Direction nouvelle imprimée à la guerre.--La Commune de Paris.--Sa
lutte avec l'Assemblée législative.--Marat à l'Hôtel de Ville.--Qui
l'emportera de la vengeance ou de la justice?--Création du tribunal
révolutionnaire.--Conduite de Danton.--Prise de Longwy.--Acquittement
de Montmorin.--Formation d'un camp au Champ-de-Mars.--Provocations au
massacre des royalistes.
Elles s'avancent sur Paris, ces hordes du Nord, portant la dévastation
et le carnage. Aux armes! Peuple français, lève-toi!
La monarchie, en s'écroulant, léguait à la France une situation
lamentable: la fortune publique anéantie; un papier-monnaie qui, de
jour en jour, menaçait de s'évanouir; nos frontières dégarnies; nos
années livrées au découragement, conduites par des chefs peu sûrs et
battues partout; l'ennemi maître d'une de nos meilleures places fortes;
l'administration sans nerf et le gouvernement sans vigueur; toutes les
forces du pays inactives ou désorganisées, l'indifférence dans les
coeurs, la corruption dans les consciences, telles étaient les
conséquences du système de monarchie constitutionnelle qu'on avait
voulu essayer à la nation. L'énergie seule, une énergie colossale,
pouvait sauver le pays, dans des circonstances si critiques. Le peuple,
évoqué par le canon du 10 août, se leva tumultueusement pour défendre
la Révolution ou mourir. Cette forte race celtique ne connaît que le
devoir farouche; attachée au sol par toutes les mystérieuses sympathies
de sa nature, elle verse sur la terre nationale ou sa sueur ou son
sang. L'ennemi, je veux dire Louis XVI, étant tombé à l'intérieur, tous
les yeux se tournèrent avec tous les bras vers l'ennemi extérieur.
L'une des conséquences immédiates du 10 août fut, en effet, de changer
le système de la guerre contre l'étranger.
Danton, l'homme de la tempête, avait été porté au ministère; avec lui,
la force plébéienne venait de faire irruption dans le gouvernement. Son
premier soin fut de préparer une résistance gigantesque. Danton, ce
Cerbère de la Révolution, jura de défendre contre l'ennemi l'entrée de
la France: il le lit avec des fureurs et des aboiements sublimes:
«Le pouvoir exécutif provisoire, dit-il le 28 août à la tribune de
l'Assemblée nationale, m'a chargé d'entretenir l'Assemblée des mesures
qu'il a prises pour le salut de l'empire. Je motiverai ces mesures en
ministre du peuple, en ministre révolutionnaire. L'ennemi menace le
royaume; mais l'ennemi n'a pris que Longwy. Si les commissaires de
l'Assemblée n'avaient pas contrarié, par erreur, les opérations du
pouvoir exécutif, déjà l'armée, remise à Kellermann, se serait
concertée avec celle de Dumouriez. Vous voyez que nos dangers sont
exagérés. Il faut que l'Assemblée se montre digne de la nation. C'est
par une convulsion que nous avons renversé le despotisme, ce n'est que
par une grande convulsion nationale que nous ferons rétrograder les
despotes. Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulée de
Lafayette; il faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire
au peuple qu'il doit se précipiter en masse sur les ennemis. Telle est
notre situation, que tout ce qui peut matériellement servir à notre
salut doit y concourir. Comment les peuples qui ont conquis la liberté
l'ont-ils conservée? ils ont volé à l'ennemi et ne l'ont point attendu.
Que dirait la France si Paris, dans la stupeur, attendait l'arrivée des
ennemis? Le peuple français a voulu être libre, il le sera. On mettra à
la disposition des municipalités tout ce qui sera nécessaire, en
prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout appartient à la
patrie quand la patrie est en danger.»
L'Assemblée n'osa point se montrer sourde à ces vigoureux accents du
patriotisme.
Elle adopta la plupart des mesures que proposait Danton et que
commandait la nécessité. Quels étaient ces moyens de défense nationale?
