IV

Ce qu'étaient alors les Girondins.--Leur rôle dans la

Convention.--Leurs préjugés contre Paris.--Encore l'affaire du

Mauconseil et du Républicain.--La population lasse des divisions

personnelles.--Danton conciliateur et repoussé par les Girondins.--Son

mot sur Mme Roland.--On lui demande des comptes.--Sa défense.--La

Commune de Paris.--Accusation contre Robespierre.--Séance du 8

novembre.--Déroute de la Gironde.--Robespierre et son frère chez

Duplay.--Une promenade autour de Paris.--Marat dénoncé par

Barbaroux.--Réponse de Marat.--Eclaircie.--La bataille de Jemmapes.

Revenons à la Convention, ce grand centre de la vie politique en

octobre et novembre 92.

Les factions qui divisaient l'Assemblée s'appuyaient évidemment sur

l'état du pays. Quelle était donc la situation? Les anciens nobles, les

partisans de la cour étaient à peu près rentrés sous terre, quoique,

grâce au vote des provinces, quelques-uns d'entre eux se fussent

glissés sur les bancs de la Convention. La bourgeoisie, composée de

gens de robe, de légistes, d'avocats, de tabellions, de scribes, de

négociants, avait remplacé l'ancienne aristocratie et cherchait à

diriger le mouvement. Cette classe moyenne acceptait volontiers la

République, mais elle redoutait les emportements de la multitude.

Venaient ensuite les petits boutiquiers, les artisans, les

contre-maîtres, les commis de bureau, les paysans qui, eux aussi,

voulaient se faire une place au soleil de l'égalité.

Les Girondins avaient d'abord planté leur drapeau dans la couche

populaire. N'avaient-ils point arboré le bonnet rouge? On a vu qu'ils

avaient été les premiers à prononcer en France le mot de République.

D'où vient donc qu'ils se soient tout à coup détournés de la

démocratie? D'où vient qu'ils siégent aujourd'hui à droite de

l'Assemblée et qu'ils jouent, avec quelques variantes, le rôle des

constitutionnels de 89? Ont-ils été découragés par le peu de succès

qu'ils obtenaient auprès des masses? Tremblent-ils devant la Révolution

comme l'alchimiste d'un drame allemand devant l'homme de bronze qu'il a

créé? Il est probable que diverses causes influèrent sur le revirement

du parti girondin.

Ces hommes remarquables par le talent de la parole se croyaient alors

les maîtres de la situation. La majorité de la Convention leur

appartenait. Ils tenaient la plupart des ministères, ils distribuaient

les places et les faveurs, ils régnaient sur les journaux, ils avaient

avec eux Dumouriez, c'est-à-dire la victoire, et malgré tous ces

avantages ils étaient impuissants. Que leur manquait-il donc? Un

principe.

Ils voulaient la république, sans doute, mais une république de

sentiment dont Mme Roland était la Muse. On ne fonde point une forme de

gouvernement avec des rêves, ni avec des figures de rhétorique. D'un

autre côté, la république n'était alors qu'un idéal; avant de

l'atteindre, il fallait repousser l'ennemi, éteindre le foyer de la

guerre civile, achever la Révolution, et les Girondins en étaient

incapables. Ils se trouvaient donc fatalement entraînés dans une

politique d'expédients. De là une alliance avec la classe moyenne, dont

ils espéraient se faire un rempart contre les envahissements de la

démocratie et contre les attaques de leurs adversaires.

La différence entre les doctrines semait chaque jour parmi les citoyens

des germes de désordre.

«Que m'importe, disait-on dans les clubs, qu'un homme s'appelle

monsieur le duc ou monsieur le jacobin, si je retrouve en lui le même

orgueil, la même intolérance, le même despotisme?» [Note: Note copiée

aux Archives nationales.] C'étaient en effet les moeurs qu'il fallait

changer, si l'on tenait à fonder le règne de la démocratie. Or, sous ce

rapport, les Girondins appartenaient beaucoup trop à l'ancien régime.

