Installation du Comité de salut public.--Son caractère.--Appel à la
conciliation et à la fraternité.--Les frais de la guerre payés par les
riches.--Le maximum.--Lyon et Marseille soulevés contre la
Convention.--La Constitution de 93.--Opinion de Vergniaud sur
l'inspiration divine.--Opinion de Danton sur la liberté des cultes.--La
Convention siége aux Tuileries.--Isnard président.--Histoire des
Brissotins.--Commission des douze.--Arrestation d'Hébert.--Invective
d'Isnard.--Agitation de Paris.
Le 5 avril 1793, la Convention créa le fameux _Comité de salut public_.
Jusqu'à celle date, les opérations militaires et les grandes mesures de
sûreté nationale étaient dirigées par un _Comité de défense_. La
trahison de Dumouriez, qui eût pu entraîner la chute du gouvernement
républicain, dévoila la profondeur du mal et fit naître l'idée d'y
porter un remède. Ce fut le même Girondin qui avait déjà proposé
d'instituer un tribunal révolutionnaire, ce fut Isnard qui fit décréter
la création du Comité de salut public.
Il se composait de neuf membres dont les premiers nommés furent Barère,
Cambon, Guyton-Morveau, Treilhard, Danton, Delmas, Lindet.
Ce conseil des neuf délibérait en secret et formait un véritable
pouvoir exécutif qui s'élevait même au-dessus de l'autorité des
ministres. On se demande si cette dictature anonyme, agissant sous un
voile, frappant des coups dans l'ombre, n'était pas plus terrible que
le dictateur rêvé par Marat. Ce dernier était du moins responsable; le
Comité de salut public ne l'était pas, car le moyen d'admettre une
responsabilité divisée entre neuf membres qui s'entourent de ténèbres.
Et pourtant c'est cette institution formidable qui a sauvé la France de
l'invasion étrangère et de l'anarchie.
L'état déplorable des armées du Nord, depuis la bataille de Nerwinde,
laissait la frontière presque découverte. Le nouveau Comité n'eut
d'abord que des désastres et de sinistres événements à annoncer devant
la Convention. La prise de Thouars, emportée d'assaut par les Vendéens,
la mort du général Dampierre, héros foudroyé sur le champ de bataille
par une batterie autrichienne, la démission offerte par Custine, le
général en chef de l'armée de l'Est. L'intérieur était déchiré, à
l'ouest et au midi, par la guerre civile. C'était le moment de déployer
les grandes mesures. Plus nous avançons, plus la force mécanique de la
justice révolutionnaire s'organise. La peine de mort devient dans les
départements insurgés un moyen de sûreté publique, une arme dont les
partis se servent pour régner tour à tour. La sombre fantasmagorie des
mots donne alors aux instruments aveugles du supplice une puissance et
une animation nouvelles. La guillotine se transforme en un être: cela
vit, cela fonctionne, cela mange.--On lui confie la garde des principes
et le salut de la République.
La Convention n'inventa point cette nécessité horrible, elle la trouva
toute tracée d'avance par la marche inflexible des événements. Courbé
sous le poids de ses fautes, l'ancien régime courait comme de lui-même
au-devant de l'immolation. La Révolution punit surtout ces pasteurs des
peuples, les rois, les prêtres, les écrivains, les magistrats, les
philosophes, qui, ayant charge d'âmes, avaient laissé, par négligence
ou par calcul, dévier le troupeau humain.
Notons d'ailleurs un fait très-important: les Girondins ne résistèrent
pas plus que les Montagnards aux mesures de terreur. Ils les jugeaient
eux-mêmes nécessaires, inévitables. D'un autre côté, il faut dire à
l'honneur de la Convention qu'avant de frapper les grands coups sur les
départements révoltés elle avait eu recours à tous les moyens de
conciliation et de clémence.
Que disait Danton le 9 mai?
«La France entière va s'ébranler. Douze mille hommes de troupes de
ligne, tirés de vos armées, où ils seront aussitôt remplacés par des
recrues, vont s'acheminer vers la Vendée. A cette force va se joindre
la force parisienne. Eh bien! combinons avec ces moyens de puissance
les moyens politiques. Quels sont-ils? Faire connaître à ceux que des
traîtres ont égarés que la nation ne veut pas verser leur sang, mais
qu'elle veut les éclairer et les rendre à la patrie.» (On applaudit.)
