VI

Louis XVI et sa famille.--Procès-verbal d'Albertier.--Rapport du maire

Cambon.--Récit de Barère.--L'ex-roi devant la Convention.--Son attitude

et ses réponses.--Retour au Temple.--Nouvelles tentatives de séduction

en faveur du roi.--Olympe de Gouges.--Vie privée de Louis XVI dans sa

captivité.--La protestation de la vengeance.

Louis XVI fut amené à la barre de la Convention nationale, le 11

décembre 1792.

Presque tout Paris était sous les armes. Le roi s'était levé à sept

heures du matin... Mais cédons la parole aux pièces officielles, mille

fois plus éloquentes que tous les commentaires des historiens.

Voici le résumé du rapport du commissaire Albertier: «La prière du

ci-devant roi a été à peu près de trois quarts d'heure. A huit heures,

le bruit du tambour l'a fort inquiété: il m'a demandé ce que c'était

que ce tambour, et a ajouté qu'il n'était point accoutumé à l'entendre

de si bonne heure... Un instant après, l'on a servi le déjeuner. Louis

a déjeuné en famille. La plus grande agitation régnait sur tous les

visages. Le bruit et le rassemblement qui, à chaque instant, devenaient

plus nombreux, ont continué à beaucoup l'alarmer. Après le déjeuner, au

lieu de la leçon de géographie [Note: J'ai vu aux Archives les deux

globes de carton dont se servait pour cette étude Louis XVI dans la

tour du Temple.] qu'il a coutume de donner à son fils, il a fait avec

lui une partie au jeu de siam. L'enfant, qui ne pouvait aller plus loin

que le point seize, s'est écrié: «_Le nombre seize est bien

malheureux!_--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais,» a répondu

Louis XVI.

«Le bruit cependant augmentait; j'ai cru qu'il était temps de

l'instruire; je me suis approché de lui: «Monsieur, je vous préviens

que dans l'instant vous allez recevoir la visite du maire.--Ah! tant

mieux! a répondu Louis.--Mais je vous préviens, ai-je reparti, qu'il ne

vous parlera pas en présence de votre fils.» Louis, faisant approcher

son enfant: «Embrassez-moi, mon fils, et embrassez votre maman pour

moi.»

«Ordre est donné à Cléry de sortir. Il sort et emmène avec lui le jeune

Louis... Louis, après être resté un quart d'heure à se promener, se

place dans son fauteuil, en me demandant si je savais ce que le maire

avait à lui dire. Je lui ai dit que je l'ignorais, mais que bientôt il

le lui apprendrait lui-même. Il se lève et se promène encore pendant

quelque temps. Je lisais sur son front l'inquiétude qui l'agitait. Il

était tellement rêveur, tellement absorbé dans ses réflexions, que je

me suis approché de très-près derrière lui sans qu'il me remarquât. A

la fin il s'est retourné et, tout surpris, il m'a dit: «Que

voulez-vous, monsieur?--Moi, monsieur? je ne veux rien; seulement, je

vous ai cru incommodé, et je venais voir si vous aviez besoin de

quelque chose.--Non, monsieur.» Louis se plaignit seulement en disant:

«Vous m'avez privé une heure trop tôt de mon fils.»

«Il s'est replacé dans son fauteuil, et le citoyen maire est arrivé un

instant après.»

Voici maintenant le rapport du maire (Cambon): «... Je suis monté dans

l'appartement de Louis, et, avec la dignité qui convient à un

représentant du peuple, je lui ai signifié son mandat d'amener. «Je

suis chargé, lui ai-je dit, de vous annoncer que la Convention

nationale attend Louis Capet à sa barre et qu'elle m'ordonne de vous y

traduire.» Je lui ai demandé ensuite s'il voudrait descendre. Louis XVI

parut hésiter un instant, et a dit: «Je ne m'appelle pas Louis Capet:

mes ancêtres ont porté ce nom, mais jamais on ne m'a appelé ainsi. Au

reste, c'est une suite des traitements que j'éprouve depuis quatre mois

par la force.» Le maire, sans répondre, l'a invité de nouveau à

descendre: à quoi il s'est décidé.

Au bas de l'escalier, dans le vestibule, quand Louis XVI vit les

fantassins armés de fusils, de piques, et les bataillons de cavaliers

bleu de ciel, dont il ignorait la formation, son inquiétude parut

redoubler. Descendu dans la cour du Temple, il jeta un coup d'oeil sur

la tour qu'il venait de quitter. Il pleuvait alors. Louis avait une

redingote noisette par-dessus son habit. On le fit monter en voiture.

