VII

I. Instruction primaire devant la Convention.--Gratuite et

laïque.--Apparition de l'athéisme.--Sentiment de Robespierre sur la

propriété.--Procès de Louis XVI.--Seconde comparution à la barre de

l'Assemblée nationale.--Retour au Temple.--Conversation entre le roi,

Cambon et Chaumette.--Agitation dans l'Assemblée.--Discours de

Robespierre.--Discours de Saint-Just.--Appel nominal sur la question de

culpabilité.--Discours de Danton.--Second appel nominal sur la

ratification du jugement par le peuple.--Troisième appel nominal sur la

peine à infliger.--Lettre de l'ambassadeur d'Espagne.--Sortie de

Danton.--Le sursis.--Assaissinat de Lepelletier de Saint-Fargeau.

Le vrai caractère de la Convention, cette Assemblée de géants, fut

d'associer aux plus sombres drames la constante préoccupation des

intérêts de l'humanité.

Et quel intérêt plus grand que celui de l'instruction publique?

Un projet d'organisation des écoles, dans lequel on reconnaissait les

vues de Condorcet, fut soumis aux délibérations de l'Assemblée. L'école

primaire gratuite pour tous, les autres degrés de l'instruction ouverts

aux enfants qui avaient des aptitudes supérieures, les instituteurs

élus au suffrage universel par les pères de famille, l'enseignement

laïque; tels étaient les principaux traits de ce système. «Ce qui

concernait les cultes ne devait pas être enseigné dans l'école, mais

seulement dans les temples.»

Une première question divisa tout d'abord les législateurs. Ne

fallait-il organiser que les écoles primaires, ou fallait-il leur

superposer le couronnement de la science? Les partisans absolus de

l'égalité, ceux qui la confondent avec l'uniformité (chose bien

différente), étaient d'avis que les écoles primaires suffisaient. Les

autres, les esprits éclairés, les philosophes, réclamaient pour la

jeunesse studieuse une hiérarchie de connaissances. Était-ce avec les

rudiments de l'instruction que le XVIIIe siècle aurait pu enfanter les

Montesquieu, les Voltaire, les Buffon, les Diderot, les d'Alembert, les

Condorcet et tant d'autres précurseurs de la Révolution française?

Les hommes politiques ont beau faire, ils sont toujours forcés de

compter avec les doctrines qui, à un moment donné, divisent l'esprit

humain. Dans le cours de la discussion, un député de la droite, Robert

Dupont, s'écria: «Quoi! les trônes sont renversés, les rois expirent,

et les autels sont debout!... Croyez-vous donc fonder la République

avec d'autres autels que celui de la patrie!» Grand scandale: Grégoire,

Fauchet, murmurent et donnent des signes d'impatience: «La nature et la

raison, reprend l'orateur, voilà les dieux de l'homme. Je l'avouerai de

bonne foi à la Convention, je suis athée.» L'abbé Audiren sort,

Saint-Just pâlit, Robespierre s'irrite. Une sombre rumeur court dans la

salle. Plusieurs restent consternés sur leur banc. C'est de ce jour, en

effet, que l'athéisme osa lever son voile.

La rareté des subsistances appelait toujours l'attention des hommes

d'État. Robespierre publia un mémoire où il se fit courageusement

l'avocat du pauvre, _cet orphelin de la société_. «Les aliments

nécessaires à l'homme, écrivait-il, sont aussi sacrés que la vie

elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une

propriété commune à la société entière. Il n'y a que l'excédant qui

soit une propriété individuelle, et qui soit abandonné à l'industrie

des commerçants. Toute spéculation que je fais aux dépens de la vie de

mon semblable n'est point un trafic, c'est un brigandage et un

fratricide.» D'où il concluait: «La première loi sociale est celle qui

garantit à tous les membres de la société les moyens d'exister.»

Robespierre était pourtant un ardent défenseur de la propriété; mais il

voulait qu'elle s'étendit, avec l'aide du temps et du travail, à tous

les citoyens.

C'est du reste en vain qu'on cherchait à détourner les esprits de la

tour du Temple; là était toujours le roi; il fallait qu'il fût jugé!

Louis XVI comparut pour la seconde fois, le 26 décembre, lendemain de

la fête de Noël, à la barre de la Convention nationale. Même

déploiement de force armée, même solennité triste; Louis, en descendant

de voiture, fut conduit, par le cloître et le passage des Feuillants,

dans la salle des Conférences. Son visage était blême; ses jambes

paraissaient faibles et prêtes à fléchir sous le poids de son émotion.

On le fit attendre avant de l'introduire; c'était maintenant le tour

des rois de faire antichambre à la cour du peuple. Louis trouva ses

conseils avec lesquels il se retira dans un coin de la salle. Il fut

bientôt averti de se rendre à la barre.

L'avocat Desèze tira tout le parti qu'on pouvait tirer d'une mauvaise

cause. «Je cherche des juges, dit-il, et je ne vois que des

accusateurs.» Ce long plaidoyer fut écouté dans un religieux silence.

Prenant la parole après Desèze, le roi protesta de nouveau que _sa

conscience n'avait rien à lui reprocher_. En quittant la barre, Louis

marcha d'un pas plus ferme qu'à son arrivée aux Feuillants, la tête

haute. Rentré dans la salle des Conférences, il serra la main de M.

Desèze.

Le retour de Louis au Temple fut silencieux et lent: on alla au pas.

