LOUVET.--Je vais répondre à Robespierre...»

Les interruptions étouffent sa voix. L'Assemblée décide de passer à

l'ordre du jour. Louvet reste à la tribune: furieux, il demande à

parler contre le président.

LE PRÉSIDENT.--J'ai peine à concevoir comment, lorsque je n'ai fait que

prendre les ordres de l'Assemblée, un membre demande à parler contre

moi.

Alors Barbaroux descend à la barre. Un mouvement de surprise agite

l'Assemblée; on rit, on s'impatiente, on s'agite. Barbaroux insiste et

réclame la parole comme citoyen. Plusieurs membres demandent qu'il soit

censuré comme avilissant le caractère de représentant du peuple.

Barère parait à la tribune. Le silence se rétablit. L'orateur cherche à

terminer ces duels politiques, en amoindrissant l'importance des chefs

de la Montagne.

On renouvelle la motion de censurer Barbaroux. Lanjuinais parle au

milieu d'un tumulte épouvantable.

QUELQU'UN.--Je demande qu'il soit ordonné à Barbaroux de quitter la

barre et de faire cesser ce scandale.

LANJUINAIS.--Je soutiens que Barbaroux a employé le seul moyen pour

obtenir la parole et pour vous rendre attentifs.

LE PRÉSIDENT.--Je vous fais observer que l'Assemblée ayant décidé de

passer à l'ordre du jour, la discussion est fermée.

COUTHON.--Je le dis avec douleur, mais avec vérité, la petite manoeuvre

employée par Barbaroux pour nous forcer à lui accorder la parole ne

mérite que notre pitié.

Les Montagnards applaudissent; quelques Girondins trépignent de rage.

Barbaroux quitte tristement la barre et reprend sa place de secrétaire.

Le triomphe de Robespierre était encore disputé avec acharnement.

Quelques membres, prétextant des doutes sur la première épreuve,

demandent que la proposition de passer à l'ordre du jour soit remise

aux voix. Le président fait remarquer qu'en effet le tumulte l'a

empêché de prononcer le résultat de la délibération. Lanjuinais insiste

de nouveau pour être entendu; des cris: _A bas de la tribune!_

s'élèvent avec violence. Il va reprendre sa place au bureau des

secrétaires, à côté de Barbaroux. Louvet, Lanthenas lui succèdent et

sont bruyamment éconduits par l'impatience générale. On demande de

toutes parts l'ordre du jour. Barère relit son projet de décret, où il

cherche à couvrir dédaigneusement l'accusé du manteau de l'impuissance

et de la médiocrité.

ROBESPIERRE.--Je ne veux pas de votre ordre du jour, qui m'est

injurieux.

La Convention décide purement et simplement qu'elle passe par-dessus

les démêlés personnels. C'est ce que voulait Robespierre.

Le retentissement de cette orageuse séance se fit sentir le soir aux

Jacobins, où Robespierre fut vivement acclamé. Ce fut alors qu'un fort

de la halle, aux formes athlétiques, au coeur tendre sous une rude

écorce, prit une résolution peut-être unique dans l'histoire.--«Voilà,

se dit-il en écoutant parler Maximilien, voilà un homme que les

aristocrates, bourgeois ou autres, doivent avoir conçu le projet de

mettre à mort. On ne défend pas impunément les droits du peuple avec

tant de courage et d'éloquence. Il faut que je me décide à lui faire un

rempart de ma personne. Les rois ont des satellites pour les

accompagner: il faut que l'ami, le défenseur de la nation ait au moins

un bras pour écarter de lui les attentats des conspirateurs et des

traîtres. Je serai ce bras. Seul, à l'écart, je veillerai sur la sûreté

de ce digne représentant du peuple.» Le projet conçu est aussitôt mis à

exécution: chaque soir, cet ami inconnu attend Robespierre à la sortie

du club et jusqu'à la rue Saint-Honoré l'accompagne à distance, un

énorme bâton dans la main. Robespierre ignora toute sa vie ce

dévouement anonyme et l'espèce de culte dont il était l'objet de la

part de ce brave homme, qui s'était fait volontairement son garde du

corps. [Note: Communiqué à l'auteur par David d'Angers, qui tenait

lui-même le fait de la famille Lebas.]