Le procureur de la Commune, Chaumette, ayant fait observer que la rue

du Temple était étroite et qu'il était à craindre qu'il n'arrivât

quelque accident au moment du départ, on prit des mesures pour assurer

la sortie du prisonnier. Les glaces du carrosse étaient ouvertes:

quelques cris de mort furent portés aux oreilles du roi. Louis était

placé à côté du maire; il contemplait la multitude houleuse qui

s'enflait de moment en moment. Quant à lui, il ne donnait aucun signe

de tristesse, de crainte, ni de mauvaise humeur. Pendant presque toute

la course, il garda le silence; une ou deux fois seulement, il parut

s'occuper d'objets fort étrangers à sa situation: en passant devant les

portes Saint-Martin et Saint-Denis, il demanda laquelle des deux on se

proposait d'abattre. La voiture était entrée dans la cour des

Feuillants; les municipaux confièrent à la force armée la personne de

Louis XVI. Santerre lui mit la main sur le bras et le conduisit ainsi

jusqu'à la barre de la Convention.

Louis avait la barbe un peu longue; son extérieur était négligé; il

avait perdu de son embonpoint. On remarqua dans l'Assemblée que

l'ex-roi occupait le même fauteuil et la même place où il était quand

il jura obéissance à la Constitution; car, depuis cette époque, les

distributions intérieures de la salle avaient été modifiées d'après un

nouveau plan qui était tout à fait l'inverse de l'ancien. Louis XVI

soutint avec un air d'insouciance flegmatique la vue de ces lieux qui

devaient réveiller en lui des souvenirs amers. Son visage, étranger,

pour ainsi dire, à la scène dont il était l'acteur principal,

contrastait avec les sentiments d'intérêt et de pitié que son infortune

remuait dans les coeurs.

Le président de la Convention nationale était alors Barère; il va nous

raconter lui-même ses impressions durant cette séance mémorable: «Je me

rends à l'Assemblée à 10 heures, je cherche à préparer les esprits

agités et les âmes indignées à contenir leurs sentiments, et à paraître

impassibles et disposés à la justice. On reçoit au bureau des

secrétaires des avis multipliés qui annoncent que l'effervescence est

très-grande sur les boulevards, depuis le Temple jusqu'à la porte des

Feuillants. D'autres avis assurent que la vie du roi est en danger,

surtout sur la place Vendôme, où le rassemblement du peuple est plus

nombreux et plus exaspéré. Je fais venir vers les onze heures M.

Ponchard, commandant de la garde conventionnelle, et M. Santerre,

commandant de la garde nationale de Paris. «Vous répondez du roi sur

votre tête, leur dis-je, vous, monsieur le commandant de la garde de

Paris, depuis le Temple jusqu'à la porte de l'Assemblée, et vous,

monsieur le commandant de la garde conventionnelle, depuis la porte de

l'Assemblée jusqu'au retour du roi à cette porte et à la remise de sa

personne au commandant de la garde nationale.»

«Les ordres furent très-ponctuellement exécutés; tout fut calme, et,

vers midi et demi le roi parut à la barre de la Convention. Les

officiers de l'état-major et le commandant Ponchard, ainsi que le

commandant Santerre, étaient derrière lui.

«Avant son arrivée, il s'était manifesté des marques bruyantes

d'improbation sur quelques motions d'ordre intempestives et imprudentes

qui avaient été faites; quelques côtés des tribunes applaudissaient,

d'autres poussaient des vociférations. Vers midi, je crus devoir donner

une autre direction aux esprits et une meilleure disposition aux

tribunes. Je me levai, et après un moment de silence je demandai aux

citoyens nombreux et de toutes les classes, qui remplissaient la salle,

d'être calmes et silencieux. «Vous devez le respect au malheur auguste

et à un accusé descendu du trône; vous avez sur vous les regards de la

France, l'attention de l'Europe et les jugements de la postérité. Si,

ce que je ne peux penser ni prévoir, des signes d'improbation, des

murmures étaient donnés ou entendus dans le cours de cette longue

séance, je serais forcé de faire sur-le-champ évacuer les tribunes: la

justice nationale ne doit recevoir aucune influence étrangère.» [Note:

Ces paroles ne sont pas celles que le _Moniteur_ a conservées:

«Représentants, dit Barère, vous allez exercer le droit de justice

nationale. Que votre attitude soit conforme à vos nouvelles fonctions.