Les boulevards étaient garnis d'une double haie de piques et de

baïonnettes. Il n'y avait presque point de spectateurs. Le roi remarqua

lui-même que toutes les fenêtres des maisons devant lesquelles il passa

étaient fermées: il en témoigna ses remerciements aux citoyens Cambon

et Chaumette. Louis demanda au maire à voir le portrait qui était sur

sa tabatière.

--C'est celui de ma femme, dit Cambon.

--Je vous fais compliment: elle est très-jolie.

Il s'enquit ensuite au citoyen Cambon de quel pays il était.

--De la Haute-Marne.

Et tout de suite le roi, qui était très-fort en géographie, de citer

les rivières, les montagnes et autres accidents de ce département.

--Et vous, monsieur Chaumette, d'où êtes-vous?

--Du département de la Nièvre, sur les bords de la Loire.

--C'est un pays enchanté.

--Est-ce que vous y avez été?

--Non, répondit Louis; mais je me proposais de faire mon tour de France

en deux années, et de connaître toutes les beautés de mon royaume. Je

n'ai vu que le pays de Caux.

[Illustration: Gensonné.]

La conversation tomba sur Tacite, Tite-Live, Salluste, Puffendorf, que

le roi paraissait avoir lus. On passa ensuite à la médecine. Quelqu'un

parla du mesmérisme.

--J'aurais bien voulu en voir quelques expériences, dit Louis.

Le maire lui répondit:

--Depuis qu'on a voulu me payer pour écrire en faveur de Mesmer, j'ai

reconnu qu'il y avait du charlatanisme.

--Vous n'étiez pas ici, monsieur Chaumette, dit le roi en se retournant

du côté du procureur de la Commune, vous n'étiez pas ici du temps de

Mesmer, car vous m'avez dit que vous vous étiez embarqué avec La

Motte-Piquet?

Louis, sentant de l'air froid, pria le citoyen Colombeau de lever la

glace de la portière. Le secrétaire-greffier avançait la main pour le

faire.

--Non, non, dit vivement le procureur de la Commune, cela pourrait

produire un mauvais effet.

--Ah! oui, dit le roi.

Louis XVI rentra au Temple; il ne devait plus en sortir que pour

l'échafaud.

A peine le roi avait-il disparu de la barre que toutes les animosités

des partis se déchaînèrent. La Montagne ne marchait sur le corps de

Louis XVI que pour s'élancer contre la Gironde. Des vociférations, des

apostrophes sanglantes, des murmures tempêtueux, dégradèrent, plus

d'une fois, dans cette séance et dans celles qui suivirent, la majesté

de la représentation nationale. Les royalistes reprochent à la

Convention ces excès de fureur; sans doute le calme et le silence

conviennent à une assemblée populaire; mais prenons-y garde; il y a le

calme des ténèbres et le silence de la mort. Si dans ce temps-là les

opinions, se dressant les unes contre les autres, changeaient le temple

de la loi en une arène de gladiateurs politiques, c'est que du moins la

corruption n'avait pas éteint les consciences. C'est qu'alors du moins

on avait la passion de la vérité. La lumière et l'ombre, le bien et le

mal, n'étaient pas mêlés, ainsi qu'il arrive dans les époques de

décadence.

Les Montagnards invoquaient contre Louis XVI le droit absolu du peuple

contre les rois. Robespierre rassembla encore une fois ses arguments,

au milieu des colères et des menaces du parti girondin; «Il n'y a point

ici, s'écria-t-il, de procès à faire! Louis n'est point un accusé, vous

n'êtes point des juges. Vous n'avez point une sentence à rendre pour ou

contre un individu; vous avez un acte de providence sociale à exercer.

Les peuples ne rendent point de sentence, ils ne condamnent point les

rois, ils les replongent dans le néant. Nous invoquons des formes parce

que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons de délicatesse

parce que nous manquons d'énergie; nous affectons une fausse humanité

parce que le sentiment de la véritable humanité nous est étranger; nous

révérons l'ombre d'un roi, nous ne savons pas respecter le peuple. Nous

sommes tendres pour les oppresseurs parce que nous sommes sans

entrailles pour les opprimés.»

Marat rendit compte dans sa feuille des débats et des particularités de

cette séance. «Malesherbes, dit-il, a montré du caractère en s'offrant

pour défendre ce roi détrôné: il est moins méprisable à mes yeux que le

pusillanime Target, qui abandonne lâchement son maître après s'être

enrichi de ses profusions. On dit que d'Orléans doit voter la mort. Je

déclare que j'ai toujours regardé cet être-là comme un indigne favori

de la fortune, sans vertu, sans âme, sans entrailles, n'ayant pour tout

mérite que le jargon des ruelles.»

La discussion fut reprise le lendemain 27 décembre. Les Girondins

avaient déplacé la question en demandant que le roi ne fût _pas jugé,

mais qu'on prononçât sur son sort par mesure de sûreté générale_.

Saint-Just la ramena sur le véritable terrain: «Vous avez laissé

outrager, dit-il, la majesté du peuple, la majesté du souverain... La

question est changée. Louis est l'accusateur, _vous êtes les accusés

maintenant_... On voudrait récuser ceux qui ont déjà parlé contre le

roi. Nous récuserons, au nom de la patrie, ceux qui n'ont rien dit pour

elle. Ayez le courage de dire la vérité; elle brûle dans tous les

coeurs, comme une lampe dans un tombeau.»

La _sûreté générale_ était une mauvaise excuse qui trahissait le

sentiment de la peur; une seule considération devait dominer ces

débats: la justice.

