XI

Parallèle entre la Gironde et la Montagne.--Ce qui manquait aux

Girondins.--Eloquence des orateurs.--Camille Desmoulins réprimandé par

Prudhomme.--Causes de la décadence des Girondins.--Ils n'étaient point

de leur temps.

A la veille des grandes luttes qui vont s'engager entre la Gironde et

la Montagne, il importe de bien caractériser l'esprit, les tendances et

la conduite des deux partis.

Certes la Gironde comptait parmi ses membres beaucoup d'hommes

remarquables; quelques-uns même étaient des orateurs ou des écrivains

éminents: Vergniaud, Condorcet, Brissot, Rabaut-Saint-Étienne, l'abbé

Fauchet.

Que leur a-t-il donc manqué pour diriger la Révolution? Ils ne savaient

point gouverner. Avant et après le 10 août, ils étaient au pouvoir:

qu'en ont-ils fait? Ils avaient déclaré la guerre, et, faute d'avoir

établi tout d'abord l'harmonie entre les officiers et les soldats, ils

paralysèrent le succès de nos armes; ils avaient horreur du sang, et

ils laissèrent faire les journées de Septembre; ils voulaient sauver le

roi, et ils votèrent sa mort; ils avaient proposé l'établissement d'un

tribunal révolutionnaire, et cette arme redoutable, ils l'abandonnèrent

aux mains de leurs ennemis. Ils disposaient des fonctions publiques, et

ils négligèrent d'y placer leurs créatures.

N'a pas qui veut le sens politique. C'est un don de nature. On naît

homme d'État comme on nait orateur, poëte ou artiste. Malgré le nom

qu'on leur avait donné par ironie, les Girondins n'étaient pas de vrais

hommes d'État. Pour mériter ce titre, il faut savoir exactement ce que

l'on veut, où l'on va. Ils voulaient, dit-on, réduire l'importance de

Paris au profit des départements, décentraliser la France; mais cette

vague intention, ils la désavouaient eux-mêmes, tant ils sentaient

qu'elle s'adaptait mal aux nécessités de la guerre.

A part Roland, les quelques-uns d'entre eux qui exercèrent des

fonctions publiques n'arrivèrent aux affaires que pour y donner la

mesure de leur insuffisance. Pétion, qui n'était pas précisément un des

leurs, quoiqu'ils se servissent de lui en pleine confiance, pouvait

être un très-honnête citoyen, mais il ne possédait ni l'étendue

d'esprit ni l'énergie qui conviennent en temps de Révolution. Cet homme

manquait de tout: il n'avait pas même d'ennemis.

Les Girondins, c'est une justice à leur rendre, désiraient fonder la

République; mais tenaient-ils bien à l'asseoir sur la large base de la

démocratie? Il est permis d'en douter quand on considère attentivement

leurs actes, leurs propres déclarations et leur manière de vivre. Sans

doute ils avaient raison de ne proscrire ni les beaux-arts, ni les

plaisirs, ni les conquêtes de la civilisation; on applaudit de tout

coeur à ces paroles de Vergniaud: «Rousseau, Montesquieu et tous les

hommes qui ont écrit sur les gouvernements nous disent que l'égalité de

la démocratie s'évanouit là où le luxe s'introduit, que les Républiques

ne peuvent se soutenir que par la vertu et que la vertu se corrompt par

les richesses. Pensez-vous que ces maximes... doivent être appliquées

rigoureusement et sans modification à la République française?

Voulez-vous lui créer un gouvernement austère, pauvre et guerrier comme

celui de Sparte? Dans ce cas, soyez conséquents comme Lycurgue; comme

lui, partagez les terres entre tous les citoyens; proscrivez à jamais

les métaux, brûlez même les assignats; étouffez l'industrie; ne mettez

entre leurs mains que la scie et la hache; flétrissez par l'infamie

l'exercice de tous les métiers utiles; déshonorez les arts et surtout

l'agriculture... ayez des étrangers pour cultiver vos terres, et faites

dépendre votre subsistance de vos esclaves.»