Le projet de donner à la Convention une force ou, comme on disait

alors, une maison militaire attira sur eux la juste défiance des

Parisiens. Un plan général ne se cachait-il point derrière cette mesure

proposée par Barbaroux? «Qu'y a-t-il, s'écriait Robespierre, de plus

naturellement lié aux idées fédéralistes que ce système d'opposer sans

cesse Paris aux départements, de donner à chacun de ces départements

une représentation armée particulière; enfin de tracer de nouvelles

lignes de démarcation entre les diverses sections de la République dans

les choses les plus indifférentes et sous les prétextes les plus

frivoles?»

Ils avaient beau s'en défendre, tout démontre clairement que les

Girondins cherchaient à détruire la domination morale et politique de

Paris, dont ils redoutaient de plus en plus l'influence. Si l'on

réfléchit maintenant que, sans un centre d'ébranlement, le pouvoir

exécutif n'aurait jamais pu résister aux foudres de la coalition

étrangère ni aux complots royalistes, on en conclura qu'en frappant la

tête de la France les Girondins auraient immolé la Révolution. Ces

hommes inventifs ne cessaient cependant d'agiter le fantôme de

l'assassinat pour couvrir leurs ténébreux projets. Ils prêtaient à

leurs adversaires des intentions sinistres et cherchaient à les noyer

dans l'opinion publique sous un déluge de sang. Les Girondins avaient

raison de conjurer les périls et les violences de la dictature; mais

n'avaient-ils point pris eux-mêmes l'initiative de la Terreur? A

l'Assemblée législative, Isnard n'invoquait-il point _la vengeance du

peuple sur la tête des traîtres_? Comment ce qui passait chez lui pour

_l'énergie d'une âme brûlante_ devenait-il sur les lèvres de Marat _le

langage de la scélératesse_?

Les temps, dit-on étaient changés. Erreur! il n'y avait de changé que

la position des Girondins.

Était-ce aussi sans motif que Barbaroux ne cessait de montrer à Paris

un faux visage de Marseille? [Note: C'était lui, on s'en souvient, qui

aux approches du 10 août avait annoncé l'arrivée des braves fédérés

patriotes; comment se fait-il qu'en septembre à la Convention il

réclamait une garde d'honneur composée de jeunes aristocrates? L'esprit

de Marseille avait-il changé? Les journées de Septembre avaient-elles

produit une réaction? Barbaroux aurait voulu le faire croire; mais la

vérité est que dans toutes les grandes villes se trouvent deux éléments

distincts. Le 10 août, le jeune député avait fait appel au parti du

mouvement; il jugeait maintenant utile à ses intérêts de se servir du

parti contraire.] Il y avait certes dans cette tactique une menace et

un défi jeté aux citoyens de la capitale. Avec un tel système, on est

très vite entraîné à démembrer un État.

On voyait bien, dans cette lutte, des idées en présence les unes des

autres; mais il y avait aussi des hommes. Les dissentiments politiques

s'appuyaient sur des griefs personnels, sur de vieilles rancunes, sur

des antagonismes d'amour-propre. Les Girondins ne pardonnaient point à

Danton sa supériorité, à Robespierre l'intégrité de sa vie, à Marat sa

popularité.

L'Ami du peuple avait toujours sur le coeur l'affaire du Mauconseil et

du Républicain, les deux bataillons mis en quarantaine par Dumouriez.

Le 18 octobre, il demande la parole à la Convention nationale, et

annonce qu'un grand complot a été tramé... contre lui. Scandale, bruit,

éclats de rire forcés. L'Assemblée ne veut point l'entendre. Marat

insiste. Des murmures l'interrompent.

LE PRÉSIDENT, au milieu du désordre.--Marat, vous avez la parole, mais

ce n'est que pour un fait.

MARAT.--Ce fait, le voici: Je dis que des ministres et des généraux

perfides en imposent à la Convention, par des dénonciations fausses,

pour la jeter dans des mesures violentes et lui arracher des décrets

sanguinaires. (Rumeurs.)

Marat répète son exorde en rehaussant la voix. Les murmures

recommencent avec des trépignements.

«Je vous demande, président, du silence. J'ai, comme la faction qui

m'interrompt, le droit d'être entendu.»

LE PRÉSIDENT.--Je ne puis que vous donner la parole; mais il m'est

impossible de vous donner du silence.