Le pouvoir exécutif nommerait des commissaires chargés d'exercer dans
les départements l'influence de l'opinion. L'Assemblée nationale devait
de son côté en choisir d'autres dans ses membres, afin que la réunion
des représentants des deux pouvoirs produisit un effet plus salutaire
et plus prompt. Chaque municipalité serait autorisée à prendre l'élite
des hommes bien équipés qu'elle possédait. Le gouvernement de la
Révolution aurait le droit de faire des visites domiciliaires pour
saisir les armes cachées chez les particuliers. On soupçonnait qu'il y
avait à Paris quatre-vingt mille fusils, en bon état, dérobés par la
malveillance, au service de la patrie en danger. Ces mesures
rigoureuses, arbitraires, n'étaient-elles point justifiées par la
gravité tout exceptionnelle des circonstances?
Un nouveau pouvoir était sorti de l'insurrection du 10 août et de la
victoire du peuple. La Commune de Paris fut avec le Comité de salut
public, qui s'établit plus tard, un des deux principaux organes de la
Révolution. A peine était-elle installée qu'elle joua tout de suite un
rôle important et caractéristique. C'est elle qui s'opposa d'abord à
ce que Louis XVI fût enfermé au Luxembourg, château peu sûr et d'où
l'évasion était facile. La Commune lui assigna pour prison la tour du
Temple, un vieux donjon, laid, massif, mais facile à garder. C'est là
qu'était autrefois le trésor de l'ordre des Templiers, détruits par
Philippe le Bel. On y déposa la royauté vaincue, ruine sur ruine.
Cette Commune se composait d'éléments divers, mais en somme le parti
des exaltés y dominait.
Tallien, l'orateur atrabilaire; Panis, ami de Robespierre, de Danton
et de Marat, beau-frère de Santerre; Chaumette, étudiant en médecine
et journaliste; Hébert, le _Père Duchesne_ à l'état d'embryon; Léonard
Bourdon, un pédagogue qui rêvait l'application des lois de Lycurgue;
Collot-d'Herbois, acteur et auteur dramatique sifflé; Billaud-Varennes,
nature sombre et violente, tel était avec d'autres hommes peu connus
le groupe qui tendait à se faire le centre de l'action révolutionnaire.
Marat lui-même, Marat, le Siméon Stylite de la démocratie, était sorti
de sa nuit, avait brisé la chaîne qui l'attachait au pilier de sa cave
et s'était un jour réveillé en pleine lumière, couronné de lauriers,
assis sur un siége d'honneur à l'Hôtel de Ville. Sans être précisément
membre de la Commune, il était admis aux séances comme _rédacteur des
événements_ et exerçait sur le conseil une influence incontestable.
--Marat, disait le peuple des faubourgs, est la conscience de l'Hôtel
de Ville. Tant qu'il veillera, tout ira bien.
Une lutte s'était engagée dès le début entre la Commune de Paris et
l'Assemblée législative, sur le terrain juridique.
Le 10 août, on s'en souvient, avait fait de nombreuses victimes.
Des veuves éplorées, des orphelins venaient chaque jour demander la
punition des Suisses qui avaient tiré sur le peuple, des traîtres qui
avaient attisé le feu de la guerre civile, des gentilshommes qui, par
leur présence et leurs discours, avaient fortifié la résistance du
château.
Divers incidents ajoutaient à l'animosité des citoyens contre les
anciens partisans de la cour. Gohier avait lu son rapport sur les
papiers trouvés dans l'armoire de fer au 10 août. En face de preuves
écrites, de documents irréfutables, le moyen de nier qu'il n'y eût un
complot organisé contre la Révolution et contre les patriotes? L'une
des pièces saisies dans cette cachette royale disait: «Nous avons
voulu avancer la punition des Jacobins, nous ferons justice: l'exemple
sera terrible.»
Le 10 août avait humilié, dispersé les chevaliers errants de la
monarchie; les avait-il réduits à l'impuissance, leur avait-il surtout
enlevé les moyens de nuire et de conspirer? Pas le moins du monde. Ils
étaient même d'autant plus dangereux qu'ils cachaient leurs armes et
leurs sinistres desseins. «Il ne faut pas, disait un placard, il ne
faut pas, par un respect superstitieux pour la Constitution, laisser
paisiblement le roi et ses perfides conseillers détruire la liberté
française.»