Tout cela est juste et bien pensé; mais la question est toujours de

savoir dans quelle proportion la masse des citoyens participera aux

jouissances du luxe. Les Girondins avaient la noble passion de la

liberté; avaient-ils au même degré le sentiment de la justice? se

préoccupaient-ils de la réciprocité des intérêts, des droits sacrés du

travail, des moyens de réduire la misère et d'accroître le bien-être

des classes tout récemment affranchies? Ils ne voulaient point de la

République de Sparte, et certes ils avaient bien raison; mais celle

d'Athènes valait-elle beaucoup mieux? ne s'appuyait-elle point aussi

sur le travail des esclaves pour la production des richesses? Mme

Roland, _la nymphe Égérie de la Gironde_, était née, comme elle le

disait elle-même, pour la volupté. Je n'attaque point ses moeurs. Il

est néanmoins vrai de dire que son imagination s'égarait beaucoup trop

dans les gracieuses et molles utopies. On ne fonde point un état de

choses nouveau avec des réminiscences ni des fictions. Le tort de Mme

Roland et du parti dont elle était le chef fut de faire le roman de la

politique.

Les orateurs de la Gironde avaient pour eux l'éclat du talent; mais il

faut bien reconnaître qu'en temps de révolution, quand une nation

marche sur le bord des précipices, lorsque son territoire est menacé

par l'ennemi, on ne la sauve point avec des paroles. Il y faut des

actes virils. Ce qui fait, en pareil cas, la force des hommes d'État

est encore moins l'éloquence que l'entêtement calme et la foi

inébranlable dans une idée. Le succès en politique n'appartient pas

toujours à ceux qui s'agitent le plus (les Girondins se donnaient

beaucoup de mouvement); il n'appartient pas même à ceux qui ont le plus

de génie; il finit par se ranger du côté des hommes tout d'une pièce,

marchant vers un but fixe et déterminé avec la roideur inflexible du

somnambule qui abaisse devant lui tous les obstacles.

On a beaucoup vanté, et avec raison, l'éloquence des Girondins; mais

pourquoi rabaisser injustement celle des Montagnards? La parole de

Maximilien Robespierre est toujours l'écho fidèle de sa pensée. Dans

plusieurs de ses discours se détachent, d'un fond un peu grisâtre,

quelques traits hardis, des apostrophes véhémentes, des mouvements

pathétiques, des images fortes et graves. Quand Robespierre dit: «La

voix de la vérité qui tonne dans les coeurs corrompus ressemble aux

sons qui retentissent dans les tombeaux et qui ne réveillent pas les

cadavres...» il parle la langue de son maître J.-J. Rousseau. Charles

Nodier, qui s'y connaissait, était un admirateur du talent oratoire de

Maximilien. Il aimait à citer cette phrase: «Oui, citoyens, les rois

étrangers sont à craindre,--je ne parle pas de leurs armées,--je parle

de leurs intrigues, de leurs complots, etc., etc.» Ce _je ne parle pas

de leurs armées_, ajoutait Nodier, est sublime.

Quoique trop Romain, trop drapé dans la toge de Brutus, Saint-Just

avait l'étoffe du génie. Au moment où les Girondins attaquaient Paris

avec autant de légèreté que d'injustice, il prenait la défense de cette

ville héroïque; mais avec quelle fierté de style! «Paris, s'écriait-il,

doit être maintenu; il doit l'être par votre sagesse. Paris n'a point

soufflé la guerre dans la Vendée; c'est lui qui court l'éteindre avec

les départements. N'accusons donc point Paris, et, au lieu de le rendre

suspect à la République, rendons à cette ville en amitié les maux

qu'elle a soufferts pour nous. Le sang de ses martyrs est mêlé parmi le

sang de tous les Français; ses enfants et ceux de la France sont

enfermés dans le même tombeau. Chaque département veut-il reprendre ses

cadavres et se séparer?» Cette dernière image est digne du Dante.

Quel orateur que Danton! Sa parole imite au besoin le mugissement de la

foule, les éclats du tonnerre, tandis qu'elle s'élève d'autres fois,

grave et majestueuse, vers les sommets de la raison humaine.

S'agil-il de communiquer aux masses l'élan patriotique, sa bouche

torse, sa voix de taureau, son oeil enflammé, tout ressemble en lui au

dieu de la guerre. Faut-il, au contraire, discuter les grands intérêts

de la République, les questions de droit et de salut public, il se

montre constamment à la hauteur de son rôle. Ses ennemis eux-mêmes

l'avaient surnommé le Pluton de l'éloquence. Et ce n'est pas seulement

comme orateur qu'il est grand, c'est aussi comme homme d'État.

