VII

Lenteur calculée des opérations militaires.--Lafayette à la barre de

l'Assemblée.--Manifeste de Brunswick.--Enrôlements

volontaires.--Arrivée des fédérés marseillais.--Rôle de

Danton.--Angoisses et découragement des chefs populaires.--Le 10

août.--Une page du journal de Lucile.--Péripéties de la lutte.--Le roi

se réfugie dans l'Assemblée législative.--Défaite et massacre des

Suisses.--Théroigne et Sulcan.--Résolutions votées par les

représentants de la nation.

Depuis l'ouverture de la guerre, les opérations traînaient en longueur.

L'élan national était comprimé par les craintes qu'inspiraient les

sourdes manoeuvres des royalistes. Des hommes dont l'avenir flétrira la

mémoire appuyaient ouvertement à l'intérieur les mouvements de

l'étranger. Louis XVI, de son château, tendait la main aux armées

étrangères; la nation se trouvait de la sorte entre une conspiration et

une guerre, entre l'ennemi de l'intérieur et celui de l'extérieur. La

cour paralysait tous nos moyens d'attaque ou de défense. Les cadres de

nos armées étaient vides ou mal remplis, nos frontières découvertes,

nos places fortes dépourvues. Il semblait que Louis XVI eut dit à la

France: «Je te défends de vaincre!» Le pays n'était plus d'humeur à

tolérer une pareille situation; les lenteurs calculées des généraux qui

devaient marcher en avant furent attribuées à la trahison et à

l'influence du château.

La déchéance du roi était ouvertement réclamée par les départements,

les feuilles publiques, les clubs et les sections: quelques citoyens

engageaient charitablement Louis XVI à se démettre de la couronne et à

rentrer dans la vie obscure pour laquelle il était né. «Ce n'est qu'en

France, avait dit Robespierre, que l'on force les gens à être rois

malgré eux.» Cette question de la déchéance s'éleva bientôt jusqu'à

l'Assemblée nationale, où elle fut soutenue par les Girondins.

Vergniand et Brissot tournèrent leurs batteries contre le château des

Tuileries, où siégeait la force de la coalition étrangère. Ils

accusèrent hautement Louis XVI de couvrir la ligue des rois contre la

France. Les avis étaient d'ailleurs partagés: les uns voulaient annuler

la monarchie en la dominant, les autres voulaient la détruire; ceux-ci

craignaient une défaite, et ceux-là tremblaient dans la prévision d'une

victoire trop complète.

Le dimanche 22 juillet, on tira le canon dès le matin; des charges

d'artillerie continuèrent d'heure en heure pendant tout le jour. Les

officiers municipaux à cheval, divisés en deux bandes, sortirent à 10

heures de la maison commune, faisant porter au milieu d'eux par un

garde national une grande bannière tricolore sur laquelle était écrit:

_Citoyens, la patrie est en danger!_ Devant et derrière le cortége

roulaient plusieurs canons. De nombreux détachements de garde nationale

et quelques piques les accompagnaient. Une musique appropriée à ces

tristes circonstances faisait entendre, de moment en moment, ses

lugubres accords. Des amphithéâtres étaient dressés sur les places

publiques pour recevoir les enrôlements volontaires. Une tente

s'élevait, couverte de guirlandes et de feuilles de chêne, chargée de

couronnes civiques et flanquée de deux piques avec le bonnet de la

liberté; le drapeau de la section, planté en avant, flottait au-dessus

d'une table posée sur deux tambours; le magistrat du peuple, avec son

écharpe, enregistrait les noms des volontaires qui se pressaient en

foule autour de l'estrade; les balustrades, les deux escaliers, le

devant de l'amphithéâtre étaient défendus par deux canons, et toute la

place inondée d'une jeunesse ardente qui venait offrir son sang à la

patrie. Quelle différence entre le concours enthousiaste de cette

multitude et les scènes affligeantes que présentaient sous l'ancienne

monarchie les nécessités du recrutement militaire! Il n'y avait ici

d'autre racoleur que le dévouement, et tout le monde voulait partir.

Quelques vieux royalistes, témoins de cette ardeur héroïque, disaient

entre eux; «C'est bien; mais comment ces jeunes soldats feront-ils pour

battre, maintenant qu'ils n'ont plus de nobles à leur tête pour les

commander?»

