XIV

Incapacité des Girondins en fait de gouvernement.--Physionomie de la

Convention après le 2 juin.--Lettre de Marat.--Déclin de l'Ami du

peuple.--Système de bascule adopté par Robespierre.--Activité de la

Convention après la chute des Girondins.--Fondation du Muséum

d'histoire naturelle.--La Constitution de 93.--Alliance de la Gironde

avec les royalistes.--Ce qui se passait dans le Calvados.

La Gironde laissait, en s'évanouissant, la preuve de son impuissance.

Après avoir longtemps dirigé les affaires, elle n'avait su ni vendre

les biens des émigrés et du clergé, ni soutenir la valeur des

assignats, ni créer pour le trésor des ressources nouvelles, ni relever

le moral de l'armée, ni ressusciter le travail et l'industrie, ni

rassurer le commerce, ni encourager l'agriculture, ni apaiser les

mouvements populaires, ni éteindre les foyers de la guerre civile, ni

vaincre la contre-révolution, rien, elle n'avait rien fait: huit grands

mois s'étaient perdus en querelles fratricides.

Et pourtant à droite de la Convention il y avait un creux. Les regards

se portaient involontairement sur ces siéges vides, hier si bien

remplis et d'où s'élevaient tant de voix éloquentes. A présent, quel

silence! quelques-uns des ardents Montagnards regrettaient du fond du

coeur la chute de leurs adversaires. Garat raconte que Danton lui

disait un jour: «Vingt fois, je leur ai offert la paix; ils ne l'ont

pas voulue; ils refusaient de me croire, pour conserver le droit de me

perdre; ce sont eux qui nous ont forcé de nous jeter dans le

sans-culotisme qui les a dévorés, qui nous dévorera tous, qui se

dévorera lui-même.» (_Mémoires de Garat_.)

Le lendemain du jour où la Convention avait livré les vingt-deux, elle

reçut de Marat une lettre dont il fut fait lecture. «Citoyens, mes

collègues, disait-il, quelques-uns me regardent comme une pomme de

discorde, et étant prêt, de mon côté, à tout sacrifier au retour de la

paix, je renonce à l'exercice de mes fonctions de député, jusqu'après

le jugement des représentants accusés. Puissent les scènes scandaleuses

qui ont si souvent affligé le public ne plus se renouveler au sein de

la Convention! Puissent tous ses membres immoler leurs passions à

l'amour de leurs devoirs, et marcher à grands pas vers le but glorieux

de leur mission! Puissent mes chers confrères de la Montagne faire voir

à la nation que, s'ils n'ont pas encore rempli son attente, c'est que

les méchants entraînaient leurs efforts et retardaient leur marche!

Puissent-ils prendre enfin de grandes mesures pour écraser les ennemis

du dehors, terrasser les ennemis du dedans, faire cesser les malheurs

qui désolent la patrie, y ramener la joie et l'abondance, affermir la

paix par de sages lois, établir le règne de la justice, faire fleurir

l'État et cimenter le bonheur des Français! C'est tout le voeu de mon

coeur.» L'Assemblée ne voulut point accepter la démission de Marat;

elle donna ses motifs par la bouche de Chasles: «Le parti de la

Gironde, dit-il, ayant réussi à faire passer Marat dans les

départements pour un monstre, pour un homme de sang et de pillage, afin

de le séparer d'une ville qui adoptait ses principes, ce serait donner

gain de cause aux ennemis de la Révolution que de consentir à sa

retraite.» Il resta; mais, comme il arrive trop souvent aux hommes

d'opposition et de lutte, Marat avait laissé sa force dans le succès.

A dater du 2 juin, l'astre de Robespierre continue à croître dans le

ciel de la Révolution, et celui de l'Ami du peuple s'amoindrit de jour

en jour. Le moment était venu pour la Révolution de se calmer. Marat,

cette fièvre ardente, qui communiquait ses pulsations à la multitude;

cette seconde vue, qui dévoilait la trahison des chefs militaires et

les complots des hommes d'État; ce porte-voix de toutes les fureurs

démocratiques, Marat désormais n'était plus du tout l'homme qu'il

fallait à la situation.

Le bronze en fusion devait passer par la tête de Robespierre pour s'y

figer et y recevoir l'empreinte de la froide raison d'État. La

Révolution allait entrer dans une voie nouvelle: en détruisant l'ancien

régime, elle avait pris l'engagement de tout réorganiser.

Robespierre était, qu'on nous passe le mot, un homme de juste milieu.

