Mort de la première femme de Danton.--Sa mission en Belgique.--La
réunion des deux pays.--Retour victorieux de l'ennemi.--La Belgique
évacuée par nos troupes.--Avis de Danton sur l'état des
choses.--Proclamation de la Commune de Paris.--Le drapeau noir flotte
sur les tours de Notre-Dame.--Sublime dlscours de Danton.--Accusations
contre sa probité.--Etablissement du tribunal révolutionnaire.
--Elargissement des détenus pour dettes.--Envoi de commissaires aux
départements.--Déclaration de guerre à l'Angleterre.
Les jours de l'affliction étaient venus pour les rois et les reines;
mais croit-on que les révolutionnaires n'eussent point aussi leurs
poignantes douleurs?
Le 31 janvier, sur un ordre de la Convention nationale, Danton avait dû
repartir pour la Belgique, laissant à Paris sa femme malade.
Il avait épousé le 9 juin 1787 une charmante jeune fille,
Antoinette-Gabrielle Charpentier, dont le père était contrôleur des
fermes. Mariée à ce bouillant tribun, elle avait toujours honoré le
toit conjugal par ses vertus. Les commotions politiques avaient fort
ébranlé sa santé délicate. Elle fut surtout bouleversée par la lecture
de feuilles girondines qui représentaient Danton comme l'auteur des 2
et 3 septembre.
«Il était là, il avait désigné les victimes qu'on devait égorger.» Ces
infâmes journaux portèrent à la malheureuse femme, dans l'état de
grossesse où elle était, le coup de la mort.
Danton n'était point un saint; il avait ses faiblesses; mais c'était un
grand coeur. A cette femme si digne, il prodiguait une tendresse
sincère. Elle avait conservé ses croyances religieuses, Danton la
plaisantait sur sa dévotion, puis, bon et tolérant, il la conduisait
bras dessus, bras dessous, à la porte de l'église, où il se gardait
bien d'entrer lui-même. Leur séparation fut déchirante. Ils sentaient,
hélas! l'un et l'autre qu'ils ne se reverraient plus. Partir,
s'arracher à une femme aimée, dans un pareil moment, pour obéir à un
ordre de la Convention, pour voler au secours de la patrie, voilà ce
dont étaient capables ces grands citoyens de 93.
Elle mourut le 11 février 1793 d'une fièvre puerpérale, huit jours
après la naissance de son second fils. Danton apprit la fatale nouvelle
en Belgique. Il était de ceux qui pleurent et rugissent en dedans sur
leurs calamités personnelles.
Dès le 24 janvier, jour des funérailles de Lepelletier, Danton de son
regard d'aigle avait envisagé les vraies conséquences de la mort de
Louis XVI.
«Maintenant que le tyran n'est plus, s'était-il écrié, tournons toute
notre énergie, toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre
à l'Europe. Il faut, pour épargner les sueurs et le sang de nos
concitoyens, développer la prodigalité nationale. Vos armées ont fait
des prodiges dans un moment déplorable; que ne feront-elles pas quand
elles seront bien secondées? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut
cent esclaves. Si on leur disait d'aller à Vienne, ils iraient à Vienne
où à la mort...»
Terrasser la coalition des despotes, faire la guerre universelle, la
guerre de délivrance, tel devait être le premier grand acte de la
Convention. Sur ce terrain, tous les partis étaient d'accord entre eux.
Il fallait déchaîner l'expansion de l'idée française. Le génie de la
Révolution, embouchant la trompette guerrière, allait-il traverser nos
discordes intestines, monté sur les chevaux ailés de la victoire? Un
instant on put l'espérer, tant, le lendemain de la mort du roi, la
Gironde et la Montagne semblaient unies dans le même sentiment
patriotique.
Dumouriez avait conduit l'armée française à Liége. Là il reçut un
décret de la Convention daté du 15 décembre:
«Dans tous les pays qui sont et seront occupés par les armées de la
République, les généraux proclameront sur-le-champ l'abolition des
impôts ou contributions existantes, la dîme, les droits féodaux, la
servitude réelle ou personnelle, les droits de chasse exclusifs, la
noblesse et généralement tous les priviléges existants.
«Ils proclameront la souveraineté du peuple.
«Tous les agents et officiers de l'ancien gouvernement, tous les
réputés nobles, sont inadmissibles aux emplois de l'administration...»
C'était donc bien la liberté que la généreuse Convention offrait aux
peuples sur lesquels se répandaient nos armées.
Heureuse défaite, qui remettait les provinces conquises en possession
de leurs droits!
Dumouriez se refusa positivement à faire exécuter ce décret. Il vint à
Paris, comme nous l'avons vu, pour savourer la fumée de l'encens qu'on
brûlait en son honneur. Le 12 janvier 93, Lacroix, un ancien militaire,
et Danton partirent pour Liége.
Quel était l'objet de leur mission? Une lutte opiniâtre s'était engagée
entre le ministre des finances et le général Dumouriez. Cambon voulait
que les frais de la guerre de délivrance entreprise hors du territoire
français pour les peuples contre les rois fussent en partie couverts ou
du moins garantis par les biens meubles et immeubles des gouvernements
expulsés. Un décret de la Convention, rendu dans ce sens, déclarait
propriété nationale tout ce qui avait appartenu aux rois, princes,
nobles et prêtres, ainsi qu'aux émigrés français réfugiés dans les pays
sur lesquels s'étendait la protection de nos armes.
Dumouriez résistait à ce système. Cambon indigné refusa les traites que
le général tirait sur le Trésor. Les commissaires, Lacroix et Danton,
étaient chargés de juger sur place le différend qui s'était élevé entre
l'autorité militaire et l'autorité civile. Ils devaient en outre
s'enquérir de l'état des vivres, des indemnités qu'il convenait
d'accorder aux citoyens qui avaient été pillés, de la disposition des
esprits, de l'assimilation de la Belgique à la France, des moyens les
plus sûrs et les plus prompts d'appliquer à ces nouveaux Français les
institutions républicaines, en un mot d'organiser une nation récemment
affranchie d'après le type de gouvernement qu'avait inauguré, chez
nous, la Révolution.
Danton, comme nous l'avons dit, était revenu de Liége à Paris pour
voter la mort du roi.
Le 31 janvier, il s'exprimait ainsi devant la Convention:
«Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges,
du peuple belge, que je viens demander la réunion de la Belgique. Je ne
demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre raison, tout aux
intérêts de la République française... Vous avez dit aux amis de la
liberté: Organisez-vous comme nous. C'était dire: Nous accepterons
votre réunion, si vous la proposez. Eh bien! ils la proposent
aujourd'hui. [Note: Sur 9700 votants à Liége, 9660 avaient demandé la
réunion à la République Française.] Les limites de la France sont
marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points:
à l'Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. On nous menace des rois!
Vous leur avez jeté le gant, ce gant est la tête d'un roi, c'est le
signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les
tyrans de l'Angleterre sont morts... Quant à la Belgique, l'homme du
peuple, le cultivateur veulent la réunion...»
L'annexion de la Belgique à la France républicaine n'était point le
seul terrain sur lequel différassent d'avis Danton et Dumouriez. L'un
était la Révolution faite homme, l'autre était la diplomatie, le vieil
esprit militaire. Le chancre du cléricalisme rongeait la Belgique,
cette Espagne du Nord. Danton avait compris tout de suite qu'il fallait
«purger des aristocrates, prêtres et nobles, cette nouvelle terre de
liberté».
D'un autre côté, prévoyant une volte-face de la part de l'Autriche,
Lacroix et Danton ne cessaient de réclamer des forces: «Rappelez,
disaient-ils, à tous les citoyens en état de porter les armes, les
serments qu'ils ont prêtés et sommez-les, au nom de la liberté et de
l'égalité, de voler au secours de leurs frères dans la Belgique.»
Les prévisions des deux commissaires n'étaient que trop fondées. Le 1er
mars 1793, pendant que Dumouriez, enivré de ses premiers succès,
s'avançait tranquillement en Hollande, l'héroïque ville de Liége, toute
française de coeur, sur laquelle Danton avait soufflé le feu sacré de
la Révolution, allait être reprise par les Autrichiens. Les patriotes
liégeois, hommes, femmes, enfants, vieillards, se virent obligés de
fuir; il gelait, la terre était couverte de neige. Plus d'espoir; la
Meuse était forcée, l'armée française battait en retraite.
Ces sinistres nouvelles arrivèrent à Paris vers le 5 ou le 6. La
population tout entière frémit: la honte le disputait au courroux. Les
Girondins prétendirent qu'on avait exagéré nos revers, grossi le danger
de la situation. On perdit ainsi quelques jours.
Le 7 au soir, arrivée de Lacroix et de Danton. Le 8, ils se rendent à
la Convention. Lacroix parle le premier, accuse le ministre de cacher
nos désastres. C'est à présent le tour de Danton.
«Nous avons plusieurs fois, s'écrie-t-il, fait l'expérience que tel est
le caractère français, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute
son énergie. Eh bien! ce moment est arrivé. Oui, il faut le dire à la
France entière: si vous ne volez pas au secours de vos frères de la
Belgique, si Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée était
obligée de mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs d'un
pareil événement? La fortune publique anéantie, la mort de 600 000
Français pourraient en être la suite.