Or, c'était le moment où s'enrôlaient comme volontaires les Hoche, les

Championnet, les Marceau, les Kléber et tant d'autres qui ont fait la

gloire de nos armées.

Paris ne répondit pas seul au cri d'alarme. L'élan de la province fut

admirable. Les quatre-vingt-trois départements tressaillirent. Les

fédérés accouraient pour former le camp sous Paris. Tous étaient pleins

d'ardeur; tous brûlaient du désir de marcher vers la frontière.

Ainsi, du peuple, rien à craindre; il fera son devoir. Maîs en est-il

de même de la part des généraux? Lafayette quitta son corps d'armée et

vint, le 28, à la barre de l'Assemblée législative, demander justice de

la journée du 20 juin. Beaucoup parmi les députés désapprouvaient

hautement la violation du palais des Tuileries et les familiarités dont

on avait usé envers le roi. Aussi un décret parut le 2l juin, défendant

à aucune réunion de citoyens armés de se présenter à la barre de

l'Assemblée ni devant aucune autorité constituée.

Lafayette voulait qu'on allât plus loin, qu'on poursuivît les

coupables. L'attitude du général fut aussi provocante que son

intervention dans les affaires de l'État était insolite et dangereuse.

Ce qu'il y avait de plus grave, c'est que cette démarche était un

symptôme. Lafayette parlait au nom de ses compagnons d'armes, au nom de

l'affection de ses soldats. Où en était-on si les hommes chargés de

fermer le passage à l'ennemi ne marchaient point d'accord avec la

nation? L'Assemblée sembla pourtant donner raison à Lafayette par une

majorité de 339 voix contre 231.

Le pays avait perdu confiance dans ses représentants; tous les pouvoirs

publics se désorganisaient; le découragement était profond, quand, le

27 juillet, tomba sur Paris le foudroyant manifeste du duc de

Brunswick.

Une coalition formidable s'avançait, précédée de menaces et de

bravades. O France, tu es perdue, si tu n'appelles à toi toute ton

énergie! Je vois tes ennemis qui t'environnent de toutes parts; je vois

les aigles des armées du Nord fondre sur ta tête comme sur une proie

certaine; je vois reluire les épées derrière les épées et l'alliance

des tyrans réunis s'étendre jusque par delà le Caucase.

[Illustration: Hébert.]

Écoute plutôt ce que te dit le duc de Brunswick: «La ville de Paris et

tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre

sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce prince en pleine et

entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu'à toutes les personnes

royales, l'inviolabilité et le respect auxquels le _droit de la nature

et des gens_ oblige les sujets envers les souverains; Leurs Majestés

Impériale et Royale rendent personnellement responsables de tous les

événements, sur leurs têtes, pour être militairement châtiés, sans

espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblée nationale, du

_district_, de la municipalité et de la garde nationale de Paris, les

juges de paix et tous autres qu'il appartiendra; déclarent, en outre,

Leurs dites Majestés, sur leur foi et parole d'empereur et de roi, que

si le château est forcé ou insulté, que s'il est fait la moindre

violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi, la reine et la

famille royale, s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à

leur conservation et à leur liberté, elles en tireront une _vengeance

exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une

exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés,

coupables d'attentats, aux supplices gu'ils auront mérités.»_ Le

manifeste était daté de Coblentz, le quartier général des émigrés.

Plusieurs le crurent émané des Tuileries.

Eh bien! ce coup de foudre réveilla la nation comme en sursaut. Ces

menaces, bien loin de jeter la terreur dans les esprits, firent courir,

d'un bout de la France à l'autre, un frémissement de rage.

--Qui ose nous parler ainsi? Ne sommes-nous pas cinq à six millions

d'hommes en état de porter les armes; renvoyons la terreur à ceux qui

veulent nous intimider. Tous debout!

La Révolution étant devenue une question d'existence nationale, la

France lia ses armes à la défense des principes. Une idée nouvelle

soulevait le sein de la France, et c'est cette idée qui la rendait

indomptable.