Nous nous attendrissons à distance sur les infortunes du Temple, et

certes ce sentiment est bien légitime. Mais aujourd'hui dans Louis XVI

nous voyons l'homme: alors on ne voyait que le roi. Si nu et si

inoffensif qu'on eût fait Louis XVI, le passé de ce monarque s'élevait

sans cesse comme une menace contre la République naissante. Il avait

beau mettre sa tête sous le bonnet rouge, on voyait toujours percer la

couronne. Sa mort fut une mesure de défense et de précaution nationale.

Si la Constitution eût été faite, si les plaies de l'État avaient été

fermées, si le nouveau gouvernement s'était trouvé assis sur des bases

solides, si la guerre s'était éloignée de nos frontières, la France eût

bien pu alors ne se souvenir de la royauté que comme d'un rêve

douloureux: mais cette royauté faisait encore obstacle de toutes parts

à la victoire du peuple. Louis, vivant, servait d'enseigne et de point

de ralliement aux ennemis de la Révolution. Un événement imprévu

pouvait d'un jour à l'autre le remettre sur le trône. Les coups des

Montagnards visaient d'ailleurs plus loin que la personne de Louis XVI.

La Révolution avait besoin d'un roi dans lequel elle pût dégrader et

anéantir toutes les royautés de la terre: ce roi, elle se trouva

l'avoir sous sa main.

--Tant pis pour lui! s'écria-t-elle; il faut qu'il meure! Il faut que

le bourreau exécute la royauté sur le cou de Louis XVI.

Logique brutale à coup sûr; mais il faut se reporter à l'état de la

France en 92.

Depuis cinq mois, la question de statuer sur le sort de Louis tenait en

suspens les affaires de la République. Guerre, constitution,

réorganisation des services publics, cet homme était un noeud qui

arrêtait tout. Les Conventionnels agirent envers ce noeud gordien à la

manière d'Alexandre, ils le tranchèrent. Il fallait, selon eux, que le

roi mourût ou que l'on renonçât à la République. Quoi! ils auraient

sacrifié le bonheur du monde au moment où ils croyaient le tenir, et où

ils n'étaient plus séparés de leur idéal que par un reste de roi jeté

en travers du chemin! Leur détermination fut prise sans aucune

hésitation.

--Marchons sur lui! s'écrièrent-ils.

La voûte du ciel se fût écroulée sur leurs têtes qu'ils n'auraient

point reculé.

Où allaient-ils donc? Ils allaient à la réforme complète du vieil homme

et de la vieille société. La Révolution était le passage du désert. Des

esprits légers, des citoyens égoïstes se plaignaient déjà des

lassitudes du voyage, de la misère, du manque de vivres et de

vêtements; ils regrettaient, si j'ose ainsi dire, les oignons de la

monarchie. Plus durs et plus croyants, les Montagnards supportaient ces

nécessités d'un état de transition avec un courage stoïque. Derrière

tous ces maux provisoires, ils entrevoyaient le règne de la raison et

de la justice. Leur tort (si c'en est un) fut de vouloir imposer de

vive force le bonheur à vingt-cinq millions de Français. De là cette

résistance passagère à tous les sentiments de la nature. Ils voilaient

leur coeur à la pitié. Quand même le roi eût été innocent, quand même

sa mort eût été un crime aux yeux de leur conscience, ils n'auraient

point hésité à élever ce crime comme une barrière entre le despotisme

et la liberté.

Ce jugement devait d'ailleurs avoir des proportions et des conséquences

qui ne s'étendraient pas seulement à notre pays. C'était le procès fait

à tous les rois de l'Europe, un coup de hache frappé sur toutes les

têtes couronnées. Ce coup, disait-on, ne les atteignait pas:

matériellement, non; mais en principe, oui.

Après de longs et orageux débats, dans lesquels la Gironde répandit

toute son éloquence et la Montagne déploya toute son audace, toute sa

puissance de volonté, toute sa redoutable logique, le moment solennel

était venu: on allait procéder au vote.

Trois questions étaient soumises à l'Assemblée:

Louis est-il coupable?

Le jugement serait-il soumis à la ratification du peuple?

Quelle peine l'ex-roi a-t-il méritée?

A la première question il fut répondu oui. Chacun se plaçait

successivement à la tribune par ordre nominal et prononçait son vote à

haute voix. Le 14 janvier, Louis fut déclaré coupable à l'_unanimité_,

moins trente-sept membres qui se récusèrent.

Le 15, sur la seconde question, trois cents voix environ se

prononcèrent _pour_ et quatre cents voix _contre_.

Dans cette majorité figuraient, à côté des Montagnards, des hommes de

la droite, Condorcet, Ducos, Fonfrède et plusieurs autres. Ainsi le

_jugement ne serait pas soumis à la ratification du pays_.

Restait la dernière question:--Quelle peine?

On doit s'étonner de n'avoir point entendu retentir dans le cours de

ces débats la grande voix de Danton. Lorsque s'ouvrit le procès de

Louis XVI, il était en Belgique, où la Convention l'avait envoyé avec

Lacroix. Il y remplissait les fonctions de commissaire près des armées

de la République. Ainsi que beaucoup d'autres, Danton n'aurait sans

doute point été fâché d'échapper par l'absence à l'arrêt prononcé

contre l'ex-roi. Par quoi fut-il donc rappelé sur son siége? A la

demande de Rouyer et de Jean-Bon-Saint-André, la Convention avait

décidé que les listes désigneraient les absents par commission, et que

les absents sans cause seraient censurés, leurs noms envoyés aux

départements. Danton partit et revint à Paris le 14 janvier 93.