Le pouvoir exécutif avait ordonné à la hâte des visites domiciliaires.
On avait séparé tant bien que mal l'ivraie du bon grain. Les
arrestations avaient frappé sur les deux classes les plus envenimées
contre la Révolution: le clergé dissident et la noblesse. La nécessité
impérieuse d'organiser à la fois la défense du territoire national et
la sûreté intérieure du pays avait fait passer dans plus d'un cas sur
les formes ordinaires de la loi. Les prisons étaient gorgées. Qui
châtiera les coupables? L'Assemblée législative penchait vers la
clémence; la Commune de Paris réclamait la vengeance. Danton saisit le
joint: il fut pour la justice.
Dès le 11 août, il monte à la tribune et s'écrie: «Dans tous les temps
où commence l'action de la justice, là doivent cesser les vengeances
populaires. Je prends devant l'Assemblée nationale l'engagement de
protéger les hommes qui sont dans son enceinte; je marcherai à leur
tête et je réponds d'eux!»
Cette justice, il la voulait prompte, sévère, impartiale. Mme Roland,
dans ses _Mémoires_, accuse Danton d'avoir négligé le ministère de la
justice pour celui de la guerre où il allait sans cesse et cherchait à
placer ses créatures. La vérité est que ce grand citoyen était alors
partagé entre deux devoirs: délivrer la France de l'invasion étrangère
et prévenir le massacre des prisonniers par des jugements qui fussent
de nature à calmer l'indignation publique.
Il avait pour secrétaires Fréron et Camille Desmoulins. Tous les deux
étaient surchargés de travail. Cent quatre-vingt-trois décrets et des
adresses aux départements sortirent en quelques jours du ministère de
la justice. Danton inspirait, dictait et n'écrivait pas.
Tout fier d'être logé dans le palais des Maupeou et des Lamoignon, en
sa qualité de secrétaire général, Camille écrivait alors à son père:
«Malgré toutes vos prophéties, que je ne ferais jamais rien, je me vois
monté au premier échelon de l'élévation d'un homme de notre robe, et
loin d'en être plus vain, je le suis beaucoup moins qu'il y a dix ans,
parce que je vaux beaucoup moins qu'alors par l'imagination, le talent
et le patriotisme, que je ne distingue pas de la sensibilité, de
l'humanité et de l'amour de ses semblables, que les années
refroidissent... La vésicule de vos gens de Guise, si pleins d'envie,
de haine et de petites passions, va bien se gonfler de fiel contre moi
à la nouvelle de ce qu'ils vont appeler ma fortune, et qui n'a fait que
me rendre plus mélancolique, plus soucieux, et me faire sentir plus
vivement tous les maux de mes concitoyens et toutes les misères
humaines.» Le père lui répond qu'il se réjouirait de la nouvelle
position de son fils, «si Camille ne la devait pas à une crise qu'il ne
voyait pas encore finie, et dont il redoutait toujours les suites;
qu'il préférerait peut-être le voir succéder à la place paisible que
lui-même occupait à Guise, plutôt qu'à la tête d'un grand empire déjà
bien miné, bien déchiré, bien dégradé, et qui, loin d'être régénéré,
sera peut-être, d'un moment à l'autre, ou démembré ou détruit.»
Ainsi les pères, nourris dans les traditions de l'ancien régime, ne
comprenant rien à ce qui se passait autour d'eux, aigris par l'âge et
se défiant des nouveautés, ils cherchaient à jeter de l'eau froide sur
l'enthousiasme ou, si l'on veut, sur les illusions de la jeunesse.
La question revenait sans cesse sur le tapis; quel tribunal jugera les
Suisses, officiers et soldats, accusés d'avoir tiré sur le peuple?
