N'y avait-il pas une pointe d'ironie sous ces mots: _pauvre Marat?_

L'Assemblée prononça le renvoi de la dénonciation de Barbaroux aux

Comités de surveillance et de législation.

En sortant de la salle, à la fin de la séance, l'Ami du peuple s'arrête

devant le jeune député des Bouches-du-Rhône:

«A votre âge, lui dit-il, on n'a pas encore le coeur pourri; j'aime à

croire que vous êtes seulement égaré par quelque passion funeste et

tourmenté de la rage de jouer un rôle. C'est toute la vengeance de

Marat.»

Cet être étrange avait glacé d'un souffle la fureur de ses adversaires.

«Marat, écrivait plus tard Saint-Just, avait quelques idées

_heureuses_, et lui seul savait les dire.»

Au milieu de ces luttes énervantes, de ces ténébreux combats de parole,

la France vit enfin luire un rayon de soleil: le 6 novembre, notre

brave armée gagnait la bataille de Jemmapes au chant de la

_Marseillaise_. La Belgique nous était ouverte; une ère nouvelle

commençait pour la Révolution Française, l'ère de la victoire.

V

Louis XVI au Temple.--Préliminaires de son procès.--Quels sont les

hommes responsables de son jugement et de sa mort.--Saint-Just se

révèle à son discours.--Les Conventionnels assaillis par le parti des

femmes.--Marat et Mlle Fleury.--La question religieuse sous la

Convention.--La question des subsistances.--Opinion de Saint-Just.--Le

procès du roi réclamé par les Montagnards, consenti par les

Girondins.--Shakespeare parle du fond de sa tombe.--La forme du procès

est résolue.

Le besoin de s'attaquer et de se créer mutuellement des torts jeta la

personne de Louis XVI entre les rivalités formidables de la Convention

et de la Commune.

L'ex-roi était toujours au Temple. Dans les premiers jours de sa

captivité, la famille royale avait trouvé cette vieille tour fort mal

préparée pour la recevoir. Abandonnées depuis longtemps, les chambres

étaient sales, tristes, pauvres, couvertes de toiles d'araignée. Il est

curieux d'apprendre quelle sorte de logement occupait d'abord Madame

Elisabeth: c'était une ancienne cuisine au troisième étage; sa toilette

se trouvait placée sur une pierre à laver, et à côté des fourneaux; sa

couchette était un lit de sangle, avec deux petits matelas minces et

trop courts; tout le mobilier consistait en un vieux buffet, garni de

vaisselle de terre encore toute grasse. O contraste des grandeurs

humaines! ô abaissement de la fortune! Les rois et les princes sont si

peu dans l'ordre de la nature, qu'une fois renversés de leur élévation

imaginaire on ne sait plus même quel nom leur donner: la Commune

inventa d'appeler le souverain déchu Louis Capet. L'oeil du peuple

fixait avec curiosité cette tour qui contenait les ruines vivantes

d'une monarchie. Il y avait là des motifs d'attendrissement auxquels

les coeurs les plus durs ne résistent guère: un prisonnier d'État, deux

femmes, deux enfants.

La famille royale captive faisait des royalistes. Méprisé après sa

fuite et son retour de Varennes, abhorré au 10 août, lorsque le trône

sombra dans le sang, Louis XVI inspirait depuis sa chute un tout autre

sentiment à beaucoup de ses anciens sujets, la pitié. Au château des

Tuileries, il n'apparaissait guère qu'à travers ses défauts; au Temple,

on ne vit de lui que ses vertus et ses malheurs. Il était bon père, se

levait de bonne heure et donnait une leçon de latin ou de géographie à

son fils. La reine elle-même devenait intéressante. On lui reprochait

bien encore sa conduite légère, son caractère hautain, ses relations

avec l'étranger; mais, après tout, elle était femme, elle était

mère.... Il y avait là un danger que la Commune n'avait point prévu.

Manuel, qui avait conduit la famille royale au Temple, rougit du

délabrement et de la malpropreté du logis; il en parla lui-même à la

Commune et au bout de quelques jours les prisonniers furent installés

d'une manière plus convenable; mais le moyen de changer la vieille tour

elle-même, qui était sombre et humide?

L'initiative du procès et du jugement ne partit point de la Convention.

Un grand nombre de documents authentiques proclament que la mise en

accusation du ci-devant roi était alors demandée de tous les points de

la France. Quelques-unes de ces adresses lancées sur l'Assemblée

nationale prennent même un ton impératif et violent. Les signataires y

reprochent aux législateurs d'atermoyer une mesure de sûreté publique.

«Le soleil, écrivent à la Convention les sociétés populaires du Midi,

le soleil a cent fois parcouru sa course depuis la victoire du peuple

sur le tyran... et le tyran existe encore!... La vie du roi provoque et

entretient dans l'intérieur du pays une agitation perfide.

Législateurs, nous demandons la mort de Louis Capet.» La vérité est que

les ennemis de la Révolution profitaient de la captivité du roi pour

semer dans certains départements des germes de guerre civile.

