Parallèle entre la Gironde et la Montagne.--Ce qui manquait aux
Girondins.--Eloquence des orateurs.--Camille Desmoulins réprimandé par
Prudhomme.--Causes de la décadence des Girondins.--Ils n'étaient point
de leur temps.
A la veille des grandes luttes qui vont s'engager entre la Gironde et
la Montagne, il importe de bien caractériser l'esprit, les tendances et
la conduite des deux partis.
Certes la Gironde comptait parmi ses membres beaucoup d'hommes
remarquables; quelques-uns même étaient des orateurs ou des écrivains
éminents: Vergniaud, Condorcet, Brissot, Rabaut-Saint-Étienne, l'abbé
Fauchet.
Que leur a-t-il donc manqué pour diriger la Révolution? Ils ne savaient
point gouverner. Avant et après le 10 août, ils étaient au pouvoir:
qu'en ont-ils fait? Ils avaient déclaré la guerre, et, faute d'avoir
établi tout d'abord l'harmonie entre les officiers et les soldats, ils
paralysèrent le succès de nos armes; ils avaient horreur du sang, et
ils laissèrent faire les journées de Septembre; ils voulaient sauver le
roi, et ils votèrent sa mort; ils avaient proposé l'établissement d'un
tribunal révolutionnaire, et cette arme redoutable, ils l'abandonnèrent
aux mains de leurs ennemis. Ils disposaient des fonctions publiques, et
ils négligèrent d'y placer leurs créatures.
N'a pas qui veut le sens politique. C'est un don de nature. On naît
homme d'État comme on nait orateur, poëte ou artiste. Malgré le nom
qu'on leur avait donné par ironie, les Girondins n'étaient pas de vrais
hommes d'État. Pour mériter ce titre, il faut savoir exactement ce que
l'on veut, où l'on va. Ils voulaient, dit-on, réduire l'importance de
Paris au profit des départements, décentraliser la France; mais cette
vague intention, ils la désavouaient eux-mêmes, tant ils sentaient
qu'elle s'adaptait mal aux nécessités de la guerre.
A part Roland, les quelques-uns d'entre eux qui exercèrent des
fonctions publiques n'arrivèrent aux affaires que pour y donner la
mesure de leur insuffisance. Pétion, qui n'était pas précisément un des
leurs, quoiqu'ils se servissent de lui en pleine confiance, pouvait
être un très-honnête citoyen, mais il ne possédait ni l'étendue
d'esprit ni l'énergie qui conviennent en temps de Révolution. Cet homme
manquait de tout: il n'avait pas même d'ennemis.
Les Girondins, c'est une justice à leur rendre, désiraient fonder la
République; mais tenaient-ils bien à l'asseoir sur la large base de la
démocratie? Il est permis d'en douter quand on considère attentivement
leurs actes, leurs propres déclarations et leur manière de vivre. Sans
doute ils avaient raison de ne proscrire ni les beaux-arts, ni les
plaisirs, ni les conquêtes de la civilisation; on applaudit de tout
coeur à ces paroles de Vergniaud: «Rousseau, Montesquieu et tous les
hommes qui ont écrit sur les gouvernements nous disent que l'égalité de
la démocratie s'évanouit là où le luxe s'introduit, que les Républiques
ne peuvent se soutenir que par la vertu et que la vertu se corrompt par
les richesses. Pensez-vous que ces maximes... doivent être appliquées
rigoureusement et sans modification à la République française?
Voulez-vous lui créer un gouvernement austère, pauvre et guerrier comme
celui de Sparte? Dans ce cas, soyez conséquents comme Lycurgue; comme
lui, partagez les terres entre tous les citoyens; proscrivez à jamais
les métaux, brûlez même les assignats; étouffez l'industrie; ne mettez
entre leurs mains que la scie et la hache; flétrissez par l'infamie
l'exercice de tous les métiers utiles; déshonorez les arts et surtout
l'agriculture... ayez des étrangers pour cultiver vos terres, et faites
dépendre votre subsistance de vos esclaves.»
