 9 juin, dans la soirée, ils soumirent à leurs collègues du Comité le
projet qu'ils avaient rédigé. Le lendemain, Hérault de Séchelles en
donna lecture à l'Assemblée nationale. Le 11, la discussion s'ouvrit;
elle fut grave, solennelle, profonde. «Nous sommes entourés d'orages,
s'écria Danton, la foudre gronde; eh bien, c'est du milieu de ses
éclats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation française.»
Quelques chapitres de la Constitution donnèrent lieu à des incidents
pathétiques. «Le peuple français, dit l'article IV, ne fait point la
paix avec un ennemi qui occupe son territoire.» A ces mots, le Girondin
Mercier demanda si l'on se flattait d'avoir fait un pacte avec la
victoire. «Du moins, nous en avons fait un avec la mort,» s'écrie tout
d'une voix la Montagne.
Oeuvre de sentiment plutôt qu'oeuvre de science, la Constitution de 93
a donné lieu de nos jours à beaucoup de critiques parmi lesquelles il
s'en trouve sans doute de fondées. Le mieux est de n'envisager que les
grandes lignes et les proportions générales du monument élevé à
l'exercice universel et constant de la _souveraineté populaire_. Pour
la première fois, les droits du faible, du pauvre, de l'opprimé furent
inscrits dans nos institutions politiques. Elle proclamait, cette
Constitution, le triomphe du dévouement sur l'égoisme, de l'intérêt
général sur l'intérêt particulier, le moyen pour tous les citoyens de
se faire rendre justice, la mobilité des fonctions et des magistratures
électives. Elle consacrait le droit inaliénable pour chaque citoyen de
jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, mais elle
définissait la propriété _le fruit du travail et de l'industrie_. Non
contente de prêcher vaguement la charité, la fraternité, elle déclarait
que _la société doit la subsistance aux citoyens malheureux_, soit en
leur procurant du travail, soit en assurant les moyens de vivre à ceux
qui sont hors d'état de travailler. En même temps que le pain matériel,
elle assurait aux classes souffrantes le pain de l'esprit,
l'instruction commune. Çà et là, se détachaient des traits touchants:
un étranger pouvait acquérir le droit de citoyen français «en adoptant
un enfant, en nourrissant un vieillard.» La plupart des principes sur
lesquels reposait l'édifice de la Constitution étaient visiblement
empruntés à la philosophie du XVIIIe siècle. Rédigée, votée au milieu
des éclats de la foudre, elle était très-certainement l'oeuvre la plus
démocratique et la plus humaine qui fût jamais sortie des décisions
d'une assemblée.
On l'attendait avec une impatience fiévreuse. Tout le monde croyait
alors qu'elle serait le palladium de la liberté, qu'elle rétablirait la
paix à l'intérieur en détruisant parmi les Français les viles passions
qui les divisent; on se disait qu'à la lecture de cette feuille de
papier, les armes tomberaient de la main des ennemis et que les
satellites des tyrans nous tendraient des bras fraternels. Illusion,
sans doute; mais qui aurait le courage de blâmer cette foi naïve dans
la vertu des principes, dans la toute-puissance des idées? C'est au
contraire par là que nos pères furent grands et qu'ils ont résisté,
seuls contre tous, à l'anéantissement de la France.
Robespierre qui n'était certes ni un esprit ingénu, ni même un
caractère enthousiaste, partagea lui-même cette confiance. «La seule
lecture du projet de Constitution, s'écriait-il dès le premier jour, va
ranimer les amis de la patrie et épouvanter tous nos ennemis. L'Europe
entière sera forcée d'admirer ce beau monument élevé à la raison
humaine et à la souveraineté d'un grand peuple.»
On a dit que la Constitution de 93 était inapplicable; il serait plus
juste de dire qu'elle ne fut point appliquée, et de s'en tenir là. Les
sections de Paris, les assemblées primaires, l'immense majorité des
citoyens l'avaient reçue et consentie par acclamation. D'où vient donc
qu'elle fut suspendue et ajournée à des temps meilleurs? Parce qu'on
était alors en guerre, et que la guerre réclame des mesures
exceptionnelles, arbitraires, rigoureuses; parce qu'on était en
révolution et que l'acte constitutionnel avait été rédigé en vue d'une
République assise sur des bases régulières et stables. Telle est la
raison pour laquelle, après avoir découvert au peuple cette auguste
statue, les législateurs de 93 reconnurent le besoin de la voiler
jusqu'à la paix.
Hélas! la paix ne devait point luire pour les hommes de cet âge de
pierre, tous voués au sacrifice, à l'échafaud, et l'idéal qu'ils
avaient un instant dérobé aux sommets de la raison humaine remonta vers
les temples sereins de la philosophie, du droit et de la justice.
Au milieu de ce mouvement des esprits qu'était devenue la Gironde?
