Insurrection pacifique du 31 mai.--Danton et le canon
d'alarme.--L'Evêché.--La Convention envahie.--La Commission des douze
est cassée.--Promenade aux flambeaux.--L'Insurrection recommence le 2
juin.--Mauvaises nouvelles de la Vendée et du théâtre de la guerre.--Le
tocsin de Notre-Dame et la générale.--Ce qui se passe à la
Convention.--Henriot et les canonniers.--Mise en accusation des
vingt-deux.--Fin de Théroigne de Méricourt.
--Hé bien, père François, il y aura du grabuge aujourd'hui; on dit le
peuple terriblement en colère.
--Contre qui?
--Contre les Girondins.
--Pour qui tenez-vous: les Girondins ou les Montagnards?
--Moi? je ne sais pas... Je suis pour la bonne cause.
Tel est le dialogue qui, le matin du 31 mai, se tenait entre deux
bourgeois du faubourg Saint-Marceau.
La vérité est que depuis quelque temps une moitié de la population se
désintéressait des affaires publiques. Il était si difficile pour la
masse des citoyens de voir clair dans les questions qui divisaient les
hommes d'État et les animaient les uns contre les autres.
La Convention nationale offrait alors aux esprits les moins prévenus un
triste et perpétuel déchaînement d'animosités impuissantes. La
Révolution allait avorter dans ces crises et ces conflits d'homme à
homme, de parti à parti, si l'insurrection ne fût intervenue. Il y
avait sans doute à franchir une barrière sacrée--la loi. Le peuple de
Paris n'hésiterait-il point à porter la main sur sa propre souveraineté
en mutilant la représentation nationale? Il hésita en effet. Depuis une
quinzaine de jours que se préparait le mouvement, les sections
reculaient devant une prise d'armes, une attaque directe contre la
Convention. La Commune était divisée. Les comités révolutionnaires
eux-mêmes ne pouvaient se mettre d'accord entre eux. Les clubs
parlaient très-haut et n'agissaient pas. Les Jacobins (lisez
Robespierre) étaient pour une insurrection morale, c'est-à-dire sans
doute pour une imposante manifestation de l'esprit public qui eût forcé
les Girondins à donner leur démission. Seul l'Évêché tenait pour un
coup de main; mais ce petit groupe de fanatiques ne pouvait rien faire
par lui-même. D'un autre côté, entre la Gironde et la Montagne, les
vrais patriotes s'étaient depuis longtemps décidés pour celui des deux
partis qui représentait le mieux la force et l'idée de la Révolution;
néanmoins, soit lassitude, soit respect du droit, ils refusaient de
marcher.
Qui donc ébranlera la masse?... Ce fut une poignée d'agitateurs.
Le vendredi 31 mai, à trois heures du matin, le tocsin sonna dans les
tours de Notre-Dame, et se propagea de clocher en clocher. A ce signal,
le rappel fut battu dans tous les quartiers de Paris. A huit heures, il
y avait cent mille hommes sous les armes. La Convention s'était
rassemblée dès le point du jour. Le commandant du poste du Pont-Neuf
est à la barre, il dit qu'on était venu lui proposer de tirer le canon
d'alarme. Il s'y était refusé; mais pendant qu'il acceptait les
honneurs de la séance, le canon d'alarme part. Il est neuf heures du
matin. A ce bruit, Danton s'écrie: «Quelques personnes paraissent
craindre le canon d'alarme. Celui que la nature a créé capable de
naviguer sur l'océan orageux n'est point effrayé lorsque la foudre
atteint son vaisseau. Sans contredit, vous devez faire en sorte que les
mauvais citoyens ne mettent pas à profit cette grande secousse; mais si
elle n'a été imprimée que parce que Paris vous porte ses justes
réclamations, si, par cette convocation peut-être trop solennelle, il
ne vous demande qu'une justice éclatante contre ses calomniateurs, il
aura encore bien mérité de la patrie. Dans un temps de révolution, le
peuple doit se produire avec toute l'énergie qui annonce la force
nationale.»
Cette voix plus imposante et plus terrible que le canon d'alarme fait
courir dans toute la salle des séances un frisson d'enthousiasme.
A la fois impétueux et profondément habile, l'orateur ajoute:
«Vous avez créé une commission impolitique...»
PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela.
DANTON.--Vous ne le savez pas, il faut donc vous le rappeler. Cette
Commission des douze a jeté dans les fers les magistrats du peuple, par
cela seul qu'ils avaient combattu dans des feuilles cet esprit de
modérantisme que la France veut tuer pour sauver la République.