(Se tournant vers les tribunes:) Citoyens, souvenez-vous du silence

terrible qui accompagna Louis ramené de Varennes, silence précurseur du

jugement des rois par les nations.»]

«L'effet de mon discours fut aussi subit qu'efficace. La séance dura

jusqu'à 7 heures du soir, et dans cet espace de temps pas un murmure,

pas un mouvement ne se fit dans toute la salle.

«Louis XVI parut à la barre, calme, simple et noble, comme il m'avait

toujours paru à Versailles, quand je le vis en 1788 pour la première

fois, et quand je fus envoyé vers lui, au temps des États généraux et

de l'Assemblée constituante, comme membre de différentes députations.

J'étais assis comme tous les membres de l'Assemblée: le roi seul était

debout à la barre. Tout républicain que je suis, je trouvai cependant

très-inconvenant et même pénible à supporter de voir Louis XVI, qui

avait convoqué les États généraux et doublé le nombre des députés des

communes, amené ainsi devant ces mêmes communes, pour y être interrogé

comme accusé. Ce sentiment me serra plusieurs fois le coeur, et quoique

je susse bien que j'étais observé sévèrement par les députés spartiates

du côté gauche, qui ne demandaient pas mieux que de me voir en faute

pour me faire l'injure de demander mon remplacement à la présidence,

néanmoins j'ordonnai à deux huissiers, qui étaient près de moi, de

porter un fauteuil à Louis XVI dans la barre. L'ordre fut exécuté

sur-le-champ. Louis XVI y parut sensible, et ses regards dirigés vers

moi me remercièrent au centuple d'une action juste et d'un procédé

délicat que je mettais au rang de mes devoirs.

«Cependant le roi restait toujours debout avec une noble assurance.

Alors je crus, avant que de commencer à l'interroger, devoir lui

renvoyer un des huissiers pour l'engager à s'asseoir. En voyant cette

communication qui avait existé deux fois entre le président et

l'accusé, les députés du côté gauche, soupçonneux comme des

révolutionnaires, parurent par quelques légers murmures improuver ces

communications par l'intermédiaire de l'huissier qui allait du fauteuil

du président à la barre. Un des députés, plus irritable et plus défiant

que les autres, Bourdon de l'Oise, que l'on avait vu couvert de sang

dans la journée du 10 août, où il combattit avec force, m'attaqua

personnellement par une motion d'ordre. Il prétendit que la présidence

devait être impassible comme la Convention, et qu'il était

extraordinaire et même inconvenant de voir des pourparlers par

huissier entre l'accusé et le président. Les esprits étaient prêts à

s'échauffer, et je sentis que si je laissais aller cette motion aux

débats je ne serais plus maître de l'Assemblée. Je demandai la parole

pour expliquer les motifs de ces communications, qui ne tendaient qu'à

de simples égards qu'on doit à tout accusé, même dans les tribunaux

ordinaires. Je dois le dire à la louange de ce côté gauche, dont je

redoutais les imputations hasardées et la censure sévère, aussitôt que

j'eus expliqué les faits relatifs au siége envoyé à l'accusé et à

l'invitation de s'asseoir, tout reprit le calme et la confiance.

«Deux membres du Comité chargé des pièces et de l'instruction du procès

m'apportèrent alors le procès-verbal rédigé au Comité sur _les

questions que je devais faire à l'accusé_. Tout était écrit par le

Comité, jusqu'aux formules de l'interrogatoire. En les parcourant

rapidement, les premiers mots me frappèrent: _Louis Capet, la nation

vous accuse_. Je savais, depuis le commencement de la Révolution, que

le sobriquet historique donné dans le Xe siècle à Hugues, quand il

s'empara du trône des Carlovingiens, déplaisait fortement à Louis XVI.

Je pris sur moi de supprimer le nom de Capet dans la formule de

l'interrogatoire, nom qui revenait à chaque chef d'accusation. Personne

ne s'avisa de cette suppression dans l'Assemblée. Louis XVI seul le

sentit, comme il nous l'a appris lui-même dans la suite. [Note:

Cambacérès, arrivant quelques jours après dans la chambre de Louis XVI,

pour lui porter la nouvelle que la Convention lui donnait le choix de

trois défenseurs, lui dit: «Louis Capet, je viens de la part de la

Convention...» Louis XVI l'interrompant: «Je ne m'appelle point Capet,

mais Louis.» Cambacérès reprend d'un ton officiel: «Louis Capet, je

viens vous notifier le décret qui vous donne le choix de trois

défenseurs.--Je répète, dit Louis XVI, que mon nom n'est point Capet;

le président Barère, à la Convention, ne m'a jamais nommé que Louis, et

c'est ainsi que je me nomme.»--«Cette particularité, ajoute Barère,

connue de la bouche même de Cambacérès, me prouva que Louis XVI avait

très-bien senti toutes les nuances de mes justes procédés à son

égard.»]