«Citoyens, vous n'avez pas une minute à perdre... nous ne devons pas
attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son
exécution sera nécessairement lente, et des résultats tardifs ne sont
pas ceux qui conviennent à l'imminence du danger qui nous menace. Il
faut que Paris, cette cité célèbre et tant calomniée, il faut que cette
cité dont nos ennemis redoutent le brûlant civisme, qu'ils auraient
renversée, contribue par son exemple à sauver la patrie... S'il est bon
de faire des lois avec maturité, on ne fait la guerre qu'avec
enthousiasme. Toutes les mesures dilatoires, tout moyen tardif de
recruter détruit cet enthousiasme, et reste souvent sans succès. Vous
voyez déjà quelles en sont les misérables conséquences.»
Dans le même discours, Danton défend les généraux que pourtant il
n'aimait guère. Il n'hésite même point à couvrir Dumouriez, dont il
devine la situation critique.
«Nous leur avions promis qu'au 1er février l'armée de la Belgique
recevrait un renfort de 30 000 hommes. Rien ne leur est arrivé. Il y a
trois mois qu'à notre premier voyage dans la Belgique ils nous dirent
que leur position militaire était détestable et que s'ils étaient
attaqués au printemps ils seraient peut-être forcés d'évacuer la
Belgique entière. Hâtons-nous de réparer nos fautes...»
L'orateur concluait en demandant que la Convention nommât à l'instant
des commissaires: le soir même, ils se rendraient dans toutes les
sections de Paris, convoqueraient les citoyens, leur feraient prendre
les armes et les engageraient, au nom de la liberté et de leurs
serments, à voler au secours de la Belgique.
Toutes les mesures que réclamaient Lacroix et Danton furent votées par
l'Assemblée nationale.
Qu'on se figure, au milieu de pareils événements, les transes de la
population parisienne! Les murailles elles-mêmes parlèrent, et voici ce
qu'elles dirent au nom de la Commune:
«Aux armes, citoyens, aux armes!
«Si vous tardez, tout est perdu.
«Une grande partie de la Belgique est envahie; Aix-la-Chapelle, Liége,
Bruxelles doivent être maintenant au pouvoir de l'ennemi. La grosse
artillerie, les bagages, le trésor de l'armée, se replient avec
précipitation sur Valenciennes, seule ville qui puisse arrêter un
instant l'ennemi. Ce qui pourra suivre sera jeté dans la Meuse...
«Parisiens, c'est contre vous surtout que cette guerre est dirigée...
Il faut que cette campagne décide du sort du monde; il faut épouvanter,
exterminer les rois. Hommes du 14 juillet, du 5 octobre, du 10 août,
réveillez-vous!
«Vos frères, vos enfants, poursuivis par l'ennemi, enveloppés
peut-être, vous appellent... Levez-vous: il faut les venger!
«Que toutes les armes soient portées dans les sections; que tous les
citoyens s'y rendent; que l'on y jure de sauver la patrie; qu'on la
sauve; malheur à celui qui hésiterait!
«Que dès demain des milliers d'hommes sortent de Paris; c'est
aujourd'hui le combat à mort entre les hommes et les rois, entre
l'esclavage et la liberté.»
La Commune de Paris décida en outre que le même étendard arboré après
le 10 août, et déployant ces mots: «La patrie est en danger,»
flotterait de nouveau sur l'Hôtel de Ville et le drapeau noir sur les
tours de Notre-Dame.
Ne perdons pas de vue que les Girondins dirigeaient alors les affaires
du pays. En vain cherchèrent-ils à dissimuler, à nier le danger. Contre
eux, l'explosion du sentiment public fut terrible. Les presses de
quelques-uns de leurs journaux furent brisées. Beurnonville, ministre
de la guerre, donna sa démission. Des bruits sinistres se répandirent
dans Paris. Touchait-on à un second massacre? La hache était-elle
suspendue sur la tête de la Convention? Il y eut, un instant, tout lieu
de le craindre.
L'analogie entre la situation de la Convention au 10 mars et celle de
Paris au 2 septembre était évidente. Qui sauva la Convention? Ce fut
Marat: «Je couvrirais, dit-il, de mon corps les représentants du
peuple.»
De jour en jour se déchirait le voile que les Girondins avaient essayé
de jeter sur l'étendue de nos désastres. Ni la Commune de Paris, ni
Lacroix, ni Danton ne s'étaient trompés. Notre armée rétrogradait. On
avait dû lever le siége de Maastricht. Nous étions en pleine déroute.
C'est au milieu de l'indignation générale, du grondement de l'émeute,
que la Convention nationale tint la séance du 13 mars. Divers orateurs
cherchèrent la cause des événements désastreux qui frappaient la
France. Le front chargé d'orages, le coeur gonflé de tristesse, Danton
apparaît à la tribune:
«Il s'agit moins, dit-il, de rechercher la cause de nos malheurs que
d'y appliquer promptement le remède. Quand l'édifice est en feu, je ne
m'attache point aux fripons qui enlèvent les meubles; j'éteins
l'incendie. Je dis que vous devez être convaincus plus que jamais, par
la lecture des dépêches de Dumouriez, que vous n'avez pas un instant à
perdre pour sauver la République...
«Faites donc partir vos commissaires; soutenez les par votre énergie;
qu'ils partent ce soir, cette nuit même; qu'ils disent à la classe
opulente: «Il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos
efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du
sang, il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses!» (De
vifs applaudissements éclatent.)
«Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent. Quoi! vous
avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui, et
vous n'avez pas encore bouleversé le monde! (Les applaudissements
redoublent.)
«Il faut pour cela des caractères, et la vérité est qu'on en a manqué.
Je mets de côté toutes les passions, elles me sont parfaitement
étrangères, excepté celle du bien public. Dans des circonstances plus
difficiles, quand l'ennemi était aux portes de Paris, j'ai dit à ceux
qui gouvernaient alors: «Vos discussions sont misérables, je ne connais
que l'ennemi.» (Nouveaux applaudissements.)
«Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de
vous occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme
traîtres à la patrie! Je vous mets tous sur la même ligne. Je leur
disais: «Eh! que m'importe ma réputation! Que la France soit libre et
que mon nom soit flétri! Que m'importe d'être appelé buveur de sang! Eh
bien! buvons le sang des ennemis de l'humanité, s'il le faut;
combattons, conquérons la liberté!»
«On parait craindre que le départ des commissaires affaiblisse l'un ou
l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portons notre énergie
partout.... Conquérons la Hollande; ranimons en Angleterre le parti
républicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux à la
postérité. Remplissons ces grandes destinées; point de débats, point de
querelles, et la patrie est sauvée.»
Ces belles, ces grandes paroles sont aujourd'hui pour nous lettre
morte. Des discours de Danton il ne reste que le squelette. D'abord la
sténographie était alors dans l'enfance et le _Moniteur_ ne nous donne
trop souvent qu'un résumé plus ou moins exact. Et puis l'action est au
moins la moitié de l'orateur. Pour avoir une idée de Danton à la
tribune, tous nos pères le disent, il eût fallu voir cette face de
lion, ce geste terrible, ce soulèvement d'épaules menaçant; il eût
fallu entendre cette voix, tantôt grave et calme, tantôt sévère et
tonnante.
Et pourtant voilà l'homme contre lequel s'élevaient déjà d'odieux
soupçons. _Il avait plongé les mains dans la caisse de la Belgique_,
murmuraient les journaux; _il a dilapidé les fonds publics_. Nous
examinerons en temps et lieu de telles accusations, lancées d'abord par
la Gironde, recueillies plus tard par une partie de la Montagne; mais
exprimons tout d'abord le sentiment que nous inspirent ces indignes
calomnies.
Exposez donc votre vie et votre honneur, organisez une armée en pays
étranger, forgez dans un atelier de cyclopes les foudres de la
Révolution, assurez au soldat ses moyens de subsistance, sa solde, son
habillement, son équipement, surveillez les hôpitaux, fondez la police
et l'instruction militaires, contenez dans le devoir les officiers et
les généraux encore si hésitants à cette époque, veillez à la défense
des places fortes et à la garde des frontières, pour qu'après avoir
accompli cette tâche de géant, vous receviez en pleine poitrine cette
épithète flatteuse: _Voleur!_
A supposer que Danton eût des vices, ces vices n'étaient point de ceux
qui déshonorent un homme. On ne s'élève d'ailleurs point vers la région
des idées et des grandes préoccupations nationales sans s'y régénérer.
Danton s'était épuré au feu du patriotisme. Le moyen d'admettre qu'une
âme de cette trempe, entraînée par le tourbillon des affaires
publiques, ait cédé à de basses et viles convoitises?
Les nuages s'amassaient de moment en moment sur la France. L'Angleterre
venait d'entrer dans la coalition. Aux dangers extérieurs se joignaient
les déchirements intérieurs. Un mouvement contre-révolutionnaire avait
éclaté à Lyon. La Bretagne presque tout entière était soulevée. La
conquête de la Belgique nous échappait.
[Illustration: Pillage de l'imprimerie Gorsas.]
Pour réagir contre de pareils désastres, il fallait des mesures
énergiques, ou la France était perdue.
Le 11 mars 1793, la Convention décréta l'établissement d'un tribunal
révolutionnaire, spécialement destiné à juger les conspirateurs. Les
Girondins eux-mêmes, Isnard en tête, avaient demandé qu'il en fût
ainsi, mais ils n'avaient conclu à rien. Cette mesure était cependant
réclamée par les sections, et par les volontaires qui parlaient pour
l'armée. La proposition, nettement formulée par Levasseur, appuyée par
Jean Bon-Saint-André, fut adoptée presque sans débats par la
Convention. Combien parmi ceux qui la votèrent devaient comparaître un
jour devant le terrible tribunal établi pour juger et contenir les
traîtres, les mauvais citoyens! «Quiconque aiguise la hache, dit un
proverbe arabe, court grand risque de s'y couper les doigts.»
