XIII

Insurrection pacifique du 31 mai.--Danton et le canon

d'alarme.--L'Evêché.--La Convention envahie.--La Commission des douze

est cassée.--Promenade aux flambeaux.--L'Insurrection recommence le 2

juin.--Mauvaises nouvelles de la Vendée et du théâtre de la guerre.--Le

tocsin de Notre-Dame et la générale.--Ce qui se passe à la

Convention.--Henriot et les canonniers.--Mise en accusation des

vingt-deux.--Fin de Théroigne de Méricourt.

--Hé bien, père François, il y aura du grabuge aujourd'hui; on dit le

peuple terriblement en colère.

--Contre qui?

--Contre les Girondins.

--Pour qui tenez-vous: les Girondins ou les Montagnards?

--Moi? je ne sais pas... Je suis pour la bonne cause.

Tel est le dialogue qui, le matin du 31 mai, se tenait entre deux

bourgeois du faubourg Saint-Marceau.

La vérité est que depuis quelque temps une moitié de la population se

désintéressait des affaires publiques. Il était si difficile pour la

masse des citoyens de voir clair dans les questions qui divisaient les

hommes d'État et les animaient les uns contre les autres.

La Convention nationale offrait alors aux esprits les moins prévenus un

triste et perpétuel déchaînement d'animosités impuissantes. La

Révolution allait avorter dans ces crises et ces conflits d'homme à

homme, de parti à parti, si l'insurrection ne fût intervenue. Il y

avait sans doute à franchir une barrière sacrée--la loi. Le peuple de

Paris n'hésiterait-il point à porter la main sur sa propre souveraineté

en mutilant la représentation nationale? Il hésita en effet. Depuis une

quinzaine de jours que se préparait le mouvement, les sections

reculaient devant une prise d'armes, une attaque directe contre la

Convention. La Commune était divisée. Les comités révolutionnaires

eux-mêmes ne pouvaient se mettre d'accord entre eux. Les clubs

parlaient très-haut et n'agissaient pas. Les Jacobins (lisez

Robespierre) étaient pour une insurrection morale, c'est-à-dire sans

doute pour une imposante manifestation de l'esprit public qui eût forcé

les Girondins à donner leur démission. Seul l'Évêché tenait pour un

coup de main; mais ce petit groupe de fanatiques ne pouvait rien faire

par lui-même. D'un autre côté, entre la Gironde et la Montagne, les

vrais patriotes s'étaient depuis longtemps décidés pour celui des deux

partis qui représentait le mieux la force et l'idée de la Révolution;

néanmoins, soit lassitude, soit respect du droit, ils refusaient de

marcher.

Qui donc ébranlera la masse?... Ce fut une poignée d'agitateurs.

Le vendredi 31 mai, à trois heures du matin, le tocsin sonna dans les

tours de Notre-Dame, et se propagea de clocher en clocher. A ce signal,

le rappel fut battu dans tous les quartiers de Paris. A huit heures, il

y avait cent mille hommes sous les armes. La Convention s'était

rassemblée dès le point du jour. Le commandant du poste du Pont-Neuf

est à la barre, il dit qu'on était venu lui proposer de tirer le canon

d'alarme. Il s'y était refusé; mais pendant qu'il acceptait les

honneurs de la séance, le canon d'alarme part. Il est neuf heures du

matin. A ce bruit, Danton s'écrie: «Quelques personnes paraissent

craindre le canon d'alarme. Celui que la nature a créé capable de

naviguer sur l'océan orageux n'est point effrayé lorsque la foudre

atteint son vaisseau. Sans contredit, vous devez faire en sorte que les

mauvais citoyens ne mettent pas à profit cette grande secousse; mais si

elle n'a été imprimée que parce que Paris vous porte ses justes

réclamations, si, par cette convocation peut-être trop solennelle, il

ne vous demande qu'une justice éclatante contre ses calomniateurs, il

aura encore bien mérité de la patrie. Dans un temps de révolution, le

peuple doit se produire avec toute l'énergie qui annonce la force

nationale.»

Cette voix plus imposante et plus terrible que le canon d'alarme fait

courir dans toute la salle des séances un frisson d'enthousiasme.

A la fois impétueux et profondément habile, l'orateur ajoute:

«Vous avez créé une commission impolitique...»

PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela.

DANTON.--Vous ne le savez pas, il faut donc vous le rappeler. Cette

Commission des douze a jeté dans les fers les magistrats du peuple, par

cela seul qu'ils avaient combattu dans des feuilles cet esprit de

modérantisme que la France veut tuer pour sauver la République.