Le 12, il remonte à la tribune.
«Il y a parmi les révoltés, s'écrie-t-il, des hommes qui ne sont
qu'égarés et contraints. Il ne faut pas les réduire au désespoir. Je
demande qu'on décrète que les peines rigoureuses prononcées par la
Convention nationale ne porteront que sur ceux qui seront convaincus
d'avoir commencé ou propagé la révolte.»
La proposition de Danton est aussitôt décrétée.
Cette double guerre, l'une à l'intérieur contre la Vendée, l'autre à
l'extérieur contre toute l'Europe, exigeait évidemment de grands
sacrifices d'hommes et d'argent. Mais, cet argent, où le trouver?
«Que le riche paye, répondait Danton, puisqu'il n'est pas digne, le
plus souvent, de combattre pour la liberté; qu'il paye largement et que
l'homme du peuple marche dans la Vendée.»
Ainsi que les autres membres de la Montagne, Danton était un ardent
défenseur de la propriété; c'est dans l'intérêt des opulents eux-mêmes
qu'il voulait frapper l'opulence de fortes contributions. Un
département du Midi, l'Hérault, avait donné l'exemple en décrétant sur
les riches un emprunt forcé. Danton s'arme de ce précédent:
«On ne parle plus, dit-il, de lois agraires; le peuple est plus sage
que ses calomniateurs ne le prétendent, et le peuple en masse a plus de
génie que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple, on
ne compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une
vaste forêt.
«On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idée pourrait
faire naître des soupçons sur les mesures adoptées par le département
de l'Hérault; sans doute on empoisonnera ses intentions et ses arrêtés;
il a, dit-on, imposé les riches; mais, citoyens, imposer les riches,
c'est les servir; c'est un véritable avantage pour eux qu'un sacrifice
considérable; plus le sacrifice sera grand sur l'usufruit, plus le
fonds de la propriété est garanti contre l'envahissement des ennemis.
C'est un appel à tout homme qui a les moyens de sauver la République.
Cet appel est juste. Ce qu'a fait le département de l'Hérault, Paris et
toute la France veulent le faire.
«Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des
richesses considérables: eh bien! par votre décret, cette éponge va
être pressée...
«Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son contingent,
il nous donnera les moyens d'étouffer les troubles de la Vendée; et, à
quelque prix que ce soit, il faut que nous étouffions ces troubles. A
cela seul tient votre tranquillité extérieure.
«Il faut donc diriger Paris sur la Vendée. Cette mesure prise, les
rebelles se dissiperont. Si le foyer des discordes civiles est éteint,
l'étranger vous demandera la paix, et nous la ferons honorablement.
«Je demande que la Convention nationale décrète que, sur les forces
additionnelles au recrutement voté par les départements, 20 000 hommes
seront portés par le ministre de la guerre sur les départements de la
Vendée, de la Mayenne et de la Loire.»
La Convention approuve et vote à l'unanimité.
La Vendée était certes le danger de la situation; mais il y en avait un
autre, la guerre civile au coeur même de l'Assemblée nationale.
La Montagne, nous l'avons dit, gagnait chaque jour du terrain sur la
Gironde. Roland avait quitté le ministère; Pache avait remplacé Cambon
à la mairie. Les Girondins, voyant le flot de l'impopularité monter
autour d'eux de moment en moment, cherchèrent à réparer leurs défaites
en poussant des cris de détresse. A les en croire, le glaive de
l'assassinat était levé sur leurs têtes et sur la Convention tout
entière. Ils se servaient de la menace d'un danger public pour attirer
à eux les modérés de la Plaine, les _crapauds du Marais_. Qu'y avait-il
de vrai dans ces alarmes? Il serait téméraire de soutenir que les
appréhensions de la Gironde fussent absolument chimériques; mais elles
étaient à coup sûr exagérées.