L'Assemblée législative, par l'organe du député Lacroix, proposait une
cour martiale qui aurait été composée d'anciens officiers, peut-être
même de fédérés connaissant les devoirs et les exigences qu'impose la
discipline militaire. La Commune repoussa cet avis et demanda
l'installation d'un tribunal formé de commissaires pris dans chaque
section, en un mot, des _juges créés pour la circonstance_. Un tel
tribunal ne pouvait être qu'un tribunal de sang, et comme l'Assemblée
hésitait à adopter cette mesure dont elle prévoyait les conséquences,
la Commune résolut d'exercer sur le pouvoir législatif une pression
dominatrice. L'un de ses membres les plus violents vient, le 17 août,
annoncer à la barre de l'Assemblée nationale que le peuple est las de
n'être point vengé, et que si rien n'est organisé pour assurer la
punition des traîtres, le tocsin sonnera à minuit, qu'on battra le
rappel et que le peuple se fera justice lui-même.
Une autre députation s'avance et dit: «Si avant deux ou trois jours les
jurés ne sont pas en état d'agir, de grands malheurs se promèneront
dans Paris.»
L'Assemblée obéit et vote la création d'un tribunal extraordinaire.
Toutefois elle oppose une digue (bien faible du reste) au torrent qui
l'entraînait. Inspirée, dit-on par Marat, la Commune voulait que _le
jugement se fit au moyen des commissaires pris dans chaque section_;
l'Assemblée décide au contraire que le peuple nommera un électeur par
section et que ces électeurs nommeront les juges.
Cette élection au second degré sur laquelle on comptait pour modérer le
caractère du tribunal n'exercera en définitive qu'une très-légère
influence sur le choix des hommes. Osselin, d'Aubigny, Dubail,
Coffinhal, Pépin-Deyrouette, Lullier, Lohier et Caillet de l'Étang sont
élus membres de cette cour improvisée. Robespierre refuse de présider
une telle commission dont la justice ressemblait beaucoup trop à une
vengeance. Il avait déjà décliné, quelques mois auparavant, les
fonctions odieuses d'accusateur public.
Le nouveau tribunal n'était pas seulement redoutable par le caractère
des juges qui le composaient; il l'était aussi par les garanties qu'il
enlevait à la défense: l'accusé n'avait que pendant douze heures
communication de la liste des témoins; le délai de trois jours entre le
jugement et l'exécution était supprimé. Toutes ces dispositions
terribles proclament assez haut l'état de crise dans lequel se trouvait
alors le pays, menacé au dedans par les royalistes et au dehors par les
armées étrangères.
L'approche du danger jetait d'ailleurs parmi les chefs la confusion des
avis. Les uns voulaient attendre l'ennemi sous les murs de la capitale,
les autres se retirer à Saumur. Danton s'exprime ainsi devant le Comité
de défense générale:
[Illustration: Intérieur de l'Abbaye aux journées de Septembre.]
«Vous n'ignorez pas que la France est dans Paris; si vous abandonnez la
capitale à l'étranger, vous vous livrez et vous lui livrez la France.
C'est dans Paris qu'il faut se maintenir par tous les moyens; je ne
puis adopter le plan qui tend à vous en éloigner. Le second projet ne
me parait pas meilleur. Il est impossible de songer à combattre sous
les murs de la capitale: le 10 août a divisé la France en deux partis,
dont l'un est attaché à la royauté, et l'autre veut la république.
Celui-ci, dont vous ne pouvez vous dissimuler l'extrême minorité dans
l'État, est le seul sur lequel vous puissiez compter pour combattre.
L'autre se refusera à marcher; il agitera Paris en faveur de
l'étranger, tandis que vos défenseurs, placés entre deux feux, se
feront tuer pour le repousser. S'ils succombent, comme cela ne me
paraît pas douteux, la perte de la France et la vôtre sont certaines:
si, contre toute attente, ils reviennent vainqueurs de la coalition,
cette victoire sera encore une défaite pour vous; car elle vous aura
coûté des milliers de braves, tandis que les royalistes, plus nombreux
que vous, n'auront rien perdu de leurs forces ni de leur influence. Mon
avis est que, pour déconcerter leurs mesures et arrêter l'ennemi, il
faut _faire peur_ aux royalistes.»