Rapportait-il avec lui le sentiment de l'armée et inclinait-il à son

retour vers la clémence? Fit-il alors, comme on l'a dit, un dernier pas

vers la Gironde en vue de sauver les jours du roi? Tout cela peut être

vrai, mais il n'y parait guère, quand, se rendant le 16 à la

Convention, le lion de la Montagne se mit à rugir.

Il s'agissait de décider à quelle majorité se prononcerait le verdict.

Le Hardy avait demandé les deux tiers des voix.

Danton:

«La première question qui se présente est de savoir si le décret que

vous devez porter sur Louis sera comme les autres rendu à la majorité.

On a prétendu que telle était l'importance de cette question qu'il ne

suffisait pas qu'on la vidât dans la forme ordinaire. C'est par une

simple majorité qu'on a prononcé sur le sort de la nation entière,

lorsqu'il s'est agi d'abolir la royauté; je demande pourquoi on veut

prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur, avec des formes

plus sévères et plus solennelles. Nous prononçons comme représentant

par provision la souveraineté. Je demande si, quand une loi pénale est

portée contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si

vous avez quelque scrupule à lui donner son exécution immédiate? Je

demande si vous n'avez pas voté à la majorité absolue seulement la

République, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu des

combats ne coule pas définitivement? Les complices de Louis n'ont-ils

pas subi immédiatement la peine sans aucun recours au peuple? Et en

vertu de l'arrêt d'un tribunal extraordinaire, celui qui a été l'âme de

ces complots mérite-t-il une exception? Vous êtes envoyés par le peuple

pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, mais comme

représentants; vous ne pouvez dénaturer votre caractère; je demande

qu'on passe à l'ordre du jour.»

La Convention fut d'avis que la simple majorité, c'est-à-dire la moitié

des voix et une de plus, suffirait à décider du sort de Louis.

La séance se prolongeait sans interruption. Les Conventionnels, ces

hommes de fer, supportèrent la fatigue, les émotions, la pesanteur des

jours succédant aux nuits, des nuits succédant aux jours, avec un

inébranlable courage. Le recueillement et la sombre méditation de la

plupart des députés contrastaient avec l'attitude des spectateurs. Le

fond de la salle avait été transformé en loges, où les femmes du monde,

dans le plus charmant négligé, mangeaient des oranges ou dégustaient

des glaces. On allait les saluer et l'on revenait. «Les huissiers, du

côté de la Montagne, raconte Mercier (un témoin oculaire) faisant le

métier d'ouvreuses de loges d'opéra, conduisaient galamment les

dames...» Ce frivole dix-huitième siècle assistait gai et pimpant à la

tragédie dont il avait préparé lui-même le dénouement. Les hautes

tribunes étaient occupées par des gens de tout état qui, tout en buvant

du vin et de l'eau-de-vie, semblaient dire aux juges de Louis XVI:

«Prenez garde, vous allez voter sous l'oeil du peuple!»

On a du reste beaucoup exagéré la pression extérieure qui aurait été

exercée sur la Convention. Les députés ne prirent vraiment conseil que

d'eux-mêmes et de leur conscience. Ils couraient sans doute de grands

dangers, soit de la part de la coalition étrangère, soit de la part de

la population irritée, selon la nature du vote qu'ils allaient émettre;

mais, plus fiers en cela que les Romains eux-mêmes, les Conventionnels

n'ont jamais élevé d'autels à la Peur.

Plusieurs entre les Montagnards avaient dû résister à de tendres

obsessions, aux influences de sirènes royalistes. Marat, un instant

adouci, flottant, était redevenu Marat, c'est-à-dire impitoyable.

Beaucoup parmi les modérés, qui avaient d'abord voulu sauver le roi, se

sentaient fatalement entraînés en sens contraire par l'inéluctable

courant des choses humaines et le travail de la réflexion.

Il est huit heures du soir. Commence alors le troisième appel nominal

sur cette question: _Quelle peine sera infligée_ à Louis Capet? Le vote

a lieu par ordre alphabétique de départements. Chaque député paraît

l'un après l'autre à la tribune. Des visages sombres, rendus plus

sombres encore par les pâles clartés de la salle, se succèdent de

moment en moment; d'une voix lente et sépulcrale, ils laissent tomber

ces deux mots: _La mort_.

D'autres éprouvent le besoin de motiver leur sentence. Robespierre dit:

«Le sentiment qui m'a porté à demander, mais en vain, à l'Assemblée

constituante l'abolition de la peine de mort, est le même qui me force

aujourd'hui à demander qu'elle soit appliquée au tyran de ma patrie et

à la royauté elle-même dans sa personne. Je vote pour la mort.»

Danton dit: «Je ne suis point de cette foule d'_hommes d'État_ qui

ignorent qu'on ne compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne

frappe les rois qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre

des souverains de l'Europe que par la force des armes. Je vote pour la

mort du tyran.»

Marat dit: «Dans l'intime conviction où je suis que Louis est le

principal auteur des forfaits qui ont fait couler tant de sang le 10

août, et de tous les massacres qui ont souillé la France depuis la

Révolution, je vote pour la mort du tyran dans les vingt-quatre

heures.»

Camille Desmoulins dit: «Manuel, dans son opinion du mois de novembre,

a dit: _Un roi mort, ce n'est pas un homme de moins_. Je vote pour la

mort, trop tard peut-être pour l'honneur de la Convention nationale.»