Pourquoi avez-vous donc ordonné l'élargissement de certains
fonctionnaires publics? Vous y avez été engagés sur le rapport d'un
homme que vous ne suspectez pas, un homme que la nature a créé doux,
sans passion, le ministre de l'intérieur (GARAT). En ordonnant de
relâcher un des magistrats du peuple (HÉBERT), vous avez été convaincus
que la commission avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous
ce rapport que j'en demande, non pas la cassation, car il faut un
rapport, mais la suppression.»
[Illustration: Carrier.]
Jusqu'ici, par conséquent, il ne s'agissait que de la Commission des
Douze. Qu'elle soit dissoute et tout rentrera dans l'ordre. «C'est le
seul moyen de sauver le peuple de ses ennemis, de le sauver de sa
propre colère.» Si au contraire les Girondins se montrent sourds aux
conseils de la prudence, «le peuple fera pour sa liberté une
_insurrection entière_».
D'un autre côté, l'amour-propre de la Gironde, sa dignité, si l'on
veut, l'engageait à ne pas céder devant les premiers signes de
l'émeute.
«Il faut, dit Vergniaud, que la Convention prouve qu'elle est libre; il
ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la commission... Il faut qu'elle
sache qui a donné l'ordre de tirer le canon d'alarme... S'il y a un
combat, il sera, quoiqu'en soit le succès, la perte de la République...
Jurons tous de mourir à notre poste.»
_S'il y a un combat_...Ces mots prouvent bien que la Gironde
s'attendait à une lutte dans laquelle elle espérait encore ressaisir
l'avantage sur ses adversaires.
«Vous nous accusez, s'écriait à son tour Rabaut-Étienne. Pourquoi?
parce que vous savez que nous allons vous accuser.»
La Convention, il y a tout lieu de le croire, ignorait le travail qui
s'était fait pendant la nuit, travail de taupe qui avait creusé une
mine profonde.
La veille au soir, il y avait eu réunion à l'Évêché. Quelques rares
quinquets éclairaient d'une lumière brumeuse la salle où se tenaient
les séances. On distinguait ça et là dans cette pénombre d'étranges
têtes révolutionnaires; Dobsent, l'un de ceux qui avaient été arrêtés
par ordre de la commission des Douze, prit la parole. Son discours est
une répétition exacte de ce que pensait et disait Marat dans sa
feuille, et pourtant Dobsent n'était point maratiste, il travaillait
pour lui-même.
«Citoyens, s'écria-t-il, depuis longtemps la division est au sein de la
Convention nationale. Comment voulez-vous que l'ordre s'établisse dans
la nation, si le désordre et l'anarchie règnent dans l'Assemblée de ses
représentants? La faction qui trouble dans ce moment-ci l'union et
l'harmonie de vos mandataires, citoyens, vous la connaissez tous, c'est
la Gironde. Les Girondins sont des hommes qui voudraient arrêter la
Révolution à leurs idées, afin de s'en emparer et de la régir. Or,
quelles sont les idées de ces hommes? Ils veulent faire succéder à
l'ancienne aristocratie qui pesait sur vos têtes une aristocratie
nouvelle mille fois plus accablante. Vous n'aurez quitté le joug des
anciens nobles que pour tomber sous celui des parvenus insolents et mal
élevés. Qu'on juge du vertige de ces valets de l'ancien régime, devenus
maîtres à leur tour! Ils ont toutes les passions des anciens suppôts de
la tyrannie, et ils ont moins qu'eux les bienséances. Vous êtes plus
éloignés de la liberté que jamais, car vous êtes asservis au nom de la
liberté même. Avec des dehors brillants ou des formes séduisantes, ces
hommes amollis par la bonne chère, par les femmes, par l'oisiveté,
demeurent faibles et indécis devant les grandes mesures; or, en
révolution, il faut agir révolutionnairement.
«Les Girondins résistent à l'unité de notre gouvernement, entravent
notre marche, troublent la paix et le bon accord de l'Assemblée. Si
vous les laissez faire, citoyens, de nos dissentions intestines
naîtront plusieurs républiques fédérées: les hommes les plus audacieux
ou les plus adroits usurperont l'empire, soumettront la multitude à un
nouveau joug, et le gouvernement aura changé de forme sans avoir
rétabli la liberté. Croyez-moi, dans tout État où quelques classes
s'opposent avec acharnement à la tranquillité et à la félicité
publiques, c'est folie de vouloir s'entêter à les convertir; il faut
les retrancher. Dans des temps de révolution comme celui où nous
sommes, détruire les factions est un devoir; derrière les Girondins se
cachent les royalistes, les fédérés, les mécontents, en un mot, tous
ces hommes avec lesquels votre gouvernement n'est pas possible. Je vous
engage donc à prendre d'assaut la Gironde, comme une forteresse qui
couvre de sa protection les projets sinistres et les menées sourdes de
nos ennemis. Aux armes! citoyens, levons-nous, et montrons que si nous
savons exterminer les rois, nous n'ignorons pas non plus la manière de
détruire la tyrannie des factions. Demain, présentez-vous armés aux
portes de la Convention nationale, et exigez qu'on vous livre les
vingt-deux (les Girondins).»