Tout cela est juste et bien pensé; mais la question est toujours de
savoir dans quelle proportion la masse des citoyens participera aux
jouissances du luxe. Les Girondins avaient la noble passion de la
liberté; avaient-ils au même degré le sentiment de la justice? se
préoccupaient-ils de la réciprocité des intérêts, des droits sacrés du
travail, des moyens de réduire la misère et d'accroître le bien-être
des classes tout récemment affranchies? Ils ne voulaient point de la
République de Sparte, et certes ils avaient bien raison; mais celle
d'Athènes valait-elle beaucoup mieux? ne s'appuyait-elle point aussi
sur le travail des esclaves pour la production des richesses? Mme
Roland, _la nymphe Égérie de la Gironde_, était née, comme elle le
disait elle-même, pour la volupté. Je n'attaque point ses moeurs. Il
est néanmoins vrai de dire que son imagination s'égarait beaucoup trop
dans les gracieuses et molles utopies. On ne fonde point un état de
choses nouveau avec des réminiscences ni des fictions. Le tort de Mme
Roland et du parti dont elle était le chef fut de faire le roman de la
politique.
Les orateurs de la Gironde avaient pour eux l'éclat du talent; mais il
faut bien reconnaître qu'en temps de révolution, quand une nation
marche sur le bord des précipices, lorsque son territoire est menacé
par l'ennemi, on ne la sauve point avec des paroles. Il y faut des
actes virils. Ce qui fait, en pareil cas, la force des hommes d'État
est encore moins l'éloquence que l'entêtement calme et la foi
inébranlable dans une idée. Le succès en politique n'appartient pas
toujours à ceux qui s'agitent le plus (les Girondins se donnaient
beaucoup de mouvement); il n'appartient pas même à ceux qui ont le plus
de génie; il finit par se ranger du côté des hommes tout d'une pièce,
marchant vers un but fixe et déterminé avec la roideur inflexible du
somnambule qui abaisse devant lui tous les obstacles.
On a beaucoup vanté, et avec raison, l'éloquence des Girondins; mais
pourquoi rabaisser injustement celle des Montagnards? La parole de
Maximilien Robespierre est toujours l'écho fidèle de sa pensée. Dans
plusieurs de ses discours se détachent, d'un fond un peu grisâtre,
quelques traits hardis, des apostrophes véhémentes, des mouvements
pathétiques, des images fortes et graves. Quand Robespierre dit: «La
voix de la vérité qui tonne dans les coeurs corrompus ressemble aux
sons qui retentissent dans les tombeaux et qui ne réveillent pas les
cadavres...» il parle la langue de son maître J.-J. Rousseau. Charles
Nodier, qui s'y connaissait, était un admirateur du talent oratoire de
Maximilien. Il aimait à citer cette phrase: «Oui, citoyens, les rois
étrangers sont à craindre,--je ne parle pas de leurs armées,--je parle
de leurs intrigues, de leurs complots, etc., etc.» Ce _je ne parle pas
de leurs armées_, ajoutait Nodier, est sublime.
Quoique trop Romain, trop drapé dans la toge de Brutus, Saint-Just
avait l'étoffe du génie. Au moment où les Girondins attaquaient Paris
avec autant de légèreté que d'injustice, il prenait la défense de cette
ville héroïque; mais avec quelle fierté de style! «Paris, s'écriait-il,
doit être maintenu; il doit l'être par votre sagesse. Paris n'a point
soufflé la guerre dans la Vendée; c'est lui qui court l'éteindre avec
les départements. N'accusons donc point Paris, et, au lieu de le rendre
suspect à la République, rendons à cette ville en amitié les maux
qu'elle a soufferts pour nous. Le sang de ses martyrs est mêlé parmi le
sang de tous les Français; ses enfants et ceux de la France sont
enfermés dans le même tombeau. Chaque département veut-il reprendre ses
cadavres et se séparer?» Cette dernière image est digne du Dante.
Quel orateur que Danton! Sa parole imite au besoin le mugissement de la
foule, les éclats du tonnerre, tandis qu'elle s'élève d'autres fois,
grave et majestueuse, vers les sommets de la raison humaine.
S'agil-il de communiquer aux masses l'élan patriotique, sa bouche
torse, sa voix de taureau, son oeil enflammé, tout ressemble en lui au
dieu de la guerre. Faut-il, au contraire, discuter les grands intérêts
de la République, les questions de droit et de salut public, il se
montre constamment à la hauteur de son rôle. Ses ennemis eux-mêmes
l'avaient surnommé le Pluton de l'éloquence. Et ce n'est pas seulement
comme orateur qu'il est grand, c'est aussi comme homme d'État.