«Louis XVI, toujours assis, répondait très-laconiquement à chaque

question, soit en invoquant la Constitution, qui ne rendait responsable

que le ministère, soit en rejetant sur chaque ministre la

responsabilité des différents actes ou des faits compris dans les chefs

d'accusation. Là finit très-heureusement mon pénible mandat. Mon âme

fut à l'aise et comme délivrée d'un lourd fardeau quand je lus le

dernier article de ce long interrogatoire. En ce moment, les deux

membres du Comité formé pour l'instruction du procès apportèrent sur le

bureau des secrétaires une quantité de papiers trouvés dans l'armoire

de fer aux Tuileries, et dont une grande partie était de l'écriture de

Louis XVI. Les autres étaient des pièces de la correspondance entre

Louis XVI et ceux de ses conseils, ministres ou courtisans, qui

communiquaient avec lui sur les affaires de l'État et sur les

événements de la Révolution.

«M. Valazé, l'un des six secrétaires, se chargea de présenter à Louis

XVI les diverses pièces une à une, afin de les lui faire reconnaître ou

désavouer. M. Valazé, qui était cependant regardé à la Convention comme

royaliste [Note: Valazé tenait aux Girondins; la grossièreté de ses

manières et de ses procédés envers le roi fut blâmée hautement par tous

les journaux de la Montagne.], s'approcha de la barre, s'assit en

dedans de la salle, et, d'un air dédaigneux ou du moins peu convenable,

présentait à Louis XVI, en lui tournant le dos, et comme par-dessus son

épaule, les pièces de la correspondance et les autres écritures du

procès. Je ne pus supporter, je l'avoue, cette manière presque

insultante au malheur, et je crus devoir faire cesser ce procédé

indélicat en envoyant un huissier à M. Valazé pour l'engager à mettre

des formes moins dures et moins offensantes envers un illustre

accusé.--Aussitôt M. Valazé se leva, se tourna vers Louis XVI, et,

d'une manière plus digne de la Convention et du roi, lui présenta les

pièces avec des égards qui furent très-bien sentis et appréciés par

Louis XVI, qui par ses regards et par un léger mouvement de tête sembla

me remercier.

«Oh! combien de fois, depuis son jugement, j'ai pensé avec un intérêt

touchant à cette séance de la Convention, où je l'interrogeai, moi

citoyen obscur des Pyrénées, moi qui l'avais vu sur son trône en 1788,

lorsqu'il reçut si majestueusement les envoyés d'un prince qui a été

aussi malheureux que lui, de Tippoo-Saäb, sultan du royaume de

Vissaour, dans l'Inde... Enfin, vers les sept heures du soir, cette

pénible et extraordinaire séance fut terminée. Louis XVI fut confié à

la force armée de la Convention et de Paris, qui en répondait et qui

justifia la confiance de l'Assemblée.»

Ce long récit a été rédigé par Barère dans l'intention de se faire

valoir lui-même. On y sent beaucoup trop la joie et la vanité d'un

acteur qui se flatte d'avoir bien joué son rôle. Cette page d'histoire

contient néanmoins quelques détails curieux qu'on s'en voudrait de

passer sous silence. En homme du monde, Barère tenait à exécuter les

rois galamment.

Un autre que Louis XVI aurait abordé la Convention avec fierté. «Nous

autres rois, aurait-il dit, nous n'avons jamais été élevés dans l'idée

que nous fussions justiciables envers nos sujets. Mon droit est le

droit divin, antérieur et supérieur à toutes les sociétés humaines.

Voilà ma tradition. Je récuse votre compétence. La raison d'État

m'autorisait à faire ce que j'ai fait. Vous pouvez me tuer; vous ne

pouvez pas me juger.»

C'est ainsi qu'avait agi Charles 1er.

Une telle conduite eût peut-être relevé la dignité royale; mais combien

plus touchante fut l'entrée de Louis XVI! Grossièrement vêtu de drap,

brun, la démarche lourde, l'air modeste et résigné, il toucha tous les

coeurs. Et quand on songeait que ce bonhomme avait été le roi, les

femmes, les citoyens eux-mêmes qui étaient dans les tribunes se

sentaient émus, attendris.