Expliquons tout de suite dans quel sens. Est-ce à dire, comme le

prétendait Proudhon, que l'avocat d'Arras eût fait un assez bon

ministre de Louis Philippe en 1830? Ne confondons point les temps et

les époques; ne badinons pas avec l'histoire. Ce que nous affirmons,

c'est qu'en 93 Maximilien s'empara d'une position haute, inexpugnable,

entre les _modérés_ d'une part et de l'autre ce qu'on appelait alors

les _enragés_. De cette ligne de conduite il ne se départit jamais.

Lorsque plus tard les circonstances lui donnèrent un pouvoir, d'autant

plus fort que ce pouvoir n'était point défini, aux plus mauvais jours

de la terreur, il sut maintenir la hache en équilibre frappant à droite

et à gauche sur les retardataires et les exagérés. «Nous avons,

disait-il dès le 14 juin aux Jacobins, deux écueils à redouter: le

découragement et la présomption, l'excessive défiance et le

modérantisme, plus dangereux encore. C'est entre ces deux écueils que

les patriotes doivent marcher vers le bonheur général.»

Tout était à créer: le code civil, l'uniformité des poids et mesures,

le système décimal, un plan d'instruction publique, le partage des

biens communaux, la régénération des moeurs, l'organisation des armées

et des services militaires, l'administration du télégraphe, mille

autres organes du nouvel ordre social. La Convention n'avait guère été

jusqu'ici qu'une arène de gladiateurs; à peine les Girondins ont-ils

disparu qu'elle se met courageusement à l'oeuvre. Débarrassée des

luttes personnelles qui retardaient et entravaient son élan, cette

grande Assemblée s'avance désormais avec une rapidité foudroyante vers

la réalisation des principes démocratiques. Le 10 juin 1793, huit jours

après s'être arrachée vingt-d'eux de ses membres, elle fonde, sur la

proposition de Lakanal, le _Muséum d'histoire naturelle_, véritable

monument élevé à la philosophie et à la science, vaste encyclopédie de

la création se racontant elle-même par des spécimens du règne organique

ou inorganique, empruntés à tous les climats, à tous les continents, à

tous les âges du globe terrestre.

Les orateurs venaient de se précipiter dans le gouffre qu'ils avaient

eux-mêmes creusé; mais ils étaient remplacés par des hommes

d'exécution, des esprits pratiques, des citoyens à la fois énergiques

et calmes, portant devant eux la loi et la lumière. L'artifice des

historiens réactionnaires consiste à insister sur le côté tragique de

la Révolution française, et à passer sous silence les éminents services

qu'elle a rendus aux arts, aux sciences, aux belles-lettres, à

l'agriculture, à l'industrie. Et c'est sur un sol ébranlé par la guerre

civile, convoité par l'ennemi, cerné d'un cercle de feu que se posaient

les fondements de la société moderne. Le Rhin, les Pyrénées, les Alpes,

toutes les frontières naturelles de la vieille Gaule sont forcées;

qu'oppose la Convention à ce débordement de forces royalistes? Le fer

et l'idée française.

A l'intérieur les événements se précipitent. Le fédéralisme gagne

chaque jour du terrain. Le midi de la France s'ébranle; la Bretagne

tout entière se soulève; le Calvados s'agite; le Jura menace; l'Isère

gronde; Toulouse bouillonne; Bordeaux résiste; les deux grandes villes,

Lyon et Marseille, nagent dans le sang. Paris est désigné au feu du

ciel par les départements révoltés; au milieu de cette conflagration

générale, la Montagne ne s'émeut point: contre les ennemis du dedans et

du dehors elle élève un rempart moral, la Constitution.

Dans la séance du 30 mai, la Convention avait adjoint au Comité de

Salut public Hérault de Séchelles, Couthon, Saint-Just, Ramel et

Mathieu, en les chargeant de poser les bases de l'acte constitutionnel.

Le 9 juin, dans la soirée, ils soumirent à leurs collègues du Comité le

projet qu'ils avaient rédigé. Le lendemain, Hérault de Séchelles en

donna lecture à l'Assemblée nationale. Le 11, la discussion s'ouvrit;

elle fut grave, solennelle, profonde. «Nous sommes entourés d'orages,

s'écria Danton, la foudre gronde; eh bien, c'est du milieu de ses

éclats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation française.»

Quelques chapitres de la Constitution donnèrent lieu à des incidents

pathétiques. «Le peuple français, dit l'article IV, ne fait point la

paix avec un ennemi qui occupe son territoire.» A ces mots, le Girondin

Mercier demanda si l'on se flattait d'avoir fait un pacte avec la

victoire. «Du moins, nous en avons fait un avec la mort,» s'écrie tout

d'une voix la Montagne.