Pourquoi avez-vous donc ordonné l'élargissement de certains

fonctionnaires publics? Vous y avez été engagés sur le rapport d'un

homme que vous ne suspectez pas, un homme que la nature a créé doux,

sans passion, le ministre de l'intérieur (GARAT). En ordonnant de

relâcher un des magistrats du peuple (HÉBERT), vous avez été convaincus

que la commission avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous

ce rapport que j'en demande, non pas la cassation, car il faut un

rapport, mais la suppression.»

[Illustration: Carrier.]

Jusqu'ici, par conséquent, il ne s'agissait que de la Commission des

Douze. Qu'elle soit dissoute et tout rentrera dans l'ordre. «C'est le

seul moyen de sauver le peuple de ses ennemis, de le sauver de sa

propre colère.» Si au contraire les Girondins se montrent sourds aux

conseils de la prudence, «le peuple fera pour sa liberté une

_insurrection entière_».

D'un autre côté, l'amour-propre de la Gironde, sa dignité, si l'on

veut, l'engageait à ne pas céder devant les premiers signes de

l'émeute.

«Il faut, dit Vergniaud, que la Convention prouve qu'elle est libre; il

ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la commission... Il faut qu'elle

sache qui a donné l'ordre de tirer le canon d'alarme... S'il y a un

combat, il sera, quoiqu'en soit le succès, la perte de la République...

Jurons tous de mourir à notre poste.»

_S'il y a un combat_...Ces mots prouvent bien que la Gironde

s'attendait à une lutte dans laquelle elle espérait encore ressaisir

l'avantage sur ses adversaires.

«Vous nous accusez, s'écriait à son tour Rabaut-Étienne. Pourquoi?

parce que vous savez que nous allons vous accuser.»

La Convention, il y a tout lieu de le croire, ignorait le travail qui

s'était fait pendant la nuit, travail de taupe qui avait creusé une

mine profonde.

La veille au soir, il y avait eu réunion à l'Évêché. Quelques rares

quinquets éclairaient d'une lumière brumeuse la salle où se tenaient

les séances. On distinguait ça et là dans cette pénombre d'étranges

têtes révolutionnaires; Dobsent, l'un de ceux qui avaient été arrêtés

par ordre de la commission des Douze, prit la parole. Son discours est

une répétition exacte de ce que pensait et disait Marat dans sa

feuille, et pourtant Dobsent n'était point maratiste, il travaillait

pour lui-même.

«Citoyens, s'écria-t-il, depuis longtemps la division est au sein de la

Convention nationale. Comment voulez-vous que l'ordre s'établisse dans

la nation, si le désordre et l'anarchie règnent dans l'Assemblée de ses

représentants? La faction qui trouble dans ce moment-ci l'union et

l'harmonie de vos mandataires, citoyens, vous la connaissez tous, c'est

la Gironde. Les Girondins sont des hommes qui voudraient arrêter la

Révolution à leurs idées, afin de s'en emparer et de la régir. Or,

quelles sont les idées de ces hommes? Ils veulent faire succéder à

l'ancienne aristocratie qui pesait sur vos têtes une aristocratie

nouvelle mille fois plus accablante. Vous n'aurez quitté le joug des

anciens nobles que pour tomber sous celui des parvenus insolents et mal

élevés. Qu'on juge du vertige de ces valets de l'ancien régime, devenus

maîtres à leur tour! Ils ont toutes les passions des anciens suppôts de

la tyrannie, et ils ont moins qu'eux les bienséances. Vous êtes plus

éloignés de la liberté que jamais, car vous êtes asservis au nom de la

liberté même. Avec des dehors brillants ou des formes séduisantes, ces

hommes amollis par la bonne chère, par les femmes, par l'oisiveté,

demeurent faibles et indécis devant les grandes mesures; or, en

révolution, il faut agir révolutionnairement.

«Les Girondins résistent à l'unité de notre gouvernement, entravent

notre marche, troublent la paix et le bon accord de l'Assemblée. Si

vous les laissez faire, citoyens, de nos dissentions intestines

naîtront plusieurs républiques fédérées: les hommes les plus audacieux

ou les plus adroits usurperont l'empire, soumettront la multitude à un

nouveau joug, et le gouvernement aura changé de forme sans avoir

rétabli la liberté. Croyez-moi, dans tout État où quelques classes

s'opposent avec acharnement à la tranquillité et à la félicité

publiques, c'est folie de vouloir s'entêter à les convertir; il faut

les retrancher. Dans des temps de révolution comme celui où nous

sommes, détruire les factions est un devoir; derrière les Girondins se

cachent les royalistes, les fédérés, les mécontents, en un mot, tous

ces hommes avec lesquels votre gouvernement n'est pas possible. Je vous

engage donc à prendre d'assaut la Gironde, comme une forteresse qui

couvre de sa protection les projets sinistres et les menées sourdes de

nos ennemis. Aux armes! citoyens, levons-nous, et montrons que si nous

savons exterminer les rois, nous n'ignorons pas non plus la manière de

détruire la tyrannie des factions. Demain, présentez-vous armés aux

portes de la Convention nationale, et exigez qu'on vous livre les

vingt-deux (les Girondins).»