Il ne récusa point ses juges; il répondit à toutes les questions qui

lui furent adressées.

L'une des principales charges qui s'élevaient contre Louis XVI était

d'avoir passé les troupes en revue au 10 août, d'avoir pris la fuite

sans faire cesser le feu et d'avoir même donné aux Suisses l'ordre de

tenir bon jusqu'à son retour. A ce chef d'accusation, il répondit d'une

manière équivoque:

--J'étais maître de faire marcher les troupes; il n'existait pas de loi

qui me le défendit; mais je n'ai point voulu répandre le sang.

Alors que voulait-il donc? Que le tambour battit sans faire de bruit,

que le vent soufflât sans agiter les feuilles, que le fleuve se

soulevât sans noyer ses rives!

Il se retrancha derrière ses ministres, derrière la Constitution

elle-même. Quand on lui demanda:

--Avez-vous fait construire une armoire à porte de fer dans un mur du

château des Tuileries?

Il répondit:

--Je n'en ai aucune connaissance.

L'ex-roi refusa également de reconnaître toutes les pièces trouvées

dans cette armoire et d'autres qui lui furent successivement

présentées. Il alla jusqu'à nier sa propre signature. Les dénégations

de Louis ne pouvaient détruire l'évidence des faits et elles portaient

atteinte à sa loyauté. Couvrons au reste d'un silence respectueux les

fautes et les dissimulations du cet infortuné monarque. _Res est sacra

miser_. Le malheureux est une chose sacrée.

On lui reprocha de s'être servi de l'or comme d'un moyen de corruption.

--Je n'avais pas de plus grand plaisir, répondit-il, que de donner à

ceux qui en avaient besoin.

[Illustration: Cambon ordonne à Louis XVI de se rendre à la barre de la

Convention.]

Louis n'était pas au fond un malhonnête homme; comment se fait-il qu'il

eût recours à des moyens de défense évasifs, mensongers? Il faut sans

doute accuser de cette fourberie son éducation, son entourage, les

prêtres surtout qui dirigeaient sa conscience.

Au sortir de la salle de la Convention, on fit passer Louis XVI dans la

salle des conférences: le commandant, le procureur de la Commune et le

maire l'accompagnaient. Cambon lui demanda s'il voulait prendre quelque

chose. Louis répondit non. Mais, un instant après, voyant un grenadier

tirer un pain de sa poche et en donner la moitié à Chaumette, le roi

s'approcha du procureur de la Commune, pour lui en demander un morceau.

Chaumette, en se reculant, lui répondit:

--Demandez tout haut ce que vous voulez, monsieur.

Louis XVI reprit:

--Je vous demande un morceau de votre pain.

--Volontiers, lui dit Chaumette, tenez, rompez: c'est un déjeuner de

Spartiate. Si j'avais une racine, je vous en donnerais la moitié.

Il était cinq heures, et le malheureux roi n'avait encore rien mangé de

la journée,--Rompre le pain était autrefois un signe de fraternité;

pourquoi faut-il qu'entre le roi et son peuple le pain ne se rompe

qu'au pied de l'échafaud!

Louis remonta dans la voiture du maire. La foule était immense et

agitée. Des cris de mort se mêlèrent à ceux de _Vive la Nation, vive la

République_. Des forts de la halle et des charbonniers sous les armes,

rangés en bataille dans la meilleure tenue, se mirent à chanter

énergiquement le refrain de l'hymne des Marseillais:_Qu'un sang impure

inonde nos sillons_. Cet à propos brutal fut cruellement saisi par

Louis XVI. Il remonta en voitre et mangea seulement la croûte de son

pain. Ne sachant trop comment se débarrasser de mie, il en parla au

substitut, qui jeta le morceau par la portière.

--Ah! reprit Louis, c'est mal de jeter ainsi le pain, surtout dans un

moment où il est rare.

--Et comment savez-vous qu'il est rare? demanda Chaumette.

--Parce que celui que je mange sent un peu la terre.

--Ma grand'mère me disait toujours: Petit garçon, on ne doit pas perdre

une mie de pain; vous ne pourriez pas en faire venir autant.

--Monsieur Chaumette, votre grand'mère était, à ce qu'il me paraît, une

femme de grand sens.

Louis parla peu au retour. Doué d'une grande mémoire, il articula

seulement le nom de quelques rues qu'il parcourait.

--Ah! voici, dit-il, la rue du Houssaye.

Le procureur de la Commune reprit:

--Dites la rue de l'Égalité.

--Oui, oui, à cause de...