Le principe était admis; mais il restait à organiser cette cour de
justice on plutôt ce tribunal de guerre. Ici les avis se partageaient.
Les Girondins voulaient que les juges fussent élus par le peuple; les
Montagnards tenaient à ce qu'ils fussent nommés par la Convention.
L'Assemblée aurait ainsi sous la main une arme formidable; elle serait
à la fois le glaive et la loi. La confusion du pouvoir législatif et du
pouvoir judiciaire est très-certainement contraire aux vrais principes;
mais avait-on le temps d'y regarder de si près quand le sol même de la
patrie tremblait sous le poids de nos désastres? Il fut décidé qu'un
jury serait nommé par la Convention, qu'on le tirerait de tous les
départements, et que les jurés _opineraient à haute voix_.
C'était la terreur; mais cette terreur qui donc l'imposait à la France?
L'étranger, les émigrés, les royalistes.
Une autre mesure (celle-ci clémente, politique) fut l'abolition de la
contrainte par corps, l'élargissement des prisonniers pour dettes. Ce
fut Danton qui la proposa, l'appuya de motifs très-graves.
«Je viens vous demander, dit-il, l'abolition d'une erreur funeste, la
destruction de la tyrannie de la richesse sur la misère...
«Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Français s'arment pour la
défense commune. Eh bien! il est une classe d'hommes qu'aucun crime n'a
souillée, qui a des bras, mais qui n'a pas de liberté, c'est celle des
malheureux détenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanité, pour
la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse
hypothéquer et sa personne et sa sûreté...
«Les principes sont éternels, et tout Français ne peut être privé de sa
liberté que pour avoir forfait à la société.
«Que les propriétaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus
se seront portés à des excès; mais la nation, toujours juste,
respectera les propriétés. Respectez la misère, et la misère respectera
l'opulence.» (Vifs applaudissements.)
Cette famille des détenus pour dettes était alors nombreuse et
intéressante. Beaucoup de petits négociants dont les affaires avaient
sombré dans les commotions politiques, des artisans que la guerre
privait de travail, des clercs d'avoué ou de notaire, étaient tenus à
la gorge par la main de leurs créanciers.
L'usure vit et s'engraisse de la misère sociale.
Troisième mesure: quatre-vingts membres de la Convention devaient se
répandre dans les départements pour y ranimer l'élan du patriotisme.
D'autres partirent pour l'armée: «Nous n'enverrons pas seulement les
autres à la frontière, disaient-ils; nous irons nous-mêmes.»
L'installation du tribunal révolutionnaire était décrétée. Les
principaux traits de son organisation étaient ébauchés; mais depuis
quelques jours la discussion traînait. La Gironde opposait des
réserves, élevait des obstacles. On allait se séparer, lorsque le 12 au
soir Danton se lève, s'élance à la tribune, et d'un geste cloue chacun
des représentants à sa place:
«Je somme, s'écrie-t-il, tous les bons citoyens de ne point quitter
leur poste!»
Tous les membres de la Convention rejoignent leurs bancs; un calme
profond règne dans l'Assemblée.
«Quoi! citoyens, reprit-il, au moment où notre position est telle que
si Miranda était battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez
enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous
séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose
publique! Je sens à quel point il est important de prendre des mesures
judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires: car c'est pour
eux que ce tribunal est nécessaire; c'est pour eux que ce tribunal doit
suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les ennemis de
la liberté lèvent un front audacieux; partout confondus, ils sont
partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé dans ses
foyers, l'artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la stupidité de se
croire en majorité: eh bien! arrachez-les vous-mêmes à la vengeance
populaire, l'humanité vous l'ordonne...
«Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée législative: soyons terribles
pour dispenser le peuple de l'être; organisons un tribunal, non pas
bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que
le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis.
«Ce grand oeuvre terminé, je vous rappelle aux armes, aux commissaires
que vous devez faire partir, au ministère que vous devez organiser...
Soyons prodigues d'hommes et d'argent, déployons tous les moyens de la
puissance nationale... Si, dès le moment où je l'ai demandé, vous
eussiez fait le développement des forces nécessaires, aujourd'hui
l'ennemi serait repoussé loin de nos frontières.
«Je demande donc que le tribunal révolutionnaire soit organisé séance
tenante...
«Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les
qualifications injurieuses et flétrissantes qu'on ose me donner. Je
demande qu'aussitôt que les mesures de sûreté générale seront prises,
vos commissaires partent à l'instant, qu'on ne reproduise plus
l'objection qu'ils siégent dans tel ou tel côté de cette salle...
«Je me résume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du
pouvoir exécutif; demain mouvement militaire; que vos commissaires
soient partis, que la France entière se lève, coure aux armes, marche à
l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre; que
le commerce de l'Angleterre soit ruiné; que les amis de la liberté
triomphent de cette contrée; que nos armes apportent partout aux
peuples la délivrance et le bonheur; que le monde soit vengé!»
Belles et nobles paroles! ces héros de 93 prenaient leurs voeux pour
des réalités: comment la Fortune eût-elle pu se refuser au triomphe de
la Justice?
S'il fallait en croire quelques historiens, une poignée de scélérats
s'était alors emparée des destinées de la France; eux seuls
conduisaient tout; l'immense majorité demeura étrangère au mouvement
qui abolissait la royauté et aux mesures sévères de défense nationale.
Si les choses se passèrent ainsi, où donc étaient alors les _honnêtes
gens_? Ils étaient, dit-on, découragés, frappés de stupeur, ils
s'étaient retirés des élections, et abdiquèrent volontairement leur
part d'influence dans les affaires publiques, renonçant par crainte à
toute résistance au mal. Alors qui les plaindra? Misérables et lâches,
ils méritaient bien d'être châtiés par la verge de fer. Mais non, il
n'en fut point ainsi: la France entière se leva comme un seul homme:
nulle contrainte n'aurait alors réussi à mettre sur pied ces bandes de
volontaires qui, se dégageant des bras de leurs femmes et de leurs
enfants, volaient à la défense du territoire. Il semblait que ces
jeunes soldats eussent deux coeurs, l'un pour la famille et l'autre
pour la patrie. Danton bouillonne; sa voix enfante des bataillons; les
ossements de tous les Français qui, même sous la monarchie, avaient
versé leur sang pour la gloire de nos drapeaux, ces ossements
tressaillent et crient: Aux armes! Enfin la nation n'a pas seulement
pour attaquer l'ennemi ses huit cent mille volontaires et la résolution
désespérée de vaincre, elle a un chant de guerre qui vaut, à lui seul,
une armée, la _Marseillaise_. [Note: Vers 1830, le statuaire David, lui
qui recueillait pieusement tous les débris de notre grande épopée
militaire et politique, se rend chez l'auteur de la _Marseillaise_,
Rouget de Lisle. C'était alors un vieillard maussade et cacochyme. Il
composait encore des airs. Ses amis lui faisaient passer quelque argent
qu'ils lui disaient provenir de la vente de sa musique; leur
délicatesse voilait ainsi l'aumône sous un hommage rendu au talent
nécessiteux. David voulut faire le médaillon du Tyrtée révolutionnaire;
mais il ne rencontra d'abord qu'une figure effacée sous les rides et
sous la maladie. Rouget de Lisle était au lit, tout enveloppé de
couvertures. David lui parle de la France de 91 et de la grande
campagne qu'elle soutint contre les rois coalisés: il lui récite, avec
l'accent de l'enthousiasme, une ou deux strophes de la _Marseillaise_;
aussitôt une imperceptible rougeur colore le front du vieillard; le feu
reparaît sous la cendre, et une dernière étincelle jaillit de ce visage
éteint; c'est cette étincelle que l'artiste a fixée dans le marbre.]
La France républicaine, dans sa lutte avec tous les royaumes de
l'Europe, a aussi pour elle la Convention; mais à cette assemblée de
Titans manque l'unité des vues, l'harmonie de principes qui est une des
garanties de la victoire.
L'Europe tout entière s'ébranle contre nous; quatorze armées étreignent
ou menacent nos frontières. Quelle sera l'issue de ce duel entre le
vieux despotisme et la Révolution?
A tous ces dangers du dehors s'ajoutaient les troubles intérieurs. Un
nid de conspirateurs et de vipères mordait dans l'ombre la République
naissante au talon.
Chacun n'avait-il point lieu de trembler pour sa tête, sa famille, son
foyer? Trembler! allons donc! nos pères ont eu cela de grand qu'ils
n'ont pas un instant désespéré du succès de nos armes.
La coalition formée contre nous embrassait tous les États de l'Europe,
moins la Suède et le Danemark. La France prit bravement l'offensive:
elle déclara la guerre à l'Angleterre, la guerre au stathouder de
Hollande, la guerre à l'Espagne; le front haut, elle reçut sans
broncher la déclaration de guerre de l'empire d'Allemagne. La
Convention décréta une levée de 300 000 hommes et de nouvelles
émissions d'assignats hypothéqués sur les biens du clergé. Puis elle
sembla dira en défiant toutes les armées de la monarchie:
«Attaquez-nous maintenant; nous vous répondrons!»
X
Marat rit.--Pillage des boutiques.--Dénonciation de Barère et de
Salles.--Décret d'arrestation contre Marat.--Il échappe.--Sa lettre à
la Convention.--Il est décrété d'accusation à la suite d'un appel
nominal.--Défection de Dumouriez.--Opinion de Thibaudeau sur les
intrigues orléanistes.--La Vendée.--Marat devant le tribunal
révolutionnaire.--Son acquittement.--Son triomphe.--Sa rentrée à la
Convention.--Marat chez Simonne Evrard.