MARAT.--Tandis que le public indigné s'élève contre les mesures atroces

qui sont employées envers les soldats de la patrie, seriez-vous les

seuls à y applaudir; et faut-il qu'un homme que vous accablez de vos

clameurs soit plus jaloux de votre honneur que vous-mêmes? Je réclame

contre le décret qui vous a été surpris au sujet des deux bataillons

patriotes le _Mauconseil_ et le _Républicain_, dénoncés par les

généraux comme ayant déshonoré les armées françaises. Je me suis rendu,

pour éclaircir le fait, chez le général Dumouriez; il a paru interdit.

(Il s'élève des éclats de rire.) Dumouriez ne m'a opposé que des

raisons évasives. Poussé dans ses derniers retranchements, il a

déclaré s'en référer à la Convention nationale et au ministre. Je me

suis adressé à votre Comité de surveillance. Il s'est fait remettre la

pièce relative à cette affaire. Si vous l'eussiez lue avec nous, vous

auriez été tous saisis d'indignation, en voyant que les quatre

prétendus déserteurs prussiens étaient quatre émigrés français.

C'étaient donc des espions qui venaient sous vos drapeaux pour vous

trahir, et qui conspiraient peut-être avec le général. (La salle

s'ébranle d'indignation.) Je veux parler du général Chazot. N'oubliez

pas qu'il a été cause de la déroute de l'avant-garde de Dumouriez. Je

sais qu'il est un certain nombre de membres qui ne me voient qu'avec le

dernier déplaisir. (Oui, oui!) J'en suis fâché pour eux. Lorsqu'un

homme, qui n'est animé que du bien public, ne reçoit que des

vociférations, les sentiments de ses ennemis sont jugés. Je dis qu'il

existe dans cette Assemblée une cabale qui cherche à m'exclure de son

sein pour écarter un surveillant incommode; je viens d'être menacé par

le citoyen Rouyer; je ne sais si c'est un spadassin.

LE PRÉSIDENT.--Le règlement défend toute personnalité, et ce n'est pas

ici le lieu de vider une rixe personnelle avec un collègue.

MARAT,--Ce n'est pas comme homme que je vous adresse la parole, ce

n'est pas comme citoyen, c'est comme représentant du peuple; j'ai été

menacé, dis-je, par le citoyen Rouyer; je ne sais s'il a espéré me

rabaisser à son niveau ou m'éloigner par la terreur; mais je me dois au

salut public, je resterai à mon poste, et je dois déclarer que si l'on

entreprend contre moi quelques voies de fait, je repousserai ces

outrages en homme de coeur, et j'en prends à témoin ceux qui m'ont vu.

LE PRÉSIDENT.--A quoi concluez-vous, Marat?

MARAT.--Je demande la lecture du procès-verbal qui est déposé au Comité

de surveillance. Je vous fais en outre observer qu'il n'a jamais été

dans mon intention de disculper les bataillons d'avoir voulu prévenir

l'action de la justice; ils ont manqué à la forme: mais les généraux

vous en ont imposé quand ils vous ont représenté les quatre

malheureuses victimes de cette affaire comme des déserteurs prussiens.

Je m'élève donc contre les mesures générales et violentes qu'on a

prises envers ces bataillons, tandis qu'il était évident qu'ils ne

renfermaient qu'un petit nombre de coupables; on les a tous enveloppés

d'une flétrissure qui, s'ils eussent été des brigands pris dans les

forêts, n'eût pu être plus honteuse. En vous dénonçant ces faits, j'ai

rempli le devoir que m'imposait ma conscience. Je me retire.

La preuve que Marat n'avait pas tout à fait tort, c'est que ces deux

bataillons furent plus tard réhabilités.

Quel que fût l'homme, il était député de Paris, au même titre que ses

collègues, et tout outrage envers sa personne s'adressait à la

représentation nationale tout entière. Or, chaque jour, on l'insultait

aux portes mêmes de la Convention; on lui marchait sur les pieds en

criant par dérision: «Ah! le petit Marat!» Gorsas, dans son _Courrier

des départements_, lui jetait de la boue et du sang au visage. Des

placards le désignaient à la haine et à la vengeance des bons citoyens.

Des hommes à cheval passaient la nuit devant sa maison avec des torches

et demandaient sa tête. Est-il vrai que ses jours fussent alors

menacés? Il le crut du moins et, pour se conserver vivant, Marat rentra

le soir dans son souterrain.