Le Comité, qui comprend le sens caché sous ces lugubres paroles,
demeure consterné.
«Oui, vous dis-je, reprend Danton, il faut leur faire peur...»
Il sort.
Faire peur aux royalistes, telle était la pensée fixe de Danton; mais
s'ensuit-il qu'il voulût les frapper avec d'autres armes que celles de
la loi? Toute sa conduite dans ces journées sinistres proteste contre
une telle interprétation. «Que la justice des tribunaux commence, la
justice du peuple cessera,» s'écrie-t-il encore une fois, le 18 août,
dans une admirable adresse à la nation.
Elle commença, cette justice du tribunal exceptionnel. Dès le 19 août,
elle condamna; car juger alors c'était condamner; le 20, elle condamna;
les jours suivants, elle condamnera. L'idée du docteur Guillotin
s'était faite chaîne et fer; la hideuse machine travaillait avec rage.
Et pourtant la sévérité des supplices ne produisit point du tout
l'effet qu'on en attendait. Chez les uns, ces exécutions excitaient la
pitié pour les victimes; d'autres accusaient au contraire cette
justice, si expédive qu'elle fût, de marcher avec lenteur et de ne
point frapper d'assez grands coups. La vérité est que Paris était livré
à toutes les transes de l'inquiétude et ne savait à qui s'en prendre
d'une situation aussi déplorable.
Cette situation, qui l'avait créée? «Vous, s'écrie l'historien anglais
Carlyle, vous, émigrés et despotes du monde!» Le moment était venu où
seules les mesures révolutionnaires pouvaient sauver la France.
L'Assemblée législative le comprit: elle décréta la séquestration des
biens des émigrés et l'expulsion dans quinze jours des prêtres
non-assermentés. Vergniaud, qui certes n'était point cruel, voulait
même qu'on déportât ces derniers à Cayenne.
Entre l'Assemblée et la Commune, la lutte était d'ailleurs inégale. La
monarchie constitutionnelle s'étant écroulée, la Législative survivait
en quelque sorte à son mandat. Il n'en était point ainsi de la Commune;
issue de la victoire du peuple, elle était dans toute sa jeunesse et
dans toute sa force. Appuyée sur les hommes d'action, elle avait la
parole tranchante et impérieuse. Tallien s'exprime en ces termes, à la
barre de l'Assemblée nationale:
«Les représentants provisoires de la Commune, appelés par le peuple
dans la nuit du 9 au 10 août pour sauver la patrie, ont dû faire ce
qu'ils ont fait. C'est vous-mêmes, ajoute-t-il, qui nous avez donné le
titre honorable de représentants de la Commune. Tout ce que nous avons
fait, le peuple l'a sanctionné; ce n'est pas quelques factieux, comme
on voudrait le croire, c'est un million de citoyens. Nous avons
séquestré les biens des émigrés, chassé les moines, les religieuses,
livré les conspirateurs aux tribunaux, proscrit les journaux
incendiaires qui corrompaient l'opinion publique, fait des visites
domiciliaires, fait arrêter les prêtres perturbateurs; ils sont
enfermés dans une maison particulière, et _sous peu de jours le sol de
la liberté sera purgé de leur présence._»
L'Assemblée s'étonne de tant d'audace et se tait.
Un incident accrut la force que la Commune puisait dans la gravité des
circonstances. Le tribunal extraordinaire, épuré par l'élection à deux
degrés, venait d'acquitter Montmorin, l'ex-ministre du roi, convaincu,
disait l'acte d'accusation, _d'avoir dressé un plan de conspiration
dont l'effet éclata le 10 août_. Les faits étaient prouvés; mais il fut
absous _comme n'ayant pas agi méchamment_. D'autres prévenus furent
également acquittés sous prétexte que, s'ils _avaient coopéré à des
levées d'hommes_ pour allumer la guerre civile, ils ne l'avaient pas
fait _à dessein de nuire_. Le peuple vit ces actes de modération ou de
faiblesse avec une fureur concentrée. Qu'avait-on à attendre de la
répression légale, si ce tribunal farouche, institué en vue des
circonstances, venait lui-même à mollir devant les grands coupables?