Parmi ceux mêmes qui plaignaient Louis XVI, beaucoup le croyaient

coupable; mais ils voulaient une décision rapide. Que le peuple écrase

après la victoire le maître qui le trahissait, c'est son droit; mais du

moins qu'il ne le fasse pas souffrir. Ces lenteurs, ces délais, ces

alternatives d'espoir et de découragement qui font passer chaque jour

le froid de l'acier sur le cou de la victime, quelle barbarie indigne

d'une grande nation! Les bons citoyens blâmaient les dégradations

inutiles auxquelles on avait soumis les prisonniers du Temple; ils

blâmaient Manuel allant dire à Louis XVI, après le décret qui

abolissait la monarchie: «Vous n'êtes plus roi, voilà une belle

occasion de devenir citoyen; au reste, consolez-vous, la chute des rois

est aussi prochaine que celle des feuilles.» La haine et la vengeance à

petites doses est toujours atroce. Laisser languir un ennemi royal dans

les outrages d'une captivité où tout lui réveille à chaque instant le

douloureux souvenir de ses prospérités éteintes; enfoncer lentement le

couteau et le retourner dans les plaies de son amour-propre; prolonger

l'agonie d'un règne sur la personne du roi vivant, tout cela est mille

fois plus cruel que la mort. Les Girondins, hommes irrésolus et

indécis, étaient, au contraire, d'avis d'entretenir, au milieu des

embarras et des persécutions inévitables, une existence royale que, de

leur propre aveu, il faudrait sans doute trancher tôt ou tard. Il n'y

avait qu'un parti humain à prendre vis-à-vis de Louis XVI, c'était de

le rendre à la liberté: mais les circonstances s'y opposaient

énergiquement; et les Girondins eux-mêmes n'y auraient point consenti.

Dans cet état de choses, toute leur politique était de faire oublier le

roi: inutiles efforts!

Les partis politiques ont bonne mémoire, et le sang du 10 août fumait

encore.

Il faut dire que de leur côté les Montagnards se montraient fort

perplexes. Robespierre hésitait (il l'avoua plus tard dans un de ses

discours), Danton lui-même, c'est-à-dire l'audace, hésitait. On raconte

qu'au club des Cordeliers, entouré d'énergumènes qui hurlaient:

_Vengeance! Mort au tyran!_ il aurait répondu brusquement: «Une nation

se sauve, mais elle ne se venge pas.» Il paraît aussi qu'à la même

époque Danton fit une dernière tentative de rapprochement avec la

Gironde.

Pourquoi hésiter? Que craignait-on? Tous les hommes sensés et

prévoyants se disaient qu'ayant haché une tête royale l'échafaud ne

s'arrêterait pas là; qu'il demanderait d'autres victimes, qu'on allait

ouvrir une ère de sang et qu'après avoir immolé ses ennemis, pareille

au vieux Saturne, la Révolution dévorerait ses enfants. Les rois ne

sont pas seulement nuisibles de leur vivant; ils sont encore dangereux

après leur mort.

N'est-ce point ici le lieu de rappeler ce que nous avons dit à propos

du 21 juin 1791? Ce fut on effet un jour décisif pour la Révolution que

celui où, après la fuite nocturne de Louis XVI et de sa famille, la

France s'éveilla sans roi. Quel moment plus favorable pour établir la

République? Les partis politiques ne s'étaient point encore porté entre

eux ces profondes blessures qui les séparent à jamais. Des esprits

éminents rayonnaient dans toutes les directions et possédaient encore

assez d'autorité sur les masses pour fonder un ordre nouveau sans

effusion de sang. Malgré la vivacité des premières luttes contre les

anciens priviléges, les coeurs étaient pleins de confiance, d'espoir et

d'amour: on l'avait bien vu au Champ-de-Mars, le 11 juillet.

L'Assemblée nationale, qui était le souverain de fait, n'avait rien

perdu du respect et du prestige que lui assuraient ses récentes

conquêtes sur la royauté. Pas un nuage au ciel; on était à mille lieues

du terrorisme; on en ignorait même le nom, et aucun point noir

n'annonçait qu'il pût sortir du choc violent des factions. Il y avait

bien, il est vrai, la coalition étrangère; mais quelle force pouvait

lui apporter un roi transfuge? Jamais occasion si belle ne s'était

présentée dans notre histoire pour suivre l'exemple des États-Unis

d'Amérique. La République, inaugurée le 2l juin 1791, aurait-elle vécu?

Il est permis de le croire, car elle avait alors autour d'elle tous les

éléments de succès qui lui ont manqué plus tard.

Qui a perdu la situation? Les modérés, les irrésolus, les timides.

L'abdication du roi était signée par sa fuite; cette abdication

volontaire, les royalistes ne voulurent point l'accepter.

L'histoire impartiale dira qu'en ajournant la déchéance de Louis XVI la

majorité de l'Assemblée constituante prononça, sans le vouloir, la

peine de mort contre Louis XVI. Elle croyait conserver la monarchie;

elle ne conserva que l'échafaud qui devait couper la tête du monarque.

En refusant de faire à temps ce qui était écrit dans la logique des

choses et dans les inéluctables conséquences de la Révolution, les

modérés attirèrent sur eux, sur le roi et sur le pays toutes les

calamités qui devaient aboutir au 10 août, au 9 thermidor et au 18

brumaire. Les sages, les prudents, étaient alors les exaltés, ceux qui

proposaient d'en finir tout de suite avec la fiction de la royauté

héréditaire en face d'un peuple souverain. Si leurs conseils avaient

été suivis, que de malheurs auraient été épargnés à la France! Les

journées de Septembre, les sanglantes luttes de la Montagne et de la

Gironde n'avaient plus alors les mêmes raisons d'être. Qui songeait,

dans ce temps-là, à faire de la peine de mort un instrument de

nécessité publique? Ni Robespierre, ni Danton, ni tout autre. Les

hommes d'État les plus circonspects reculèrent devant une République

éclose pacifiquement d'un incident heureux; ils se condamnèrent ainsi

d'avance à subir un régime né d'un orage, et qui devait se continuer à

travers les éclairs et les tonnerres. C'est eux-mêmes qu'ils eurent à

accuser, quand le flot toujours montant et irrité par la résistance les

emporta vers l'abîme.

Où étaient en 91 le bon sens, le droit, la sagesse? Du côté de ceux que

Lafayette avait fait massacrer au Champ-de-Mars, autour de l'autel de

la patrie parce qu'ils réclamaient dès lors l'abolition de la royauté.