(Murmures.)

Couthon dit: «Citoyens, Louis a été déclaré, par la Convention

nationale, coupable d'attentat contre la liberté publique et de

conspiration contre la sûreté générale de l'État; il est convaincu,

dans ma conscience, de ces crimes. Comme un de ses juges, j'ouvre le

livre de la loi, j'y trouve écrite la peine de mort; mon devoir est

d'appliquer cette peine: je le remplis, je vote pour la mort.»

Saint-Just dit: «Puisque Louis XVI fut l'ennemi du peuple, de sa

liberté et de son bonheur, je conclus à la mort.»

Carnot dit: «Dans mon opinion, la justice veut que Louis meure, et la

politique le veut également. Jamais, je l'avoue, devoir ne pesa

davantage sur mon coeur que celui qui m'est imposé; mais je pense que

pour prouver votre attachement aux lois de l'égalité, pour prouver que

les ambitieux ne vous effraient pas, vous devez frapper de mort le

tyran. Je vote pour la mort.»

Un homme dont le nom est cher à la science, Lakanal dit: «Un vrai

républicain parle peu. Les motifs de ma décision sont là (dirigeant sa

main vers son coeur); je vote pour la mort.»

Le taciturne Sieyès prononce seulement ces deux monosyllabes: «La

mort.»

La mesure de la justice était pleine: le sablier de la mort avait

agité, en tournant, tout le gravier dont se composent les jours d'un

roi. Un seul vote excita les huées et les murmures; c'est celui de

Philippe-Égalité.

Il dit, non, il lut: «Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que

tous ceux qui ont attenté ou attenteront par la suite à la souveraineté

du peuple méritent la mort, je vote pour la mort.»

Dans les galeries des femmes figuraient des cartes avec des épingles,

pour pointer et comparer les votes. Dans la salle, quelques députés

tombaient de sommeil sur un banc; on les réveillait en leur montrant la

tribune et en leur disant: «C'est votre tour.» On vit tout à coup venir

un moribond, une espèce de fantôme, pâle, livide, affublé d'un bonnet

de nuit et d'un robe de chambre; c'était un homme de la droite qui

croyait sans doute émouvoir la pitié par son dévouement envers le roi;

il fit rire.

Enfin, le 17 janvier, Vergniaud, président de la Convention, proclama

le résultat du scrutin en ces termes: «L'Assemblée est composée de sept

cent quarante-neuf membres; quinze se sont trouvés absents par

commission, sept par maladie, un sans cause, cinq non votants, en tout

vingt-huit. Le nombre restant est de sept cent vingt et un, la majorité

absolue est de trois cent soixante et un. Deux ont voté pour les fers;

deux cent vingt-six pour la détention et le bannissement à la paix, ou

pour le bannissement immédiat, ou pour la réclusion, et quelques-uns y

ont ajouté la peine de mort conditionnelle, si le territoire était

envahi; quarante-six pour la mort, avec sursis, soit après l'expulsion

des Bourbons, soit à la paix, soit à la ratification de la

Constitution; trois cent soixante et un ont voté pour la mort;

vingt-six pour la mort, en demandant une discussion sur le point de

savoir s'il conviendrait à l'intérêt public qu'elle fût ou non

différée, et en déclarant leur voeu indépendant de cette demande.

Ainsi, pour la mort sans condition, trois cent quatre-vingt-sept; pour

la détention ou la mort conditionnelle, trois cent trente-quatre.»

Après un silence, et avec l'accent de la douleur: «Législateurs, je

déclare au nom de la Convention que la peine qu'elle prononce contre

Louis Capet est la mort.»

Cependant toutes les cours de l'Europe avaient l'oeil fixé sur la

Convention et attendaient, haletantes, l'issue du procès. Le président

annonce avoir reçu une lettre du ministre d'Espagne. Salles déclare que

l'ambassadeur demande dans cette lettre l'admission à la barre _au nom

du roi son maître_. (Murmures dans l'Assemblée.) C'est Danton qui se

charge de répondre aux souverains, et avec un geste de mépris

formidable:

«Quant à l'Espagne, je l'avouerai, je suis étonné de l'audace d'une

puissance qui ne craint pas de prétendre à exercer son influence sur

votre délibération. Si tout le monde était de mon avis, on voterait à

l'instant pour cela seul la guerre à l'Espagne. Quoi! on ne reconnaît

pas notre République et l'on veut lui dicter des lois? On ne la

reconnaît pas, et l'on veut lui imposer des conditions, participer au

jugement que ses représentants vont rendre? Cependant qu'on entende, si

on le veut, cet ambassadeur; mais que le président lui fasse une

réponse digne du peuple dont il sera l'organe, et qu'il lui dise que

les vainqueurs de Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu'ils ont

acquise, et qu'ils retrouveront, pour exterminer tous les rois de

l'Europe conjurés contre nous, les forces qui déjà les ont fait

vaincre. Défiez-vous, citoyens, des machinations qu'on ne va cesser

d'employer pour vous faire changer de détermination; on ne négligera

aucun moyen; tantôt, pour obtenir des délais, on prétextera un motif

politique, tantôt une négociation importante ou à entreprendre ou à

terminer. Rejetez, rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point

de transaction avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a

donné sa confiance et qui jugerait ses représentants, si ses

représentants l'avaient trahi.»