Il serait injuste de croire qu'au 2 juin, la Convention voulut la mort
des vingt-deux. Leurs ennemis les plus acharnés tenaient seulement à
les écarter de la lutte politique. On s'était contenté de les consigner
chez eux sous la surveillance d'un gendarme. Quelques députés
Girondins, Vergniaud, Valazé, Gensonné, restèrent à Paris; mais,
prisonniers volontaires, ils ne cessèrent d'adresser à la Convention
des lettres violentes, de récriminer contre l'arrêt qui les avait
frappés. Beaucoup d'autres se sauvèrent, c'était leur droit. La
facilité avec laquelle ils s'échappèrent prouve d'ailleurs qu'ils
étaient très mal gardés. Fuir pour se soustraire à la main du tribunal
révolutionnaire, passe encore; mais fuir pour attiser dans les
départements le feu de la guerre civile, là était le crime.
Buzot, Gorsas, Barbaroux, Guadet, Meilhan, Duchâtel s'élancèrent sur
l'Eure, le Calvados, la Bretagne. Dans cette partie de la France le
terrain de l'insurrection était tout préparé pour les recevoir. Peu de
jours après le 2 juin, deux Montagnards, deux représentants du peuple,
envoyés par la Convention à l'armée des côtes, Romme et Prieur, avaient
été arrêtés par des Girondins du Calvados.
L'outrage était sanglant et méritait un châtiment exemplaire.
Par un sentiment d'abnégation personnelle, digne des héros de
l'antiquité, les deux captifs avaient adressé le message suivant à
leurs collègues: «Confirmez notre arrestation et constituez-nous otages
pour la sûreté des députés détenus à Paris.»
Elle était venue à la tête de plusieurs, cette noble idée: pour
désarmer l'indignation des départements, pour calmer leurs alarmes, en
leur fournissant des garanties, plusieurs citoyens de Paris, des
membres de la Convention nationale, Danton, Couthon et quelques autres
s'étaient, dès les premiers jours, offerts comme otages.
L'attitude de la plupart des Montagnards n'avait alors rien de très
hostile pour les Girondins. On les plaignait, on leur eût volontiers
accordé tous les moyens de sécurité personnelle. Qui changea ces
dispositions favorables? La conduite des Girondins eux-mêmes.
Quand on sut que Chasset et Biroteau couraient à Lyon où la guillotine
royaliste était dressée contre les patriotes; quand on apprit que
Rabaut-Saint-Étienne volait à Nimes et Brissot à Moulins; quand on
annonça que des comités réactionnaires, ayant de vastes ramifications,
s'organisaient à Caen, à Évreux, à Rennes, à Bordeaux, à Marseille;
quand on eut tout lieu de soupçonner que la Gironde tendait la main à
la Vendée; quand arriva la nouvelle de la prise de Saumur par les
Vendéens, coïncidant avec le soulèvement du Calvados, la fureur,
l'exaspération ne connurent plus de bornes. Danton éclata, Robespierre
refusa tout compromis avec les rebelles. Legendre proposa de détenir
comme otages, jusqu'à l'extinction de la guerre civile, les membres du
côté droit.
Louvet, Lanjuinais, Kervélégan, Pétion, qui étaient d'abord restés à
Paris, allèrent fortifier leurs amis dans le Calvados et s'appuyer à
l'armée du Nord, qui était commandée par le général de Wimpfen, un
royaliste.
Un grand parti politique ne répond pas que de lui-même; il répond aussi
de ses alliés. Or, quand on voit les royalistes de toutes les nuances
se cacher sous le masque du girondisme, le drapeau de la modération
servir d'étendard à la guerre civile et aux représailles sanglantes,
les vaincus du 2 juin accepter eux-mêmes toutes ces transactions de
conscience, le moyen de croire à la sincérité de leur profession de foi
républicaine?
[Illustration: Assassinat de Marat.]
Que faisaient à Caen les Girondins? Ils prêchaient l'insurrection, la
révolte contre la représentation nationale, la désobéissance aux lois.
La peinture qu'ils faisaient des événements du 2 juin et de la
situation de Paris était chargée des plus sombres couleurs. A les en
croire, la Convention était une caverne de brigands et de scélérats, un
antre de bêtes fauves. Ils désignaient surtout à la vengeance des
_honnêtes gens_ le _farouche Robespierre_, Danton, le _vil_ Marat.
Heureusement le règne de ces buveurs de sang allait finir. Les
terroristes étaient eux-mêmes frappés de terreur. Paris écrasé, asservi
par une poignée de tyrans, n'opposerait aux armées provinciales aucune
résistance; Paris ne demandait qu'à être délivré. «Montrez-vous,
s'écriaient-ils, sous les murs de cette orgueilleuse capitale, et les
citoyens, les soldats, les canonniers eux-mêmes viendront sans armes à
votre rencontre; ils vous tendront les bras, ils vous accueilleront
comme des sauveurs!»
Certes, la provocation à l'assassinat politique était à cent lieues de
la pensée des Girondins; mais cette parole ardente, enflammée, exaltait
surtout l'imagination des femmes. Beaucoup d'entre elles se figuraient
que l'existence de trois ou quatre monstres était le seul obstacle au
bonheur de la France et, dans leur illusion, elles appelaient sur ces
têtes maudites l'épée de l'ange exterminateur.
Comment donc s'étonner que de Caen partît une nouvelle Judith?