Les soupçons augmentèrent avec l'approche de l'ennemi; à chaque pas

qu'on marquait en avant sur les frontières pour les défendre, on

retournait la tête derrière soi, vers le château. La sûreté intérieure

n'inquiétait pas moins que la sûreté extérieure. Les volontaires qui

s'enrôlaient sur les places publiques étaient abordés par des citoyens

au visage sombre:

--Où courez-vous? leur disait-on. L'ennemi n'est pas sur la frontière,

il est dans nos murs. Les Tuileries correspondent avec Coblentz;

Coblentz a des intelligences avec toutes les cours étrangères. Le

centre des opérations de l'ennemi étant aux Tuileries, c'est là qu'il

faut porter d'abord vos forces et vos armes.

Ce langage était répété dans les faubourgs.

Robespierre exprimait dans son journal, le _Défenseur de la

Constitution_, les mêmes défiances: «Déjà une cour parjure se prépare à

voler sous les drapeaux des tyrans de l'Europe. Voilà la situation où

nos ennemis nous ont placés; voilà notre cause; que les peuples de la

terre la jugent! ou, si la terre est le patrimoine de quelques

despotes, que le ciel lui-même en décide. Dieu puissant, cette cause

est la tienne! Défends toi-même ces lois éternelles que tu gravas dans

les coeurs; absous ta justice accusée par le triomphe du crime et par

les malheurs du genre humain, et que les nations se réveillent du moins

au bruit du tonnerre dont tu frapperas les tyrans et les traîtres!»

L'erreur de Lafayette et de son parti était de croire que l'on pût

alors faire la guerre, repousser l'ennemi, déborder sur son territoire

par les seules forces de la discipline et de la vieille tactique

militaire; non, il fallait l'enthousiasme, le feu sacré de la

Révolution.

«Si le château est forcé,» disait le fameux manifeste: parole

maladroite et imprudente! C'était désigner au peuple de Paris le point

sur lequel il devait frapper. Tout le monde voyait distinctement se

former l'orage. Le 17 juillet, les fédérés réclamaient dans une

audacieuse adresse à l'Assemblée la suspension de Louis XVI et des

poursuites contre Lafayette; quelques jours après, Brissot demandait la

déchéance du monarque; le 3 août, Pétion accusait le roi d'avoir

conspiré contre le peuple et proposait l'abolition de la royauté. Ainsi

tout le monde était d'accord pour regarder le château comme l'obstacle

suprême au succès de nos armes; mais d'où partirait l'étincelle qui

mettrait le feu à cette trainée de poudre?--De Marseille et des

faubourgs de Paris.

Le 30 juillet, Danton propose aux Cordeliers de signer la résolution

suivante: «La section du Théâtre-Français déclare que, la patrie étant

en danger, tous les hommes français sont de fait appelés à la défendre;

qu'il n'existe plus ce que les aristocrates appelaient des citoyens

passifs, que ceux qui portaient cette injuste dénomination sont appelés

tant dans le service de la garde nationale que dans les sections et

dans les assemblées pour y délibérer.» Notez que c'est aux Cordeliers

et non aux Jacobins que Danton s'adresse. Pourquoi? Parce que, composé

d'hommes à lui, d'hommes d'action, le club des Cordeliers était bien

son quartier général.

On attendait de Marseille cinq cents nouveaux fédérés, choisis parmi

les plus braves, «cinq cents hommes qui sussent mourir». [Note: Lettre

de Barbaroux] Ils arrivent sur Paris. Barbaroux et Rébecqui vont les

recevoir à Charenton. Les Marseillais sont aussitôt acclamés, choyés.

Santerre, Marat, Danton, Camille Desmoulins et bien d'autres les

fêtent, se disputent l'honneur de les faire asseoir à leur table. C'est

vers ces rudes enfants du soleil et de la liberté que se tourne tout

l'espoir de la nation.

Cependant les chefs de l'opinion publique hésitaient. Brissot et

Vergniaud, quoique républicains, n'approuvaient point une entreprise à

main armée contre le château; ils craignaient une déroute, les suites

toujours effroyables d'une insurrection vaincue, la ruine de

l'Assemblée nationale, le rétablissement de la vieille monarchie. De

son côté, Robespierre se plongea dans la retraite: son oeil fixe

n'envisageait pas sans crainte les conséquences de la chute du roi.