De quoi en effet s'agissait-il? De deux pétitions, l'une insignifiante
et vague dans laquelle on dénonçait Brissot, Guadet et la plupart des
Girondins comme complices de Dumouriez, l'autre présentée par le
quartier de la Halle-au-Blé, menaçante et furieuse, mais désavouée,
condamnée par la Montagne elle-même. Les appels de la Gironde au
sentiment de la peur étaient d'ailleurs imprudents et maladroits. Crier
sans cesse: Au loup! au loup! c'est le moyen d'éveiller la bête au fond
des bois. Dénoncer l'insurrection comme un péril imminent, c'est la
provoquer. La crainte de la multitude, la crainte de Paris, quel signe
de décadence pour un grand parti politique!
Les difficultés assiégeaient de toutes parts la Convention. La
dépréciation des assignats amenait chaque jour renchérissement des
vivres. Le gage du papier-monnaie était les biens des émigrés, mais
ces biens ne se vendaient pas ou se vendaient mal. On payait l'État
avec son propre signe fiduciaire, c'est-à-dire avec la monnaie du
diable, des feuilles sèches. D'un autre côté, les marchands, les
boutiquiers, profitaient de l'abondance des assignats et de la rareté
du numéraire pour vendre leurs denrées à des prix exorbitants. Que
faire? quel remède apporter au mal?
C'est alors qu'on eut l'idée du _maximum_, en vertu duquel l'État
devait fixer lui-même le prix des marchandises.
Au point de vue de l'économie politique, cette mesure était détestable;
beaucoup parmi les Montagnards eux-mêmes le reconnurent; mais en temps
de révolution il n'y a rien d'absolu. Il fallait à tout prix sortir de
l'abîme où la monarchie avait plongé la France, nourrir les armées,
payer les frais de la guerre, assurer à la classe la plus nombreuse les
moyens de vivre; et comment y arriver quand la multiplication des
assignats amenait de jour en jour cette conséquence inévitable,
l'enchérissement des moyens de subsistance? Le maximum n'était-il point
le seul frein que l'on put alors imposer au débordement du
papier-monnaie? Un mal ne guérirait-il point l'autre? Mais, d'un autre
côté, ce remède violent n'était-il point la ruine du commerce et de
l'agriculture? Ainsi de toutes parts ténèbres, incertitude, menaces de
mort pour la République naissante.
Le _maximum_ fut repoussé par la Gironde qui fort injustement accusa la
Montagne d'en vouloir à la propriété.
Si encore la Convention avait disposé des forces et des ressources de
toute la France! mais les deux grandes villes, Lyon et Marseille, lui
échappaient.
Boisset et Moïse Bayle, représentants du peuple, avaient été envoyés en
qualité de commissaires près les départements de la Drôme et des
Bouches-du-Rhône.
Que trouvèrent-ils à Marseille? Dans cette héroïque cité, dont la
guerre avait arraché les meilleurs enfants partis le sac au dos, il ne
restait que le haut commerce et la tourbe, hélas! trop nombreuse, des
indifférents. Toutes les réactions ont un flair admirable pour
découvrir à propos les hommes qui peuvent seconder leurs projets.
Qu'elle le voulût ou non, la Gironde était condamnée à servir
d'avant-garde aux royalistes. L'épithète de modérée que lui donnèrent à
tort les Montagnards lui gagna dans les villes du Midi la classe
moyenne, le parti des riches. Les tièdes, les timides, les monarchistes
honteux se cachèrent derrière les Girondins, de même qu'ils s'étaient
réfugiés d'abord derrière les Constitutionnels.
En ce qui regarde la vieille cité phocéenne, ils mirent tout en usage
pour dominer dans les sections, qui étaient composées de négociants,
pour avilir les autorités constituées et prendre des mesures contraires
à l'esprit d'égalité. C'est ainsi qu'ils instituèrent un _Tribunal
populaire_ et un _Comité central_, véritable gouvernement marseillais
qui résistait aux ordres et aux décrets de la Convention.