Ces attaques furieuses, ces ressentiments personnels affligeaient le

pays. Les faubourgs en murmuraient. Dans un moment aussi critique, où

tout était à réorganiser, où le numéraire s'était évanoui, où la rareté

des subsistances amenait des troubles sur les marchés, où l'industrie

souffrait, où il s'agissait d'assurer le bonheur de vingt-cinq millions

d'hommes, où le succès de nos armes était encore mal affermi, où

couvait dans l'Ouest la guerre civile, la Convention n'avait-elle donc

rien de mieux à faire que de se livrer à des luttes stériles? Les

géants se combattaient, se blessaient les uns les autres dans des

débats confus, ainsi que les dieux de l'Iliade dans les nuages. Ces

rivalités fâcheuses ne décourageaient-elles point les espérances et les

héroïques efforts de la nation? Chacun se demandait: «Nous

sacrifions-nous pour des principes ou pour des ambitieux?» Une

pétition, adressée à l'Assemblée, disait: «C'est avec douleur que nous

voyons des hommes faits pour se chérir et s'estimer, se haïr et se

craindre autant et plus qu'ils ne'détestent les tyrans... Qu'on impose

silence à l'amour-propre, et il ne faudra qu'un moment pour éteindre le

flambeau des divisions intestines... Que les citoyens ne soient pas

constamment occupés à se surprendre, à se tendre des piéges, à nourrir

des défiances...»

Le rapprochement des partis, la réconciliation des chefs, l'extinction

des haines personnelles, tel était alors le voeu de tous les esprits

sages. Un seul homme avait assez de confiance en lui-même et assez

d'énergie pour amener cet heureux dénouement. Oubliant ses griefs

particuliers, refoulant ses vieilles rancunes, Danton tendit à la

Gironde sa large main; cette main fut repoussée. On dédaigna ses

avances. Les grands projets échouent souvent contre un grain de sable.

On prétend qu'un mot rompit toutes les chances d'un accord entre Danton

et les Girondins. Le 29 septembre, il avait dit en riant à la tribune:

«Personne ne rend plus justice que moi à Roland; mais je vous dirai, si

vous lui faites l'invitation de rester ministre: Faites-la donc aussi à

Mme Roland...» Le trait blessa au vif l'amour-propre des deux époux et

du parti tout entier, qui était accusé d'obéir à une femme.

Quoi qu'il en soit, les Girondins se servirent d'un autre prétexte pour

rejeter les avances de Danton. Ils mirent en doute sa probité. Beaucoup

d'argent avait été dépensé dans la crise terrible que venait de

traverser la France. Cambon, ministre des finances, homme sévère et

intègre, demandait que ses collègues fussent tenus de rendre des

comptes. Roland avait présenté les siens dans le plus minutieux détail.

C'était maintenant le tour de Danton. Ses adversaires trouvaient

étonnant qu'il eût employé 200,000 livres en dépenses secrètes et près

de 200,000 livres en dépenses extraordinaires; mais on doit se souvenir

que Danton était à la fois ministre de la justice et adjudant du

ministre de la guerre, que la patrie était en péril et qu'il fallait à

tout prix la sauver.

[Illustration: Saint-Just.]

«Je n'ai rien fait, disait-il, que par ordre du conseil, pendant mon

ministère... Lorsque l'ennemi s'empara de Verdun, lorsque la

consternation se répandait même parmi les meilleurs et les plus

courageux citoyens, l'Assemblée législative nous dit: N'épargnez rien,

prodiguez l'argent, s'il le faut, pour ranimer la confiance et donner

l'impulsion à la France entière. Nous avons été forcés à des dépenses

extraordinaires, et, pour la plupart de ces dépenses, j'avoue que nous

n'avons point de quittances bien légales... Je ferai observer en

finissant que si le conseil eût dépensé dix millions de plus, il ne

serait pas sorti un seul ennemi de la terre qu'ils avaient envahie...»