Tout lui semblait mystère et ténèbres derrière ce trône renversé. A

tout prendre, si les événements n'avaient pas exigé ce dernier

sacrifice à la Révolution, il eût préféré s'en tenir à la Constitution

de 91; mais la cour avait perdu la royauté, et alors que faire? On

raconte que Danton lui-même s'était retiré à Arcis-sur-Aube, d'où il ne

revint à Paris que le 9 août. Ainsi la Révolution, tout en sachant bien

qu'elle n'avait que des obstacles et des résistances à attendre de la

part du pouvoir exécutif, tremblait devant l'idée de le renverser.

Un comité insurrectionnel s'était formé; Barbaroux et Carra préparaient

les voies au soulèvement. La cour, de son côté, se tenait en état de

défense. Elle comptait avec raison sur une partie de la garde

nationale, sur une garnison dévouée, sur les grilles, les murs, le

pont-levis du château, dont la configuration extérieure n'était point

du tout alors ce qu'elle est aujourd'hui. Une police secrète s'était

organisée dans le cabinet des Tuileries; des rapports faits par des

espions instruisaient la famille royale des mouvements et des propos de

la ville. Voici l'un de ces rapports, daté du 5 août: «Le nommé

Nicolas, batelier sur le pont Saint-Paul, demeurant rue de la

Mortellerie, à côté de la rue du Long-Pont, doit assassiner... (le nom

est en blanc), à l'instigation de la Société des Amis des droits de

l'homme.» Nous ne nous perdrons pas en conjectures sur l'objet du

crime; il y a tout lieu de croire que la personne désignée au poignard

de ce fanatique était la reine. L'auteur du _Rapport_ désigne ensuite

«le sieur Fournier l'Américain, demeurant rue de Mirabeau; le sieur

Rossignol, demeurant rue Dauphine; le nommé Nicolas la Pipe, fort du

port, comme devant seconder les projets contre la famille royale et

marcher à la tête des fédérés.» Les principaux traits de l'insurrection

prochaine se trouvent esquissés dans ce rapport, quoique d'une manière

un peu vague. L'espion assure que «les sieurs Santerre, Rossignol et

Dijon distribuent chaque jour 800 francs au faubourg Saint-Marcel...,

que le sieur Balzac, demeurant place de la Bastille, et le sieur Clin

se sont promenés le 6 au soir, du Louvre à la Grève, par le pont Double

et le faubourg Saint-Antoine, en criant qu'ils portaient le sabre pour

mettre à bas les têtes du roi et de la reine.» [Note: Cette pièce

curieuse a été extraite par nous des cartons des Archives.]

On voit par là que la famille royale était prévenue: elle avait

d'ailleurs pris ses précautions et faisait coucher dans l'intérieur du

château des gentilshommes armés jusqu'aux dents. Un instant elle se

crut à la veille non-seulement de résister, mais de vaincre et de

rétablir ses pouvoirs abolis. Le 8, tout était en grande fermentation;

les Tuileries ressemblaient à une place forte menacée par des

assaillants. Les nobles étaient accourus de toutes les provinces et

remplissaient le château jusqu'aux combles. Des sabres, des épées, des

pistolets, encombraient les corridors. La cour en même temps tramait le

complot de transférer le corps législatif à Rouen, où il y avait une

réunion de troupes suisses; mais les députés s'y opposèrent. Pour

vaincre leur résistance, on insinua aux membres de l'Assemblée que leur

vie n'était pas en sûreté à Paris. Ils refusèrent absolument de

déplacer le siége de la représentation nationale.

D'un autre côté, Mme Roland, Barbaroux, Servan, découragés par les

lenteurs de l'insurrection ou prévoyant une déroute, avaient formé le

projet d'une République du Midi dont Marseille serait le centre. C'est

là qu'ils comptaient se retirer en cas d'insuccès.