Aux départements, il montre la face de Paris irrité. La France entière

remue sous sa main. Obligé de se créer à la hâte un personnel, il fait,

comme on dit, flèche de tout bois. Lui reproche-t-on, durant son

passage aux affaires, d'envoyer dans les départements des hommes

farouches pour exciter l'opinion publique: «Et qui donc enverrai-je?

répond-il avec un sourire terrible; des demoiselles?» Les Girondins

n'avaient plus alors qu'un moyen de salut, c'était de s'attacher

Danton. Ce fougueux tribun, qu'on représente comme le démon de

l'anarchie, était au contraire un homme de gouvernement. Les chefs de

la Montagne voulaient tous constituer un pouvoir redoutable; le sang

qui coula dans ces jours de ténèbres ne fut point répandu par les mains

de la liberté, mais au nom du droit et dans l'intérêt de l'ordre. Pour

réprimer les excès d'un affranchissement convulsif, pour désarmer les

factions toujours défaites, jamais vaincues, pour maintenir l'autorité

de la représentation nationale sur le terrain chancelant de l'émeute,

pour écraser l'hydre du royalisme, il fallait entourer fortement la loi

du canon et de la hache. Danton aurait apporté aux Girondins l'énergie

qui leur manquait; il leur eût donné le sentiment de l'unité, seule

force d'un gouvernement républicain; nos _hommes d'État_ le

négligèrent. Ainsi tout fut perdu pour eux.

Danton les avait pourtant avertis: «Ah! tu m'accuses, moi! avait-il dit

à Guadet; tu ne connais pas ma force: je prouverai tes crimes!»

La Montagne n'avait pas seulement de grands orateurs; elle avait aussi

des écrivains de talent: Fréron, Fabre d'Églantine, Camille Desmoulins.

Ce pauvre Camille, si pétulant, si éminemment sympathique, n'en était

pas moins dans ce moment-là en butte à de graves accusations. Il faut

se reporter aux circonstances: Dumouriez venait de passer à l'ennemi.

Au milieu de cette fermentation des esprits, dans un moment où la

trahison d'un chef pouvait livrer la France à l'étranger et éteindre la

Révolution dans le sang de ses enfants, on conçoit que la presse se

montrât inquiète, ombrageuse. La conduite des généraux et celle des

représentants de la nation était surveillée. Les actes les plus

innocents dans un temps de tranquillité prenaient à la lumière des

circonstances où se trouvait alors le pays une couleur sinistre. Toute

relation avec un général suspect était considérée comme une désertion

des principes. Le luxe même de la table était dénoncé comme contraire à

la morale républicaine. L'homme le moins fait pour observer cette

réserve était alors Camille Desmoulins; il avait le coeur démocrate;

mais, par une mollesse de caractère qui lui devint funeste, Camille ne

se refusait ni au plaisir ni à la bonne chère.

«Qu'eût dit le brave Santerre, écrivait alors Prudhomme, s'il eût

assisté au repas splendide du mardi 5, donné par le général Dillon? Il

y avait trente de nos législateurs républicains, dont plusieurs de la

Montagne, Bazire, Chabot, Fabre d'Églantine, Merlin, Camille Desmoulins

avec sa charmante femme, Carra, etc., etc. Ce n'était point un banquet

de Spartiates; on n'y mangea pas que des pommes de terre et du riz à

l'eau. Le luxe de ce repas fut porté jusqu'à l'indécence.»