Se tournant du côté d'Henriot: «Henriot, tu es un brave citoyen et un
homme de coeur; je te confie le commandement de l'insurrection. A
demain!»
L'Évêché avait un pied dans la Commune. Il forma un _Comité
révolutionnaire_ ou _Conseil général_ qui siégea le 31 dès le matin à
l'Hôtel-de-Ville; mais la direction du mouvement lui était disputée par
les Jacobins qui, de leur côté, avaient institué chez eux une
_assemblée des commissions de sections_, ou de _Salut public_. Entre
ces deux centres d'action l'émeute flottait indécise.
Vers cinq heures du soir néanmoins le faubourg Saint-Antoine s'ébranle.
Une sombre multitude entoure le palais des Tuileries; le souffle
enflammé de cent à deux cent mille hommes se répand dans les airs. Des
flots après des flots battent les épaisses murailles derrière
lesquelles siége la Convention.
La salle est d'abord envahie par une députation de Jacobins, à la tête
de laquelle s'avance Lhuillier, un ancien cordonnier, alors procureur
de la Commune et homme de loi. Il rappelle l'anathème d'Isnard lancé
contre Paris; il demande qu'on mette en accusation des représentants
derrière lesquels les royalistes du Midi et de la Vendée abritaient
leurs espérances, leurs criminelles manoeuvres.
Des hommes armés de piques, de bâtons se répandent jusque sur les bancs
des députés. Pouvait-on délibérer sous la pression des envahisseurs? Le
temple de la souveraineté nationale n'était-il point violé?
Vergniaud propose de lever la séance. Le centre demeure immobile.
Vergniaud sort, nul ne l'accompagne. Il rentre et voit la figure de
Robespierre à la tribune.
L'orateur (j'allais écrire l'accusateur public) fut amer, pénétrant,
mais diffus.
VERGNIAUD, de son banc.--Concluez!
ROBESPIERRE.--Je conclus et contre vous: contre vous qui, après la
révolution du 10 août, vouliez mener à l'échafaud ceux qui l'avaient
faite; contre vous qui provoquez la destruction de Paris.
Nouveau débordement de la multitude. C'est l'Évêché qui arrive. La
salle est de plus en plus envahie. Jusqu'ici pourtant nulle violence.
Pas un coup de fusil ne fut tiré dans cette journée. Les ouvriers du
faubourg Saint-Antoine apportent même à la Convention des paroles de
paix.
«Législateurs, s'écrie l'un d'eux, la réunion vient de s'opérer, la
réunion du faubourg, de la Butte des Moulins et des sections voisines.
On voulait que les citoyens s'égorgeassent, ils viennent de
s'embrasser.»
Tout cela était vrai. Ces sections soupçonnées de royalisme et réunies
au Palais-Royal venaient, en effet, de parlementer, de s'entendre et de
se confondre dans le même cri: «Vive la République!»
Il fallait pourtant conclure, ainsi que l'avait dit Vergniaud. La
commission des Douze fut cassée; on décréta que ses papiers seraient
réunis au comité de Salut public. Ce comité fut chargé d'en rendre
compte «sous trois jours.»
Barère qui avait rédigé le décret ajouta qu'on «poursuivrait les
complots.»
O Janus! O Tartufe! que dites-vous de ce tour de force? Des complots,
mais lesquels? Des coupables, mais était-ce les hommes de l'Évêché ou
les Girondins? Barère se gardait bien de le dire.
Tout était-il fini? Oui, pour ce jour-là. Vergniaud lui-même, voulant
dissimuler la défaite de son parti, avait déclaré, au commencement de
la séance, que le peuple de Paris avait bien mérité de la patrie.
Jamais il ne fut plus beau, plus grand comme orateur. C'était le chant
du cygne.
La Convention sortit, descendit sur la terrasse des Feuillants et
parcourut aux flambeaux les Tuileries, le Carrousel. Les députés
Girondins, dont on avait réclamé la proscription et dont la chute était
si prochaine, assistaient eux-mêmes à cette fête.