Enveloppée dans sa dignité stoïque, l'Assemblée décida que, sans même

ouvrir la lettre de l'ambassadeur, elle passait à l'ordre du jour.

Danton avait grandi de cent coudées. A Louvet, qui l'instant

d'auparavant lui avait crié:

--Tu n'es pas encore roi, Danton!

Il avait répondu, en se dressant de toute sa hauteur:

--Je demande que l'insolent qui dit que je ne suis pas encore roi soit

rappelé à l'ordre avec censure.

Toute tentative d'intervention étrangère en faveur de Louis XVI ayant

été repoussée avec un sombre dédain, il ne restait plus à l'infortuné

qu'une planche de salut, le sursis, l'appel au peuple.

Les défenseurs de Louis XVI, Desèze et Tronchet, furent introduits dans

l'Assemblée, qui consentit à les entendre. Ils lurent une lettre de

Louis XVI qui protestait encore une fois de son innocence et en

appelait à la nation.

Après soixante-douze heures, la séance fut levée.

L'appel à la nation avait été déjà repoussé par des arguments

invincibles. Danton, Robespierre, tous les Montagnards avaient répondu:

«La nation, c'est nous. L'Assemblée est sa représentation vivante,

légale, incontestée.» Dans les graves circonstances où l'on se

trouvait, l'appel au peuple n'était-il point d'ailleurs l'appel à la

guerre civile? Il fut écarté le lendemain 18 janvier.

Restait la question du sursis. Gagner du temps, c'était peut-être un

moyen d'éluder la sentence de mort.

--Point de sursis! dit Tallien, l'humanité l'exige; il faut abréger ses

angoisses... Il est barbare de le laisser dans l'attente de son sort...

--Point de sursis! dit Couthon; au nom de l'humanité, le jugement doit

s'exécuter, comme tout autre, dans les vingt-quatre heures.

--Point de sursis! dit Robespierre; et il invoqua comme les autres un

motif d'humanité.

--Point de sursis! dit Barère; mais, en avocat adroit et subtil, il

entretint l'Assemblée des réformes douces, bienfaisantes, qu'elle

pourrait accomplir, dès que, le câble de la royauté étant rompu, elle

serait vraiment libre, débarrassée de tout obstacle.

Il n'y eut que trois cents voix environ pour le sursis, et contre, près

de quatre cents. Le roi était irrémissiblement condamné.

Quelle que soit l'opinion de la postérité sur le jugement de Louis XVI,

il est difficile de ne point admirer le sang-froid et l'intrépidité des

Conventionnels. Les complots, les poignards des royalistes, les

déclarations de guerre, les yeux menaçants des souverains étrangers

fixés sur leurs délibérations ne les effraient pas: sous le canon de

l'Europe, en face de la ligue des rois, ils découvrent leur conscience

et leur poitrine. Seuls contre tous, ils osent prendre l'offensive et

se réduire à la nécessité de vaincre. «Nous voilà lancés, écrivait

familièrement à son père le citoyen Lebas; les chemins sont rompus

derrière nous.» L'idée des hommes de 93 était effectivement que cet

acte d'audace, ce défi, devait contribuer au succès de nos armes. La

France envoya devant ses légions l'épouvante. Aux hostilités sourdes du

continent, elle répondit par une tête de roi jetée entre la République

française et tous les trônes de la terre.

[Illustration: L'abbé Grégoire.]

Ces menaces de mort, ces poignards, était-ce une vaine figure de

rhétorique?

Le vote de la Convention nationale porta dans le coeur des royalistes

la consternation et la terreur. A Paris même, il y eut quelques

mouvements qui indiquaient un complot en faveur de Louis XVI. Pendant

le procès, tandis que des bouches froides et sévères s'ouvraient pour

voter la mort de l'accusé, des bras s'armaient dans l'ombre pour le

sauver. Le 18 au soir, douze jeunes ex-gardes du corps se réunirent

dans un caveau du Palais-Royal et tinrent conseil entre eux sur les

moyens de jeter l'alarme dans l'opinion publique. Les conjurés

promenèrent les yeux sur les juges de Louis XVI, et se désignèrent

mutuellement douze victimes. Chacun choisit la sienne. On promit sur

l'honneur de frapper et l'on se sépara. Un seul conjuré tint son

serment.

Il y avait alors, au Palais-Égalité, une salle de traiteur, dont le

maître se nommait Février; c'était un caveau à voûtes basses, où l'on

descendait par quelques marches. Des tables étaient dressées le long

des murs. De rares lumières, fixées aux piliers de la salle, brillaient

ça et là. Il était sept heures et demie du soir. Un jeune homme,

Deparis, [Note: Ces détails et les suivants ont été communiqués à

l'auteur par le frère de Deparis, et non de Pâris, ainsi qu'écrivent

tous les historiens.] ancien garde du roi, barbe couleur de l'aile du

corbeau et cheveux très-noirs, teint basané, dents très-blanches,

houppelande grise, chapeau rond, était assis à une petite table avec un

ami: en proie à une agitation extrême, il s'entretenait de l'événement

de la journée. Fils d'une mère royaliste, il avait vu la Révolution

avec horreur: la condamnation à mort de Louis XVI le jetait dans un

transport frénétique. On causait assez librement autour de lui: une

voix nomma Lepelletier de Saint-Fargeau. Deparis n'avait jamais vu le

député de Sens. Lepelletier, assis devant une autre table, soupait

tranquillement. Deparis va droit à lui: «Vous êtes le citoyen

Lepelletier de Saint-Fargeau?--C'est mon nom.--Avez-vous voté la vie

ou la mort du roi?--Selon ma conscience, j'ai voté la mort.» A ces

mots, Deparis: «Tiens, misérable! tu ne voteras plus.» Le député tombe.