La discussion sur ce qu'on devait faire de Louis XVI s'ouvrit le 13

novembre 1792. Les deux questions qui se posaient devant l'Assemblée

nationale étaient celles-ci: Louis XVI sera-t-il jugé?--Si oui, par qui

sera-t-il jugé?

La Constitution de 89 le déclarait bien inviolable; mais cette

Constitution n'avait-elle point été déchirée au 10 août? Est-il

d'ailleurs vrai qu'elle lui conférât le privilége de conspirer sans

danger la ruine de la patrie et de la Constitution elle-même? Si les

législateurs avaient la volonté de lui donner un tel pouvoir, en

avaient-ils le droit? Le droit imprescriptible d'une nation n'est-il

point, au contraire, de se défendre et de punir ceux qui attentent à sa

liberté?

Un jeune homme, jusque-là silencieux, paraît à la tribune. Les cheveux

longs et partagés au milieu de la tête par une raie, le front bas, les

yeux bleus, le nez admirablement dessiné, la bouche d'une jolie femme,

le teint blanc et la peau délicate, il semble dans sa mélancolie

austère frappé du sceau de la fatalité. C'est une croyance

très-ancienne que les hommes capables de grandes actions ne doivent pas

faire de vieux jours sur la terre. On se rappelle involontairement, en

regardant celui-ci, les paroles d'Achille: «O mère, puisque tu m'as

enfanté étant destiné à vivre peu de temps, du moins le dieu de

l'Olympe devrait-il m'accorder de la gloire!»

Qui était-il, ce jeune homme? D'où venait-il?

On se souvient d'une lettre adressée à Robespierre, sous la

Constituante, et signée Saint-Just.

C'était lui.

Une particularité bien faite pour étonner l'Assemblée nationale, c'est

que ce sévère jeune homme, né le 25 août 1767 à Decize, petite ville du

Nivernais, élevé chez les Oratoriens, était l'auteur d'un poëme léger

en vingt chants. _Organt_ (c'est le titre de l'ouvrage) avait paru en

1789 et reparut en 92. L'auteur s'était beaucoup trop souvenu de _la

Pucelle_ et des épisodes graveleux de l'Arioste. Du reste, Saint-Just

regardait lui-même cet essai comme indigne de lui: «J'ai vingt ans,

écrivait-il dans sa préface; j'ai mal fait, je pourrai faire mieux.»

En effet, il lit beaucoup mieux: tournant le dos à la muse frivole et

libertine, il publiait, en 1791, _l'Esprit de la Révolution et de la

Constitution en France_, ouvrage sérieux nourri de la lecture de

Plutarque et de Montesquieu.

C'est armé de ces fortes études qu'il se présentait à la tribune de la

Convention.

«J'entreprends, dit Saint-Just d'une voix grave, de prouver que le roi

peut être jugé, que l'opinion de Morisson [Note: Député de la Vendée.

Après avoir longtemps parlé «des crimes, des perfidies et des atrocités

dont Louis s'était rendu coupable»; après l'avoir appelé un monstre

sanguinaire, Morissot concluait en demandant que, _malgré les forfaits

du tyran_, la Constitution de 89 soit respectée.] qui conserve

l'inviolabilité, et celle du Comité qui veut qu'on le juge en citoyen,

sont également fausses. «Moi, je dis que le roi doit être jugé en

ennemi...

«Un jour on s'étonnera qu'au dix-huitième siècle nous ayons été moins

avancés que du temps de César: le tyran fut immolé en plein Sénat, sans

autre formalité que vingt-deux coups de poignard, sans autres lois que

la liberté de Rome. Et aujourd'hui l'on fait avec respect le procès

d'un homme, assassin d'un peuple, pris en flagrant délit, la main dans

le sang, la main dans le crime...

«Citoyens, si le peuple romain, après six cents ans de vertu et de

haine contre les rois; si la Grande-Bretagne, après Cromwell mort, vit

renaître les rois, malgré son énergie, que ne doivent pas craindre

parmi nous les bons citoyens, amis de la liberté, on voyant la hache

trembler dans nos mains; et un peuple, dès le premier jour de sa

liberté, respecter le souvenir de ses fers? Quelle République

voulez-vous établir au milieu de nos combats particuliers et de nos

faiblesses communes?

«On n'est pour rien dans un contrat où l'on ne s'est point obligé:

conséquement, Louis, qui ne s'était point obligé, ne peut être jugé

civilement. Ce contrat était tellement oppressif qu'il obligeait les

citoyens et non le roi. Un tel contrat était nécessairement nul; car

rien n'est légitime de ce qui manque de sanction dans la morale et dans

la nature.

«Louis ne passa-t-il pas, avant le combat, les troupes en revue? Ne

prit-il pas la fuite au lieu de les empêcher de tirer? Et l'on vous

propose de le juger civilement, tandis que vous reconnaissez qu'il

n'était pas citoyen!

«Juger un roi comme un citoyen! ce mot étonnera la postérité. Juger,

c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport

de justice y a-t-il donc entre l'humanité et les rois? Qu'y a-t-il de

commun entre Louis et le peuple français, pour le ménager après sa

trahison? Il est telle âme généreuse qui dirait dans un autre temps que

_le procès doit être fait à un roi_, non point pour les crimes de son

administration, mais _pour celui d'avoir_ été roi; car rien au monde ne

peut légitimer cette usurpation... On ne peut régner innocemment: la

folie en est trop évidente. [Illustration: Louis XVI donnant une leçon

de géographie à son fils.]

«C'est vous qui devez juger Louis; il n'était pas citoyen avant son

crime, il ne pouvait voter, il ne pouvait porter les armes, il l'est

encore moins après.