Ainsi, de l'aveu même de Danton, sa comptabilité était irrégulière;

mais ne fallait-il point se reporter aux circonstances tragiques dans

lesquelles les livres avaient été tenus? Qu'il y eût alors quelques

désordres dans le maniement des fonds, le moyen de s'en étonner? Danton

n'était point un avare, aimant l'argent pour l'argent. Il tenait à bien

vivre, à recevoir des amis, à humilier la richesse, dont il eût fait

volontiers la servante de ses desseins et de ses plaisirs. De telles

moeurs ouvraient carrière à bien des soupçons; mais encore faudrait-il

que ces soupçons fussent fondés. Qui croira jamais qu'au milieu de ce

tourbillon d'affaires, au plus fort des calamités publiques, un homme

de la taille de Danton, un grand citoyen après tout, ait songé à

remplir ses poches? Qu'il fût mal entouré, je l'admets; qu'il fût

faible dans ses amitiés, passe encore; qu'il ait prodigué l'or pour

soutenir certains journaux, poursuivre à la piste la conspiration de la

Bretagne et du Midi, pour payer les services secrets de police et de

diplomatie, c'est un fait certain; mais qui donc a le droit de dire

qu'il se soit approprié les dépouilles de la France?

Les lâches, qui s'étaient cachés au moment du danger, réclamaient de

Danton des comptes qu'ils savaient bien ne pouvoir être fournis:

c'était un moyen de l'avilir.

Danton ayant été repoussé par la Gironde, tout espoir de conciliation

était perdu. Enhardis par l'avantage de leur position (ils étaient

maîtres de l'Assemblée), les Girondins auraient dû se montrer oublieux,

magnanimes: loin de là, ils ne cessaient de lancer contre leurs

adversaires la meute aboyante de leurs journaux, ni de fatiguer la

tribune de dénonciations monotones. Les Montagnards, de leur côté,

rendaient guerre pour guerre. En temps de révolution, il y a des mots,

des épithètes qui ressemblent à des flèches empoisonnées. Quand les

partis se sont mutuellement traités de _brigands_, de _scélérats_, de

_chiens enragés_, le jour arrive où ils agissent en conséquence et

prononcent les uns contre les autres la peine de mort. Qu'on admire du

reste la logique des factions: les Girondins se présentaient alors

devant le pays comme des modérés; ils disaient avoir horreur du sang,

ils protestaient contre les doctrines de Marat, et ils demandaient sa

tête!

De nouveaux orages se formaient à l'horizon, et la foudre éclata le 29

octobre.

La Gironde en voulait surtout à la Commune de Paris, qui contrariait

ses desseins. Tant que ce pouvoir rival resterait debout, la politique

des _Brissotins_ (comme on disait alors) serait tenue en échec. La

Commune, de son côté, avait eu le tort de provoquer la lutte, en

lançant contre l'Assemblée, à propos de la garde départementale, une

adresse insolente, un véritable brandon de discorde. La Convention

indignée riposta en décrétant que la Commune rendrait ses comptes _dans

trois jours_. Frapper les hommes obscurs qui siégeaient à l'Hôtel de

Ville n'eût point beaucoup avancé les affaires des Girondins; ce qu'on

voulait, c'était atteindre deux ou trois membres de la Convention.

Danton, Robespierre, n'étaient point de la Commune, mais on s'efforçait

de les rattacher à l'Hôtel de Ville par l'influence vraie ou fausse

qu'ils y exerçaient.

Une enquête s'ouvrit sur les arrestations faites par la Commune le 18

août et sur les journées de Septembre. Le 4 octobre, Valazé, membre du

Comité de sûreté générale, vint déclarer à la tribune: «Nous avons

trouvé des papiers qui prouvent l'innocence de plusieurs personnes

massacrées dans les prisons. (Un mouvement d'horreur s'élève de toutes

parts.) Oui, il est temps de dire la vérité. Des personnes innocentes

ont été massacrées, parce que les membres qui avaient lancé les mandats

d'arrêt s'étaient trompés sur les noms; le Comité de surveillance

lui-même en est convaincu.»

Marat, on s'en souvient, faisait partie de ce Comité; il demande la

parole.

LASOURCE.--Il faut que Marat soit entendu et que vous le décrétiez

d'accusation s'il est coupable.

MARAT.--J'applaudis moi-même au zèle du citoyen courageux qui m'a

dénoncé à cette tribune.

Beaucoup plus sage et plus habile que ses amis, Buzot comprit très-bien

que la Gironde faisait une fausse manoeuvre.

