Legendre: «Descends de la tribune, ou je t'assomme.
Lanjuinais: «Commence par faire décréter que je suis un boeuf.
Tout le monde sait que Legendre était boucher.
Le tumulte redouble. Les galeries avaient été envahies de bonne heure
par les Jacobins qui ébranlent la salle de cris et de trépignements.
Il ne restait plus aux Girondins qu'une chance de salut, c'était de
s'immoler eux-mêmes sur l'autel de la Concorde, de donner leur
démission. Isnard, Fauchet, le vieux Dussaulx, Lanthenas, offrent
successivement de se poser en victimes expiatoires. Hélas! il était
trop tard. Cette résolution qui, deux jours auparavant, aurait pu
sauver la Gironde, ne servit qu'à l'amoindrir. «C'est un piége,»
murmura Robespierre. Marat qui ne voulait à aucun prix que sa proie lui
échappât, s'écrie. «C'est l'impunité pour les traîtres.» Il s'élance à
la tribune et déclare qu'il donne sa démission, si l'on consent au
sacrifice de quelques membres se dévouant eux-mêmes en holocauste.
De leur côté Lanjuinais et Barbaroux protestent avec héroïsme contre
cette concession faite à l'émeute.
Cependant la salle est cernée, gardée à vue, entourée d'énergumènes qui
empêchent les députés de sortir. La Convention reconnaît avec horreur
qu'elle est prisonnière. Le sentiment de sa propre dignité se révolte
devant cet outrage. Retrancher les Girondins, passe encore; mais les
livrer, mais subir, séance tenante, la pression de l'émeute, mais se
déshonorer elle-même aux yeux de la France et de la postérité, oh! non,
mille fois non!
Barère s'élance à la tribune: «Prouvons, dit-il, que nous sommes
libres. Allons délibérer au milieu de la force armée; elle protégera
sans doute la Convention.»
Plusieurs voix: «Oui, oui; on veut nous opprimer: sortons d'ici et
faisons baisser devant nous les baïonnettes.»
Le président (Hérault de Séchelles qui venait de remplacer Malarmé),
descend du fauteuil; presque tous les membres de la Convention le
suivent. Une trentaine de Montagnards restent seuls immobiles sur leurs
bancs.
Les députés du centre et de la droite, sans compter beaucoup, du côté
gauche, se précipitent vers la porte de bronze; la garde leur livre
passage. Le président conduit l'Assemblée en procession dans les cours
et dans le jardin des Tuileries. Elle se présente à toutes les issues
qu'elle trouve fermées; elle ordonne qu'on lui ouvre une des grilles:
refus. A l'entrée de la place du Carrousel, elle rencontre l'artillerie
qui barre le passage, soutenue qu'elle était d'un triple rang de piques
et de baïonnettes. Hérault de Séchelles, avec une noble attitude,
signifie aux chefs de l'insurrection qu'ils doivent se retirer et
laisser à la Convention son libre vote: «Nous voulons bien,
ajoute-t-il, juger les vingt-deux; nous ne voulons pas qu'on nous les
arrache par la force. Henriot, répond par un mot:
«Canonniers, à vos pièces!»
Le canon cette dernière raison des rois, était maintenant celle de
l'émeute.
La Convention, cette assemblée si grande, si fière, qui jugeait et
punissait les rois, qui défiait toutes les cours de l'Europe, baisse la
tête devant la tyrannie de la force et recule frémissante de colère.
C'était assez d'humiliations ainsi. Dans l'intérieur de l'Assemblée les
tribunes murmuraient. Marat qui était d'abord resté à son poste, mais
qui se leva de son banc et sortit, quand il craignit que la masse des
députés ne se fût échappée, rencontra la Convention dans un piteux état
de désarroi au Pont-Tournant.
--Je somme l'Assemblée, dit-il, de rester dans la salle des séances.
Honteuse, vaincue, consternée, la Convention reprend le chemin du
Palais des Tuileries.
A partir de ce moment, Marat est l'âme de l'Assemblée. Décrété naguère
d'accusation, hué, honni, persiflé quelques jours auparavant, il
dispose maintenant à son gré du sort de ses ennemis; il recommande
d'élaguer trois Girondins de la liste des vingt-deux: Dussaulx
«vieillard radoteur, trop incapable pour être chef de parti; Lanthénas,
pauvre d'esprit, qui ne méritait pas l'honneur que l'on songeât à lui;
Ducos, à qui l'on ne pouvait reprocher que quelques opinions erronées»,
et l'on efface ces noms, il conseille d'en inscrire d'autres à leur
place, et on les inscrit.
Le décret d'arrestation passa à une grande majorité, il est vrai que
beaucoup de députés s'abstinrent.