Aux départements, il montre la face de Paris irrité. La France entière
remue sous sa main. Obligé de se créer à la hâte un personnel, il fait,
comme on dit, flèche de tout bois. Lui reproche-t-on, durant son
passage aux affaires, d'envoyer dans les départements des hommes
farouches pour exciter l'opinion publique: «Et qui donc enverrai-je?
répond-il avec un sourire terrible; des demoiselles?» Les Girondins
n'avaient plus alors qu'un moyen de salut, c'était de s'attacher
Danton. Ce fougueux tribun, qu'on représente comme le démon de
l'anarchie, était au contraire un homme de gouvernement. Les chefs de
la Montagne voulaient tous constituer un pouvoir redoutable; le sang
qui coula dans ces jours de ténèbres ne fut point répandu par les mains
de la liberté, mais au nom du droit et dans l'intérêt de l'ordre. Pour
réprimer les excès d'un affranchissement convulsif, pour désarmer les
factions toujours défaites, jamais vaincues, pour maintenir l'autorité
de la représentation nationale sur le terrain chancelant de l'émeute,
pour écraser l'hydre du royalisme, il fallait entourer fortement la loi
du canon et de la hache. Danton aurait apporté aux Girondins l'énergie
qui leur manquait; il leur eût donné le sentiment de l'unité, seule
force d'un gouvernement républicain; nos _hommes d'État_ le
négligèrent. Ainsi tout fut perdu pour eux.
Danton les avait pourtant avertis: «Ah! tu m'accuses, moi! avait-il dit
à Guadet; tu ne connais pas ma force: je prouverai tes crimes!»
La Montagne n'avait pas seulement de grands orateurs; elle avait aussi
des écrivains de talent: Fréron, Fabre d'Églantine, Camille Desmoulins.
Ce pauvre Camille, si pétulant, si éminemment sympathique, n'en était
pas moins dans ce moment-là en butte à de graves accusations. Il faut
se reporter aux circonstances: Dumouriez venait de passer à l'ennemi.
Au milieu de cette fermentation des esprits, dans un moment où la
trahison d'un chef pouvait livrer la France à l'étranger et éteindre la
Révolution dans le sang de ses enfants, on conçoit que la presse se
montrât inquiète, ombrageuse. La conduite des généraux et celle des
représentants de la nation était surveillée. Les actes les plus
innocents dans un temps de tranquillité prenaient à la lumière des
circonstances où se trouvait alors le pays une couleur sinistre. Toute
relation avec un général suspect était considérée comme une désertion
des principes. Le luxe même de la table était dénoncé comme contraire à
la morale républicaine. L'homme le moins fait pour observer cette
réserve était alors Camille Desmoulins; il avait le coeur démocrate;
mais, par une mollesse de caractère qui lui devint funeste, Camille ne
se refusait ni au plaisir ni à la bonne chère.
«Qu'eût dit le brave Santerre, écrivait alors Prudhomme, s'il eût
assisté au repas splendide du mardi 5, donné par le général Dillon? Il
y avait trente de nos législateurs républicains, dont plusieurs de la
Montagne, Bazire, Chabot, Fabre d'Églantine, Merlin, Camille Desmoulins
avec sa charmante femme, Carra, etc., etc. Ce n'était point un banquet
de Spartiates; on n'y mangea pas que des pommes de terre et du riz à
l'eau. Le luxe de ce repas fut porté jusqu'à l'indécence.»