«Nous risquons, dit-il, de donner à ces dénonciations une importance

qu'elles n'auraient pas sans cela... Il me semble entendre les

Prussiens demander eux-mêmes que Marat soit entendu. En effet, n'est-ce

pas en faisant dénigrer sans cesse les représentants du peuple que les

Prussiens doivent désirer d'avilir la Convention, et lui faire perdre

la confiance dont elle a besoin pour faire le honheur du peuple?»

Marat, cependant, monte à la tribune.

UNE VOIX.--Votez la clôture: Marat ne vaut pas l'argent qu'il coûte à

la nation.

LIDON.--Puisque le corps électoral de Paris a prononcé contre nous le

supplice d'entendre Marat, je demande le silence.

CAMBON.--Comme il est juste d'entendre le crime aussi bien que la

vertu, je demande que sans perdre de temps Marat soit entendu.

Au milieu de ces exclamations flatteuses, l'Ami du peuple commence par

rappeler l'Assemblée... à la réflexion, signale _une cabale affreuse

élevée_ contre lui _pour enchaîner sa plume_ et déclare hautement que,

quant à ses opinions politiques, _elles étaitent au-dessus des lois_.

A une vague accusation, il répondait par une bravade. Ce n'était

d'ailleurs pas lui cette fois qu'on visait; c'était Danton et

Robespierre. Quant à Marat, la Gironde croyait l'avoir anéanti pour le

moment sous la conspiration du mépris.

Le 22 octobre, attaque en règle contre la Commune. Roland dans un

rapport très-bien fait résumait ainsi la situation de la capitale: «En

un mot, corps administratif sans pouvoir; Commune despote; peuple bon,

mais trompé; force publique excellente, mais mal conduite, voilà

Paris.»

Ce tableau lamentable de l'anarchie se détachait en vigueur sur l'ombre

rougeâtre des journées de Septembre.

Le 30, Danton éleva le débat en le plaçant sur le terrain de

l'histoire.

«Rappelez-vous, s'écria-t-il, ce que le ministre actuel de la justice

vous a dit sur ces malheurs inséparables de la Révolution! Je ne ferai

point d'autres réponse au ministre de l'intérieur (Roland). Si chacun

de nous, si tout républicain a le droit d'invoquer la justice contre

ceux qui auraient excité des troubles révolutionnaires pour assouvir

des vengeances particulières, je dis qu'on ne peut pas se dissimuler

non plus que jamais trône n'a été fracassé sans que ses éclats

blessassent quelques bons citoyens. Jamais révolution complète n'a été

opérée sans que cette vaste démolition de l'ordre de choses existant

n'ait été funeste à quelqu'un. Il ne faut donc imputer ni à la cité de

Paris ni à celles qui auraient pu présenter les mêmes désastres ce qui

est peut-être l'effet de quelques vengeances particulières dont je ne

nie pas l'existence, mais ce qui est bien plus probablement la suite de

cette commotion générale, de cette fièvre nationale qui a produit les

miracles dont s'étonnera la postérité.»

L'orateur concluait en demandant que la discussion sur le mémoire de

Roland fût fixée au lundi suivant. «Ainsi, ajoutait-il, les bons

citoyens qui ne cherchent que la lumière, qui veulent connaître les

choses et les hommes, sauront bientôt à qui ils doivent leur haine ou

la fraternité; or la fraternité seule peut donner à la Convention cette

marche sublime qui marquera sa carrière.»

Danton, dans le cours de son improvisation, avait d'ailleurs lancé sur

la Gironde un grand trait: «Je déclare que tous ceux qui parlent de la

faction Robespierre sont à mes yeux ou des hommes prévenus ou de

mauvais citoyens.» A ces mots, des murmures s'étaient élevés dans

l'Assemblée.

Robespierre dans ces derniers temps s'était tenu à l'écart. Le 2

septembre, il se plongea le front voilé dans la retraite. L'avocat

d'Arras attendait: il avait placé sa barque sur un roc où la marée,

c'est-à-dire la force des événements, devait un jour ou l'autre

l'emporter vers le but qu'il voulait atteindre.

C'est à cet homme d'État qu'allait s'attaquer la Gironde. Grande

imprudence! Et qui choisit-elle pour porter les premiers coups? Louvet,

l'auteur de _Faublas_, un roman libertin. Autant eût valu la piqûre

d'une guêpe contre une statue de marbre.

«Robespierre, je t'accuse!»