Une sourde rumeur se répand dans Paris: «On élargit les royalistes; on
va faire ouvrir les prisons. Nous sommes trahis.»
Danton comprit le danger: il ordonna comme ministre de la justice la
révision du procès. L'acte était sans doute arbitraire et illégal; mais
n'était-ce point alors le seul moyen de désarmer la vengeance
populaire, d'écarter le massacre suspendu sur la tête des prisonniers
royalistes, d'éviter, en un mot, une plus grande effusion de sang?
Les désastres succédaient aux désastres. Le 18 août, Lafayette avait
déserté, abandonnant son corps d'armée et lançant la flèche du Parthe
contre «ces factieux payés par l'ennemi, brigands avides de pillage,»
qui avaient pris d'assaut les Tuileries. Le 22, la terrible Vendée se
soulevait au cri de: «Vive le roi!» Ces ferments de guerre civile
étaient d'autant plus dangereux qu'ils se rattachaient à l'influence du
clergé réfractaire sur les campagnes. La 23, Longwy avait succombé; le
général autrichien Clairfait était entré dans la place, livrée, s'il
faut en croire la rumeur publique, par les royalistes.
Au milieu de toutes ces calamités, l'Assemblée nationale tenait tête à
l'orage. Par son attitude à la fois énergique et calme, elle inspirait
aux autres la résolution, qu'elle avait prise elle-même, de vaincre ou
de s'ensevelir sous les ruines de la patrie. Des militaires avaient
abandonné Longwy; harassés, couverts de poussière, furieux de leur
fuite, ils se précipitent dans l'enceinte de l'Assemblée législative.
Où trouver ailleurs un drame plus émouvant?
--Nous étions, dit l'un d'eux, dispersés sur les remparts, ayant à
peine un canonnier pour deux pièces; notre lâche commandant Lavergne ne
se présentant nulle part, nos armes ratant, point de poudre dans les
bombes, que pouvions-nous faire?
--Mourir, leur répondent les représentants de la nation.
A la nouvelle de la reddition de Longwy, la Commission extraordinaire
avait fait afficher la proclamation suivante:
«Citoyens,
«La place de Longwy vient d'être rendue ou livrée, les ennemis
s'avancent. Peut-être se flattent-ils de trouver partout des lâches ou
des traîtres. Ils se trompent: nos armées s'indignent de cet échec et
leur courage s'en irrite, Citoyens, vous partagez leur indignation; la
Patrie vous appelle: partez!»
Ils partirent. Un grand cri sortit de toutes les poitrines, le cri de
_la Marseillaise_: «Aux armes! marchons!» Des armes, on n'en avait pas.
Partez tout de même, héroïques phalanges de la Révolution! Allez dire à
toutes les nations étrangères comment un peuple traverse les rangs
ennemis sans souliers, sans pain, presque sans munitions; allez dire
comment avec de mauvais canons et de mauvais fusils il culbute à la
baïonnette des armées aguerries, disciplinées et brise le cercle de fer
dans lequel voulait l'étouffer la coalition des rois! Allez dire que
vous portez la victoire dans les plis de votre drapeau parce que ce
drapeau n'est pas celui de la conquête, mais celui de la justice et de
l'humanité!
Les événements se précipitent; chaque jour apporte des nouvelles
alarmantes. Vergniaud annonce du haut de la tribune que l'ennemi
s'avance et va fondre sur Paris, le ministre Roland déclare qu'une
vaste conspiration vient d'être découverte dans le Morbihan, Lebrun dit
que la Russie se joint aux autres puissances coalisées et qu'elle
couvre de ses navires la mer Noire pour se rendre par les Dardanelles
dans la Méditerranée. La fureur, l'épouvante, les résolutions viriles
ou sinistres se répandent dans toutes les âmes.
Paris, tenu au secret, est visité, fouillé, interrogé. On cherche
partout des armes. Devant l'oeil clairvoyant d'une multitude effarée,
les maisons n'ont plus de secrets, les caves n'ont plus de ténèbres.