Maximilien, à son retour d'Arras en 1792, était descendu chez les

Duplay avec sa soeur, Charlotte Robespierre, et son frère Augustin, qui

venait d'être nommé député. C'est là qu'il se rendit dans la nuit du 5

novembre, après l'orageuse victoire qu'il venait de remporter sur les

Girondins. Maurice Duplay, l'hôte des deux Robespierre, avait chez lui,

comme nous l'avons dit, trois filles, Éléonore qui était l'aînée,

Victoire qui ne fut jamais mariée, et Elisabeth, la plus jeune, celle

qui épousa Lebas. Ces trois filles aimaient Maximilien comme un frère.

Elles lui confiaient leurs peines, le faisant juge de leurs petites

querelles. Quand un de ces légers nuages, qui passent sur les familles

les mieux unies, venait à obscurcir le front d'une des jeunes soeurs,

il l'attirait doucement sur ses genoux et lui demandait à voix basse le

secret de sa tristesse. Si c'était qu'elle avait été grondée par sa

mère, il se faisait aussitôt le conciliateur des parties offensées et

plaidait les circonstances atténuantes. On n'est pas avocat pour rien.

Toujours il revenait le sourire du pardon sur les lèvres et poussait

alors la jolie boudeuse dans les bras de Mme Duplay.

Un sentiment plus tendre que l'amitié l'attirait vers Éléonore, la

fille aînée du menuisier. C'était, dit-on, une belle personne aux

traits accentués, à l'âme virile. Un jour, Maximilien, en présence de

ses hôtes, prit la main d'Éléonore dans la sienne et lui glissa au

doigt un anneau d'or; c'était, conformément aux moeurs de sa province

(l'Artois), un signe de fiançailles. Toutefois le mariage fut ajourné à

la paix (comme on disait alors), c'est-à-dire à des jours meilleurs et

moins troublés, où la France serait débarrassée de ses ennemis.

Robespierre l'aîné avait ainsi deux familles, l'une dans l'Artois, à

laquelle il envoyait la plus grande partie de son traitement, l'autre

sur laquelle il s'était pour ainsi dire greffé par l'analogie des

moeurs et des principes. A l'instigation de sa soeur, il quitta plus

tard la maison Duplay, mais pour y revenir; c'était le nid de ses

affections, l'Eldorado de ses rêves.

La Gironde avait commis une faute en accusant deux hommes tels que

Danton et Robespierre, la force et la probité; elle en commit une

seconde, qui fut de remettre Marat sur la sellette.

Nous devons dire à la suite de quel incident.

S'il faut en croire le professeur Tissot, qui avait connu Marat dans

l'intimité, l'homme valait beaucoup mieux que ses systèmes et ses

écrits. Accablé de travail, sa seule distraction était une promenade,

le dimanche, sur les bords de la Seine. Il allait tantôt seul, tantôt

accompagné de quelques amis; car, quoi qu'on en dise, Marat avait des

amis. Ses deux compagnons étaient, ce jour-là, Fabre d'Églantine et

Camille Desmoulins; peut-être par leur entremise cherchait-il un

rapprochement avec Danton. [Note: Tous ces détails et les suivants ont

été communiqués à l'auteur par la soeur de Marat.] Ils se dirigeaient

en causant du côté de Charenton. Le plus vieux des trois, Marat, n'en

était pas moins vif dans ses mouvements; il marchait le dos courbé et

la tête légèrement inclinée vers le côté droit. Dans ce contraste d'une

ville en révolution avec le silence, la grave sérénité d'un coucher de

soleil, les grands arbres dépouillés de feuilles, mais détachant dans

le ciel leurs fines nervures, les trois promeneurs avaient devant les

yeux les deux faces solennelles du grand et du beau, l'histoire et la

nature.

Fabre d'Églantine et Camille Desmoulins aimaient la nature en poëtes;

Marat l'observait en savant. Ayant beaucoup étudié, beaucoup cherché et

un peu découvert, sa conversation était intéressante. Tant qu'on ne

contredisait point ses idées, il se montrait bon diable; s'accommodait

à tout, faisait ce que voulaient les autres; mais Camille Desmoulins se

donnait parfois le malin plaisir de l'attirer sur le terrain brûlant de

la politique. Alors ce petit homme devenait furieux, insociable,

volcanique. Le contraste existe souvent en amitié comme en amour: ce

qui l'attirait du côté de Camille, c'était l'esprit, la gaieté, la

belle humeur, du jeune espiègle. Camille répondit d'abord à cette

bienveillance avec enthousiasme; il traita publiquement Marat de

prophète, d'ange tutélaire de la France, de génie de la Révolution; il

le nomma dans sa feuille le _divin_ Marat. L'admiration étourdie de

Desmoulins, à laquelle s'était toujours mêlé un grain de sarcasme,

commençait à reculer devant la froide et terrible logique de ce dieu

qui demandait des têtes.