Camille Desmoulins répondit à Prudhomme, avec son esprit ordinaire: «En

vérité, austère Prudhomme, voilà bien du bruit que vous faites dans

votre dernier numéro pour une dinde aux truffes mangée dans le carnaval

chez un général qui a sauvé la France à la côte de Brienne. Vous dites

que jamais Choiseul ne donna un pareil dîner. Je ne sais comment

Choiseul donnait à dîner; mais je me souviens d'avoir fait chez

vous-même, citoyen auteur, un dîner aussi somptueux, je vous jure, que

celui du citoyen général, et ce que j'en dis n'est pas pour vous le

reprocher. J'adresse la même réponse à Marat, qui est venu faire

également charivari à ma porte sur mon estomac aristocrate. Que n'ai-je

encore mon journal! je ferais un beau chapitre sur certains curieux,

qui apprennent au public qu'ils _étaient vierges à vingt et un ans_, et

qui montrent avec ostentation leurs pommes de terre, comme Brissot

montrait au Comité de surveillance de la Commune la paillasse sur

laquelle il était couché. Plût au ciel que le _jésuite_ piémontais

dormit sur le duvet et sur des feuilles de rose, et qu'il ne fût pas le

premier levé et le dernier couché de la République. Pitt dormirait bien

moins, si Brissot dormait davantage. J'aime bien mieux les fourberies

de Xénophon, qui, dans son roman de _Cyrus_, met ces paroles dans la

bouche du grand-père Astyage: _Eh! quoi, mon fils, n'y a-t-il point de

mardi-gras chez les Perses?_--Jamais, répondit Cyrus.--_Par Jupiter et

par Vesta, eh! comment vivent-ils donc?..._ Comme il était permis aux

docteurs de Sorbonne de lire les livres à l'_index_, il peut bien être

permis à Chabot et à moi de dîner avec les généraux à l'_index_. Vous

étiez au corps électoral, et il doit vous souvenir que, lorsque je fus

discuté avant mon ballottage avec Kersaint, un membre m'avait reproché

mes dîners avec Suleau et Peltier; il lui fut répondu par Danton, en

une seule phrase qui me fit nommer à la presque unanimité.»

[Illustration: Logement de Marat rue des Cordeliers.]

Prudhomme répliqua: «Prenez garde, mon cher Camille; ou votre mémoire

vous trompe, ou bien je croirai que, pour justifier le dîner du

général, vous ne vous faites pas scrupule de calomnier celui que vous

et votre aimable moitié acceptâtes rue des Marais. Nous n'étions que

quatre à ce dîner, nos deux femmes et nous deux. Je vous traitai en

patriote; ce n'était pas le moment de se réjouir. A cette époque, vous

vous dérobiez aux poursuites qu'on faisait pour l'affaire du

Champ-de-Mars.»

Prudhomme avait cité en outre un proverbe latin: _Omne animal capitur

esca_; tout animal se prend par l'appât de la nourriture.

Camille, comme son ami Danton, mordit avec insouciance aux voluptés

plus ou moins innocentes, sans se douter que, sous cette perfide

amorce, il y avait alors un hameçon de fer.

L'austérité de Marat, la sévérité avec laquelle il blâmait les

_franches lippées_ de son jeune ami, s'expliquent assez bien par la

rigueur des temps. Les vivres étaient rares; le numéraire se cachait;

une bonne partie de la fortune publique s'était enfuie à l'étranger

avec les émigrés; les frais de la guerre épuisaient le Trésor; le

manque de sécurité amenait la dépréciation des assignats. Comment, au

milieu de ce malaise général, la grande classe des travailleurs

n'eût-elle point aimé la pauvreté chez ses défenseurs? D'un autre côté,

on sortait des petits soupers de la Régence, des orgies de Louis XV,

des bacchanales de ce frivole XVIIIe siècle. La plupart des Montagnards

croyaient fermement que, pour fonder la République, il était nécessaire

de régénérer les meurs; et d'où partirait l'exemple, sinon des chefs

auxquels la nation avait confié ses destinées? Tout homme doit porter

la livrée de l'idée qu'il représente; aux démocrates de 93, il fallait

le cilice du désintéressement et la sobriété du puritain.

Bien plus que Camille Desmoulins, dont on regrette les écarts, les

Girondins étaient les païens de la Révolution Française. Leurs goûts,

leur manière de vivre, qui, dans d'autres circonstances, n'auraient

rien eu de très-blâmable, contrastaient beaucoup trop avec les

sacrifices que s'imposait alors la nation tout entière. Les dures

époques exigent des vertus rigides.

Danton lui-même qui par goût, par tempérament, n'était nullement ennemi

des plaisirs ni des beaux-arts, sentait très-bien qu'il fallait avant

tout sauver le territoire national et achever la Révolution. «Quand le

temple de la liberté sera assis, disait-il, le peuple saura bien le

décorer. Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un

dur esclavage! mais qu'on ne croie point que nous devenions barbares;

après avoir fondé la paix, nous l'embellirons: les despotes nous

porteront envie...»