Oeuvre de sentiment plutôt qu'oeuvre de science, la Constitution de 93

a donné lieu de nos jours à beaucoup de critiques parmi lesquelles il

s'en trouve sans doute de fondées. Le mieux est de n'envisager que les

grandes lignes et les proportions générales du monument élevé à

l'exercice universel et constant de la _souveraineté populaire_. Pour

la première fois, les droits du faible, du pauvre, de l'opprimé furent

inscrits dans nos institutions politiques. Elle proclamait, cette

Constitution, le triomphe du dévouement sur l'égoisme, de l'intérêt

général sur l'intérêt particulier, le moyen pour tous les citoyens de

se faire rendre justice, la mobilité des fonctions et des magistratures

électives. Elle consacrait le droit inaliénable pour chaque citoyen de

jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, mais elle

définissait la propriété _le fruit du travail et de l'industrie_. Non

contente de prêcher vaguement la charité, la fraternité, elle déclarait

que _la société doit la subsistance aux citoyens malheureux_, soit en

leur procurant du travail, soit en assurant les moyens de vivre à ceux

qui sont hors d'état de travailler. En même temps que le pain matériel,

elle assurait aux classes souffrantes le pain de l'esprit,

l'instruction commune. Çà et là, se détachaient des traits touchants:

un étranger pouvait acquérir le droit de citoyen français «en adoptant

un enfant, en nourrissant un vieillard.» La plupart des principes sur

lesquels reposait l'édifice de la Constitution étaient visiblement

empruntés à la philosophie du XVIIIe siècle. Rédigée, votée au milieu

des éclats de la foudre, elle était très-certainement l'oeuvre la plus

démocratique et la plus humaine qui fût jamais sortie des décisions

d'une assemblée.

On l'attendait avec une impatience fiévreuse. Tout le monde croyait

alors qu'elle serait le palladium de la liberté, qu'elle rétablirait la

paix à l'intérieur en détruisant parmi les Français les viles passions

qui les divisent; on se disait qu'à la lecture de cette feuille de

papier, les armes tomberaient de la main des ennemis et que les

satellites des tyrans nous tendraient des bras fraternels. Illusion,

sans doute; mais qui aurait le courage de blâmer cette foi naïve dans

la vertu des principes, dans la toute-puissance des idées? C'est au

contraire par là que nos pères furent grands et qu'ils ont résisté,

seuls contre tous, à l'anéantissement de la France.

Robespierre qui n'était certes ni un esprit ingénu, ni même un

caractère enthousiaste, partagea lui-même cette confiance. «La seule

lecture du projet de Constitution, s'écriait-il dès le premier jour, va

ranimer les amis de la patrie et épouvanter tous nos ennemis. L'Europe

entière sera forcée d'admirer ce beau monument élevé à la raison

humaine et à la souveraineté d'un grand peuple.»

On a dit que la Constitution de 93 était inapplicable; il serait plus

juste de dire qu'elle ne fut point appliquée, et de s'en tenir là. Les

sections de Paris, les assemblées primaires, l'immense majorité des

citoyens l'avaient reçue et consentie par acclamation. D'où vient donc

qu'elle fut suspendue et ajournée à des temps meilleurs? Parce qu'on

était alors en guerre, et que la guerre réclame des mesures

exceptionnelles, arbitraires, rigoureuses; parce qu'on était en

révolution et que l'acte constitutionnel avait été rédigé en vue d'une

République assise sur des bases régulières et stables. Telle est la

raison pour laquelle, après avoir découvert au peuple cette auguste

statue, les législateurs de 93 reconnurent le besoin de la voiler

jusqu'à la paix.

Hélas! la paix ne devait point luire pour les hommes de cet âge de

pierre, tous voués au sacrifice, à l'échafaud, et l'idéal qu'ils

avaient un instant dérobé aux sommets de la raison humaine remonta vers

les temples sereins de la philosophie, du droit et de la justice.

Au milieu de ce mouvement des esprits qu'était devenue la Gironde?

Il serait injuste de croire qu'au 2 juin, la Convention voulut la mort

des vingt-deux. Leurs ennemis les plus acharnés tenaient seulement à

les écarter de la lutte politique. On s'était contenté de les consigner

chez eux sous la surveillance d'un gendarme. Quelques députés

Girondins, Vergniaud, Valazé, Gensonné, restèrent à Paris; mais,

prisonniers volontaires, ils ne cessèrent d'adresser à la Convention

des lettres violentes, de récriminer contre l'arrêt qui les avait

frappés. Beaucoup d'autres se sauvèrent, c'était leur droit. La

facilité avec laquelle ils s'échappèrent prouve d'ailleurs qu'ils

étaient très mal gardés. Fuir pour se soustraire à la main du tribunal

révolutionnaire, passe encore; mais fuir pour attiser dans les

départements le feu de la guerre civile, là était le crime.