Voici longtemps qu'on n'a entendu parler de l'Ami du peuple. Il ne faut
pourtant pas croire qu'il fût resté inactif. Quelques jours après la
mort du roi, il fit allusion aux projets de dictature qu'on lui
supposait. «Je charge par ces présentes, écrivait Sa Majesté Marat 1er,
je charge mes lieutenants généraux d'ouvrir un emprunt de 45 livres
pour payer une maison politique, diplomatique, civile et militaire...
Je me propose d'employer ladite somme à me donner une paire de bottes,
car aussi bien les miennes commencent à être à jour.» Marat riant, et
surtout riant de lui-même, c'était grave.
Qu'allait-il donc arriver?
Occupée tout entière de la défense nationale et des moyens de ressaisir
la victoire, la Convention avait beaucoup trop négligé la question des
subsistances. Cependant depuis quelques jours la ville de Paris
trahissait la plus profonde inquiétude; on faisait courir le bruit que
la farine allait manquer. Les vivres de première nécessité avaient
augmenté de prix; qui accuser de cette hausse? Les accapareurs. Plus en
rapport que les autres députés avec les classes pauvres et laborieuses,
recevant le contre-coup de toutes leurs douleurs, Marat poussait depuis
quelques jours le cri d'alarme. On l'accusa d'avoir provoqué au pillage
des boutiques. La vérité est que des scènes déplorables eurent lieu
dans Paris. Le 25 février, plusieurs femmes, ayant des pistolets à la
ceinture, se portèrent aux magasins de vivres. On taxa toutes les
denrées, le sucre, le savon, la chandelle, au-dessous du prix de
_revient_. Un épicier de l'île Saint-Louis distribua sa marchandise
sans vouloir être payé, à la condition de n'en céder qu'une livre à
chaque personne. Croirait-on qu'il fut accusé de ne pas donner le
poids? La boutique de quelques épiciers jacobins fut respectée.
Plusieurs femmes fort bien ajustées, en chapeaux à fleurs et à rubans,
se mêlaient aux groupes des indigents, et profitaient de la bagarre
pour faire leurs provisions. Un épicier de la rue Saint-Jacques, seul
dans son comptoir, s'arma d'un couteau pour défendre sa propriété; il
allait succomber dans une lutte inégale, si sa femme, tenant ses deux
enfants par la main, ne fût accourue: cette intervention touchante
désarma les pillards.
Il y avait de fortes raisons pour croire que les meneurs étaient des
royalistes déguisés. Telle fut d'ailleurs l'opinion du maire de Paris.
On arrêta quarante personnes environ, parmi lesquelles se trouvaient
des hommes titrés, des abbés, des domestiques de nobles, une ci-devant
comtesse, qui distribuait des assignats. Vers minuit, l'émeute était
apaisée.
Le lendemain 26 février, des pétitionnaires se présentaient à la barre
de la Convention pour protester contre les voies de fait qui avaient
épouvanté le commerce de Paris.
Barère, qui cherchait sans cesse d'où venait le vent pour déployer sa
voile en conséquence, vit tout de suite de quel côté il fallait
manoeuvrer. Il rejette la responsabilité des désordres qui ont éclaté
la veille sur des instigateurs «qui veulent légitimer le vol comme à
Sparte... qui excitent une partie du peuple contre les représentants...
et si je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou
insensé, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous
verriez que sans être sorcier ni prophète on pouvait présager ce qui
vient d'arriver.»
Tous les regards se tournent vers Marat.
Salles, plus hardi, le dénonce par son nom comme l'instigateur du
pillage. Bancal veut qu'on l'expulse de l'Assemblée. Brissot propose un
décret qui déclare Marat en démence. Fonfrède demande qu'on le condamne
par ordre à être saigné à blanc. Lesage incline pour que la parole soit
ôtée à Marat comme à un monstre qui n'a plus même le droit d'élever la
voix. Il veut qu'on n'entende que ses défenseurs.
Alors toute la droite de l'assemblée: «Eh! qui oserait défendre Marat?»
Celui-ci, de son banc: «Je ne veux pas de défenseurs.»
Malgré la violence des attaques, malgré l'inégalité de cette lutte dans
laquelle Marat est contraint de se colleter plutôt que de se mesurer
avec ses ennemis, où les injures grossières pleuvent de tous côtés,
l'avantage lui reste encore une fois; son sourire glacial, la terreur
qu'il inspire aux uns, l'étonnement qu'il excite parmi les autres, et
surtout le concours des tribunes, le soutiennent contre cette fureur
des modérés.
Toutefois les Girondins avaient juré de se débarrasser de lui; ils
guettent une nouvelle occasion de le prendre en défaut, et, avec Marat,
ces occasions-là ne se font pas longtemps attendre. Le 12 avril, Guadet
lit à la tribune un manifeste [Note: Ce manifeste était bien signé de
Marat, mait n'avait pas été écrit par lui: il émanait de la _Société
des amis de la liberté_, et était adressé à leurs frères des
départements. Marat l'avait signé comme président du club des
Jacobins.] sur lequel il appelle toutes les réprobations de
l'Assemblée. «Le moment de la vengeance est venu, disait ce libelle;
nos représentants nous trahissent. Allons, républicains, armons-nous et
marchons!»--Ici, Marat ne peut plus se contenir; ses passions
révolutionnaires, remuées par ce cri d'alarme, l'enlèvent de son banc;
il éclate, il bondit, il s'écrie à haute voix: «Oui, c'est vrai,
marchons!»
A ces élans séditieux, l'Assemblée répond par un affreux tumulte; les
Girondins se tournent en masse du côté de Marat et poussent le cri
formidable: «A l'Abbaye! à l'Abbaye!»
Ce petit homme à l'oeil perçant, cet orateur qui parle par saccades,
essaie cette fois encore de contenir l'Assemblée; mais un vacarme
horrible couvre sa voix; la cravate dénouée, les cheveux en désordre,
les gestes furibonds, les lèvres écumantes, il ne peut venir à bout de
dominer le tumulte; malgré ses menaces foudroyantes, l'Assemblée lance
sur sa tête un décret d'arrestation.
«Puisque nos ennemis ont perdu toute pudeur, s'écrie alors Marat d'une
voix terrible, le décret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi
donc conduire aux Jacobins pour que j'y prêche la paix!»
Cette boutade est accueillie par des rires dédaigneux.
Danton se lève et dit: «Marat n'est-il pas représentant du peuple et ne
vous souvenez-vous plus de ce grand principe que vous ne devez entamer
la Convention qu'autant qu'une foule de preuves irréfragables en
démontreraient la nécessité?...»
En brisant dans la personne de Marat l'inviolabilité du mandat
législatif, les Girondins se condamnaient d'avance à subir eux-mêmes le
sort qu'ils infligeaient au plus haineux de leurs adversaires. La
proscription est entre les mains des Assemblées une mauvaise arme de
guerre: tôt ou tard elle se retourne contre le parti qui l'a forgée.
Malgré le sage conseil de Danton, malgré la violente opposition de la
Montagne, le décret d'arrestation contre Marat est maintenu.
Alors les tribunes s'agitent avec des trépignements horribles; les
hommes montrent le poing à l'Assemblée; les femmes poussent des cris
d'alarme qui ne tardent pas à retentir au dehors. On s'amasse, on se
presse à la porte de la Convention.
Les députés de la droite qui ont voté le décret, sont accueillis au
passage par des huées, des injures et le terrible cri: «A la lanterne!
à la lanterne!»
Marat sortait, quand un huissier de garde l'arrête à la porte de
l'Assemblée. Les Girondins étaient partis: un groupe d'une cinquantaine
de Montagnards offrent de le conduire et de lui faire cortége jusqu'à
la prison.
--Mais je ne veux pas du tout y aller! s'écrie Marat.
Cependant les _Maratistes_ étaient descendus des tribunes; ils
entourent leur idole, le défenseur du peuple; ils l'emmènent... La
sentinelle qui était à la porte de la Convention, et qui avait sa
consigne, s'oppose à cette fuite triomphante. Qu'on appelle l'officier
du poste! Celui-ci présente l'ordre d'arrestation; mais cet ordre est
frappé de nullité: le président de la Convention et le ministre de la
justice ont oublié de le signer. L'Ami du peuple passe à travers les
gardes. La foule l'acclame, l'étouffe de ses empressements. Des forts
de la halle lui prêtent la vigueur de leur bras: les femmes lui offrent
leurs maisons comme un asile pour le soustraire aux cachots de
l'Abbaye. On se le dispute, on se l'arrache de main en main jusqu'à ce
qu'un gros de peuple, débouchant du pont de la Révolution, l'enveloppe
et l'entraîne; Marat disparait dans ce tourbillon. L'Ami du peuple
avait retrouvé l'anneau de Gygès, qui avait le don de rendre invisible.
L'homme des ténèbres était-il rentré dans sa cave? Quoi qu'il en soit,
la Convention reçut de lui une lettre dans laquelle il répétait à peu
près les termes de sa défense. «Si les ennemis du bien public,
écrivait-il, réussissaient à consommer leurs projets criminels à mon
égard, bientôt ils viendraient à Robespierre et à Danton, à tous les
députés qui ont fait preuve d'énergie... Je n'entends pas me soustraire
à l'examen de mes juges, mais je ne m'exposerai pas sottement aux
fureurs de mes ennemis... Je ne me constituerai pas prisonnier. Avant
d'appartenir à la Convention, j'appartiens à la patrie...»