Il n'acheva pas; sa tête tomba mélancoliquement sur sa poitrine. Les

farouches républicains qui reconduisaient l'ex-roi étaient mal a

l'aise; ils ne pouvaient, quoi qu'ils fissent, comprimer leur

attendrissement. Le citoyen Chaumette lui-même, pour lequel la matinée

avait été très-pénible, se trouva un peu mal au retour. «Je me sens le

coeur embarrassé,» dit-il. Il y a des infortunes qui touchent jusqu'aux

plus implacables ennemis de la royauté.

Cependant que se passait-il au Temple? Le commissaire Albertier était

monté dans l'appartement des femmes, après le départ du roi. «Nous leur

avons appris, raconte-t-il, que Louis venait de recevoir la visite du

maire. Le jeune Louis le leur avait déjà annoncé. «Je sais cela, m'a

dit Marie-Antoinette; mais où est-il maintenant?» Je lui ai répondu

qu'il allait à la barre de la Convention, mais qu'elle ne devait point

être inquiète, qu'une force imposante protégerait sa marche. «Nous ne

sommes point inquiètes, mais affligées,» m'a répondu madame Elisabeth.

Louis fut ramené dans sa chambre à six heures et demie. Alors le maire

et tous ceux qui l'accompagnaient se retirèrent. Il demeura seul avec

le commissaire Albertier.

--Monsieur, lui dit-il, croyez-vous qu'on puisse me refuser un conseil?

--Monsieur, je ne puis rien préjuger.

--Je vais chercher la Constitution.

Le roi sort, revient et après avoir parcouru l'acte constitutionnel:

--Oui, la loi me l'accorde.

Après un silence:

--Mais, monsieur, croyez-vous que je puisse communiquer avec ma

famille?

--Monsieur, je l'ignore encore, mais je vais consulter le conseil.

--Faites-moi aussi, je vous prie, apporter à dîner, car j'ai faim; je

suis presque à jeun depuis ce matin.

--Je vais d'abord satisfaire aux voeux de votre coeur, en consultant le

conseil, puis je vous ferai apporter à dîner.

Le commissaire rentre:

--Monsieur, je vous annonce que vous ne communiquerez pas avec votre

famille.

--C'est cependant bien dur; mais avec mon fils, mon fils qui n'a que

sept ans?

--Le conseil a arrêté que vous ne communiqueriez point avec votre

famille: or votre fils est compté pour quelque chose dans votre

famille.

Le roi se le tint pour dit. On servit ensuite le souper. Louis mangea

six côtelettes, un morceau de volaille assez volumineux, des oeufs; il

but deux verres de vin blanc et un d'Alicante. Puis il se leva de table

et alla se coucher.

«Nous sommes ensuite, raconte Albertier, remontés chez les dames. Leur

première question a été de savoir si Louis communiquerait avec sa

famille. Nous leur avons fait la même réponse qu'à Louis.

Marie-Antoinette: «Au moins, laissez-lui son fils.» L'un de mes

collègues lui a répondu: «Madame, dans la position où vous vous

trouvez, je crois que c'est à celui qui est supposé avoir le plus de

courage à supporter la privation: d'ailleurs l'enfant, à son âge, a

plus besoin des soins de sa mère que de ceux de son père.» Ces

séparations violentes étaient hautement blâmées par les journaux de la

Montagne: «On se conduit avec les prisonniers du Temple, écrivait

Prudhomme, de manière qu'ils finiront par exciter la pitié.» Les

partisans de Robespierre et de Saint-Just, qui voulaient une justice

rapide, demandaient si c'était par humanité qu'on laissait l'ex-roi se

consumer dans le chagrin et dans la terreur.

Les royalistes se remuaient sourdement pendant le procès de Louis XVI.

Les plus ardents Montagnards furent circonvenus par des démarches

secrètes et des considérations délicates de famille. Le père de Camille

Desmoulins le conjurait, dans une lettre, de ne pas le réduire au

chagrin de voir son nom sur la liste de ceux qui voteraient la mort du

roi. Camille, dominé par l'enivrement révolutionnaire, ne tint aucun

compte de cette prière; il proposa à l'Assemblée le projet de décret

suivant: «Louis Capet a mérité la mort. Il sera dressé un échafaud sur

la place du Carrousel, où Louis sera conduit ayant un écriteau avec ces

mots devant: _Parjure et traître à la nation_, et derrière: _Roi_, afin

de montrer à tout le peuple que l'avilissement des nations ne saurait

prescrire contre elles le crime de la royauté par un laps de temps,

même de mille cinq cents ans. En outre, le caveau des rois à

Saint-Denis sera désormais la sépulture des brigands, des assassins et

des traîtres.»

