VIII

Lutte entre la Convention et la Commune à propos de la liberté des

théâtres.--Danton incline vers la Commune.--Exécution de Louis

XVI.--Dernière entrevue avec la reine.--Son confesseur.--La maison

Duplay durant le passage du lugubre cortége.--L'échafaud.--Dernières

paroles de Louis.--Le soir du 21 Janvier.--Embarras que la royauté

léguait à la Révolution.

Quiconque tient à bien comprendre l'histoire de la Révolution française

ne doit jamais perdre de vue ces deux puissances rivales, la Convention

et la Commune de Paris.

La Convention était certes le siége de la représentation nationale;

mais Paris n'était-il point la tête de la France?

Pour ne point interrompre l'unité du récit, nous avons gardé le silence

sur un incident qui se produisit durant le procès du roi. Le Conseil

exécutif de la Commune avait jugé à propos de suspendre les

représentations d'un drame de Loya, _l'Ami des lois_, qui se jouait au

Théâtre-Français. Cette pièce médiocre, écrite dans un esprit

réactionnaire, pouvait occasionner des troubles au milieu des

circonstances graves qu'on traversait. Pétion, dans l'intérêt de la

liberté, s'était opposé à cette mesure. De là conflit.

Ce conflit fut porté devant l'Assemblée nationale. Danton, comprenant

sans doute le danger d'une lutte ouverte entre la Convention et la

Commune, chercha tout de suite à détourner l'attention de l'incident

pour la fixer tout entière sur le procès de Louis XVI.

«Je l'avouerai, s'écria-t-il, je croyais qu'il était d'autres objets

que la comédie qui doivent nous occuper. (Quelques voix: Il s'agit de

la liberté!) Oui, il s'agit de la liberté. Il s'agit de la tragédie que

vous devez donner aux nations, il s'agit de faire tomber sous la hache

des lois la tête d'un tyran (murmures) et non de misérables comédies.

Mais puisque vous cassez un arrêt du Conseil exécutif, qui défendait de

jouer des pièces dangereuses à la tranquillité publique, je soutiens

que la conséquence nécessaire de votre décret est que la responsabilité

ne puisse peser sur la municipalité.»

L'affaire en resta là. Ce fut un triomphe pour la liberté du théâtre;

mais les haines s'envenimèrent. La Commune dévora l'affront, tout en se

promettant bien de se venger de sa défaite.

Le théâtre n'avait jamais été plus suivi que dans ces jours de deuil et

de misère. Une charmante actrice, Mlle Julie Condeille, jouait une

pièce qu'elle avait composée elle-même: _la Belle Fermière_. Le

contraste entre les sombres événements qui grondaient dans la ville et

les moeurs douces, pastorales, en quelque sorte florianesques de cette

idylle dramatique, produisit un effet de diversion extraordinaire. On

se sentait transporté dans l'âge d'or. Le succès fut immense.

Mais la force des choses nous ramène à ce que Danton appelait la vraie

_tragédie_ du moment.

Le 18 et le 19, la Convention avait délibéré sur le sursis et l'avait

rejeté. Le 20 était un dimanche: on n'exécute point ce jour-là.

C'est le lendemain (21 janvier) que la France allait _punir_ son roi.

Le Conseil de la Commune avait arrêté les dispositions suivantes: «Le

lieu de l'exécution sera _la place de la Révolution_, ci-devant Louis

XV, entre le piédestal et les Champs-Elysées. Louis Capet partira du

Temple à huit heures du matin, de manière que l'exécution puisse être

faite à midi. Le commandant général fera placer lundi matin, 21, à sept

heures, à toutes les barrières, une force suffisante pour empêcher

qu'aucun rassemblement, de quelque nature qu'il soit, armé ou non armé,

entre dans Paris ni n'en sorte.»

Louis XVI avait les défauts des rois qui appartiennent à des dynasties

caduques; les races vieillissent comme les arbres, et les rejetons qui

poussent sur ces troncs épuisés se ressentent de l'affaiblissement de

la séve. Cet homme d'un caractère faible, que sa nature brutale portait

à des exercices manuels et à la chasse, dont les appétits physiques

étaient énormes, qui avait des caprices, mais pas de volonté, des

connaissances, mais pas de talents; cet homme, dis-je, sut une seule

chose dans sa vie, il sut bien mourir.