Dès que cette nouvelle est connue, l'insurrection débarrasse les abords
du Palais national, toute cette multitude armée se retire au chant de
_Ça ira_. Femmes, enfants, vieillards, s'en vont en mêlant leurs voix
au terrible refrain. L'émeute rentre dans les faubourgs comme la lionne
dans son antre. Ivres de vin et de patriotisme, ces farouches
sans-culottes se quittent en jurant de mourir pour la liberté; les
mains serrent les mains, tous les coeurs battent dans un seul coeur. On
croyait enfin que la Convention délivrée de ses luttes intestines
marcherait d'un pas ferme vers les grandes mesures qui devaient assurer
le bonheur public à l'intérieur et la victoire de nos armées sur les
champs de bataille.
Il y avait alors près d'Avignon un jeune officier d'artillerie, qui
s'appelait quelque chose comme Buonaparte ou Bonaparte. Il écrivit ces
mots quelques mois après la chute des Girondins: «Pour voir lequel des
Fédérés ou de la Montagne tient pour la République, une seule raison me
suffit, la Montagne a été un moment la plus faible, la commotion
paraissait générale. A-t-elle cependant jamais parlé d'appeler les
ennemis? Ne savez-vous pas que c'est un combat à mort que celui des
patriotes et des despotes de l'Europe?... Je ne cherche pas si vraiment
ces hommes, qui avaient bien mérité du peuple dans tant d'occasions,
ont conspiré contre lui: ce qu'il me suffit de savoir, c'est que la
Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'étant portée aux
dernières extrémités contre eux, les ayant décrétés, emprisonnés, je
veux même vous le passer, les ayant calomniés, les Brissotins étaient
perdus sans une guerre civile qui les mit dans le cas de faire la loi à
leurs ennemis. S'ils avaient mérité leur réputation première, ils
auraient jeté leurs armes à l'aspect de la Constitution; ils auraient
sacrifié leurs intérêts au bien public; mais, il est plus facile de
citer Décius que de l'imiter. Ils se sont aujourd'hui rendus coupables
du plus grand de tous les crimes: ils ont, par leur conduite, justifié
leur décret... Le sang qu'ils ont fait répandre a effacé les vrais
services qu'ils avaient rendus.» Ces reproches s'adressaient à la
conduite que les Girondins tinrent après le 2 juin, à l'esprit de
désordre que ces proscrits semèrent bientôt dans toute la France.
[Illustration: Comité de salut public.]
Méfions-nous pourtant des appréciations du césarisme. De quel côté
qu'il vint, l'événement qui supprima les Girondins était un coup
d'État, et tous les coups d'État sont mauvais; celui du 2 juin 93
contenait en germe le 18 brumaire et le 2 décembre. Était-ce d'ailleurs
impunément que la Convention venait de se déchirer elle-même. Tout acte
porte avec lui ses conséquences... La barrière de la loi était
franchie; l'ère de la proscription était ouverte; le droit venait de
succomber devant la force. Les vainqueurs avaient, ce jour-là même,
signé leur arrêt de mort. Ils y passèrent tous, Dantonistes,
Hébertistes, Robespierristes. Le 2 juin devait fatalement aboutir au 9
thermidor.
Les Girondins mis en état d'arrestation chez eux furent: Gensonné,
Vergniaud, Brissot, Guadet, Gorsas, Pétion, Salles, Chambon, Barbaroux,
Buzot, Biroteau, Rabaut, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lesage,
Louvet, Valazé, Doulcet, Lidon, Lehardy, les ministres Clavière et
Lebrun, les membres de la Commission des douze, Fonfrède et
Saint-Martin exceptés.
La chute des Girondins entraîna la perte de quelques victimes qui
tenaient fort indirectement à leur parti. Théroigne, au plus fort de la
lutte, voulut s'élancer entre les deux camps, comme autrefois les
femmes sabines se jetèrent entre les combattants armés qui allaient
déchirer le berceau de Rome. «Citoyens, s'écriait-elle, écoutez-moi: où
en sommes-nous? Toutes les passions qu'on a eu l'art de mettre aux
prises nous entraînent et nous conduisent au bord du précipice... A mon
retour d'Allemagne, il y a à peu près dix-huit mois, je vous ai dit que
l'empereur avait ici une quantité prodigieuse d'agents pour nous
diviser, afin de préparer de loin la guerre et de la faire éclater au
moment où ses satellites feraient en même temps irruption sur notre
territoire. Déjouons ces intrigues; ne justifions pas par nos querelles
intestines cette calomnie des rois et de leurs esclaves, qu'il n'est
pas possible à un peuple de tenir lui-même les rênes de la
souveraineté; ne les autorisons pas à venir nous mettre d'accord.»
Cette charmante voix qui, cette fois, était celle de la sagesse, se
perdit dans le cri de guerre des partis déchaînés. Vers l'époque du 31
mai, Théroigne se trouvait au jardin des Tuileries, sur le passage de
Brissot. Un groupe de femmes entoure le chef de la Gironde avec des
huées et des trépignements de colère. La jolie Liégeoise, écoutant
plutôt son coeur que sa raison, se jette sur ces furies pour défendre
le député qu'on insulte. Ce généreux mouvement, plus prompt que
l'éclair, attire sur elle toute la tempête.--Ah! tu es brissotine,
s'écrient-elles en la saisissant; ah! tu es l'amie des fédéralistes et
des traîtres! Attends! attends! attends! Aussitôt les forcenées de
relever sa robe et...--Je m'arrête: sous cet indigne traitement, sa
figure se couvrit d'un nuage pourpre, et sa raison d'un voile de
ténèbres. A dater de ce jour, on ne la revit plus. On apprit plus tard
qu'elle avait été renfermée dans une maison de santé au faubourg
Saint-Marceau.