Un autre Conventionnel, Barère, avait une jeune femme très-aimable,

très-riche, mais entichée de royalisme et de dévotion; elle lui écrivit

lettre sur lettre; la mère de cette jeune femme mêla des fureurs aux

larmes de sa fille; tout fut inutile: Barère vota la mort. Je rapporte

ces faits, pour montrer quelle nécessité inéluctable poussait alors la

main de la France sur son roi, puisque les coeurs résistèrent

non-seulement à la pitié, mais encore à de plus douces influences,

telles que les liens du sang ou les attaches du coeur. Il ne faut

pourtant pas croire que le sentiment de l'humanité n'ait point fait

trembler ça et là, dans l'esprit de ces terribles législateurs, la

sentence de mort. Ils ont eu à vaincre la nature. Celui de tous qu'on

croirait le moins accessible à la compassion, Marat, fut ému.

Mlle Fleury n'avait point abandonné son projet. La veille même du jour

où Louis comparut devant la Convention, elle se rendit chez l'Ami du

peuple.

--Eh bien! lui demanda-t-elle, avez-vous réfléchi à ce que nous disions

l'autre jour?

--Oui, il faut qu'il meure; tant que cet homme vivra, les factions

s'agiteront autour de lui. Nous-mêmes, car qui peut répondre de

l'avenir? nous pouvons, d'un instant à l'autre, être pris de faiblesse

et retourner en arrière. Le roi mort, il n'y a plus moyen de reculer.

Je ne me dissimule pas que Louis nous a servi à faire la Révolution;

mais, abordés d'hier dans une île nouvelle, il faut brûler maintenant

le vaisseau qui nous y a conduits, afin que n'ayant plus ni salut à

attendre des mesures tempérées, ni merci à espérer des rois, nous

combattions comme des furieux pour maintenir la République.

--Voyons, Marat, ton projet de la République est sublime, mais ne

peut-il pas être prématuré? Que de larmes d'ailleurs, que de sang

répandu avant d'arriver par les moyens que tu indiques à la paix, à

l'union et à l'amour! Il te faudra peut-être encore abattre deux mille

têtes.

--On les abattra.

Il y eut un moment de silence, durant lequel Mlle Fleury crut voir

toute la chambre peinte en rouge.

Marat reprit d'une voix lente et basse, comme se parlant à lui-même:

--Le propre des hommes forts est d'attendre.

--Attendre les pieds dans le sang!

--La France a trop souffert sous ses rois, elle n'en veut plus.

--Louis XVI, d'après la Constitution, n'était pas un vrai roi; ce

n'était après tout que le premier serviteur du peuple.

--Nous sommes assez grands maintenant pour nous servir nous-mêmes.

--C'est bien; mais le peuple n'est grand que quand il est fort et

magnanime. Or, laquelle crois-tu la plus élevée de la nation qui, ayant

un roi sous la main, un roi sans défense, sans armée, le tue; ou de

celle qui l'appelle à sa barre pour lui dire: Louis tu nous as trahis,

et nous te pardonnons?

Marat était mal à l'aise; il s'enferma très-tard dans sa chambre, se

promena de long en large et ne prit qu'une heure de sommeil. Le

lendemain, il était assis sur son banc à la Convention quand Louis XVI

parut à la barre. Il écrivit le soir même cette note qui parut dans son

journal: «On doit à la vérité de dire qu'il s'est présenté et comporté

à la barre avec décence; qu'il s'est entendu appeler Louis sans montrer

la moindre humeur, lui qui n'avait jamais entendu résonner à son

oreille que le nom de Majesté; qu'il n'a pas témoigné la moindre

impatience tout le temps qu'on l'a tenu debout, lui devant qui aucun

homme n'avait le privilége de s'asseoir. Innocent, qu'il aurait été

grand à mes yeux dans cette humiliation!