«Je le répète, on ne peut pas juger un roi selon les lois du pays, ou

plutôt de la cité. Il n'y avait rien dans les lois de Numa pour juger

Tarquin, rien dans les lois de l'Angleterre pour juger Charles 1er. On

les jugea selon le droit des gens; on repoussa un étranger, un ennemi.

«Hâtez-vous de juger le roi; car il n'est pas de citoyen qui n'ait sur

lui le droit qu'avait Brutus sur César. Vous ne pourriez pas plus punir

cette action envers cet étranger que vous n'avez puni la mort de

Léopold et de Gustave. Louis était un autre Catilina. Le meurtrier,

comme le consul de Rome, jurerait qu'il a sauvé la patrie.

«Il doit être jugé promptement, c'est le conseil de la sagesse et de la

saine politique. On cherche à remuer la pitié; on achètera bientôt des

larmes, comme aux enterrements de Rome; on fera tout pour nous

intéresser, pour nous corrompre même. Peuple, si le roi est jamais

absous, souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance, et

tu pourras nous accuser de perfidie!»

La Convention demeura immobile, pétrifiée. Cette parole concise, acérée

comme le tranchant de l'acier, cette hache emmanchée dans des

réminiscences classiques, la roideur incroyable du ton et des manières,

le contraste entre la beauté féminine de ce jeune homme et la dureté de

son coeur, tout avait frappé l'Assemblée d'étonnement. Ni la fureur de

Danton, ni la froide et implacable logique de Robespierre, ni le sombre

radotage de Marat demandant des têtes, n'étaient comparables à l'effet

de terreur produit par ce discours. Tout le monde sentait qu'on avait

affaire à quelqu'un et que ce quelqu'un serait sans pitié.

Le lendemain, Brissot écrivait dans son journal le _Patriote_: «Parmi

des idées exagérées, qui décèlent la jeunesse de l'orateur, il y a dans

ce discours des détails lumineux, un talent qui peut honorer la

France.»

Ce qu'on ne sait point assez, c'est à quel point les députés furent

alors entourés, sollicités pour obtenir d'eux la grâce du roi. On fit

agir toutes les influences secrètes, toutes les séductions, toutes les

belles promesses. Ce n'est point seulement aux Girondins que

s'adressaient de tels moyens de corruption; c'est aussi aux Montagnards

et même aux plus farouches d'entre eux. Marat reçut plusieurs lettres

où l'on demandait qu'il dit seulement un mot en faveur de Louis XVI:

«Si tu le fais, écrivait-on, nous sommes prêts à déposer cent mille

écus.» L'Ami du peuple leur répondit en allant porter ces lettres au

Comité de sureté générale.

A ces annonces grossières s'ajoutait l'influence délicate des femmes.

Marat avait bien écrit dans son _Journal de la République_: «Je ne

croirai à la République que lorsque la tête de Louis XVI ne sera plus

sur ses épaules;» mais l'Ami du peuple n'avait-il jamais changé d'avis?

Ne l'avait-on pas vu soutenir la cause de la modération aussi bien que

celle de la violence? Il n'avait aucune haine contre l'ex-roi, qu'il

avait déclaré lui-même une excellente _pâte d'homme_; tête faible,

caractère naïf, ne pouvait-on en le flattant émouvoir son coeur?

Marat revenait de la Convention, quand il trouva chez lui Mlle Fleury

qui l'attendait. Las des travaux de la séance, il ouvrit cependant

quelques lettres déposées sur la table, et, les parcourant avec des

yeux irrités:

--Encore! s'écria-t-il; je vais dénoncer ces lettres au Comité de

surveillance.

--Après un silence:--J'ai aimé Louis Capet, reprit Marat comme se

parlant à lui-même, mais avais tort. Cet homme nous a trompés.

Maintenant je le hais; maintenant je veux appesantir sur sa tête une

main que j'avais étendue vers lui pour le soutenir.

--Quels crimes lui reprochez-vous donc?

--Ses crimes? Un roi insurgé contre la nation! un roi faussaire! c'est

lui qui, par ses lenteurs, par sa mauvaise foi, par les conseils

perfides de ses courtisans, nous a jetés dans la nécessité d'une

politique violente. Nous subirons l'échafaud; il l'a dressé.

Mademoiselle Fleury, soeur du grand comédien, tomba aux genoux de

Marat.

--Que faites-vous? lui dit celui-ci surpris; on ne s'agenouille même

plus devant Dieu.

--Je demande, répondit-elle en joignant les mains avec une grâce

théâtrale et en relevant deux yeux suppliants, je demande la grâce du

roi.

--Y pensez-vous?

--J'y ai pensé depuis un mois... Écoutez-moi, Marat; je sais que vous

êtes bon. Le système de terreur où vous voulez engager la France tient

à une idée fixe contre laquelle votre coeur se révolte. Mais

réfléchissez encore. Si vous vous trompiez enfin! si, au bout de cette

traînée de sang, les générations futures ne trouvaient pas le bonheur

que vous leur promettez, jugez combien votre oeuvre serait maudite! Il

ne tient qu'à vous aujourd'hui de rattacher votre nom à un présent

moins ensanglanté, à un avenir moins téméraire. Parlez pour le roi

demain, à l'Assemblée surprise, atterrée, étourdie; on n'osera plus

voter le jugement, c'est-à-dire la mort, quand Marat aura voté la vie.

--Qu'osez-vous dire là? reprit Marat dont l'oeil étincelait; parlez

moins haut, madame; qu'on ne sache pas que de tels propos sont tenus

dans ma maison.

--Oh! je ne vous crains pas, Marat; votre honneur et votre salut me

sont plus chers que ma vie: j'ai de l'amitié pour vous; je souffre de

vous voir sur la pente glissante d'un abîme de sang, et je voudrais

vous arrêter.