Il est donné lecture de la lettre, puis de l'adresse des Jacobins qui a
motivé les poursuites contre Marat.
DUBOIS-CRANCÉ.--Si cette adresse est coupable, décrétez-moi aussi, car
je l'approuve énergiquement.
Un assez grand nombre de Montagnards se levant: «Nous l'approuvons
tous!»
DAVID.--Qu'on la dépose sur le bureau; nous la signerons.
Quatre-vingt-seize membres apposent aussitôt leur signature.
ROBESPIERRE.--Je demande qu'à la suite du rapport envoyé aux
départements soit joint un acte qui constate qu'on a refusé d'entendre
un accusé qui n'a jamais été mon ami, dont je n'ai point partagé les
erreurs qu'on travestit ici en crimes, mais que je regarde comme un bon
citoyen, zélé défenseur de la cause du peuple, et tout à fait étranger
au crime qu'on lui impute.
Marat baissait depuis quelque temps: ses ennemis se chargèrent de le
relever en lui appliquant les formes du procès de Louis XVI. Ils
réclamèrent l'appel nominal à la tribune. Chacun des représentants
passait et disait son mot:
CAMILLE DESMOULINS.--Comme J.-J. Rousseau dit quelque part que M. le
lieutenant de police aurait fait pendre le bon Dieu pour le Sermon de
la montagne, je ne veux pas me déshonorer en votant le décret
d'accusation contre un écrivain trop souvent prophète, à qui la
postérité élèvera des statues.
LAVICOMTERIE.--J'ai toujours regardé Marat comme un homme nécessaire en
temps de Révolution.
LANTHÉNAS.--Je pense qu'il y a lieu à commettre des médecins pour
examiner si Marat n'est pas réellement atteint de folie, de frénésie.
Mais sur le décret dont il s'agit il n'y a pas lieu à délibérer; je dis
non.
ROBESPIERRE JEUNE.--Convaincu que les fauteurs de la tyrannie ont peint
Marat non pas tel qu'il est, mais tel qu'ils le veulent, afin de
déshonorer les patriotes en les couvrant de ce masque hideux; convaincu
que cette accusation n'est qu'un prétexte pour perdre un patriote
ardent, l'homme qui tant qu'il vivra fera trembler les fripons de toute
couleur, je dis non.»
Cet appel nominal dura seize heures. Sur 360 députés présents, 220
votèrent pour le décret d'accusation, 92 votèrent contre, 41
s'abstinrent et 7 demandèrent l'ajournement.
[Illustration: Marat devant le tribunal révolutionnaire.]
Ce décret était impolitique. De deux choses l'une: si l'Ami du peuple
était frappé, il devenait une victime intéressante pour tous les
patriotes; s'il était acquitté, il sortirait de cette épreuve avec une
importance et une autorité nouvelles. Les Girondins calculaient
autrement: ou cet homme, se disaient-ils, sera condamné, et alors nous
serons vengés de notre accusateur, ou le tribunal révolutionnaire
l'absoudra, et, dans un pareil cas, nous dénoncerons aux départements
ce même tribunal comme complice des crimes de Marat et de la faction
d'Orléans.
Toutefois le moment était mal choisi pour lancer un décret d'accusaton
contre Marat.
Le 18 mars 1793, Dumouriez, battu à Nerwinde par les Autrichiens,
recula jusqu'à nos frontières du nord; c'est alors qu'il crut le moment
venu de renverser le gouvernement républicain. La Convention fut
instruite des projets du général, et lui envoya des commissaires pour
le mander à sa barre. Il les livra aux Autrichiens, avec lesquels il
avait conclu une suspension d'armes, et voulut marcher sur Paris; mais
il ne put entraîner ses soldats et fut obligé de se réfugier dans le
camp de l'ennemi.
La défection de Dumouriez donnait raison au prophète, au voyant. «Marat
ne l'avait-il pas prédit?» se disaient les citoyens atterrés en
apprenant la triste nouvelle.
Il est à propos de recueillir sur la conduite de Dumouriez l'opinion
d'un homme qui a été à même de le connaître et qu'on n'accusera pas de
prévention: c'est Thibaudeau.
«De retour à l'armée, dit-il, Dumouriez avait gagné la bataille de
Jemmapes et conquis la Belgique. Il s'y conduisit de manière à se faire
accuser de vouloir être duc de Brabant et rétablir la monarchie en
France en faveur du duc de Chartres (actuellement Louis-Philippe), qui
servait alors dans nos armées. Alors Dumouriez montra beaucoup
d'humeur, lutta ouvertement contre ses agents, dénonça avec aigreur le
ministre de la guerre et les commissaires de la trésorerie, se permit
des propos outrageants contre la représentation nationale et accrédita
ainsi les soupçons qui s'étaient élevés contre lui. Il vint à Paris,
sous prétexte de pourvoir aux besoins de son armée, mais réellement
afin de juger par lui-même des appuis qui pouvaient y servir ses vues.
Il y trouva presque tout le monde mal disposé, repartit bientôt,
rouvrit la campagne, s'empara de la Hollande, et fut battu à Nerwinde
le 18 mars. Lorsque Dumouriez repartit pour l'armée, il voulait livrer
une bataille, la gagner et marcher sur Paris avec une armée exaltée par
la victoire, renverser la Convention et rétablir la monarchie
constitutionnelle en faveur du duc d'Orléans; mais il fut battu à
Nerwinde, et cette défaite, que l'on doit peut-être attribuer à la
trahison de Miranda, qui commandait une division de son armée, anéantit
tous ses plans. De là son irrésolution, son découragement, ses
inconséquences et la fin déplorable de sa conduite politique. Dumouriez
avait une de ces ambitions vulgaires qui ne se soutiennent que par des
succès.»
La trahison de Dumouriez, depuis si longtemps transparente pour l'oeil
inquisiteur de Marat, tomba entre les partis comme la foudre. Chacun
s'empressa de nier toute participation aux audacieuses manoeuvres de
cet homme. Les Girondins surtout essayèrent, mais en vain, de secouer
l'ignominie de son contact. «Si moi, écrivait alors Camille Desmoulins,
qui n'avais jamais vu Dumouriez, je n'ai pas laissé, d'après les
données qui étaient connues sur son compte, de deviner toute sa
politique, quels violents soupçons s'élèvent contre ceux qui le
voyaient tous les jours, qui étaient de toutes ses parties de plaisir,
et qui se sont appliqués constamment à étouffer la vérité et la
méfiance sortant de toutes parts contre lui! N'est-ce pas un fait que
Dumouriez a proclamé les Girondins ses mentors et ses guides? Et quand
il n'eût pas déclaré cette complicité, toute la nation n'est-elle pas
témoin que les manifestes et proclamations si criminelles de Dumouriez
ne sont que de faibles extraits des placards, discours et journaux
brissotins, et une redite de ce que les Roland, les Buzot, les Guadet,
les Louvet avaient répété jusqu'au dégoût?» Danton lui-même, qui avait
été vu à l'Opéra dans une loge voisine de celle où était Dumouriez,
n'eut d'autre souci que de blanchir ses relations avec le traître. On
le vit alors exagérer, dans cette intention, les mesures énergiques, et
enfler le sentiment révolutionnaire de toute la puissance de sa voix.
La défection de Dumouriez découvrit les intrigues du parti d'Orléans.
Quoique Philippe-Égalité siégeât alors sur la Montagne, il avait
très-certainement des intelligences dans la Gironde. «Il ne peut plus
être douteux pour personne, disait encore Camille Desmoulins, de quel
côté il faut chercher la faction d'Orléans dans la Convention. Les
complices de d'Orléans ne pouvaient pas être ceux qui, comme Marat dans
vingt de ses numéros, parlaient de Philippe d'Orléans avec le plus
grand mépris; ceux qui, comme Robespierre et Marat, diffamaient sans
cesse Sillery; ceux qui, comme Merlin et Robespierre, s'opposaient de
toutes leurs forces à la nomination de Philippe dans le corps
électoral; ceux qui, comme les Jacobins, rayaient Laclos, Sillery et
Philippe de la liste des membres de la Société; ceux qui, comme toute
la Montagne, demandaient à grands cris la République une et indivisible
et la peine de mort contre quiconque proposerait un roi.»
On a sans doute prêté aux Girondins des projets imaginaires. On leur a
supposé, je le veux bien, des intentions qu'ils n'avaient point, mais
qui empruntaient aux événements un certain caractère de vraisemblance.
En effet, ils ne pouvaient alors se couvrir, contre la puissance
toujours croissante de la Montagne, qu'en relevant le trône
constitutionnel, et ils ne pouvaient guère y asseoir que d'Orléans ou
son fils. Voici ce qu'ajoute Thibaudeau: «Au moment où l'on croyait que
Dumouriez travaillait pour le duc de Chartres, dans une séance de la
Convention (27 mars) où l'on discutait sur les dangers de la patrie,
Robespierre, après une discussion de près d'une heure, reproduisit la
proposition de Louvet qu'il avait d'abord combattue, et demanda avec
chaleur qu'elle fût mise aux voix. [Note: Louvet, dans le jugement de
Louis XVI, avait fait la motion d'expulser du territoire français tous
les membres de la famille des Bourbons.] Mais la Montagne s'y opposa
encore, et l'ordre du jour fut adopté à une très-grande majorité.