Il avait dans le flanc une lame de coutelas. Février accourt: Duparis

se débarrasse des mains qui veulent le saisir et s'enfuit. Lepelletier

est transporté mourant sur un lit: «J'ai versé mon sang pour la patrie,

dit-il; que ce sang consolide la liberté. J'ai bien froid... Les

ténèbres me gagnent... Mes amis, prenez garde à vous!» Il meurt.

Cette nouvelle jeta la stupeur dans la ville. Le Palais-Égalité

surtout, qui avait été le théâtre du crime, s'émut éperdument. Au café

du Caveau, un jeune homme monte sur une table et dit: «Le citoyen

Lepelletier de Saint-Fargeau vient d'être assassiné! (Saisissement.)

--Par qui? s'écrient des voix furieuses.--Par un royaliste.»

Le jeune homme descend de la table et se perd dans la foule.

Un instant après, un curieux, qui se pressait dans les groupes

pour savoir la nouvelle, sent une main sur sa main et une voix à son

oreille: «C'est moi qui l'ai tué, lui dit-on; en voici un de moins; à

_l'autre_, maintenant!» Cet ami se retourne et reconnaît devant lui

Deparis.

L'_autre_, c'était le duc d'Orléans. Voilà le coupable et la victime

que s'était choisis Deparis. Il n'avait frappé Lepelletier de

Saint-Fargeau que par hasard, comme un ennemi qu'on rencontre sur son

chemin. Le meurtrier n'abandonnait pas pour cela son serment. Le 24

janvier eut lieu le convoi de Saint-Fargeau. Il y avait grand bruit et

grande foule sur son chemin. La blessure ouverte, le sabre entouré d'un

crêpe, les habits percés et ensanglantés, tout retraçait aux yeux un

drame lugubre. Le ciel était sombre et froid comme la cérémonie. Des

torches, des cyprès, des choeurs de musique, des tambours suivaient le

char funèbre; on se rendait au Panthéon. Le convoi traversa la place

Vendôme. Deparis s'y promenait, depuis le matin, de long en large; il

avait sous sa redingote une lame et un pistolet. Résolu à finir

publiquement ses jours sur la place, il devait atteindre au coeur son

ennemi et se tuer ensuite. Le cortége défila en grande pompe; la

députation conventionnelle suivait le char à pas graves et lents.

Deparis avait la main sur son sabre; d'Orléans ne passa pas. Soit qu'il

eût été averti, comme on le croit, par une lettre, du danger qui le

menaçait, soit qu'il eût conçu de lui-même des inquiétudes, le duc

avait refusé de suivre le cortége.

Deparis sortit alors de la capitale, et y rentra comme attiré par la

fascination de son projet téméraire. Sa tête était mise à prix; il ne

pouvait manquer d'être reconnu. Un ami lui persuada de se retirer. Un

passe-port lui avait été délivré sous un faux nom. Ce furieux ne se

résolut néanmoins qu'avec tristesse à gagner la frontière sans avoir

accompli sa vengeance. Il arriva vers le soir à Forges-les-Eaux, dans

une auberge, dite du _Grand-Cerf_. Mouillé par une pluie froide, il

s'approche de l'âtre et se mêle à la conversation de quelques

colporteurs qui se réchauffaient dans la salle commune. «Que pense-t-on

ici de la mort du roi? leur demanda-t-il d'une voix mal assurée, qui

cherchait à masquer son émotion sous une fausse indifférence.--On

pense, dit l'un d'eux, que l'on a bien fait de le frapper: je voudrais,

pour moi, que tous les tyrans du monde n'eussent qu'une seule tête,

pour qu'on pût l'abattre d'un seul coup!» Deparis se lève, prend un

flambeau, ouvre la porte qui doit le conduire à sa chambre de lit, et

dit assez haut pour être entendu: «Je ne rencontrerai donc partout que

des assassins de mon roi!» Il monte le roide escalier de bois, demande

à souper seul, fait usage, pour diviser ses morceaux, d'un couteau

ayant forme de poignard, se promène à grands pas d'un air égaré.

Quelqu'un qui le guettait le voit ensuite se mettre à genoux, baiser à

plusieurs reprises sa main droite. Il demande de l'encre, écrit

quelques lignes sur un papier et se couche. Tout cela donne des

soupçons. A quatre heures du matin, il y avait trois gendarmes dans la

chambre.

Deparis dormait; on le secoue par les épaules pour le

réveiller.--«Citoyen, au nom de la loi, tu vas nous suivre à l'hôtel de

ville.--Ah! messieurs, répondit-il froidement, je vous attendais; un

instant, et je suis à vous.» A ces mots, il glisse sa main sous

l'oreiller, fait un faux mouvement sur le côté droit et se décharge

dans la tête un pistolet à deux coups. On trouva sur lui son extrait de

naissance et son congé de garde-du-corps. Au dos de ce brevet, il avait

écrit de sa main: «Qu'on n'inquiète personne! personne n'a été mon

complice dans la mort heureuse du scélérat Saint-Fargeau. Si je ne

l'eusse pas rencontré sous ma main, je faisais une plus belle action:

je purgeais la France du régicide et du parricide d'Orléans. Tous les

Français sont des lâches auxquels je dis:

«Peuple, dont les forfaits jettent partout l'effroi,

Avec calme et plaisir j'abandonne la vie.