Louis avait soupé la veille, le 20 au soir, avec sa famille avant la

séparation éternelle. Un municipal monta chez les femmes et dit à la

reine:--Madame, un décret vous autorise à voir _monsieur votre mari_,

qui désire vous embrasser ainsi que ses enfants.

A neuf heures du soir, toute la famille royale entra dans la chambre de

Louis XVI. Il y eut des larmes, des sanglots entrecoupés, des

déchirements de coeur. On se sépara à dix heures et demie.

Louis avait demandé pour confesseur M. Edgeworth de Firmont, un prêtre

non assermenté qui logeait rue du Bac, n° 483. Le prêtre s'était tenu

caché dans une tourelle pendant l'entrevue du roi avec sa famille. Il

se remontra. Le conseil de la Commune permit à l'abbé Edgeworth de

célébrer, pour le condamné, les cérémonies du culte. On se procura dans

une église voisine le calice, l'hostie, la chasuble, les livres sacrés

et deux cierges. Le roi éveillé à cinq heures du matin, après un

sommeil tranquille, entendit la messe à genoux et communia.

Robespierre était rentré la veille, sans mot dire, dans la maison de

Duplay: son silence et sa pâleur avaient été tout de suite compris par

le menuisier et sa femme, mais non par les jeunes filles. Elles

s'éveillèrent comme d'habitude au lever du soleil: une seule chose les

inquiéta, c'est que depuis le matin la porte cochère de la maison

demeurait fermée. Il y avait là-dessus des ordres positifs qui venaient

du père de famille. Éléonore en demanda timidement la raison à

Maximilien devant ses autres soeurs; Robespierre rougit.

--Votre père a raison, reprit-il d'un air grave et concentré: il

passera aujourd'hui devant celle maison une chose que vous ne devez pas

voir.

Puis il s'enfonça dans sa chambre tristement.--Vers neuf heures et

demie du matin, on entendit jusque dans la cour un bruit de chevaux, le

passage des troupes, et le roulement d'une voiture sur le pavé de la

rue: c'était _la chose_ qui passait.

Paris était tout entier sous les armes. La circulation des voitures se

trouvait interrompue dans les quartiers qui avoisinaient le passage du

cortége. Les fenêtres des maisons étaient fermées. Un calme imposant et

triste régnait dans toute la ville. A dix heures et un quart, le roi

arriva sur la place de la Révolution. Il était dans un carrosse vert.

Arrivé au pied de l'échafaud, il resta quatre ou cinq minutes dans la

voiture, parlant à son confesseur. M. Edgeworth était simplement en

habit noir. La figure du roi ne paraissait pas altérée. Il était vêtu

d'un habit couleur puce, veste blanche, culotte grise, bas blancs. Il

descendit de voiture. Un silence inouï s'étendait de tous côtés; pas un

souffle, pas un geste: les coeurs semblaient pétrifiés comme le ciel,

un ciel gris et bas; les arbres étaient sans mouvement et sans

feuilles; cette morne stérilité avait quelque chose de terrible. Il

semblait que tout fût pétrifié dans les coeurs et dans la nature.

Louis ôta son habit lui-même, et resta couvert d'un simple gilet de

molleton blanc. Un débat, eut lieu au pied de l'échafaud; Louis ne

voulait pas qu'on lui liât les mains, il fit un mouvement de résistance

terrible; mais alors son confesseur:

--C'est un trait de ressemblance de plus entre vous et Jésus-Christ qui

va être votre récompense.

Louis se laissa faire. Il monta sur l'échafaud, s'avança du côté

gauche, le visage très rouge:

--Peuple, s'écria-t-il, je meurs innocent! je pardonne à mes ennemis;

je désire que mon sang soit utile aux Français et qu'il apaise la

colère de Dieu.

A dix heures vingt-cinq minutes, il avait vécu. Au moment où la tête

tomba, le profond silence qui couvrait la place se déchira violemment;

il sortit de la multitude un cri immense, unique, infini, qui retentit

dans toute la ville: «Vive la République! Vive la Nation!» Tous les

chapeaux agités en l'air semblaient dire: Le sacrifice est consommé!

Des bataillons, en défilant devant la guillotine, trempèrent leurs

baïonnettes, le fer de leurs piques ou la lame de leurs sabres dans le

sang du roi. Ici un trait digne du crayon de Tacite: au moment où le

bourreau venait de quitter le théâtre de l'exécution, un homme d'un

aspect effrayant monte sur la guillotine; on le regarde, on s'approche

en silence; il plonge tout entier son bras nu dans le sang de Louis XVI

qui s'était amassé en bondance, et en asperge par trois fois la foule

des assistants, qui se pressent autour de l'échafaud pour en recevoir

chacun une goutte sur le front.