Buzot, Gorsas, Barbaroux, Guadet, Meilhan, Duchâtel s'élancèrent sur

l'Eure, le Calvados, la Bretagne. Dans cette partie de la France le

terrain de l'insurrection était tout préparé pour les recevoir. Peu de

jours après le 2 juin, deux Montagnards, deux représentants du peuple,

envoyés par la Convention à l'armée des côtes, Romme et Prieur, avaient

été arrêtés par des Girondins du Calvados.

L'outrage était sanglant et méritait un châtiment exemplaire.

Par un sentiment d'abnégation personnelle, digne des héros de

l'antiquité, les deux captifs avaient adressé le message suivant à

leurs collègues: «Confirmez notre arrestation et constituez-nous otages

pour la sûreté des députés détenus à Paris.»

Elle était venue à la tête de plusieurs, cette noble idée: pour

désarmer l'indignation des départements, pour calmer leurs alarmes, en

leur fournissant des garanties, plusieurs citoyens de Paris, des

membres de la Convention nationale, Danton, Couthon et quelques autres

s'étaient, dès les premiers jours, offerts comme otages.

L'attitude de la plupart des Montagnards n'avait alors rien de très

hostile pour les Girondins. On les plaignait, on leur eût volontiers

accordé tous les moyens de sécurité personnelle. Qui changea ces

dispositions favorables? La conduite des Girondins eux-mêmes.

Quand on sut que Chasset et Biroteau couraient à Lyon où la guillotine

royaliste était dressée contre les patriotes; quand on apprit que

Rabaut-Saint-Étienne volait à Nimes et Brissot à Moulins; quand on

annonça que des comités réactionnaires, ayant de vastes ramifications,

s'organisaient à Caen, à Évreux, à Rennes, à Bordeaux, à Marseille;

quand on eut tout lieu de soupçonner que la Gironde tendait la main à

la Vendée; quand arriva la nouvelle de la prise de Saumur par les

Vendéens, coïncidant avec le soulèvement du Calvados, la fureur,

l'exaspération ne connurent plus de bornes. Danton éclata, Robespierre

refusa tout compromis avec les rebelles. Legendre proposa de détenir

comme otages, jusqu'à l'extinction de la guerre civile, les membres du

côté droit.

Louvet, Lanjuinais, Kervélégan, Pétion, qui étaient d'abord restés à

Paris, allèrent fortifier leurs amis dans le Calvados et s'appuyer à

l'armée du Nord, qui était commandée par le général de Wimpfen, un

royaliste.

Un grand parti politique ne répond pas que de lui-même; il répond aussi

de ses alliés. Or, quand on voit les royalistes de toutes les nuances

se cacher sous le masque du girondisme, le drapeau de la modération

servir d'étendard à la guerre civile et aux représailles sanglantes,

les vaincus du 2 juin accepter eux-mêmes toutes ces transactions de

conscience, le moyen de croire à la sincérité de leur profession de foi

républicaine?

[Illustration: Assassinat de Marat.]

Que faisaient à Caen les Girondins? Ils prêchaient l'insurrection, la

révolte contre la représentation nationale, la désobéissance aux lois.

La peinture qu'ils faisaient des événements du 2 juin et de la

situation de Paris était chargée des plus sombres couleurs. A les en

croire, la Convention était une caverne de brigands et de scélérats, un

antre de bêtes fauves. Ils désignaient surtout à la vengeance des

_honnêtes gens_ le _farouche Robespierre_, Danton, le _vil_ Marat.

Heureusement le règne de ces buveurs de sang allait finir. Les

terroristes étaient eux-mêmes frappés de terreur. Paris écrasé, asservi

par une poignée de tyrans, n'opposerait aux armées provinciales aucune

résistance; Paris ne demandait qu'à être délivré. «Montrez-vous,

s'écriaient-ils, sous les murs de cette orgueilleuse capitale, et les

citoyens, les soldats, les canonniers eux-mêmes viendront sans armes à

votre rencontre; ils vous tendront les bras, ils vous accueilleront

comme des sauveurs!»

Certes, la provocation à l'assassinat politique était à cent lieues de

la pensée des Girondins; mais cette parole ardente, enflammée, exaltait

surtout l'imagination des femmes. Beaucoup d'entre elles se figuraient

que l'existence de trois ou quatre monstres était le seul obstacle au

bonheur de la France et, dans leur illusion, elles appelaient sur ces

têtes maudites l'épée de l'ange exterminateur.

Comment donc s'étonner que de Caen partît une nouvelle Judith?

Histoire des Montagnards · 第 59 / 146 题