Toutes les imaginations exaltées se passionnaient pour ou contre

l'ex-roi. La Convention ayant accordé un conseil à Louis, Olympe de

Gouges écrivit à cette Assemblée la lettre suivante: «Franche et loyale

républicaine, sans tache et sans reproche, je crois Louis fautif comme

roi; je désire être admise à seconder un vieillard de quatre-vingts ans

(Malesherbes) dans une fonction qui demande toute la force d'un âge

vert.» Cette Olympe de Gouges, fille d'une revendeuse à la toilette,

mariée à quinze ans, veuve à seize, avait commencé par des aventures

galantes, et devait finir le roman de sa vie par la passion des

lettres. Elle ne savait, à en croire Dulaure, ni lire ni écrire; mais

son esprit naturel lui tenait lieu d'éducation. Elle dictait ses

pensées à des secrétaires. La proposition qu'elle lançait de défendre

Louis XVI fit sourire la Convention et les tribunes. La Révolution

rappelait les femmes à leurs devoirs, au foyer domestique, à la

famille; était-il dans les moeurs du temps que l'une d'elles intervint

par un coup de théâtre dans le procès du roi? Etait-ce d'ailleurs un

sentiment généreux ou la vanité qui la poussait à se mettre en

évidence?

Toutefois ne parlons de cette femme qu'avec respect; elle fut sacrée

plus tard par l'échafaud.

«Que font les prisonniers du Temple? A quoi passent-ils leur temps?»

Telles sont les questions qu'on s'adressait de groupe en groupe.

Les rois occupent l'attention publique même après leur déchéance. Il

fallait, selon les Montagnards, en finir avec cette légende du Temple,

et le seul moyen était de hâter le dénouement du procès.

On interrogeait avec curiosité Dorat-Cubière, qui était de service à la

Tour, et voici ce qu'il répondait:

«A neuf heures, on a apporté le déjeuner. «Je ne déjeune pas

aujourd'hui, a dit Louis, ce sont les Quatre-Temps...» Le valet de

chambre Cléry, qui est malin et patriote, a dit alors: «L'Église

ordonne le jeûne à vingt ans; j'ai passé cet âge et je n'y suis plus

obligé; puisque Louis ne déjeune pas, je vais déjeuner pour lui.» En

effet, il a déjeuné sous le nez de Capet, qui s'est retiré chez lui

pendant dix minutes.

«LOUIS.--Je vous prie d'aller vous informer des nouvelles de ma

famille: je m'intéresse à ma famille: aujourd'hui ma fille a quatorze

ans accomplis. Ah! ma fille!....

«J'ai cru voir couler quelques larmes de ses yeux. Je suis monté à

l'appartement de sa famille: nous lui en avons apporté des nouvelles

satisfaisantes.

«LOUIS.--Avez-vous des ciseaux ou un rasoir, pour me faire la barbe?

«CUBIÈRE.--On vous la fera.

«LOUIS.--Je ne veux pas que personne me rase.»

«Cubière rapporte ensuite quelques traits d'une conversation avec le

conseil de Louis XVI.

«CUBIÈRE.--Vous êtes un honnête homme; mais si vous ne l'étiez pas,

vous pourriez lui porter des armes, du poison, lui conseiller...

«Ici Malesherbes, embarrassé, m'a répondu: «Si le roi était de la

religion des philosophes, s'il était un Caton, il pourrait se détruire;

mais le roi est pieux; il est catholique; il sait que la religion lui

défend d'attenter à sa vie, il ne se tuera pas...»

«Là j'ai vu, ajoute Cubière, moi qui n'aime pas la religion, que, dans

quelques circonstances, elle pouvait être bonne à quelque chose.»

D'un autre côté, le lion populaire ne s'endormait pas. La barre de la

Convention était obstruée de femmes et d'enfants, qui tenaient et

agitaient dans leurs mains des vêtements déchirés, des lambeaux de

chemise et des draps couverts de sang. Cette sorte de représentation

dramatique jette l'épouvante dans l'Assemblée. Un orateur se présente à

la tête de ces femmes, de ces enfants, qui se tiennent dans l'attitude

de la douleur, de la misère et du désespoir. Ils invoquent les mânes

des victimes du 10 août; ils se disent les enfants et les veuves de ces

défendeurs courageux de la patrie. Ils ne se bornent pas à demander des

consolations et des secours, ils réclament la punition prompte de

l'auteur du 10 août; ils demandent, au nom de tant de malheureuses

victimes, la mort de Louis XVI. L'orateur secoue lui-même ces linges

ensanglantés, comme pour agiter la vengeance. Rendues cruelles par

sensibilité, les tribunes appuient, d'un mouvement tumultueux, le voeu

des pétitionnaires.

Les modérés et les indécis eux-mêmes en conclurent que pour apaiser le

peuple il fallait lui abandonner la vie du roi. Ces hommes se

trompaient; le moyen de développer les semences de la haine, c'est de

les arroser avec du sang.

Histoire des Montagnards · 第 50 / 146 题