Ce n'est que par la mort qu'on peut fuir l'infamie

Qu'imprima sur nos fronts le sang de notre roi.»

[Note: Ces vers avaient été écrite la veille dans l'auberge; les recueils

du temps contiennent de lui quelques poésies légères. Deparis avait trente

uns. On observa que le soir, en se couchant, il n'ôta point la clef de la

serrure de sa porte. Le pistolet avec lequel il se donna la mort était

chargé d'un double lingot mâché. Son frère cadet, parfait honnête homme

d'ailleurs, fut placé sous la Restauration dans les bureaux de la

préfecture de police, et son principal titre de recommandation était

son nom de famille. Les Bourbons de la branche aînée approuvaient-ils

donc l'assassinat?]

La mort de Lepelletior ne fut point le crime d'un fanatisme isolé: il y

avait, comme nous l'avons dit, un complot sous l'attentat de Deparis.

Qu'espéraient les conjurés? Intimider les juges du roi? Évidemment la

Révolution n'aurait point reculé devant douze poignards, et la tête de

Louis XVI, malgré les victimes choisies dans le sein de la Convention

nationale, n'en fût pas moins tombée sur l'échafaud. Ce Deparis était

un fanatique et un assassin; mais ce n'était point un lâche. Combien

ceux qui se cachaient et complotaient dans l'ombre étaient-ils mille

fois plus dangereux!

L'assassinat de Saint-Fargeau ne fit que démontrer la nécesssité d'une

surveillance étroite pour comprimer les machinations du royalisme. Les

départements s'associèrent par des adresses au vote de la Convention.

Quatre membres de l'Assemblée qui étaient alors en mission envoyèrent à

leurs collègues la lettre suivante:

«Nous apprenons par les papiers publics que la Convention doit

prononcer demain sur Louis Capet. Privés de prendre part à vos

délibérations, mais instruits par la lecture réfléchie des pièces

imprimées, et par la connaissance que chacun de nous avait acquise des

trahisons non interrompues de ce roi parjure, nous croyons que c'est un

devoir pour tous les députés d'annoncer leur opinion publiquement, et

que ce serait une lâcheté de profiter de notre éloignement pour nous

soustraire à cette obligation.

«Nous déclarons que notre voeu est pour la condamnation de Louis Capet

par la Convention nationale, sans appel au peuple. Nous proférons ce

voeu dans la plus intime conviction, à cette distance des agitations où

la vérité se montre sans mélange, et dans le voisinage du tyran

piémontais.»

«_Signé_: HÉRAUT, JAGOT, SIMON, GRÉGOIRE.»

La première rédaction portait: «Notre voeu est pour la condamnation _à

mort_ de Louis.» Grégoire, fidèle à ses principes, fit rayer ces deux

mots. «Je ne blâme point, ajouta-t-il, ceux de mes collègues qui, dans

leur conscience, voteront pour la mort; Louis est un grand coupable:

mais ma religion me défend de verser le sang des hommes. Il suffit à la

société que le coupable ne puisse plus nuire.» L'abbé Grégoire, quoique

ayant refusé, le 19 janvier 1793, de salir sa robe de prêtre, n'en a

pas moins été chassé, en 1819, de la Chambre des députés, comme

_indigne_ et comme régicide. Je livre à l'indignation des coeurs

honnêtes les assassins de sa mémoire.

La Convention nationale venait de se montrer grande. Jamais le bras de

la justice ne s'était révélé dans une assemblée humaine avec des signes

plus évidents et un appareil plus redoutable. La nation croyait enfin à

la République. Ce résultat, il est vrai, fut acheté par un acte

terrible, dont se plaint l'indulgence, dont gémit la pitié. Si

l'inexorable volonté du bien dirigeait la conscience de la grande

majorité des représentants, la faiblesse, la peur, ou des passions

cruelles, n'ont-elles pu aussi arracher à quelques-uns une sentence de

mort? La tête de Louis, en tombant, ne jeta-t-elle pas dans le pays une

cause d'effervescence et de bouillonnement? La terreur entre les

citoyens ne fut-elle pas plus tard une suite de l'épouvante qu'on avait

voulu diriger contre les rois? Tout cela est possible, mais tout cela

était forcé. Le peuple, comme l'Océan, ne se soulève point sans remuer

la vase de son lit. Quel remède? Aucun. Les orages sont nécessaires à

la nature et les révolutions à l'humanité.

Un dernier mot sur le procès de Louis XVI. Parmi ceux qui votèrent la

mort, presque tous périrent sur l'échafaud; quelques-uns seulement ont

survécu. Dans l'exil ou à Cayenne, où ils avaient été transportés, pas

un d'eux n'a jamais témoigné le moindre repentir. Nul remords. Ils

emportèrent dans la tombe la conviction d'avoir fait leur devoir.

Le fait suivant fut raconté en Belgique à l'auteur de cette histoire.

Un ancien Conventionnel avait pour ami un habitant de Namur qui venait

de temps en temps lui rendre visite. Un jour, ce dernier trouva le

régicide, comme on disait alors, entouré de papiers et relisant avec

une attention profonde le _Moniteur_ de 1793.

--Que faites-vous là? lui dit-il.

--Je refais le procès du roi.

--Eh bien...?

--Eh bien! je voterais aujourd'hui comme j'ai voté le 17 janvier; je

voterais la mort!

Histoire des Montagnards · 第 51 / 146 题