Des hérauts à cheval embouchent la trompette d'alarme. Le tocsin sonne,
les tambours battent, le canon tonne de moment en moment. Un grand
drapeau noir flotte sur l'Hôtel de Ville et porte dans ses plis ces
mots funèbres: «La patrie est en danger.»
Danton grondait toujours comme la foudre; il revint à l'Assemblée, et
rendit compte des mesures prises par le gouvernement: «Il est bien
satisfaisant, messieurs, pour les ministres d'un peuple libre, d'avoir
à lui annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s'émeut, tout
s'ébranle, tout brûle de combattre. Vous savez que Verdun n'est point
encore au pouvoir de nos ennemis. Vous savez que la garnison a juré
d'immoler le premier qui proposerait de se rendre. Une partie du peuple
va se porter aux frontières, une autre va creuser des retranchements,
et la troisième, avec des piques, défendra l'intérieur de nos villes.
Paris va seconder ces grands efforts. C'est en ce moment, messieurs,
que vous pouvez déclarer que la capitale a bien mérité de la France
entière; c'est en ce moment que l'Assemblée nationale va devenir un
véritable comité de guerre. Nous demandons que vous concouriez avec
nous à diriger ce mouvement sublime du peuple, en nommant des
commissaires qui nous secondent dans ces grandes mesures. Nous
demandons que quiconque refusera de servir de sa personne ou de
remettre ses armes soit puni de mort. Nous demandons qu'il soit fait
une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements; qu'il soit
envoyé des courriers dans tous les départements pour les avertir des
décrets que vous aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un
signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie: pour les
vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace,
toujours de l'audace, et la patrie est sauvée!»
En temps de Révolution tout homme se résume dans un mot; Danton avait
dit le sien: _l'audace!_
Ame de la défense nationale, génie de la guerre sacrée, celle qui
défend le territoire d'un peuple contre l'invasion étrangère, il se
montre partout, répand sur les multitudes sa parole brûlante; c'est le
patriotisme fait homme.
Qu'on tienne d'ailleurs compte d'un fait: par goût, par tempérament,
par sa robuste constitution physique, Danton était de la race des
paysans. Il avait avec la terre ces fortes et secrètes attaches qui
font les vrais coeurs français. Puisse sa conduite servir d'exemple aux
hommes d'Etat qui se trouveraient un jour placés dans les mêmes
circonstances! Il leur a montré comment on sauve un peuple en
déchaînant toutes les forces vives de la Révolution.
Cependant l'ennemi avançait toujours. Le 2 septembre, les passants
consternés lisaient la proclamation suivante, qui couvrait les murs de
la capitale:
«Citoyens,
«L'ennemi est aux portes de Paris: Verdun qui l'arrête ne peut tenir
que huit jours. Les citoyens qui la défendent ont juré de mourir plutôt
que de se rendre; c'est vous dire qu'ils vous font un rempart de leur
corps. Il est de votre devoir de voler à leur secours. Citoyens,
marchez à l'instant sous vos drapeaux: allons nous réunir au
Champ-de-Mars: qu'une armée de 60 000 hommes se forme à l'instant.
Allons expirer sous les coups de l'ennemi ou l'exterminer sous les
nôtres.»
Cette proclamation émanait de la Commune de Paris.
Plus d'espoir que dans la résistance désespérée de la nation. Verdun
venait de subir le même sort que Longwy. Cette sinistre nouvelle jette
la capitale dans un état d'agitation et de délire. O France! ô
Révolution! On croit entendre le pas des armées prussiennes et
autrichiennes en marche vers les murs de Paris. Tout est perdu, si une
résolution terrible, infernale, ne vient au secours de la patrie en
danger. Quelques-uns des plus farouches sans-culottes, les lions de la
Montagne, ne sont pourtant pas d'avis d'aller tendre le cou a l'ennemi;
ils se retiront sombres et rugissants dans leurs tanières. Leur dessein
est arrêté d'armer la nation d'épouvante. Comme ces anciens peuples du
Nord qui, avant de partir pour la guerre, immolaient des victimes
humaines sur les autels d'Odin, avant de voler au-devant de l'ennemi,
ils parlent ouvertement de consommer un grand et lugubre sacrifice.