Se tournant du côté d'Henriot: «Henriot, tu es un brave citoyen et un

homme de coeur; je te confie le commandement de l'insurrection. A

demain!»

L'Évêché avait un pied dans la Commune. Il forma un _Comité

révolutionnaire_ ou _Conseil général_ qui siégea le 31 dès le matin à

l'Hôtel-de-Ville; mais la direction du mouvement lui était disputée par

les Jacobins qui, de leur côté, avaient institué chez eux une

_assemblée des commissions de sections_, ou de _Salut public_. Entre

ces deux centres d'action l'émeute flottait indécise.

Vers cinq heures du soir néanmoins le faubourg Saint-Antoine s'ébranle.

Une sombre multitude entoure le palais des Tuileries; le souffle

enflammé de cent à deux cent mille hommes se répand dans les airs. Des

flots après des flots battent les épaisses murailles derrière

lesquelles siége la Convention.

La salle est d'abord envahie par une députation de Jacobins, à la tête

de laquelle s'avance Lhuillier, un ancien cordonnier, alors procureur

de la Commune et homme de loi. Il rappelle l'anathème d'Isnard lancé

contre Paris; il demande qu'on mette en accusation des représentants

derrière lesquels les royalistes du Midi et de la Vendée abritaient

leurs espérances, leurs criminelles manoeuvres.

Des hommes armés de piques, de bâtons se répandent jusque sur les bancs

des députés. Pouvait-on délibérer sous la pression des envahisseurs? Le

temple de la souveraineté nationale n'était-il point violé?

Vergniaud propose de lever la séance. Le centre demeure immobile.

Vergniaud sort, nul ne l'accompagne. Il rentre et voit la figure de

Robespierre à la tribune.

L'orateur (j'allais écrire l'accusateur public) fut amer, pénétrant,

mais diffus.

VERGNIAUD, de son banc.--Concluez!

ROBESPIERRE.--Je conclus et contre vous: contre vous qui, après la

révolution du 10 août, vouliez mener à l'échafaud ceux qui l'avaient

faite; contre vous qui provoquez la destruction de Paris.

Nouveau débordement de la multitude. C'est l'Évêché qui arrive. La

salle est de plus en plus envahie. Jusqu'ici pourtant nulle violence.

Pas un coup de fusil ne fut tiré dans cette journée. Les ouvriers du

faubourg Saint-Antoine apportent même à la Convention des paroles de

paix.

«Législateurs, s'écrie l'un d'eux, la réunion vient de s'opérer, la

réunion du faubourg, de la Butte des Moulins et des sections voisines.

On voulait que les citoyens s'égorgeassent, ils viennent de

s'embrasser.»

Tout cela était vrai. Ces sections soupçonnées de royalisme et réunies

au Palais-Royal venaient, en effet, de parlementer, de s'entendre et de

se confondre dans le même cri: «Vive la République!»

Il fallait pourtant conclure, ainsi que l'avait dit Vergniaud. La

commission des Douze fut cassée; on décréta que ses papiers seraient

réunis au comité de Salut public. Ce comité fut chargé d'en rendre

compte «sous trois jours.»

Barère qui avait rédigé le décret ajouta qu'on «poursuivrait les

complots.»

O Janus! O Tartufe! que dites-vous de ce tour de force? Des complots,

mais lesquels? Des coupables, mais était-ce les hommes de l'Évêché ou

les Girondins? Barère se gardait bien de le dire.

Tout était-il fini? Oui, pour ce jour-là. Vergniaud lui-même, voulant

dissimuler la défaite de son parti, avait déclaré, au commencement de

la séance, que le peuple de Paris avait bien mérité de la patrie.

Jamais il ne fut plus beau, plus grand comme orateur. C'était le chant

du cygne.

La Convention sortit, descendit sur la terrasse des Feuillants et

parcourut aux flambeaux les Tuileries, le Carrousel. Les députés

Girondins, dont on avait réclamé la proscription et dont la chute était

si prochaine, assistaient eux-mêmes à cette fête.