Le lendemain arrivèrent des nouvelles sinistres de la Vendée, de Lyon,
de Valenciennes, de Mayence, de la frontière d'Espagne: partout la
Convention était trahie, attaquée, menacée par l'ennemi du dedans et du
dehors. Dira-t-on que ces désastres n'étaient point connus de la
population, que le comité de Salut public les dévorait en silence?
L'étincelle électrique n'est point une vaine figure de langage. Paris
en savait assez pour tressaillir de fureur et d'indignation.
Sur qui devait tomber la responsabilité de ces malheurs? Avant le 10
août, on accusait la Cour, les constitutionnels. La Cour ayant disparu,
les constitutionnels étant rentrés sous terre, on s'en prenait
désormais à ceux qui se rapprochaient le plus de leurs principes,
c'est-à-dire aux Girondins.
Cette accusation était-elle injuste? En ce qui regardait l'étranger,
peut-être; mais en ce qui concernait Lyon, Marseille, non pas. C'est
sous le masque du girondisme, du modérantisme que ces deux grandes
villes, en pleine révolte, avaient bravé, défié la Convention.
Les Girondins n'avaient alors qu'un parti à prendre: donner leur
démission, hésitaient-ils par un sentiment d'honneur? Espéraient-ils
ressaisir la majorité de la Convention? Comptaient-ils encore sur la
plaine?
Si telle était leur illusion, ils connaissaient bien peu les grandes
assemblées politiques. Dans chacune d'elles, il y a les éléments d'une
majorité stagnante à la surface, mais qui se déplace par des courants
sous-marins selon que le vent du succès souffle à droite ou à gauche.
Le centre appartenait à la Gironde, tant que la Gironde était la plus
forte; il se portait à présent vers la Montagne.
Le chef de la Gironde, madame Roland venait d'être arrêtée par ordre de
la commune.
Dans la nuit du 1er au 2 juin, les comités révolutionnaires ne
négligèrent aucun moyen pour soulever la population. Cependant la nuit
s'avançait et rien ne bougeait encore. Marat était à l'Hôtel de Ville:
impatient, fougueux, inquiet, il promenait ses regards sur les quais
endormis. A la vue de ce calme, le sang bouillonnait dans ses veines;
il frappait du pied. Il y a ceci de remarquable que lui, si
déclamateur, si verbeux d'ordinaire, parla très-peu durant ce sombre
drame, dont il fut pourtant le principal acteur par son journal, ses
menées sourdes et l'influence qu'il exerçait sur la commune.
Vers deux heures du matin un petit homme qui ressemblait à l'Ami du
peuple était suspendu avec trois ou quatre acolytes à la corde d'une
des cloches dans les tours Notre-Dame. La cloche était lourde; ils
tirent, ils s'acharnent, ils s'enragent. On dirait ces gnomes que le
moyen âge se figurait suspendus la nuit aux flèches dea vieilles
cathédrales. Enfin la cloche s'ébranle; le marteau soulevé à grand
peine retombe sur les parois d'airain; le tocsin sonne. C'est le glas
de la mort pour le parti de la Gironde.
Les coups de ce tocsin nocturne tombent sur les faubourgs indécis. On
bat la générale dans toutes les rues, les autres cloches de la ville
s'éveillent, les cris d'alarme se répondent dans les ténèbres. Au
milieu de tout ce mouvement, de ce cliquetis d'armes, de ce bruit de
tambours, on entend l'impassible marteau des monuments publics qui
frappe les heures de distance en distance. Il n'est personne qui n'ait
remarqué dans une nuit d'émeute ou de révolution, l'indifférence
solennelle de l'horloge. Cette voix d'airain qui marque sur le même ton
l'heure de la révolte ou de la tranquillité publique, étrangère aux
passions, aux souffrances, aux agitations de l'homme, calme ainsi que
tout ce qui sort de l'éternité pour y rentrer aussitôt, elle paraît
dire: «Tuez-vous, égorgez-vous, si bon vous semble, vous n'aurez point
l'honneur de troubler dans les espaces célestes la marche des astres à
laquelle j'obéis.»