Lorsque Robespierre fut revenu de la tribune à sa place, Massieu lui
demanda comment il se faisait qu'après avoir combattu dans le temps la
motion de Louvet, il vint la reproduire aujourd'hui. Robespierre
répondit: «Je ne puis pas expliquer mes motifs à des hommes prévenus et
qui sont engoués d'un individu; mais j'ai de bonnes raisons pour en
agir ainsi, et j'y vois plus clair que beaucoup d'autres.» La
conversation continuant sur ce sujet, Robespierre ajouta: «Comment
peut-on croire qu'Égalité (le duc d'Orléans) aime la République? Son
existence est incompatible avec la liberté; tant qu'il sera en France,
elle sera toujours en péril. Je vois, parmi nos généraux, son fils
aîné; Biron, son ami; Valence, gendre de Sillery. Il feint d'être
brouillé avec Égalité; mais, ils sont tous les deux intimement liés
avec Brissot et ses amis. Ils n'ont fait la motion d'expulser les
Bourbons que parce qu'ils savaient bien qu'elle ne serait pas adoptée.
Ils n'ont supposé à la Montagne le projet d'élever Égalité sur le trône
que pour cacher leur dessein de l'y porter ensuite.--Mais où sont les
preuves?--Des preuves! des preuves! veut-on que j'en fournisse de
légales? J'ai là-dessus une conviction morale. Au surplus, les
événements prouveront si j'ai raison. Vous y viendrez. Prenez garde que
ce ne soit pas trop tard!»
La guerre de la Vendée, qui s'annonçait depuis quelques mois par des
secousses et des soulèvements, éclata sur toute la ligne. Jamais
coalition plus formidable que celle des royalistes et des prêtres ne
s'éleva contre la liberté, dans un pays où la lutte des opinions et des
croyances s'appuyait sur des intérêts locaux, sur des moeurs simples et
sur une ignorance traditionnelle. La nouvelle de cette conflagration
menaçante ne fit que redoubler l'énergie de la Montagne, et lui inspira
des mesures impitoyables. Sans doute la main tremble, quand on remue
cette page saignante de notre histoire: mais alors la France croyait
devoir s'arracher le coeur et les entrailles pour sauver l'unité du
territoire, conquérir la paix à l'intérieur et tourner toutes ses armes
au dehors contre l'ennemi. Thibaudeau, envoyé sur les lieux, fut
intimidé par la puissance formidable du soulèvement; il se demanda si,
en ménageant les chefs de l'insurrection, en formant un cordon de
troupes sur les limites de la Vendée, pour empêcher la guerre civile de
s'étendre, et en prenant d'autres mesures modératrices, on n'arriverait
point à comprimer les efforts coalisés du royalisme et de la
superstition, sans verser des flots de sang. «A mon retour à Paris,
dit-il, je cherchai un homme de quelque influence, auquel je pusse
m'ouvrir sans danger sur cet objet. Je m'adressai à Danton. Il me
paraissait avoir, hors de l'Assemblée, de l'âme, de la franchise et de
la loyauté. Je pris pour prétexte la mission que je venais de remplir,
et la conversation nous eut bientôt conduits au point où je voulais en
venir. «Es-tu fou? me dit-il. Si tu as envie d'être guillotiné, tu n'as
qu'à en faire la proposition à l'Assemblée. Il n'y a point de paix
possible avec la Vendée; l'épée est tirée, il faut que nous dévorions
le chancre ou qu'il nous dévore. La République est assez forte pour
faire face à tous ses ennemis. Tu ne sais pas ce que c'est qu'une
révolution. Nous sommes trop heureux que les aristocrates aient pris
les armes. Ils nous font beau jeu; ils nous donnent le moyen de les
vaincre dans une bataille qui sera peut-être la dernière.»
A dater de ce moment, la Convention ne donna plus qu'un ordre aux
commissaires et aux armées qu'elle envoyait contre les Vendéens:
«Exterminez.»
D'un autre côté, Paris depuis le 10 mars était agité par de sourdes
rumeurs. Les défiances, les terreurs touchaient presque à un état
d'hallucination. Le bruit courut que la Commune avait formé le projet
d'égorger sur leurs bancs un grand nombre de députés à la Convention
nationale. Les Girondins, qui cherchaient toujours à déshonorer leurs
ennemis sous l'accusation d'assassinat, accueillirent cette nouvelle
avec empressement. Ils évitèrent de se rendre à la séance du soir, et
donnèrent ainsi, par leur absence, une couleur de vérité à un complot
plus ou moins chimérique. Tout se réduisit à une expédition contre un
des leurs, Gorsas. Une bande d'hommes armés de pistolets, de sabres et
de marteaux se présente à neuf heures du soir dans sa maison, rue
Tiquetonne, enfonce les portes, brise les casiers et les presses de son
imprimerie. Gorsas se fait jour au travers du rassemblement, gagne un
mur, l'escalade, et passe dans une maison voisine. De tels désordres
sont sans doute très-coupables; mais il faut dire que ce Gorsas, un des
enfants perdus de la Gironde, ne cessait de verser le fiel sur les
députés de la Convention nationale que le peuple aimait: de là cette
vengeance personnelle. La moralité de l'homme n'était d'ailleurs pas
de nature à le protéger contre la haine qu'il soulevait de toutes
parts; on en jugera par la lettre suivante, adressée à Marat:
«Ami du peuple, je ne conçois pas comment le nommé Gorsas, infâme
libelliste de la faction des hommes d'État, vendu à Pétion, Gensonné,
Vergniaud et Guadet, qui se sont si longtemps déchaînés contre les
massacres du 2 septembre, a l'impudence de déclamer avec ces tartufes,
lui qui était un des massacreurs de ces journées terribles, l'un des
juges populaires à la Conciergerie.--Le dimanche 2 septembre, à onze
heures du matin, il était au Palais-Royal avec des valets d'ex-nobles à
prêcher le massacre au milieu des groupes; et dans la nuit du même
jour, sur les deux heures du matin, il était à l'oeuvre, prêchant et
égorgeant les victimes. Je défie ce scélérat d'oser nier ces faits: je
peux lui en donner des preuves juridiques.
«_Signé:_ LEGROS, _de la section du Roule._»
Le tribunal révolutionnaire était entré en fonctions et jetait autour
de lui l'épouvante. Cette institution était une arme à deux tranchants;
elle eût pu aussi bien servir les desseins de la Gironde que ceux de la
Montagne. Un des premiers, en effet, qui vint présenter sa tête à ce
glaive nu fut Marat. Ceci explique le peu de résistance que
l'établissement d'un tribunal institué pour connaître des crimes
politiques rencontra dans les rangs des Girondins. Vergniaud s'éleva
seul avec chaleur contre ce projet. Il avait le pressentiment du coup
qui devait le frapper. Peu de députés montrèrent alors cette
prévoyance: leur empressement funeste à faire décréter cette mesure de
salut public montre bien que dès lors les deux partis, tout en y
apportant quelques réserves, songeaient moins à écarter les violences
qu'à se disputer la hache.
Deux griefs s'élevaient contre Marat: son numéro du 5 janvier dans
lequel il demandait la dissolution de l'Assemblée nationale, et son
numéro du 25 février où il provoquait, disait-on, au pillage des
boutiques.
N'y avait-il pas toutefois quelque chose d'étrange à voir un tribunal
institué pour punir les contre-révolutionnaires appeler à sa barre
qui?... Marat.
Le 24 Avril 1793, une foule immense se presse aux abords de l'antre
dans lequel siége cette justice beaucoup trop semblable à la Némésis
antique.
La salle était occupée depuis le matin par des gardes et par du peuple.
Une vive anxiété agitait tous les visages; il était facile de deviner
que celui qui devait paraître ce jour-là à la barre du tribunal n'était
point un accusé ordinaire. A dix heures, un petit homme mal vêtu
s'avance d'un pas ferme et intrépide dans cette enceinte redoutable.
Son arrivée produit sur l'assistance ce mouvement particulier aux
grandes foules, mouvement mêlé de surprise et d'intérêt à la vue d'un
personnage qui fait tourner toutes les têtes, lever tous les yeux,
suspendre tous les entretiens à demi-voix.
C'était Marat.
Depuis le jour où il avait été frappé par le décret de la Convention,
Marat avait tout à fait disparu. Son absence faisait croire à une
défaite; son silence réjouissait la Gironde. Après ce fatal décret qui
le constituait en état d'arrestation, il n'avait écrit à l'Assemblée
qu'une seule lettre, dont on se souvient, pour expliquer les motifs de
sa conduite: «Si j'ai refusé, disait-il, d'entrer dans les prisons de
l'Abbaye, c'est par sagesse; depuis deux mois, attaqué d'une maladie
inflammatoire qui exige des soins et qui me dispose à la violence, je
ne veux pas m'exposer dans ce séjour ténébreux, au milieu de la crasse
et de la vermine, à des mouvements d'indignation qui pourraient
entraîner à des malheurs.»
Ses ennemis n'avaient pas manqué de profiter de ce refus pour le
déclarer rebelle à la loi.
Ce 24 avril allait donc être une journée décisive pour Marat. Il se
tient debout sur la dernière marche du parquet, et, les yeux levés avec
assurance vers le visage des juges: «Citoyens, s'écrie-t-il, ce n'est
pas un coupable qui paraît devant vous; c'est l'Ami du peuple, l'apôtre
et le martyr de la liberté.»
Des murmures favorables et des applaudissements étouffés accueillent,
sur les bancs de l'auditoire, ces paroles de l'Ami du peuple.
Mais lui se tournant vers ses séides: «Citoyens, ma cause est la vôtre,
je défends ma patrie; je vous invite à garder le plus profond silence,
afin d'ôter aux ennemis de la chose publique les moyens de dire qu'on a
influencé les juges.»