Les deux commissaires, usant des pouvoirs qui leur étaient délégués,
cherchèrent à dissoudre ce gouvernement local. Ils lancèrent un arrêté
en vertu duquel le Tribunal populaire et le Comité central «étaient et
demeuraient cassés». Les contre-révolutionnaires n'en tinrent aucun
compte et, pour toute réponse, signifièrent aux deux représentants du
peuple qu'ils eussent à sortir du département dans les vingt-quatre
heures. Paralysée par l'influence des Girondins et déçue par Barbaroux
qui présenta les faits sous un faux jour, la Convention, le 12 mai
1793, eut la faiblesse de ne point soutenir ses commissaires et
suspendit leurs arrêtés. Ainsi se développa sous la cendre cet incendie
qu'il eût été facile d'éteindre à l'origine et qui dévora plus tard le
Midi de la France.
A Lyon, la situation était à peu près la même, avec cette différence
que le parti démocratique résistait intrépidement. Un vrai tribunal
révolutionnaire avait été établi; des suspects avaient été arrêtés.
Grand tumulte à la Convention, quand on y apprit ces actes arbitraires.
La Gironde s'indigna, tempêta; l'un de ses membres, Chasset, proposa un
décret ainsi conçu: «Ceux que l'on voudrait arrêter ont le droit de
repousser la force par la force.» Ce décret fut voté.
Certes, le respect de la légalité mérite tous nos égards; mais faut-il
qu'il aille jusqu'à encourager la guerre civile? Le parti des modérés,
que défendait la Gironde, se composait d'hommes, nous le verrons
bientôt, qui, à Lyon et à Marseille, aimaient modérément la République,
la patrie et la liberté.
Au milieu de ces déchirements, de ces embarras, de ces sinistres
présages, la Convention avait commencé à poser les bases de la
Constitution. Calme dans l'orage, elle délibérait sur les plus grandes
questions qui intéressent l'humanité.
Admettrait-elle en faveur de son oeuvre une sorte d'inspiration
surnaturelle dont elle serait l'interprète?
[Illustration: Fouquier-Tinville, accusateur public.]
Tel ne fut pas l'avis de Vergniaud, l'esprit le plus élevé, l'orateur
le plus éloquent et le plus honnête de la Gironde: «Les anciens
législateurs, dit-il, faisaient intervenir quelque dieu entre eux et le
peuple. Nous qui n'avons ni le pigeon de Mahomet, ni la nymphe du Numa,
ni même le démon familier de Socrate, nous ne pouvons interposer entre
le peuple et nous que la raison.»
A ceux qui voulaient que la Constitution de 93 consacrât ou proscrivit
la liberté des cultes, Danton répondait avec beaucoup de sagesse:
«Quoi! nous leur dirons: Français, vous avez la liberté d'adorer la
divinité qui vous paraît digne de vos hommages! mais la liberté du
culte que vos lois ont pour objet ne peut être que la réunion des
individus assemblés pour rendre, à leur manière, hommage à cette
divinité. Une telle liberté ne peut être atteinte que par des lois de
police; or, sans doute, vous ne voudrez pas insérer dans une
déclaration des droits une loi réglementaire. La raison humaine ne peut
rétrograder; nous sommes trop avancés pour que le peuple puisse croire
n'avoir point la liberté de son culte, parce qu'il ne verra pas le
principe de cette liberté inscrit sur les tables de la Constitution.
«Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui
agitent la République, c'est que la politique de nos ennemis l'a
toujours employée; mais regardez que partout le peuple, dégagé des
impulsions de la malveillance, reconnaît que quiconque veut
s'interposer entre lui et la divinité est un imposteur. Partout on a
demandé la déportation des prêtres fanatiques et rebelles. Gardez-vous
de mal présumer de la raison nationale; gardez-vous d'insérer un
article qui contiendrait cette présomption injuste!»
De ces hauteurs sereines où s'épurent les intelligences, où se
dissipent les haines personnelles, où Montagnards et Girondins se
trouvaient presque d'accord, la Convention était malheureusement
ramenée vers les sombres nécessités du présent, vers l'antagonisme des
partis.
Le 10 mai 1793, la Convention quitta la salle des Feuillants pour une
autre salle enfermée dans le palais des Tuileries. En principe, c'était
logique: les représentants de la souveraineté du peuple devaient siéger
dans l'ancienne résidence des souverains.