Ces sentiments n'étaient points partagés par la jeunesse ni par les
vaillants défenseurs de la nation. Chez eux, l'ardeur du patriotisme
éteignait la soif de la vengeance. A chaque coin de rue éclataient des
scènes déchirantes: c'étaient les adieux des enfants, des fiancés, des
vieux parents, les larmes des femmes en voyant partir, le fusil au
bras, les sauveurs de la France et de la Révolution. Quarante mille
hommes sont réunis au Champ-de-Mars. Le moment est venu de partir; ils
embrassent une dernière fois tous ceux qui leur sont chers. Ils
marchent à l'ennemi au milieu des alarmes et des troubles d'une
population exaltée, blême de terreur et de vengeance: «Vous laissez,
leur crie-t-on, vous laissez derrière vous le pays livré à des
perfidies et à des manoeuvres ténébreuses. Ce n'est pas en Champagne
que sont nos plus dangereux ennemis; ils sont à Paris, dans les
prisons. Si encore ces brigands ne menaçaient que notre existence; mais
ils tendent la main aux Prussiens, afin d'éteindre la Révolution dans
un égorgement: il ne faut pas que les défenseurs de la patrie
s'immolent sans immoler les traîtres. Sang pour sang!» Le terrible cri:
_Exterminons les traîtres! Il faut en finir!_ vole de bouche en bouche;
une espèce de rage s'empare des citoyens qui voient s'éloigner leurs
frères.
Danton se multipliait. A la tribune, au Champ-de-Mars, partout où il y
a besoin d'un encouragement, d'une parole de flamme, il est là. Il
secoue sa chevelure comme une crinière. Ses traits heurtés, sa voix
tonnante, son froncement de sourcils menaçant, son geste qui s'adresse
à l'ennemi, comme si l'ennemi était présent, tout en lui remue les
grandes passions, les nobles sentiments, l'amour sacré de la patrie. Il
répète sans cesse sa formule favorite, son cri de guerre: «De l'audace,
encore de l'audace et toujours de l'audace!» Quelquefois il
s'attendrit; il pleure: ce sont les larmes du lion. Placé entre la
victoire et l'échafaud que lui préparent les royalistes, il ne s'occupe
que de son pays.
A ces éclats d'éloquence, au bruit haletant du tocsin, aux menaces de
l'étranger qui se croit déjà dans nos murs, les faubourgs répondent par
un soulèvement d'indignation. On se demande si des ennemis du bien
public, qui, depuis quatre ans, ont attiré sur la France la famine, des
dissensions intérieures, la guerre, et qui appellent de tous leurs
voeux l'invasion, on se demande, dis-je, si ces fléaux vivants méritent
que de braves gens aillent exposer leur vie pour les défendre. Est-il
même prudent de conserver dans la place des auxiliaires aussi dangereux
lorsque l'étranger s'avance pour leur donner la main? La grande ville
ne va-t-elle point être prise, comme on dit, entre deux feux, ou plutôt
entre deux égorgements?
L'exaspération fut au comble quand on apprit que les royalistes
enfermés de par la loi profitaient de l'inviolabilité dont les
couvraient les murs de la prison pour afficher hautement leurs
espérances, se livrer à des orgies scandaleuses et appeler la fureur de
l'ennemi sur leurs juges. Qui ouvrirait leurs verrous? Une main
étrangère, et cette main, ils l'imploraient, ils la bénissaient.
On touchait évidemment à une vengeance populaire: de tels actes ne se
justifient point; ils s'expliquent. C'est ce que nous avons essayé de
faire.
Une des grandes lois du règne animal est la lutte pour l'existence;
c'est aussi celle des sociétés. A ce besoin d'être, elles immolent sans
pitié tous les obstacles. La France de 92 voulait vivre, c'était son
droit; en lui disputant ce droit, on la plaçait dans l'inexorable
nécessité de périr ou d'anéantir ses ennemis.