On lit l'acte d'accusation, on interroge quelques témoins, puis le
président demande:
--Accusé, avez-vous des observations à faire?
Alors Marat:
--Citoyens membres du tribunal révolutionnaire, si je parais devant mes
juges, c'est pour faire triompher la vérité et confondre l'injustice;
c'est pour dessiller les yeux de cette partie de la nation qui est
encore égarée sur mon compte; c'est pour sortir vainqueur de cette
lutte, fixer l'opinion publique, mieux servir la patrie et cimenter la
liberté...
«Je ne veux point d'indulgence, je réclame une justice sévère.
«Le décret d'accusation lancé contre moi l'a été sans aucune
discussion, au mépris d'une loi formelle et contre tous les principes
de l'ordre, de la liberté, de la justice. Car il est de droit rigoureux
qu'aucun citoyen ne soit blâmé sans avoir été entendu...
«Prouvons maintenant que l'acte d'accusation est illégal. Il porte tout
entier sur quelques-unes de mes opinions politiques. Ces opinions
avaient presque toutes été produites à la tribune de la Convention
avant d'être publiées dans mes écrits; car mes écrits, toujours
destinés à dévoiler les complots, à démasquer les traîtres, à proposer
des vues utiles, sont un supplément à ce que je ne puis toujours
exposer dans le sein de l'Assemblée. Or l'article 7 de la 5e section de
l'acte constitutionnel porte en termes exprès: «Les représentants de la
nation sont inviolables; ils ne peuvent être recherchés, accusés, ni
jugés en aucun temps, pour ce qu'ils auront dit, écrit ou fait dans
l'exercice de leurs fonctions de députés.
«Sans ce droit inaliénable, la liberté pourrait-elle se maintenir un
instant contre les entreprises de ses ennemis conjurés? Sans lui,
comment, au milieu d'un sénat corrompu, le petit nombre de députés qui
restent invinciblement attachés à la patrie démasqueraient-ils les
traîtres qui veulent l'opprimer et la mettre aux fers?...
«Enfin cet acte est un tissu de mensonges et d'impostures. Il m'accuse
d'avoir provoqué le meurtre et le pillage, le rétablissement d'un chef
d'État, l'avilissement et la dissolution de la Convention, etc., etc.
Le contraire est prouvé par la simple lecture de mes écrits. Je demande
une lecture suivie des numéros dénoncés, car ce n'est pas en isolant et
en tronquant les passages qu'on rend les idées d'un auteur; c'est en
lisant ce qui les précède, ce qui les suit, qu'on peut juger de ses
intentions.
«Si après la lecture il restait quelques doutes, je suis ici pour les
lever.»
Cette défense était habile. Marat glissait sur les charges de
l'accusation et se retranchait fermement derrière un des meilleurs
articles de la Constitution de 89. Il dut pourtant ajouter quelques
mots pour émouvoir ses juges:
--On m'accuse de prêcher la terreur. Citoyens, j'ai essayé mille fois
d'en revenir aux mesures modérées; mille fois, dans ma feuille, j'ai
annoncé que je sacrifiais mes vues au désir de la paix; mais j'ai
toujours reconnu ensuite l'inutilité de ces transactions. Si, dans les
époques ordinaires, il faut laisser faire le temps et suivre le
mouvement naturel de l'humanité, dans les moments de crise comme celui
où nous sommes, il faut hâter, par des moyens violents et convulsifs,
la marche des événements. Plus vite nous serons hors de la Révolution,
et plus vite nous jouirons de la paix, du calme, de la modération et de
la justice. Hâtons-nous donc d'en sortir par de grands coups; au lieu
de nous amuser à réformer peu à peu le sort de l'humanité, au milieu
des chances, des mouvements et des hasards qui peuvent déranger notre
oeuvre, changeons une bonne fois et par une secousse terrible, mais
nécessaire, les destinées du monde. Cette oeuvre sanglante une fois
achevée, nos fils nous béniront. Craignez qu'ils ne disent, au
contraire, que leurs pères ont commencé une Révolution généreuse et
qu'ils n'ont pas eu le courage de la soutenir. La terreur n'est à mes
yeux et ne peut être dans nos moeurs un état durable; c'est un coup de
tonnerre tombé des mains de notre grande Révolution sur la tête de tous
les méchants.
«Sans doute le présent est sombre: la ville manque de pain, nos soldats
soutiennent, affamés et presque nus, le feu de l'ennemi; mais il faut
nous armer de courage et de confiance en l'avenir. Sans doute les
descentes à main armée dans les maisons, les alarmes nocturnes, les
prises de corps sont des attentats aux franchises des citoyens; mais il
faut savoir que les libertés générales, en s'établissant, écrasent
d'abord autour d'elles bien des libertés particulières.
«Nous sommes contraints maintenant de combattre la servitude par
l'arbitraire, d'opposer, pour fonder la République, les chaînes aux
chaînes, le glaive au glaive.
«Qu'est-ce après tout que quelques boutiques pillées, quelques
misérables accrochés à la lanterne, quelques magistrats éclaboussés
dans la rue, comparé aux grands bienfaits que notre Révolution doit
amener dans le monde? Ces petits _désagréments_ s'effaceront un jour
devant les principes éclatants et lumineux que cette Révolution a
proclamés à la face de l'univers: la fraternité humaine, l'unité et la
liberté.»
Le président pose alors au jury du tribunal révolutionnaire les
questions d'usage: «Est-il constant que dans les écrits intitulés,
l'_Ami du peuple_, par Marat, et le _Publiciste_, l'auteur ait provoqué
au pillage et au meurtre, à l'établissement d'un pouvoir attentatoire à
la souveraineté du peuple, à l'avilissement et la dissolution de
l'Assemblée?--Jean-Paul Marat est-il l'auteur de ces écrits?--A-t-il eu
dans lesdits écrits des intentions criminelles et
contre-révolutionnaires?»
Le jury se retire pour délibérer.
Nous avons vu que les Girondins avaient les premiers émis l'idée d'un
tribunal révolutionnaire; mais soit incurie, soit dégoût, soit
inconséquence, ils n'avaient point su se l'approprier. Le choix des
jurés appartenait, à l'Assemblée nationale, où les Girondins avaient
encore la majorité; ils commirent la faute de s'abstenir... Aussi le
personnel du tribunal avait-il été nommé par la Montagne et sous
l'influence de Robespierre...
Une curiosité inquiète se manifestait dans l'auditoire.
Après quarante minutes de délibération, les jurés rentrent à
l'audience, et l'un d'eux, le citoyen Dumont, déclare que le jury à
l'unanimité a trouvé que les faits reprochés à Marat n'étaient point
prouvés.
En conséquence, l'accusateur public, Fouquier-Tinville, propose que
Jean-Paul Marat étant acquitté de l'accusation portée contre lui soit
mis sur-le-champ en liberté.
Le tribunal décide dans le même sens.
Marat alors se tournant vers le tribunal:
--Citoyens jurés et juges qui composez le tribunal révolutionnaire, le
sort des criminels de l'ex-nation est dans vos mains; protégez
l'innocent et punissez le coupable, et la patrie sera sauvée.
[Illustration: Triomphe de Marat.]
A ces mots, la salle retentit d'applaudissements qui sont répétés dans
les salles voisines, dans les vestibules et dans la cour du palais. On
se précipite sur Marat. Deux fanatiques veulent l'emporter sur leurs
épaules. Il résiste; il se retire au fond de la salle; où il cède enfin
aux instances d'une multitude empressée à l'embrasser. Des femmes
déposent plusieurs couronnes de feuilles sur sa tête.
Des officiers municipaux, des gardes de la nation, des canonniers, des
gendarmes, des hussards l'entourent et forment une haie, craignant
qu'il ne soit étouffé par cette foule dans le tumulte de la joie.
Arrivés au haut du grand escalier, ils font halte et élèvent Marat sur
leurs bras pour le montrer au peuple. Au dehors des cours, une
multitude immense salue l'acquitté par des battements de mains et par
des cris sans cesse répétés de:
--Vive la République! vive Marat!
Du Palais à la Convention, il fallut fendre une mer agitée et bruyante.
Marat, élevé sur les bras de quatre sapeurs, le front ceint d'une large
couronne, traverse en triomphe les quais et les ponts. C'était sur son
passage un cri forcené et sans relâche de: «Vive l'Ami du peuple!» Les
royalistes, mêlés par hasard à cette cohue, sont obligés de suivre
l'entraînement et d'applaudir. Des spectateurs, aux fenêtres, répètent
les acclamations; les jeunes filles lui jettent des fleurs. Sur les
marches des églises, le peuple formé des amphithéâtres où hommes,
femmes et enfants sont étagés pêle-mêle, et d'où s'élancent des
applaudissements sans fin qui montent, de degré en degré, jusqu'aux
architraves chargées de monde. Une procession d'hommes à mine bourrue
s'avance à travers toute cette foule vers la Convention. Ce sont des
ouvriers da faubourg Saint-Antoine, des portefaix des halles, des
sans-culottes, des septembriseurs, des clubistes, des fédérés,
multitude sombre et sauvage. Ils marchent en désordre et
tumultueusement. On les nommait, à cause de leur fanatisme pour l'Ami
du peuple, les Maratistes. Cette pompe, tout à la fois grotesque et
majestueuse, avait je ne sais quoi d'étrange dont devaient bien
s'étonner les murs de la grande ville, trop longtemps habituée à voir
défiler les cortéges de la monarchie. Or ceci se passait à la face du
soleil, sur les quais et dans les rues de Paris, quelques années après
l'entrée d'un roi et d'une reine reçus aux acclamations de ce même
peuple.