Dans un temps calme, les Girondins auraient été l'ornement d'une

Chambre républicaine. Ils y auraient apporté des lumières, des vues

justes et quelquefois profondes, de la distinction, de la finesse et,

sans contredit, du courage. Mais ne perdons jamais de vue que la

République ne pouvait alors se fonder que sur le triomphe définitif de

la Révolution et de la démocratie. Or, c'est vis-à-vis du mouvement

révolutionnaire que les Girondins furent atteints et convaincus

d'impuissance. Il fallait d'autres poignets que les leurs pour manier

la crinière du lion. Les mesures qu'ils proposaient à tour de rôle

avaient l'apparence de l'audace; mais ils forgeaient des armes dont

s'emparaient immédiatement leurs adversaires.

Loin de nous toute prévention: les partis peuvent bien s'insulter de

près avec violence et se mépriser les uns les autres; mais, à distance,

ils prennent tous une valeur dans l'ensemble des faits accomplis.

Chaque idée a sa place dans l'histoire, et la marche des choses est

logique. Vues d'un peu haut, toutes les factions révolutionnaires

étaient bonnes dans ce sens qu'elles concouraient toutes à une oeuvre;

il faut tenir compte maintenant aux royalistes constitutionnels de leur

amour de l'ordre et de la liberté; aux Girondins, de leur modération et

de leur horreur du sang, quoique chez quelques-uns cette modération fût

un masque et cette humanité une hypocrisie; aux Montagnards, de leur

surveillance, de leur fermeté, de leurs vertus civiques, de leur

audace, de leur désintéressement. Nous n'apporterons devant la mémoire

de ces partis ni injustice, ni colère. Défendons-nous pourtant d'un

éclectisme historique sans conscience et sans portée. Entre les

Montagnards et les Girondins, il y a la distance d'une vérité à une

erreur relative; il faut donc opter nécessairement. Les uns auraient

perdu la Révolution; les autres l'ont sauvée. Or, comme à nos yeux il

fallait que la Révolution s'accomplît, nous abandonnons à l'inéluctable

courant des faits ce qui devait malheureusement périr.

Le grand chef d'accusation qui s'élèvera toujours contre les Girondins

est leur haine de Paris.

Attaquer Paris, c'était attaquer l'unité de la Révolution. Eh bien!

l'animadversion _des hommes d'État_ envers celle ville était telle,

qu'on ne pouvait plus à la Convention nommer Paris la capitale sans

leur arracher des murmures. «Si les Girondins n'étaient pas

fédéralistes par principe, dit Thibaudeau, ils l'étaient par ambition,

par amour-propre et par nécessité, car ils sentaient que Paris était

leur tombeau. D'un autre côté, les grandes villes, telles que Lyon,

Bordeaux, Marseille, Rouen, Rennes, Caen, étaient humiliées du joug

insupportable de la capitale; elles embrassaient avec un orgueil

légitime l'espoir de s'y soustraire et de devenir chacune un centre

dans la République. Des esprits spéculatifs et des ambitieux souriaient

à l'idée des républiques _de la Gironde, du Rhône, des

Bouches-du-Rhône, du Calvados..._ C'était un rêve séduisant, mais ce

n'était qu'un rêve, et le réveil fut terrible et sanglant.» C'est donc

en vain qu'on chercherait à nier les tendances fédéralistes des

Girondins; ils étaient appelés par leur talent à jouer un tout autre

rôle. Plus fermes, ils eussent saisi et gardé l'arme de la terreur;

plus égoïstes ou plus avides, ils auraient posé des bornes au mouvement

révolutionnaire, qu'ils auraient exploité au profit de la classe

moyenne; plus généreux, ils eussent incliné, avec la Montagne, du côté

du peuple. Se croyant forts, ils voulurent opprimer leurs ennemis;

l'attaque provoqua l'attaque; le fer rencontra le fer, et les

conspirateurs furent anéantis sous une conspiration.

Quoi qu'il en soit, par les diverses causes que nous venons d'indiquer,

la Gironde déclinait, tandis que la Montagne s'élevait de jour en jour,

comme autrefois la chaîne des Alpes, grâce au mouvement naturel des

forces volcaniques. L'esprit de la Révoluticn se retirait sur les

hauteurs.

Histoire des Montagnards · 第 54 / 146 题