--Frères, dit-il alors en continuant son horrible aspersion, frères, on

nous a menacés que le sang de Capet retomberait sur nos têtes; eh bien!

qu'il y retombe!

Cet homme faisait une chose horrible, mais logique; le sang du roi

était bien le baptême de la Révolution.

On avait parlé de tirer le canon du Pont-Neuf au moment de l'exécution;

il n'en fut rien: la Commune décida que la tête d'un roi, en tombant,

ne devait pas faire plus de bruit que celle d'un autre homme. Les

travaux, suspendus durant la matinée, furent repris dans l'après-midi;

les boutiques s'ouvrirent; il y eut beaucoup de monde le soir aux

spectacles, surtout des femmes en grande toilette.

[Illustration: Funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau.]

La reine, ayant appris la mort de son mari, demanda pour elle, pour sa

soeur et pour ses enfants, des habits de deuil. Les restes de Louis,

enfermés dans une corbeille d'osier, avaient été conduits dans une

charrette au cimetière de la Madeleine, et placés dans une fosse entre

deux lits de chaux vive, pour y être consumés au plus vite, de telle

sorte qu'il ne restât bientôt plus rien du _tyran_. On établit une

garde, pendant deux jours, autour de la fosse.

Au Palais-Royal, la mort de Louis inspira des orateurs en plein vent.

«Vous voyez, disaient-ils au peuple, vous voyez que l'espèce de

talisman qui couvrait jusqu'ici une personne soi-disant inviolable

vient de se rompre au pied de l'échafaud de Louis XVI. Nous venons de

signer avec le sang d'un monarque la guerre à toutes les monarchies.

Soyez fiers et tenez-vous debout devant l'Europe étonnée de votre

audace!»

On compara le supplice de Louis XVI à celui de Charles 1er; mais le roi

d'Angleterre avait rencontré dans la mort ces égards, cet appareil et

ces pompes qui sentent encore la souveraineté; tandis qu'on avait

appliqué au roi de France l'égalité du supplice avec le dernier de ses

sujets. On fit d'autres rapprochements curieux, sous le titre

d'_Époques remarquables de la vie de Louis XVI_: «Le 21 avril 1780,

mariage à Vienne, envoi de l'anneau.--Le 21 juin de la même année, fête

pour son mariage.--Le 21 janvier 1782, fête à l'Hôtel de Ville de Paris

pour la naissance du dauphin.--Le 21 juillet 1791, fuite à

Varennes.--Le 21 janvier 1793, mort sur un échafaud.--On assure que,

soit par un sentiment superstitieux, soit par tout autre motif, Louis

XVI ne permettait jamais qu'on jouât chez lui au vingt et un. Enfin les

rapports qui ont constaté devant les juges les crimes du roi émanaient

de la commission des vingt et un.» L'éternelle mélancolie de la nature

humaine aime à trouver dans de tels calculs un mystère de plus aux

vicissitudes du sort.

La mort du roi fut surtout envisagée comme une nécessité sociale. La

Révolution avait ramené la nation française aux moeurs dures et

austères de la race celtique. La liberté ressemblait, le 21 janvier

1793, à cette divinité des anciens druides, qu'on ne pouvait se rendre

favorable qu'en lui offrant en sacrifice une grande victime.

La mort du roi porta dans le coeur des royalistes la consternation et

la terreur. A Paris même, il y eut quelques mouvements qui indiquaient

leur désespoir. Les révolutionnaires, d'un autre côté, croyaient

toucher au port.

Combien leur illusion devait être déçue par la suite des événements!

«Il n'y a que les morts qui ne reviennent point,» disait Barère. Il se

trompait: ce sont les morts qui reviennent. En montant sur l'échafaud,

Louis XVI laissait derrière lui son _testament_, qui allait être lu

dans toutes les petites églises, ses reliques, distribuées aux fidèles

par son domestique Cléry, et la légende d'un roi martyr.

Mais les hommes de 93 se moquaient bien de tout cela; ils marchaient le

front haut et le coeur plein d'espérance vers l'avenir.

Histoire des Montagnards · 第 52 / 146 题