On eût dit, au premier coup d'oeil, une de ces processions du pape des
fous, en usage au moyen âge; mais ici la chose était prise au sérieux:
cet homme mal vêtu et difforme, dans lequel le peuple s'adorait
lui-même, comme dans un simulacre vivant de ses infirmités, de ses
misères, de ses souffrances, était véritablement le pape de la classe
déshéritée. Ce petit être maladif, porté comme un enfant sur les bras
des forts de la halle, représentait la victoire de l'intelligence sur
la matière, de la Révolution sur l'aristocratie de naissance ou de
fortune.
Aux approches de la Convention, le cortége détache un gros de citoyens,
et à leur tête le sapeur Rocher, pour annoncer dans la salle des
séances l'arrivée de Marat. Rocher était un terrible révolutionnaire, à
barbe épaisse, à l'air menaçant et aux bras formidablement robustes.
L'Assemblée tenait séance. A la nouvelle de l'acquittement de Marat et
de son entrée en triomphe dans le sein même de la Convention, plusieurs
Girondins quittent précipitamment leurs places pour se soustraire,
disent-ils, aux scandales de cette scène. Le sapeur s'avance fièrement
dans l'enceinte de l'Assemblée jusqu'au fauteuil du président:
--Citoyen président, dit-il avec une voix de tonnerre, je demande la
parole pour vous annoncer que nous amenons ici le brave Marat. Marat a
toujours été l'ami du peuple et le peuple sera toujours l'ami de Marat.
On a voulu faire tomber ma tête à Lyon pour avoir pris sa défense: eh
bien! s'il faut qu'une tête tombe, celle du sapeur Rocher tombera avant
celle de Marat, nom de Dieu!
A ces mots, Rocher agite formidablement sa hache.
--Nous demandons, président, la permission de défiler devant
l'Assemblée; nous espérons bien que vous ne refuserez pas cette
récompense à ceux qui ramènent ici l'Ami du peuple.
Aussitôt le cortége se répand sur les gradins. La salle s'ébranle, le
plancher craque, et toute cette foule pousse le cri mille fois répété
de:
--Vive la République! vive Marat!
Quelques députés gardent devant cette explosion d'enthousiasme et de
joie un silence consterné; d'autres cherchent, s'il en est temps
encore, à s'enfuir de la salle; mais des applaudissements et des cris
de plus en plus forcenés annoncent en personne l'arrivée de Marat. Il
entre dans l'Assemblée, porté en triomphe et une couronne de feuilles
de chêne sur le front: son regard rayonne, son pied semble fouler la
tête de ses ennemis, sa poitrine se soulève gonflée d'orgueil et de
joie. Cet homme est, dans ce moment-là, d'une laideur sublime. Toutes
les passions bonnes ou mauvaises, remuées par cette marche glorieuse et
sauvage, agitent extraordinairement sa physionomie. Le peuple le dépose
au milieu de la Montagne, où quelques députés amis l'accueillent avec
des embrassements; on se le passe de main en main, on le porte à la
tribune. Marat fait signe qu'il réclame le silence: «Législateurs du
peuple français, dit-il, je vous présente en ce moment un citoyen qui
vient d'être complètement justifié. Il vous offre un coeur pur. Malgré
les trames odieuses de ses ennemis, il continuera à défendre la patrie
avec toute l'énergie que le ciel lui a donnée. O France! tu seras
heureuse, ou je ne serai plus!» Un cri unanime tombe avec des
applaudissements sur les dernières paroles de Marat; on bat des mains
avec furie, les soldats agitent leur piques, les Montagnards serrent
l'Ami du peuple dans leurs bras.
Le soir, d'autres honneurs l'attendent encore aux Jacobins. Les femmes
avaient tressé, pendant la journée, des guirlandes, des couronnes de
feuilles; à l'entrée de Marat dans la salle des séances, le président
lui présente, au nom de toute l'Assemblée, une de ces couronnes, et un
enfant de quatre ans, monté sur le bureau, lui en pose une autre sur la
tête. Marat écarte ces honneurs d'une main sévère. «Citoyens, dit-il,
ne vous occupez pas de décerner des triomphes, défendez-vous
l'enthousiasme. Je dépose sur le bureau les deux couronnes que l'on
vient de m'offrir. J'engage mes citoyens à attendre la fin de ma
carrière pour me juger.»
Cette conduite redouble l'enthousiasme des assistants; on ne voit plus
que lui dans la salle; l'Assemblée ne s'aperçoit même pas, ce soir-là,
de Robespierre, qui se retire en silence d'une enceinte occupée tout
entière par le grand succès de Marat. Ce dut être un événement bien
fait pour attendrir le coeur d'un tribun, que cette journée mémorable
après une vie d'humiliation, de souffrance et de terreur du fond des
caves. Marat n'était pourtant pas satisfait. L'ambition farouche de cet
homme visait à d'autres honneurs qu'une marche triomphale et une
couronne de feuilles: elle aspirait toujours à la dictature avec une
chaîne de fer au pied et le couteau de la guillotine suspendu au-dessus
de la tête.
Celle même nuit, l'Ami du peuple rentra fort tard dans la maison où il
demeurait, rue des Cordeliers, n° 30 (aujourd'hui rue de
l'École-de-Médecine, n° 22). Il habitait sous le même toit que Simonne
Évrard, qui avait loué l'appartement du premier étage en son nom. Cette
Simonne Évrard, que Marat «avait épousée par un beau jour, à la face du
ciel, dans le temple de la Nature», passait pour sa soeur et était en
réalité sa femme.
C'est ici le lieu et le moment de repousser une calomnie des Girondins.
La pauvreté de Marat était proverbiale. «Quelle édifiante pauvreté!
s'écrie Mme Roland dans ses _Mémoires_. Voyons donc son logement: c'est
une dame qui va le décrire. Née à Toulouse, elle a toute la vivacité du
climat sous lequel elle a vu le jour, et, tendrement attachée à un
cousin d'aimable figure, elle fut désolée de son arrestation... Elle
s'était donné beaucoup de peines inutiles, et ne savait plus à qui
s'adresser, lorsqu'elle imagina d'aller trouver Marat. Elle se fait
annoncer chez lui; on dit qu'il n'y est pas; mais il entend la voix
d'une femme, et se présente lui-même. Il avait aux jambes des bottes
sans bas, portait une vieille culotte de peau, une veste de taffetas
blanc. Sa chemise crasseuse et ouverte laissait voir une poitrine
jaunissante; des ongles longs et sales se dessinaient au bout de ses
doigts, et son affreuse figure accompagnait parfaitement ce costume
bizarre. Il prend la main de la dame, la conduit dans un salon
très-frais, meublé en damas bleu et blanc, décoré de rideaux de soie
élégamment relevés en draperies; il y avait un lustre brillant et de
superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles, alors rares
et de haut prix. Il s'assied à côté d'elle sur une ottomane
voluptueuse, écoute le récit qu'elle veut lui faire, s'intéresse à
elle, lui baise la main, serre un peu ses genoux et lui promet la
liberté de son cousin. Je l'aurais tout laissé faire, dit plaisamment
la petite femme avec son accent toulousain, quitte à me baigner après,
pourvu qu'il me rendit mon cousin. Le soir même, Marat se rendit au
Comité, et le lendemain le cousin sortit de l'Abbaye.»
Cette anecdote est invraisemblable et ne mérite même point qu'on s'y
arrête; mais il est bon de savoir à quoi s'en tenir sur l'intérieur de
Marat. L'appartement se composait de cinq pièces. Dans l'une, éclairée
par une fenêtre s'ouvrant sur la cour et tout encombrée de feuilles
imprimées, se tenaient trois femmes employées comme plieuses. La
seconde était une chambre à coucher ayant vue sur la rue par deux
croisées en verre de Bohême. Entre ces deux pièces, un cabinet servait
de salle de bain. Enfin la cinquième n'était pas du tout l'Eldorado
rêvé par l'imagination romanesque de Mme Roland, mais c'était un salon
élégant dans lequel on devinait le goût et la main d'une femme. Le
mobilier appartenait à Simonne. Nous avons dit ailleurs que Marat
n'avait pas de patrie; on pourrait ajouter qu'il n'avait point de chez
lui.
Quant à la malpropreté, à la crasse dont parle Mme Roland (et beaucoup
d'historiens l'ont crue sur parole), il est facile de répondre par un
fait à cette autre calomnie: Marat, pour des raisons de santé, prenait
un bain tous les jours.
Ce grand coupeur de têtes, cet homme dont l'ombre était rouge,
n'entrait en fureur que quand il était assis devant son écritoire; dans
la vie privée, il était naïf et presque bonhomme. A côté de sa table de
travail étaient deux serins en cage qui becquetaient des grains de mil.
Comme il souffrait souvent d'une inflammation du sang, Simonne Évrard
le soignait avec le zèle d'une vraie garde-malade, avec la dévotion
d'une soeur de charité. C'était une nature hystérique et sibylline, une
femme aux yeux et aux cheveux noirs, qui dans l'Ami du peuple adorait
la Révolution en chair et en os. Il reconnaissait ses bons services,
son attachement, par une tendresse sans bornes. Jamais un mot offensant
ne s'échappait de ses lèvres sans qu'il en demandât aussitôt pardon à
sa compagne. Le pardon n'était pas difficile à obtenir; car elle
l'aimait. «Marat, dira plus tard Saint-Just, était doux dans son
ménage: il n'épouvantait que les traîtres.»