Fabre d'Églantine avait de l'estime pour Marat, dont il nous a laissé

un portrait à la plume beaucoup trop flatté.

Le voyant ce soir-là plus calme que d'habitude, Camille lui adressa

diverses questions, pour voir si l'Ami du peuple était décidément un

maniaque ou s'il avait un système. Il lui rappela ses idées modérées, à

l'époque de l'ouverture des États généraux, et les mit en opposition

avec ses doctrines actuelles. «Si en effet, reprit Marat, les fautes de

l'Assemblée constituante ne nous avaient pas créé dans les anciens

nobles autant d'ennemis irréconciliables, je persiste à croire que ce

grand mouvement aurait pu s'avancer dans le monde par des voies

pacifiques: mais, après l'édit absurde qui garde de force ces

ennemis-là parmi nous, après les coups maladroits portés à leur orgueil

par l'abolition des titres, après l'extorsion violente des biens du

clergé, je soutiens qu'il n'y a plus moyen de les rallier à notre

Révolution. Nous voulons fonder un gouvernement sur les lois sacrées de

la nature et de la justice: eh bien! ces nobles, en possession, depuis

des siècles, de nous fouler aux pieds, de nous piller et de nous

charger comme des bêtes de somme, travailleront sans cesse à miner les

bases de notre nouvel état social. Nous sommes en guerre avec des

ennemis intraitables; il faut donc ou renoncer à la Révolution ou les

détruire. A mesure que les dangers qui menacent notre République

naissante s'éloigneront, la peine de mort deviendra inutile et elle

s'effacera bientôt de nos codes.»

[Illustration: Louis XVI et la famille royale au Temple.]

On peut plaider en faveur de Marat certaines circonstances plus ou

moins atténuantes, le ressentiment d'un amour-propre blessé, les

dangers qu'il avait courus, les persécutions qu'il avait endurées;

mais, dans l'analyse de son caractère, il faut surtout tenir compte

d'une singularité: l'Ami du peuple n'avait point de patrie. Né en

Suisse, à Boudry, d'un père sarde et d'une mère genevoise, il avait

vécu successivement en Angleterre et dans beaucoup d'autres pays; il

parlait et écrivait diverses langues; il était citoyen du monde. Malgré

les bonnes intentions qu'on peut leur supposer, de tels êtres sont

toujours dangereux. N'étant retenus ni par les liens du sang ni par les

attaches du sol natal, ils s'absorbent volontiers dans une idée fixe,

et sacrifient beaucoup trop aisément les hommes à leurs revus

d'humanité.

La nuit était descendue sur les campagnes. Les trois Conventionnels

reprirent lentement le chemin de Paris.--Cette grosse masse sombre,

toute piquée de lumières, élevait dans le lointain, au-dessus du

courant de la Seine, son front entouré d'une brume rougeâtre. Chemin

faisant, la conversation tomba sur Barbaroux. Marat dit:

--Barbaroux a été mon ami: si l'expédition du 10 août eût manqué, nous

devions partir ensemble pour Marseille; c'était alors un bon jeune

homme, qui aimait à s'instruire près de moi. J'ai des lettres écrites

de sa main, où il me nomme son maître, et se dit mon disciple: si je

l'ai perdu, c'est que la faction brissotine s'est emparée de sa tête,

en le flattant.

Camille Desmoulins qui, d'accord avec son ami Danton, n'avait pas

encore abandonné tout espoir d'une alliance avec la Gironde, proposa

une réconciliation. Il conduisit en effet Marat dans un petit café de

la rue du Paon, où était Barbaroux. L'Ami du peuple se montra d'abord

froid et réservé; mais Barbaroux ayant fait quelques avances, ils

s'embrassèrent.

Était-ce un baiser de Judas?

Le lendemain, grand tumulte dans la Convention nationale; à l'ouverture

de la séance, Barbaroux occupait la tribune. «Citoyens, disait-il,

l'homme véritablement coupable est l'agitateur pervers qui ne cesse de

semer le trouble et la discorde dans Paris, qui égare les sentiments

des soldats et des fédérés.... Eh bien! ce coupable, je vous le livre:

c'est Marat.» Il s'agissait d'une visite que l'Ami du peuple avait été

faire dans la matinée à la caserne des Marseillais. Voyant le mauvais

état des vivres et du coucher, il avait témoigné une vive indignation.