La veille du 9 thermidor, elle écrivit à Saint-Just la lettre suivante:
«Citoyen Saint-Just, je suis toujours en arrestation; j'ai perdu un
temps précieux. Envoyez-moi deux cents francs, et venez me voir; je
vous ai écrit que j'avais des amis jusque dans le palais de l'empereur.
J'ai été injuste à l'égard du citoyen Bosgue. Pourrai-je me faire
accompagner chez vous? J'ai mille choses à vous dire. Il faut établir
l'union. Il faut que je puisse développer tous mes projets, continuer
d'écrire ce que j'écrivais: j'ai de grandes choses à dire; j'ai fait de
grands progrès. Je n'ai ni papier, ni lumière, ni rien; mais, quand
même, il faut que je sois libre pour pouvoir écrire. Il m'est
impossible de rien faire ici.
Mon séjour m'y a instruite; mais, si j'y restais plus longtemps sans
rien faire et sans rien publier, j'avilirais les patriotes et la
couronne civique. Vous savez qu'il est également question de vous et de
moi, et que les signes d'union demandent des effets. Il faut beaucoup
de bons écrits, qui donnent une bonne impulsion. Vous connaissez mes
principes; j'espère que les patriotes ne me laisseront pas victime de
l'intrigue. Je puis encore tout réparer, si vous me secondez; mais il
faut que je sois partout où je suis respectée. Je vous ai déjà parlé de
mon projet; je demande qu'on me remette chez moi. Salut et fraternité.»
Elle était folle.
Théroigne paya cruellement ses excentricités. L'expiation la visita
sous la forme de la maladie, et quelle maladie, grand Dieu! Elle vécut
longtemps, reléguée à la Salpêtrière dans le quartier des
incurables.--Réduite à ne pouvoir supporter sur ses membres aucun
vêtement, pas même de chemise, ombre d'elle-même, la malheureuse se
cherchait dans les brouillards épais de ses rêves. Couchée au fond
d'une cellule petite, sombre, humide, sans meubles, elle répondait à
ceux qui l'interrogeaient: «Je ne sais pas; j'ai oublié.» Insistait-on,
elle s'impatientait, parlait seule à voix basse, et l'on entendait sur
ses lèvres les mots entrecoupés de _fortune, liberté, comité,
révolution, coquin, décret_. Toute sa vie de courtisane et d'héroïne se
reflétait dans son délire.--Elle conserva jusqu'à la fin des restes de
beauté: on remarquait, surtout, la perfection de ses pieds et de ses
mains. Elle mourut le 9 mai 1817, à l'âge de cinquante-huit ans. Pauvre
Théroigne!
Revenons aux Girondins. Plus que tout autre, nous plaignons, nous
admirons ces hommes remarquables par leur éloquence, intéressants par
leur jeunesse et leur ardent caractère. Qui pourrait néanmoins se
dissimuler qu'ils ne fussent devenus un obstacle à la marche de la
Révolution? Ils voulaient lui résister; elle les entraîna, les broya
sous les roues de son char.
Les Girondins avaient le tempérament, les idées et les tendances de la
bourgeoisie éclairée. Avec eux tomba le dernier rempart de la classe
moyenne. La Montagne en se soulevant sur leurs débris inaugura le règne
de l'élément populaire. L'unité de la représentation nationale était
rompue; l'Assemblée avait été humiliée par l'émeute; un précédent fatal
menaçait la liberté de la tribune: malgré tout, le drapeau de la
Révolution sortit encore une fois de la lutte, indigné, déchiré, mais
triomphant.
La responsabilité du coup d'État qui frappa les Girondins se partage
entre la Commune, l'Évêché, le Club des Jacobins et quelques membres de
la Montagne; Robespierre certes n'y fut point étranger; mais, d'après
le témoignage de tous les contemporains que j'ai pu consulter, le 2
juin fut surtout la journée de l'Ami du peuple.--Prends garde, Marat,
la ligue vaincue aboutit à Ravaillac; les partis décimés se vengent par
un coup de couteau.
Causant un jour avec Lakanal, je lui demandais: «Et que pensez-vous des
Girondins?
--C'étaient des intrigants, répondit le grave vieillard.
Cette épithète dont on abusait en 93 n'avait pas tout à fait le sens
qu'elle a maintenant; elle voulait dire des hommes d'expédients et non
des hommes de principes, des parlementaires cherchant plutôt le succès
que le bien public et la vérité, des esprits à combinaisons subtiles et
déliés qui transigeaient trop aisément avec les partis monarchiques
quand ils avaient besoin d'y trouver un point d'appui.