Ce début promettait. A en croire Louvet, un grand complot existait

depuis le 10 août; le 2 septembre, Robespierre s'était rendu à la

Commune, où il avait désigné ses ennemis à la vengeance des meurtriers.

Cette accusation était vague, diffuse, entièrement dénuée de preuves.

Louvet parla; ce fut tout. Cependant Maximilien comprit la nécessité

d'un suprême effort pour rejeter ce linceul de dictature dans lequel

ses ennemis avaient juré de l'ensevelir. Il demanda huit jours pour

préparer sa défense. L'Assemblée décida que Robespierre paraîtrait à la

tribune de la Convention pour se justifier, le lundi 5 novembre.

Dans l'intervalle; des rassemblements nombreux parcouraient la ville en

vociférant les cris de: «Mort à Robespierre! mort à Danton et à Marat!»

Les huit jours écoulés, Robespierre, qui s'était caché à tout les yeux,

monte les degrés de la tribune. Les femmes écoutent haletantes;

l'Assemblée elle-même est comme suspendue aux lèvres de l'orateur.

Robespierre repousse avec une ironie hautaine les absurdes reproches de

Louvet. La nécessité où la Gironde le mettait, par des accusations

violentes, de dérouler sa vie, lui donnait une occasion magnifique

d'attirer l'attention sur les services qu'il avait rendus à la patrie.

Il rejeta, non sans horreur, toute solidarité avec les journées

sanglantes des 2 et 3 septembre. «Ceux qui ont dit, s'écrie-t-il, que

j'avais eu la moindre part à ces événements, sont des hommes ou

excessivement crédules ou excessivement pervers. Je les rappellerais au

remords, si le remords ne supposait une âme.»

Il eut des mouvements d'une véritable éloquence. «On assure qu'un

innocent a péri; un seul! c'est beaucoup trop, sans doute. Citoyens,

pleurez cette méprise cruelle. Pleurez les malheurs de cette journée;

pleurez même les victimes coupables réservées à la vengeance des lois,

qui sont tombées sous le glaive de la justice populaire; mais que votre

douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons aussi

quelques larmes pour des calamités plus touchantes! Pleurez cent mille

patriotes immolés par la tyrannie! Pleurez nos citoyens expirants sous

leurs toits embrasés! Pleurez les fils des citoyens massacrés au

berceau ou dans les bras de leurs mères! Pleurez donc, pleurez

l'humanité abattue sous le joug odieux des tyrans et de leurs

complices! Mais consolez-vous, si, imposant silence à toutes les viles

passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays et préparer

celui du monde; consolez-vous, si vous voulez rappeler sur la terre

l'égalité et la justice exilées, et tarir, par des lois justes, la

source des crimes et des malheurs de vos semblables.»

Se tournant du côté de ses adversaires: «De quel droit voulez-vous

faire servir la Convention à venger votre amour-propre? Vous nous

reprochez des illégalités! Oui, notre conduite a été illégale, aussi

illégale que la chute du trône et que la prise de la Bastille, aussi

illégale que la liberté même! Citoyens, vouliez-vous donc une

Révolution sans révolution? L'univers, la postérité ne verront dans ces

événements que leur cause sacrée et leur sublime résultat; vous devez

les voir comme elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais

en hommes d'État et en législateurs du monde.» Le moment de conclure

était venu, on s'attendait à de justes représailles; mais Robespierre,

écartant d'une main généreuse le tonnerre qui grondait sur la tête de

ses ennemis: «Je renonce au facile avantage de répondre aux calomnies

de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables; j'ai voulu

supprimer la partie offensive de ma justification. Je ne demande

d'autre vengeance que le retour de la paix et le triomphe de la

liberté.»

La Convention était fatiguée de ces attaques personnelles. Les

applaudissements éclataient dans les tribunes. Maximilien Robespierre

venait d'être marqué par le doigt de ses ennemis; c'était le signe de

l'élévation ou du martyre.

Cependant ses accusateurs frémissaient.

BARBAROUX.--Je demande à dénoncer Robespierre, et à signer ma

dénonciation. Si vous ne m'entendez pas, je serai donc réputé

calomniateur! Je descendrai à la barre... Je graverai ma dénonciation

sur le marbre.» (Murmures. On demande à grands cris l'ordre du jour.)

Histoire des Montagnards · 第 47 / 146 题