Le lendemain arrivèrent des nouvelles sinistres de la Vendée, de Lyon,

de Valenciennes, de Mayence, de la frontière d'Espagne: partout la

Convention était trahie, attaquée, menacée par l'ennemi du dedans et du

dehors. Dira-t-on que ces désastres n'étaient point connus de la

population, que le comité de Salut public les dévorait en silence?

L'étincelle électrique n'est point une vaine figure de langage. Paris

en savait assez pour tressaillir de fureur et d'indignation.

Sur qui devait tomber la responsabilité de ces malheurs? Avant le 10

août, on accusait la Cour, les constitutionnels. La Cour ayant disparu,

les constitutionnels étant rentrés sous terre, on s'en prenait

désormais à ceux qui se rapprochaient le plus de leurs principes,

c'est-à-dire aux Girondins.

Cette accusation était-elle injuste? En ce qui regardait l'étranger,

peut-être; mais en ce qui concernait Lyon, Marseille, non pas. C'est

sous le masque du girondisme, du modérantisme que ces deux grandes

villes, en pleine révolte, avaient bravé, défié la Convention.

Les Girondins n'avaient alors qu'un parti à prendre: donner leur

démission, hésitaient-ils par un sentiment d'honneur? Espéraient-ils

ressaisir la majorité de la Convention? Comptaient-ils encore sur la

plaine?

Si telle était leur illusion, ils connaissaient bien peu les grandes

assemblées politiques. Dans chacune d'elles, il y a les éléments d'une

majorité stagnante à la surface, mais qui se déplace par des courants

sous-marins selon que le vent du succès souffle à droite ou à gauche.

Le centre appartenait à la Gironde, tant que la Gironde était la plus

forte; il se portait à présent vers la Montagne.

Le chef de la Gironde, madame Roland venait d'être arrêtée par ordre de

la commune.

Dans la nuit du 1er au 2 juin, les comités révolutionnaires ne

négligèrent aucun moyen pour soulever la population. Cependant la nuit

s'avançait et rien ne bougeait encore. Marat était à l'Hôtel de Ville:

impatient, fougueux, inquiet, il promenait ses regards sur les quais

endormis. A la vue de ce calme, le sang bouillonnait dans ses veines;

il frappait du pied. Il y a ceci de remarquable que lui, si

déclamateur, si verbeux d'ordinaire, parla très-peu durant ce sombre

drame, dont il fut pourtant le principal acteur par son journal, ses

menées sourdes et l'influence qu'il exerçait sur la commune.

Vers deux heures du matin un petit homme qui ressemblait à l'Ami du

peuple était suspendu avec trois ou quatre acolytes à la corde d'une

des cloches dans les tours Notre-Dame. La cloche était lourde; ils

tirent, ils s'acharnent, ils s'enragent. On dirait ces gnomes que le

moyen âge se figurait suspendus la nuit aux flèches dea vieilles

cathédrales. Enfin la cloche s'ébranle; le marteau soulevé à grand

peine retombe sur les parois d'airain; le tocsin sonne. C'est le glas

de la mort pour le parti de la Gironde.

Les coups de ce tocsin nocturne tombent sur les faubourgs indécis. On

bat la générale dans toutes les rues, les autres cloches de la ville

s'éveillent, les cris d'alarme se répondent dans les ténèbres. Au

milieu de tout ce mouvement, de ce cliquetis d'armes, de ce bruit de

tambours, on entend l'impassible marteau des monuments publics qui

frappe les heures de distance en distance. Il n'est personne qui n'ait

remarqué dans une nuit d'émeute ou de révolution, l'indifférence

solennelle de l'horloge. Cette voix d'airain qui marque sur le même ton

l'heure de la révolte ou de la tranquillité publique, étrangère aux

passions, aux souffrances, aux agitations de l'homme, calme ainsi que

tout ce qui sort de l'éternité pour y rentrer aussitôt, elle paraît

dire: «Tuez-vous, égorgez-vous, si bon vous semble, vous n'aurez point

l'honneur de troubler dans les espaces célestes la marche des astres à

laquelle j'obéis.»

La veille, le 1er juin, les Girondins avaient soupé ensemble pour la

dernière fois. Louvet leur proposa de fuir dans leurs départements, et

de revenir à la tête d'une armée de Fédérés pour _délivrer_ la

Convention. _Délivrer_, c'est le mot dont tous les partis politiques

couvrent leurs attentats contre le droit et la liberté. On assure

qu'ils rejetèrent avec horreur cet appel à la guerre civile: soit; mais

pourquoi faut-il pour leur honneur, pour leur mémoire, pour leur

justification devant la postérité qu'ils n'aient point toujours

repoussé un moyen aussi criminel de rétablir dans le pays leur autorité

méconnue? Le soir ils se réfugièrent rue des Moulins chez leur confrère

Meillan, dans les vastes appartements duquel ils purent entendre les

sombres rumeurs de la rue, le rappel des tambours, les proclamations

lues à la clarté des torches, le bruit des armes, les allées et venues

des patrouilles dans les ténèbres.