Camille Desmoulins répondit à Prudhomme, avec son esprit ordinaire: «En
vérité, austère Prudhomme, voilà bien du bruit que vous faites dans
votre dernier numéro pour une dinde aux truffes mangée dans le carnaval
chez un général qui a sauvé la France à la côte de Brienne. Vous dites
que jamais Choiseul ne donna un pareil dîner. Je ne sais comment
Choiseul donnait à dîner; mais je me souviens d'avoir fait chez
vous-même, citoyen auteur, un dîner aussi somptueux, je vous jure, que
celui du citoyen général, et ce que j'en dis n'est pas pour vous le
reprocher. J'adresse la même réponse à Marat, qui est venu faire
également charivari à ma porte sur mon estomac aristocrate. Que n'ai-je
encore mon journal! je ferais un beau chapitre sur certains curieux,
qui apprennent au public qu'ils _étaient vierges à vingt et un ans_, et
qui montrent avec ostentation leurs pommes de terre, comme Brissot
montrait au Comité de surveillance de la Commune la paillasse sur
laquelle il était couché. Plût au ciel que le _jésuite_ piémontais
dormit sur le duvet et sur des feuilles de rose, et qu'il ne fût pas le
premier levé et le dernier couché de la République. Pitt dormirait bien
moins, si Brissot dormait davantage. J'aime bien mieux les fourberies
de Xénophon, qui, dans son roman de _Cyrus_, met ces paroles dans la
bouche du grand-père Astyage: _Eh! quoi, mon fils, n'y a-t-il point de
mardi-gras chez les Perses?_--Jamais, répondit Cyrus.--_Par Jupiter et
par Vesta, eh! comment vivent-ils donc?..._ Comme il était permis aux
docteurs de Sorbonne de lire les livres à l'_index_, il peut bien être
permis à Chabot et à moi de dîner avec les généraux à l'_index_. Vous
étiez au corps électoral, et il doit vous souvenir que, lorsque je fus
discuté avant mon ballottage avec Kersaint, un membre m'avait reproché
mes dîners avec Suleau et Peltier; il lui fut répondu par Danton, en
une seule phrase qui me fit nommer à la presque unanimité.»
[Illustration: Logement de Marat rue des Cordeliers.]
Prudhomme répliqua: «Prenez garde, mon cher Camille; ou votre mémoire
vous trompe, ou bien je croirai que, pour justifier le dîner du
général, vous ne vous faites pas scrupule de calomnier celui que vous
et votre aimable moitié acceptâtes rue des Marais. Nous n'étions que
quatre à ce dîner, nos deux femmes et nous deux. Je vous traitai en
patriote; ce n'était pas le moment de se réjouir. A cette époque, vous
vous dérobiez aux poursuites qu'on faisait pour l'affaire du
Champ-de-Mars.»
Prudhomme avait cité en outre un proverbe latin: _Omne animal capitur
esca_; tout animal se prend par l'appât de la nourriture.
Camille, comme son ami Danton, mordit avec insouciance aux voluptés
plus ou moins innocentes, sans se douter que, sous cette perfide
amorce, il y avait alors un hameçon de fer.
L'austérité de Marat, la sévérité avec laquelle il blâmait les
_franches lippées_ de son jeune ami, s'expliquent assez bien par la
rigueur des temps. Les vivres étaient rares; le numéraire se cachait;
une bonne partie de la fortune publique s'était enfuie à l'étranger
avec les émigrés; les frais de la guerre épuisaient le Trésor; le
manque de sécurité amenait la dépréciation des assignats. Comment, au
milieu de ce malaise général, la grande classe des travailleurs
n'eût-elle point aimé la pauvreté chez ses défenseurs? D'un autre côté,
on sortait des petits soupers de la Régence, des orgies de Louis XV,
des bacchanales de ce frivole XVIIIe siècle. La plupart des Montagnards
croyaient fermement que, pour fonder la République, il était nécessaire
de régénérer les meurs; et d'où partirait l'exemple, sinon des chefs
auxquels la nation avait confié ses destinées? Tout homme doit porter
la livrée de l'idée qu'il représente; aux démocrates de 93, il fallait
le cilice du désintéressement et la sobriété du puritain.
Bien plus que Camille Desmoulins, dont on regrette les écarts, les
Girondins étaient les païens de la Révolution Française. Leurs goûts,
leur manière de vivre, qui, dans d'autres circonstances, n'auraient
rien eu de très-blâmable, contrastaient beaucoup trop avec les
sacrifices que s'imposait alors la nation tout entière. Les dures
époques exigent des vertus rigides.
Danton lui-même qui par goût, par tempérament, n'était nullement ennemi
des plaisirs ni des beaux-arts, sentait très-bien qu'il fallait avant
tout sauver le territoire national et achever la Révolution. «Quand le
temple de la liberté sera assis, disait-il, le peuple saura bien le
décorer. Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un
dur esclavage! mais qu'on ne croie point que nous devenions barbares;
après avoir fondé la paix, nous l'embellirons: les despotes nous
porteront envie...»