La veille, le 1er juin, les Girondins avaient soupé ensemble pour la
dernière fois. Louvet leur proposa de fuir dans leurs départements, et
de revenir à la tête d'une armée de Fédérés pour _délivrer_ la
Convention. _Délivrer_, c'est le mot dont tous les partis politiques
couvrent leurs attentats contre le droit et la liberté. On assure
qu'ils rejetèrent avec horreur cet appel à la guerre civile: soit; mais
pourquoi faut-il pour leur honneur, pour leur mémoire, pour leur
justification devant la postérité qu'ils n'aient point toujours
repoussé un moyen aussi criminel de rétablir dans le pays leur autorité
méconnue? Le soir ils se réfugièrent rue des Moulins chez leur confrère
Meillan, dans les vastes appartements duquel ils purent entendre les
sombres rumeurs de la rue, le rappel des tambours, les proclamations
lues à la clarté des torches, le bruit des armes, les allées et venues
des patrouilles dans les ténèbres.
Se rendraient-ils le lendemain à la Convention? Cette question fut
agitée, leurs amis les détournèrent de cet acte d'héroïsme, leur
conseillèrent l'absence, les gardèrent en quelque sorte de force.
Barbaroux, Lanjuinais et deux ou trois autres échappèrent seuls à ces
obsessions d'une tendresse aveugle.
Au point du jour on tira le canon d'alarme. Des colonnes de citoyens
armés de piques et de fusils se portent vers le palais de l'Assemblée
nationale; Henriot marche à leur tête avec de l'artillerie. Toute cette
multitude serre d'une triple haie, hérissée de lances et de
baïonnettes, l'enceinte où la Convention tient ses séances. Henriot
fait tourner la bouche des canons vers le château des Tuileries.
Marat, aux premières blancheurs du jour, parcourt le jardin, haranguant
les ouvriers, ramenant doucement par la manche de la blouse les hommes
du peuple qui semblent vouloir s'écarter de ses conseils et de son mot
d'ordre, communiquant à tous ce même esprit de défiance qui était si
bien dans sa nature.
La séance s'ouvre, Malarmé préside. Les bancs de la droite sont presque
déserts. Où était Vergniaud? Où se trouvaient alors Condorcet, Brissot,
Louvet? chez Meillan, sans doute. Malheur aux partis qui en temps de
révolution désertent le terrain de la lutte! Dira-t-on que leur
présence eût été inutile, que la Convention n'obéissait plus qu'à la
force? Ce serait injuste; l'Assemblée garda jusqu'au dernier moment un
certain souci de sa dignité. Si elle finit par céder aux sommations du
dehors, c'est qu'elle ne considérait plus elle-même les Girondins comme
étant à la hauteur du mouvement révolutionnaire. Leur absence n'en
fournissait-elle point la preuve?
La séance débute mal pour les Girondins. Lecture est donnée d'une
lettre adressée à la Convention par les administrateurs de la Vendée.
Cette lettre désespérée annonce que tout est perdu, que tout tombe au
pouvoir des rebelles. «Voilà, conclut-elle, où nous ont mené vos
divisions et vos querelles dont vous vous êtes plus occupés que des
secours dont nous avions besoin.»
De tous les côtés affluent de sinistres nouvelles. On écrit de
Wissembourg: «Jamais les aristocrates ne levèrent plus audacieusement
le masque. Nous périrons en combattant; mais vous, législateurs, ces
puissants motifs ne devraient-ils pas vous faire abjurer toute haine
particulière pour ne vous occuper que du salut de la patrie.»
Les mêmes cris d'alarme partaient à la fois de la Lozère, de la
Haute-Loire, de Lyon, où huit cents patriotes venaient d'être massacrés
par des réactionnaires qui arboraient le drapeau de la Gironde.
Cette lecture faite au nom du Comité de salut public par
Jean-Bon-Saint-André était encore plus terrible pour les Girondins que
le glas de l'agonie qui sonnait dans toute la ville.
Une députation de la Commune se présente à la barre:
«Mandataires, dit l'orateur, en s'adressant aux membres de la
Convention, le peuple de Paris n'a pas quitté les armes. Les colonnes
de l'égalité sont ébranlées; les contre-révolutionnaires lèvent la
tête, la foudre gronde, elle est prête à les pulvériser. Les crimes des
factieux de la Convention sont connus; nous venons pour la dernière
fois vous les dénoncer. Décrétez à l'instant même qu'ils sont indignes
de la confiance publique, qu'ils soient mis en état d'accusation.»
La lutte s'engage terrible, implacable. De part et d'autre on s'accable
de paroles brutales, de récriminations violentes. Le bruit du tambour
qu'on bat dans toute la ville pénètre, retentit jusque dans la salle
des séances. Lanjuinais monte à la tribune:
«C'est contre la générale que je veux parler.»
Profitant d'un moment de silence, il s'élève avec force contre la
tyrannie de l'émeute, contre les usurpations de la commune, contre la
nouvelle pétition «traînée dans la boue des rues de Paris.»