--Tu ne comprends donc pas ma mission, jeune fille? Je te l'ai déjà

dit, je suis la vengeance de Dieu et du peuple; je suis ce bétail

humain jusqu'ici traîné à la charrue ou à la boucherie, mais qui, comme

le taureau mal tué, se retourne enfin, la corne haute, contre son

maître, et l'éventre.

Marat était effrayant; sa chevelure s'agitait horrible et menaçante sur

son front baigné de sueur. Mlle Fleury recula.

--Louis est coupable, continua Marat; mais fût-il innocent, nous

serions encore en droit de punir dans sa personne les crimes de la

royauté. «Le roi est mort, vive le roi!» disaient les courtisans pour

faire entendre qu'il n'y avait qu'un seul roi de France dans la lignée

des souverains. Le nouveau venu au trône, en héritant des droits et des

honneurs de ses pères, ne saurait en décliner les charges. Ce n'est

donc pas à Louis que nous allons faire un procès, c'est à tous les rois

de France dans la personne de Louis. Nous allons juger le passé dans le

présent, les rois qui sont morts dans celui qui vit.

--Écoutez-moi, Marat: cet homme ne doit pas régner, soit; mais dans

votre propre intérêt il faut qu'il vive. Frapper un monarque à terre,

ce serait ressusciter la monarchie.

--Vous êtes généreuse, pauvre fille de théâtre! Malheureusement, nous

sommes obligés aujourd'hui de nous faire, contre cette noble pitié, des

entrailles de fer. Croyez-vous que si j'eusse été libre de choisir mon

rôle dans le drame de sang qui se joue sous vos yeux, je n'eusse pas

mieux aimé être victime que bourreau? Je souffrirais moins. Mais il y a

une volonté d'en haut qui s'accomplit, et à laquelle nous servons de

ministres: Saint-Just et moi, nous sommes les deux bras de la justice

levée sur le monde.

Mademoiselle Fleury se retira; mais elle croyait l'Ami du peuple

ébranlé et comptait bien revenir à la charge.

La discussion continuait à l'Assemblée nationale: ainsi que Saint-Just,

l'abbé Grégoire pensait que la Convention devait juger Louis XVI, mais

il voulait qu'elle effaçât de nos lois la peine de mort, reste de

barbarie et honte de la civilisation. Il croyait que la Divinité

n'avait pas donné à l'homme le pouvoir de détruire l'homme; fidèle à

ses principes d'humanité, même envers les souverains, il voulait que

Louis «étant le premier à jouir du bienfait de la loi fût condamné à

l'existence, afin que l'horreur de ses forfaits l'assiégeât sans cesse

et le poursuivit dans le silence des nuits, si toutefois le repentir

était fait pour les rois».

L'orateur demandait le jugement et foudroyait de ses arguments cette

doctrine d'inviolabilité derrière laquelle les partisans de la

monarchie voulaient sauver la tête du roi. L'Assemblée entière frémit,

lorsque Grégoire s'écria: «Est-il un parent, un ami de nos frères

immolés sur les frontières, qui n'ait le droit de traîner son cadavre

aux pieds de Louis XVI et de lui dire: Voilà ton ouvrage!»

En levant le bras sur le roi faible et détrôné, ce n'est pas seulement

Louis XVI que l'évêque républicain voulait atteindre, c'était la

monarchie.

«Législateurs, continua-t-il, il importe au bonheur, à la liberté de

l'espèce humaine, que Louis soit jugé: jetez un regard sur l'état

actuel de l'Europe; en proie aux brigandages de huit ou dix familles,

couverte encore de despotes et d'esclaves, elle retentit des

gémissements de ceux-ci, des scandales de ceux-là! Mais la raison

approche de sa maturité; elle tire le canon d'alarme contre les tyrans;

tous les bons esprits demandent à cette raison et à l'expérience ce que

sont les rois, et tous les monuments de l'histoire déposent que la

royauté et la liberté sont, comme les principes des Manichéens, dans

une lutte perpétuelle. Dans toutes les contrées de l'univers, ils ont

imprimé leurs pas sanglants; des milliers d'hommes, des milliards

d'hommes immolés à leurs querelles atroces, semblent, du silence des

tombeaux, élever la voix et crier vengeance! L'impulsion est donnée à

l'Europe attentive; la lassitude des peuples est à son comble; tous

s'élancent vers la liberté; leur main terrible va s'appesantir sur les

oppresseurs! Il semble que les temps sont accomplis, que le volcan va

faire explosion, et opérer la résurrection politique du globe!

Qu'arriverait-il si, au moment où les peuples vont briser leurs fers,

vous assuriez l'impunité à Louis XVI? L'Europe douterait si ce n'est

pas pusillanimité de votre part; les despotes saisiraient habilement le

moyen d'attacher encore quelque importance à l'absurde maxime qu'ils

tiennent _leurs couronnes de Dieu et de leurs épées_, d'égarer

l'opinion et de river les fers des peuples, au moment où les peuples,

prêts à broyer ces monstres qui se disputent les lambeaux des hommes,

allaient prouver qu'ils tiennent _leur liberté de Dieu et de leurs

sabres_.»

L'évêque de Blois associait fidèlement ses devoirs religieux aux

fonctions publiques. Adopté par une honnête famille, qui couvrait sa

vie simple et studieuse du voile sacré de l'amitié, cet enfant de

l'Église, lion rugissant à la tribune, était doux et bon dans la vie

privée. Pourquoi faut-il qu'il se soit rallié plus tard à l'Empire?

Mais n'anticipons pas sur les événements et jugeons les hommes tels

qu'ils étaient en 1792.