Dans un temps calme, les Girondins auraient été l'ornement d'une
Chambre républicaine. Ils y auraient apporté des lumières, des vues
justes et quelquefois profondes, de la distinction, de la finesse et,
sans contredit, du courage. Mais ne perdons jamais de vue que la
République ne pouvait alors se fonder que sur le triomphe définitif de
la Révolution et de la démocratie. Or, c'est vis-à-vis du mouvement
révolutionnaire que les Girondins furent atteints et convaincus
d'impuissance. Il fallait d'autres poignets que les leurs pour manier
la crinière du lion. Les mesures qu'ils proposaient à tour de rôle
avaient l'apparence de l'audace; mais ils forgeaient des armes dont
s'emparaient immédiatement leurs adversaires.
Loin de nous toute prévention: les partis peuvent bien s'insulter de
près avec violence et se mépriser les uns les autres; mais, à distance,
ils prennent tous une valeur dans l'ensemble des faits accomplis.
Chaque idée a sa place dans l'histoire, et la marche des choses est
logique. Vues d'un peu haut, toutes les factions révolutionnaires
étaient bonnes dans ce sens qu'elles concouraient toutes à une oeuvre;
il faut tenir compte maintenant aux royalistes constitutionnels de leur
amour de l'ordre et de la liberté; aux Girondins, de leur modération et
de leur horreur du sang, quoique chez quelques-uns cette modération fût
un masque et cette humanité une hypocrisie; aux Montagnards, de leur
surveillance, de leur fermeté, de leurs vertus civiques, de leur
audace, de leur désintéressement. Nous n'apporterons devant la mémoire
de ces partis ni injustice, ni colère. Défendons-nous pourtant d'un
éclectisme historique sans conscience et sans portée. Entre les
Montagnards et les Girondins, il y a la distance d'une vérité à une
erreur relative; il faut donc opter nécessairement. Les uns auraient
perdu la Révolution; les autres l'ont sauvée. Or, comme à nos yeux il
fallait que la Révolution s'accomplît, nous abandonnons à l'inéluctable
courant des faits ce qui devait malheureusement périr.
Le grand chef d'accusation qui s'élèvera toujours contre les Girondins
est leur haine de Paris.
Attaquer Paris, c'était attaquer l'unité de la Révolution. Eh bien!
l'animadversion _des hommes d'État_ envers celle ville était telle,
qu'on ne pouvait plus à la Convention nommer Paris la capitale sans
leur arracher des murmures. «Si les Girondins n'étaient pas
fédéralistes par principe, dit Thibaudeau, ils l'étaient par ambition,
par amour-propre et par nécessité, car ils sentaient que Paris était
leur tombeau. D'un autre côté, les grandes villes, telles que Lyon,
Bordeaux, Marseille, Rouen, Rennes, Caen, étaient humiliées du joug
insupportable de la capitale; elles embrassaient avec un orgueil
légitime l'espoir de s'y soustraire et de devenir chacune un centre
dans la République. Des esprits spéculatifs et des ambitieux souriaient
à l'idée des républiques _de la Gironde, du Rhône, des
Bouches-du-Rhône, du Calvados..._ C'était un rêve séduisant, mais ce
n'était qu'un rêve, et le réveil fut terrible et sanglant.» C'est donc
en vain qu'on chercherait à nier les tendances fédéralistes des
Girondins; ils étaient appelés par leur talent à jouer un tout autre
rôle. Plus fermes, ils eussent saisi et gardé l'arme de la terreur;
plus égoïstes ou plus avides, ils auraient posé des bornes au mouvement
révolutionnaire, qu'ils auraient exploité au profit de la classe
moyenne; plus généreux, ils eussent incliné, avec la Montagne, du côté
du peuple. Se croyant forts, ils voulurent opprimer leurs ennemis;
l'attaque provoqua l'attaque; le fer rencontra le fer, et les
conspirateurs furent anéantis sous une conspiration.
Quoi qu'il en soit, par les diverses causes que nous venons d'indiquer,
la Gironde déclinait, tandis que la Montagne s'élevait de jour en jour,
comme autrefois la chaîne des Alpes, grâce au mouvement naturel des
forces volcaniques. L'esprit de la Révoluticn se retirait sur les
hauteurs.