Se rendraient-ils le lendemain à la Convention? Cette question fut

agitée, leurs amis les détournèrent de cet acte d'héroïsme, leur

conseillèrent l'absence, les gardèrent en quelque sorte de force.

Barbaroux, Lanjuinais et deux ou trois autres échappèrent seuls à ces

obsessions d'une tendresse aveugle.

Au point du jour on tira le canon d'alarme. Des colonnes de citoyens

armés de piques et de fusils se portent vers le palais de l'Assemblée

nationale; Henriot marche à leur tête avec de l'artillerie. Toute cette

multitude serre d'une triple haie, hérissée de lances et de

baïonnettes, l'enceinte où la Convention tient ses séances. Henriot

fait tourner la bouche des canons vers le château des Tuileries.

Marat, aux premières blancheurs du jour, parcourt le jardin, haranguant

les ouvriers, ramenant doucement par la manche de la blouse les hommes

du peuple qui semblent vouloir s'écarter de ses conseils et de son mot

d'ordre, communiquant à tous ce même esprit de défiance qui était si

bien dans sa nature.

La séance s'ouvre, Malarmé préside. Les bancs de la droite sont presque

déserts. Où était Vergniaud? Où se trouvaient alors Condorcet, Brissot,

Louvet? chez Meillan, sans doute. Malheur aux partis qui en temps de

révolution désertent le terrain de la lutte! Dira-t-on que leur

présence eût été inutile, que la Convention n'obéissait plus qu'à la

force? Ce serait injuste; l'Assemblée garda jusqu'au dernier moment un

certain souci de sa dignité. Si elle finit par céder aux sommations du

dehors, c'est qu'elle ne considérait plus elle-même les Girondins comme

étant à la hauteur du mouvement révolutionnaire. Leur absence n'en

fournissait-elle point la preuve?

La séance débute mal pour les Girondins. Lecture est donnée d'une

lettre adressée à la Convention par les administrateurs de la Vendée.

Cette lettre désespérée annonce que tout est perdu, que tout tombe au

pouvoir des rebelles. «Voilà, conclut-elle, où nous ont mené vos

divisions et vos querelles dont vous vous êtes plus occupés que des

secours dont nous avions besoin.»

De tous les côtés affluent de sinistres nouvelles. On écrit de

Wissembourg: «Jamais les aristocrates ne levèrent plus audacieusement

le masque. Nous périrons en combattant; mais vous, législateurs, ces

puissants motifs ne devraient-ils pas vous faire abjurer toute haine

particulière pour ne vous occuper que du salut de la patrie.»

Les mêmes cris d'alarme partaient à la fois de la Lozère, de la

Haute-Loire, de Lyon, où huit cents patriotes venaient d'être massacrés

par des réactionnaires qui arboraient le drapeau de la Gironde.

Cette lecture faite au nom du Comité de salut public par

Jean-Bon-Saint-André était encore plus terrible pour les Girondins que

le glas de l'agonie qui sonnait dans toute la ville.

Une députation de la Commune se présente à la barre:

«Mandataires, dit l'orateur, en s'adressant aux membres de la

Convention, le peuple de Paris n'a pas quitté les armes. Les colonnes

de l'égalité sont ébranlées; les contre-révolutionnaires lèvent la

tête, la foudre gronde, elle est prête à les pulvériser. Les crimes des

factieux de la Convention sont connus; nous venons pour la dernière

fois vous les dénoncer. Décrétez à l'instant même qu'ils sont indignes

de la confiance publique, qu'ils soient mis en état d'accusation.»

La lutte s'engage terrible, implacable. De part et d'autre on s'accable

de paroles brutales, de récriminations violentes. Le bruit du tambour

qu'on bat dans toute la ville pénètre, retentit jusque dans la salle

des séances. Lanjuinais monte à la tribune:

«C'est contre la générale que je veux parler.»

Profitant d'un moment de silence, il s'élève avec force contre la

tyrannie de l'émeute, contre les usurpations de la commune, contre la

nouvelle pétition «traînée dans la boue des rues de Paris.»

Histoire des Montagnards · 第 57 / 146 题