La Convention détourna un instant ses regards du procès de Louis XVI

pour les porter sur les agitations du pays. La faim et la question

religieuse soulevaient ça et là les villes et les campagnes. Les

Girondins, ces républicains formalistes, ne comprenaient rien à la

maladie sociale. La Montagne leur révéla la nature du malaise qui

travaillait sourdement les consciences. «L'homme maltraité de la

fortune, dit Danton, cherche des jouissances idéales. Quand il voit un

homme se livrer à tous ses goûts, caresser tous ses désirs, alors il

croit, et cette idée le console, il croit que dans une autre vie les

jouissances se multiplieront en proportion de ses privations dans ce

monde. Quand vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de

morale, qui auront fait pénétrer la lumière dans les chaumières, alors

il sera bon de parler au peuple de morale et de philosophie. Mais

jusque-là il est barbare, c'est un crime de lèse-nation, de vouloir

enlever au peuple des hommes dans lesquels il espère encore trouver

quelques consolations. Je penserais donc qu'il serait utile que la

Convention fit une adresse pour persuader au peuple qu'elle ne veut

rien détruire, mais tout perfectionner; et que si elle poursuit le

fanatisme, c'est qu'elle veut la liberté des opinions religieuses.»

Danton parlait en philosophe et en homme politique; il voulait de la

tolérance comme d'un moyen pour dissoudre, avec l'aide du temps, les

dogmes et les croyances théologiques; mais en était-il de même en ce

qui regardait Robespierre?

«Mon Dieu, écrivait-il à ce propos dans son journal, c'est celui qui

créa tous les hommes pour la vérité et le bonheur; c'est celui qui

protége les opprimés et qui extermine les tyrans; mon culte, c'est

celui de la justice et de l'humanité. Il ne reste plus guère dans les

esprits que ces dogmes imposants qui prêtent un appui aux idées

morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de

l'égalité que le fils de Marie enseigna jadis à ses concitoyens.

Bientôt sans doute l'Évangile de la raison et de la liberté sera

l'Évangile du monde. Si la déclaration des droits de l'humanité était

déchirée par la tyrannie, nous la retrouverions encore dans ce code

religieux que le despotisme sacerdotal présentait à notre vénération;

et s'il faut qu'aux frais de la société entière les citoyens se

rassemblent encore dans les temples communs devant l'imposante idée

d'un Être suprême, là du moins le riche et le pauvre, le puissant et le

faible sont réellement égaux et confondus devant elle... Faites bien

attention: quelle est la portion de la société qui est dégagée de toute

idée religieuse? Ce sont les riches: cette manière de voir dans cette

classe d'hommes suppose chez les uns plus d'instruction, chez les

autres seulement plus de corruption. Qui sont ceux qui croient à la

nécessité du culte? Ce sont les citoyens les plus faibles et les moins

aisés, soit parce qu'ils sont moins raisonneurs et moins éclairés, soit

aussi par une des raisons auxquelles on a attribué les progrès rapides

du christianisme, savoir que la morale du fils de Marie prononce des

anathèmes contre la tyrannie et contre l'impitoyable opulence, et porte

des consolations à la misère et au désespoir lui-même. [Note: Tout

cela était vrai en 92.] Ce sont donc les citoyens pauvres qui seront

obligés de supporter les frais du culte, ou bien ils seront encore à

cet égard dans la dépendance des riches ou dans celle des prêtres; ils

seront réduits à mendier la religion comme ils mendient du travail et

du pain...»

On voit assez que ni Danton ni Robespierre n'étaient alors pour ce que

nous appelons aujourd'hui la séparation de l'Église et de l'État. En

thèse générale, un culte salarié par l'État est une inconséquence et

une anomalie. Plus la religion chrétienne tend à la pauvreté, plus elle

assure son indépendance morale, en se dégageant des liens du pouvoir

temporel, et plus elle se rapproche des intentions de son auteur.

Retirer aux prêtres constitutionnels leur traitement, c'était effacer

du christianisme les taches que lui avaient imprimées la fainéantise,

l'hypocrisie et la cupidité de ses ministres: mais si l'on regarde aux

circonstances, on reconnaîtra que Robespierre avait raison de redouter

les suites de cette mesure économique. Il y avait déjà un schisme dans

l'Église; il fallait à tout prix éviter un second clergé réfractaire.

La masse des fidèles n'aurait d'ailleurs vu dans cette réforme qu'une

nouvelle atteinte portée à ses croyances. Ses ennemis se vengèrent de

la supériorité des vues de Robespierre en lui jetant niaisement à la

face l'épithète de _dévot_. C'était un moyen de le perdre.

Dans les doctrines religieuses s'était introduite en 92 une

modification dont ne parait pas s'être douté Robespierre. Les idées de

Diderot avaient fait leur chemin. Alors parut une brochure qui, si j'en

crois les signes du temps, était l'écho du sentiment général: _Dieu,

c'est la nature_.

On se souvient que le roi Louis XVI avait fait construire par un

ouvrier, au château des Tuileries, dans l'épaisseur d'un mur, une

armoire de fer à laquelle il confiait ses papiers secrets. Cette

cachette contenait des pièces attestant les rapports de la cour avec

quelques constitutionnels et surtout avec le clergé réfractaire. Un

ouvrier, qui avait aidé le roi à construire l'armoire, vint tout

révéler au ministre de l'intérieur, Roland. La découverte de ces

papiers fournissait des armes terribles contre l'infortuné monarque. On

voyait par sa correspondance qu'il avait toujours été l'instrument du

parti prêtre, et que ce parti fomentait partout la guerre. Les indignes

négociations de Riquetti avec le château se trouvèrent aussi dénoncées.

Son ombre sortit pour ainsi dire de l'armoire de fer, la bourse de

Judas à la main. La Convention témoigna un sentiment d'horreur; le

buste du grand homme, qui assistait en quelque sorte aux séances de la

nouvelle Assemblée, fut couvert d'un voile; on brisa, le soir, son

image aux Jacobins.