Au point de vue parlementaire, cette salle avait néanmoins tous les
défauts: elle était trop petite et on y arrivait par les escaliers
étroits du pavillon de l'Horloge et du pavillon Marsan. Accès
difficile, nuls dégagements, aucun moyen de fuir ou d'appeler à soi la
force armée.
Le 16, l'Assemblée choisit pour président Isnard, le plus violent, le
plus colérique des Girondins.
En face de cette menace (il est difficile de donner un autre nom à un
pareil choix) se dressait dans l'ombre le comité de l'Évêché, plus
robespierriste que Robespierre, plus maratiste que Marat, plus
hébertiste qu'Hébert lui-même. Il se composait d'hommes atrabilaires
et vindicatifs, de citoyens aigris par l'indigence, qui parlaient
ouvertement d'_en finir_ avec les _vingt-deux_. C'est ainsi qu'on
désignait les membres de la Gironde.
De ce côté néanmoins le danger n'était pas très-sérieux. Bien autrement
terrible fut le brûlot lancé contre la Gironde par Camille Desmoulins.
Son _Histoire des Brissotins_ est un libelle implacable, une satire à
la fois sérieuse et bouffonne, une dénonciation rehaussée par tous les
artifices du style et du plus incontestable talent. Après un tel
réquisitoire et un tel jugement, il ne manquait plus que le bourreau.
Pourquoi cette haine des Girondins? Comme eux, Camille était du parti
des indulgents. Comme eux, il ne dédaignait point de s'asseoir à la
table des riches et des généraux. Pourquoi? Un mot suffira pour tout
expliquer. Malgré quelques faiblesses dont il riait et s'accusait
lui-même, entre la Gironde et Camille Desmoulins il y avait un abîme,
Camille avait le coeur plébéien: par raison, par sympathie, par toutes
les inclinations de sa bonne et riche nature, il appartenait à la
classe souffrante. Et puis il aimait Paris: attaquer sa chère ville,
c'était attaquer la Révolution.
Profitant d'une émeute de femmes qui avait fait quelque tapage aux
portes et dans les tribunes de la Convention, le 18 mai, Guadet fit
trois propositions audacieuses: «1° Les autorités de Paris sont
cassées; 2° les membres suppléants de la Convention se réuniront à
Bourges, pour y délibérer d'après un décret précis qui les y
autorisera, ou sur la nouvelle certaine de la dissolution de la
Convention; 3° ce décret sera envoyé aux départements par des courriers
extraordinaires.»
La Gironde comptait sur l'absence de quatre-vingts membres de la
Montagne, partis en mission auprès des armées, pour faire passer ce
coup d'État. La Convention, quoique maniée, travaillée par toutes
sortes d'influences personnelles, n'osa point voter une mesure qui
déchirait si ouvertement l'unité de la République et outrepassait tous
les droits de l'Assemblée. Barère, l'homme des atermoiements et des
demi-résolutions, l'orateur à deux faces et à deux discours dont l'un
disait oui et l'autre non, conseilla de prendre un parti moyen:
l'Assemblée décréta sous son influence qu'il serait formé une
commission de douze membres pour examiner la conduite de la
municipalité, rechercher les auteurs des complots ourdis contre la
représentation nationale et s'emparer, au besoin, de leurs personnes.
Les douze furent choisis exclusivement parmi les Girondins.
Bien loin de se conduire avec sagesse, cette commission, établie pour
rechercher la cause des troubles et les apaiser, ne fit qu'irriter les
esprits. Elle inventa, poursuivit des attentats imaginaires. Son
intention était évidemment de jeter l'alarme dans le pays et d'attirer
ainsi les faibles, les peureux à la Gironde, comme au seul rempart de
l'ordre et de la sécurité publique. Pauvre stratagème! Beaucoup ne
virent dans ses violences et ses attaques que le tourment d'un parti
démasqué.
Le 25 mai, la Commission des douze soumet à l'Assemblée un projet de
décret ainsi conçu: «La Convention nationale met sous la sauvegarde
spéciale des bons citoyens la fortune publique, la représentation
nationale et la ville de Paris.»
Alors Danton: «Je dis que décréter ce qu'on vous propose, c'est
décréter la peur.