Ce sont ses paroles qui, recueillies dans un procès-verbal par quelques

officiers attachés au parti de la Gironde, servaient maintenant d'acte

d'accusation entre les mains de Barbaroux. Cette dénonciation contre

Marat est reçue de l'Assemblée avec transport. Les tribunes seules

murmurent. Avant que l'accusé ait le temps d'ouvrir la bouche, le bruit

court que Marat ne cesse de tenir des propos sanguinaires.

UNE VOIX.--Je sais qu'un membre de cette Assemblée a entendu dire à ce

monstre que, pour avoir la tranquillité, il fallait encore abattre deux

cent soixante-dix mille têtes.

L'Assemblée fait un mouvement d'horreur. Les yeux se portent vers la

tribune et y rencontrent la figure de Marat.

L'indignation de l'Assemblée éclate en un soulèvement formidable; de

toutes parts s'élèvent les cris: «A l'ordre! A l'Abbaye! A la

guillotine!»

Marat, qui se complaît dans son rôle de bouc émissaire, domine cette

nouvelle tempête, le front haut, la bouche dilatée jusqu'aux oreilles

par un rictus ironique, l'oeil menaçant.

«Il est atroce, s'écrie-t-il, que ces gens-là parlent de liberté

d'opinion et ne veuillent pas me laisser la mienne.... C'est atroce!...

Vous parlez de faction; oui, il en existe une, et cette faction existe

contre moi seul; car personne n'ose prendre ma défense. Tout

m'abandonne, excepté la raison et la justice. Eh bien! seul, je vous

tiendrai tête à tous. (On murmure, on rit.) C'est une scélératesse que

de convertir en démarche d'État des honnêtetés patriotiques. (Les

murmures et les rires recommencent.) Je demande du silence: on ne peut

pas tenir un accusé sous le couteau comme vous faites.

«J'étais aux Jacobins, auprès des fédérés: ce sont eux qui m'ont pris

la main et m'ont parlé les premiers. Leurs officiers ont été à ma

table; ce sont eux qui m'ont invité à visiter leur caserne. J'ai été

révolté de la manière dont ces volontaires ont été reçus; ils couchent

sur le marbre et sans paille; ils se sont plaints à moi de la Commune

de Paris, et ensuite ils m'ont entrepris sur la cause de Barbaroux. Je

ne suis entré dans aucun détail à cet égard; je ne sais si c'est un

coup monté pour me perdre, mais je compte assez sur la véracité des

fédérés de Marseille; ils pourront rapporter ce que je leur ai dit.

Voilà ma justification.

«Le cardinal Richelieu a dit qu'avec le _Pater_ il serait parvenu à

faire pendre tous les saints du paradis; moi, je défie les

interprétations malveillantes et je brave tous mes ennemis.

«On me reproche d'avoir dit qu'il fallait couper cent ou deux cent

mille têtes. Ce propos a été mal rendu. J'ai dit: «Ne croyez pas que le

calme renaisse, tant que la République sera remplie des oppresseurs du

peuple. Vous les faites inutilement _décaniller_ d'un département dans

un autre. Tant que vous ne ferez pas tomber leurs têtes, vous ne serez

pas tranquilles.» Voilà ce que j'ai dit: c'est la confession de mon

coeur.

«Je suis vraiment honteux pour l'Assemblée nationale d'être obligé

d'entrer dans ces détails. Quant à mes vues, à mes sentiments

politiques, il ne vous appartient pas de les juger: ma conscience est

au-dessus de vos décrets. Non, il ne vous est pas donné d'empêcher

l'homme de génie de s'élancer dans l'avenir. (On rit.) Le moment n'est

pas venu de me rendre justice. Si combattre les ennemis de la nation,

si réclamer pour de braves fédérés les égards et les soins que vous

accordez à des soldats équivoques [Note: Marat désigne ainsi les

dragons auxquels on l'accusait de vouloir opposer les Marseillais.] est

un crime, égorgez-moi!»

Au moment où il retournait à sa place, Camille Desmoulins lui dit: «Tu

m'as enchanté, ton exorde est sublime. Pauvre Marat! Tu es de deux

siècles au delà du tien!»

Histoire des Montagnards · 第 48 / 146 题