Les départements étaient toujours troublés; la rareté des subsistances

entraînait çà et là les populations rurales à des actes monstrueux.

Trois députés de la Convention avaient été saisis dans le département

du Loiret par des paysans égarés. Ces misérables étaient au nombre de

six mille, armés de fusils, de fourches et de massues. Ils accusent les

trois Conventionnels d'être des aristocrates, des traîtres qui

s'entendent avec les accapareurs. Des cris s'élèvent: _A la hart! Point

de grâce!_ Et à l'instant les haches, les fourches se tournent contre

la poitrine des représentants du peuple. Deux sont déjà dépouillés de

leurs vêtements: on va les précipiter dans la rivière. Tout à coup les

furieux se ravisent; on traîne les commissaires au lieu du marché, et

là, le couteau sur la gorge, on les force à signer les taxes des

différentes denrées, selon le bon plaisir des assassins. Des prêtres

ont été vus dans ces désordres. La représentation nationale, outragée

dans trois de ses membres, frémit. La Gironde, avec plus de haine que

de raison, rejette la responsabilité de ces violences sur la tête de

Marat. Robespierre leur répond en montrant du doigt la tour du Temple;

«C'est là, leur dit-il, qu'est la véritable cause de ces soulèvements.»

Oui, il existait vraiment un parti qui espérait encore sauver les jours

du roi à la faveur des troubles qu'il remuerait dans le pays et jusque

dans la capitale. Les Montagnards étaient, au contraire, intéressés à

conserver l'ordre et le calme, surtout à Paris, pour ne point donner

aux Girondins le prétexte de nouvelles accusations. Marat, qui avait

tous les genres de fanatisme, même celui de la modération, fit entendre

quelques sages paroles: «Si les autorités ne sont pas respectées, c'est

que le respect se mérite, mais ne se commande point. Ce n'est pas avec

des baïonnettes et du canon qu'on arrête, qu'on prévient des

insurrections. Je demande qu'on confie le commandement des troupes à

des chefs connus par leur civisme... (Plusieurs voix: A Marat!) Si vous

vouler que je vous dise à qui, à Santerre.» La Convention nationale,

cette assemblée intrépide, qui n'a jamais pâli devant le glaive ni

devant l'émeute, décrète qu'elle improuve la conduite de ses

commissaires. «Ils auraient dû répondre à ces forcenés, qui les

entraînaient à l'oubli de leurs devoirs ou à la mort: _Vous pouvez me

tuer; je ne signerai pas._» Il y eut encore un mot remarquable: «On

leur présentait la hache et la plume, dit Manuel; ils devaient prendre

la hache et se couper la main.»

La faim est mauvaise conseillère; il fallait donc trouver un remède au

malaise des classes ouvrières et agricoles. Dans la séance du 29

novembre, une députation du conseil général de la Commune avait

présenté à la Convention une pétition au sujet des subsistances.

Encouragé par son premier succès, Saint-Just reparut à la tribune. Où

avait-il étudié l'économie politique? Le fait est qu'il développa

quelques idées saines et profondes. «Je ne suis point, dit-il, de

l'avis du Comité, je n'aime point les lois violentes sur le commerce...

Il est dans la nature des choses que nos affaires économiques se

brouillent de plus en plus jusqu'à ce que la République établie

embrasse tous les rapports, tous les intérêts, tous les droits, tous

les devoirs et donne une allure commune à toutes les parties de

l'État.» Puis de la pitié pour les malheureux et les indigents il

s'élève en lui une haine inflexible envers les rois: «Voilà ce que

j'avais à dire sur l'économie. Vous voyez que le peuple n'est point

coupable; mais la marche du gouvernement n'est point sage. Il résulte

de là une infinité de mauvais effets, que tout le monde s'impute; de là

les divisions, qui corrompent la source des lois, en réduisant la

sagesse de ceux qui les font; et cependant on meurt de faim, la liberté

périt, et les tendres espérances de la nature s'évanouissent. Citoyens,

j'ose vous le dire, tous les abus vivront tant que le roi vivra; tant

que vivra le roi, nous ne serons jamais d'accord; nous nous ferons la

guerre. La République ne se concilie point avec les faiblesses; faisons

tout pour que la haine des rois passe dans le sang du peuple; tous les

yeux se tourneront alors vers la patrie.» La Montagne n'avait alors

qu'un cri: «Donc il faut détruire Louis XVI! _ergo delenda est

Carthago_.» Elle était conduite à cette détermination farouche, non par

inimitié personnelle, ni par amour du sang; mais parce que la vie du

roi couvrait, selon elle, les desseins et les agitations des partis.

Elle voulait en outre donner aux puissances coalisées une grande idée

de la vigueur des institutions républicaines.

Le jugement et la mort du roi étaient aux yeux de Danton, de

Robespierre, de Marat, de Saint-Just, un coup de génie. Si Louis eût

disparu au 10 août dans le feu de la guerre civile, l'humanité aurait

moins eu à gémir sans doute que sur un acte réfléchi de sévérité

populaire; mais la Révolution n'aurait point donné au monde cet

étonnant spectacle d'une assemblée de citoyens qui juge paisiblement et

majestueusement un souverain appelé à sa barre; la base de tous les

trônes n'en eût point tremblé, et les peuples, remués jusqu'aux

entrailles, ne se fussent point demandé les uns aux autres: «Est-ce

donc ainsi que la France punit son roi?»

La lutte entre l'opinion publique et la monarchie semblait bien alors

terminée, mais celle entre la bourgeoisie et le peuple ne l'était plus.

Une bonne partie de la classe moyenne tenait encore à l'ancienne

constitution royaliste par le lien des intérêts et des habitudes. Le

peuple n'avait pas besoin sans doute de ramasser ses droits ni ses

pouvoirs dans le sang d'un roi; mais la victoire du 16 août demandait à

être affermie par un grand acte d'autorité nationale.

Une aristocratie nouvelle, aristocratie de fortune et d'influence,

menaçait de s'élever sur les ruines de l'ancienne. «Peu d'hommes,

écrivait Marat, sont dignes d'être libres, parce qu'ils ne savent pas

jouir avec modération de la liberté. Qu'on juge de l'insolence des

valets de l'ancienne cour devenus maîtres à leur tour! Comme ils n'ont

point d'éducation et qu'ils manquent de principes, ils s'abandonnent à

toutes les passions des suppôts de l'ancien régime, et ils ont de moins

qu'eux les bienséances. Les mêmes scélérats qui faisaient notre malheur

sous la royauté continuent à le faire sous la République.»

[Illustration: Louis XVI fait construire une caisse en fer.]

A la tête de cette aristocratie nouvelle se plaçaient les Girondins.

Leurs doctrines n'avaient ni l'abnégation ni la pureté des opinions

démocratiques. Ils voulaient dans l'État une classe prépondérante. On

les accuse même de s'être entendus dans ce temps-là, en dessous main,

avec l'abbé Sieyès, pour rétablir un gouvernement constitutionnel. La

difficulté était de trouver un roi. La branche aînée des Bourbons leur

semblait frappée d'une impopularité irrémissible; ils désespéraient en

outre de la plier aux moeurs et aux idées de la bourgeoisie.

Une note communiquée à Barère insinue que les Girondins tournaient

alors les yeux vers le duc d'York: leur rêve était d'amalgamer la

constitution française avec celle de l'Angleterre. Les Montagnards, qui

ne voulaient pas plus de ce roi étranger que d'un autre, croyaient

déjouer les desseins et les intrigues des hommes de la Gironde en

jetant sur leur tête le linceul de Louis XVI.

Le peuple avait déjà exécuté par toute la ville les rois de marbre, de

pierre et de bronze; il essayait son bras sur ces images avant de

frapper le simulacre vivant de la souveraineté.

Au moment où se préparait une aussi sanglante tragédie, le théâtre,

cette grande école des moeurs, adressait au peuple d'austères leçons,

par la bouche d'un vieux poëte anglais. On jouait alors pour la

première fois _Othello, tragédie du citoyen Ducis, d'après

Shakespeare_. On remarqua ce passage, si mal traduit en vers français,

où Othello, sur le point d'étouffer Desdemona, commence par faire

autour de lui les ténèbres: «Éteignons la lumière, et alors...

(Soufflant sur la lampe:) Si je t'éteins, toi, ministre du feu, je puis

ressusciter ta première flamme, dans le cas où je viendrais à me

repentir.--Mais que j'éteigne une fois la flamme de la vie (se tournant

vers Desdemona), toi le plus merveilleux ouvrage de la bienfaisante

nature, je ne sais plus où retrouver cette céleste étincelle qui

pourrait te ranimer.»--Magnifique argument en faveur de l'abolition de

la peine de mort! William Shakespeare, comme un vieil ami, conseillait

de sa tombe la Révolution française. Il avait vu les orages de son

temps et rappelait les hommes de tous les temps au calme, à la prudence

et à la modération. La critique dénonça, à propos de cette pièce, les

larcins qu'avait faits M. de Voltaire au théâtre anglais. Enfin,

j'extrais des _Révolutions de Paris_ la note suivante, qui est

peut-être curieuse, jetée au milieu des sombres préoccupations et des

graves événements qui grondaient sur la tour du Temple: «Nous ne

finirons pas sans rendre justice à Talma: sa figure délirante, sa

marche égarée, ses gestes d'abandon, sont en lui de la plus grande

vérité. Ce jeune artiste a vraiment le germe du talent.»

Shakespeare disait: Pitié!

Une autre voix de la tombe, un autre grand poëte, Milton, criait:

Justice! L'auteur du _Paradis perdu_, l'ancien secrétaire de Cromwell,

avait jadis publié une célèbre brochure dans laquelle il démontrait que

l'Angleterre avait eu le droit et le devoir de décapiter Charles 1er.

Mais revenons au procès de Louis XVI.

On prétend que les Girondins ne voulaient point la mort du roi, mais

qu'ils furent entraînés par l'audace de la Montagne. Le plus

vraisemblable est que, s'ils se laissèrent réellement entraîner, ce fut

par l'opinion publique. Le courant était très-fort, et les Girondins

n'avaient pas d'autre moyen que de se montrer inflexibles envers le

tyran, s'ils tenaient à ressaisir leur ancienne popularité.

Les Montagnards, d'un autre côté, étaient divisés entre eux. Les uns

voulaient qu'on enveloppât le roi dans sa royauté, puis qu'on en finit

avec tous les deux comme avec le principe du mal, d'un coup de foudre.

Ils regardaient très-peu à l'homme et à ses actes; ils ne regardaient

qu'à l'intérêt public. La manière la plus prompte de se débarrasser de

Louis XVI leur semblait la meilleure et la plus magnanime. Les formes,

les lenteurs ordinaires de la justice généraient, selon eux,

l'explosion du sentiment national: la procédure, vis-à-vis d'un roi,

était le masque de la faiblesse ou de l'hypocrisie. Ils voulaient

l'étouffer, comme Romulus, dans un orage. Marat n'était point de cet

avis; Marat demandait que la Convention procédât au jugement de Louis

XVI dans les formes et avec une impassible sévérité.

Après de longs débats, la grande question du moment fut enfin résolue:

Louis XVI sera-t-il jugé?--Oui.

Par qui sera-t-il jugé?--Par la Convention nationale.

Histoire des Montagnards · 第 49 / 146 题