A Paris, on parlait ouvertement d'en finir avec le parti du roi. «Il

s'agit de savoir, disaient les citoyens, s'il y a, oui ou non, une

patrie et une Constitution. La France n'a pas le droit d'abdiquer sa

nationalité. Il faut couper cette main que la royauté des Tuileries

tend aux monarchies européennes.» Les soupçons d'intelligence avec

l'étranger, soupçons qui ont été confirmés depuis, éteignaient toute

compassion dans le coeur des masses. Le 9 au soir, Danton jeta l'alarme

aux Cordeliers: «Qu'attendez-vous? La Constitution est impuissante,

l'Assemblée nationale hésite; il ne vous reste plus que vous-mêmes pour

vous sauver! Hâtez-vous donc; car cette nuit même des satellites,

cachés dans le château, doivent faire une sortie sur le peuple et

l'égorger avant de quitter Paris, pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous

donc vous-mêmes! Aux armes! aux armes!» Danton appuya ce discours d'un

mouvement de tête colossal et de gestes terribles; cet homme avait en

lui du dogue et du lion; il aboyait et rugissait à la fois; sa main

levée foudroyait le château. La multitude, appelée à donner son avis,

opina par des cris et par un tumulte effrayant. Un frisson d'armes

courut de faubourg en faubourg. Quand le moment est venu de porter son

intervention dans les destinées de l'État, le peuple dont on veut

étouffer la voix, le peuple vote à coups de canon.

De part et d'autre, une déclaration de guerre en règle précéda

l'attaque et la défense. Il n'y eut point de surprise. La cour

connaissait les préparatifs de l'insurrection; le peuple n'ignorait

point les manoeuvres de la cour. Dans la nuit du 4 au 5 août, on avait

fait venir de Courbevoie au château des Tuileries les bataillons des

Suisses. Ces soldats étrangers étaient ceux sur la fidélité desquels la

famille royale pouvait le mieux s'appuyer. De son côté, la mairie

venait de faire distribuer des cartouches aux Marseillais. Ainsi une

collision était imminente.

Le 10 août, à minuit, le tocsin sonna. Le premier coup de cloche partit

du district des Cordeliers où étaient les Marseillais. C'est sur eux

qu'on comptait pour former la tête du mouvement. Qui dira les angoisses

de cette nuit sinistre? La plupart des révolutionnaires connus jouaient

leur tête sur un coup de dé. Comment, à distance des événements,

décrire l'inquiétude, les transes de leurs mères, de leurs enfants, de

leurs femmes? Un document précieux nous vient en aide. Lucile

Desmoulins tenait pour elle-même un _Journal_ «où elle se racontait les

impressions de son âme». Citons l'une des pages les plus émouvantes et

les plus naïves qui soient jamais sorties de la plume d'une femme:

«Qu'allons-nous devenir, s'écrie-t-elle, ô mon pauvre Camille? Je n'ai

plus la force de respirer... Mon Dieu, s'il est vrai que tu existes,

sauve donc des hommes qui sont dignes de toi!... Nous voulons être

libres; ô Dieu, qu'il en coûte!... Le 8 août, je suis revenue de la

campagne; déjà tous les esprits fermentaient bien fort. Le 9, j'eus des

Marseillais à dîner; nous nous amusâmes assez. Après le dîner, nous

fûmes tous chez M. Danton. La mère pleurait; elle était on ne peut plus

triste; son petit avait l'air hébété; Danton était résolu; moi, je

riais comme un folle. Ils craignaient que l'affaire n'eût pas lieu:

quoique je n'en fusse pas du tout sûre, je leur disais qu'elle aurait

lieu. «Mais peut-on rire ainsi?» me disait Mme Danton. «Hélas! lui

dis-je, cela me présage que je verserai bien des larmes ce soir.» Il

faisait beau; nous fîmes quelques tours dans la rue; il y avait assez

de monde. Plusieurs sans-culottes passèrent en criant: Vive la Nation!

Puis des troupes à cheval; enfin des troupes immenses. La peur me prit:

je dis à Mme Danton: «Allons-nous-en.» Elle rit de ma peur; mais à

force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis à sa mère: «Adieu;

vous ne tarderez pas à entendre le tocsin...»

«Arrivés chez Mme Danton, nous la trouvâmes fort agitée. Je vis que

chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. O

Dieu! je m'enfonçai dans l'alcôve, je me cachai avec mes deux mains et

me mis à pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer tant de faiblesse

et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas qu'il se mêlât de

tout cela, je guettai le moment où je pouvais lui parler sans être

entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura en me disant

qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il s'était exposé.

Fréron avait l'air d'être déterminé à périr. «Je suis las de la vie,

disait-il, je ne cherche qu'à mourir.» A chaque patrouille qui venait,

je croyais les voir pour la dernière fois. J'allai me fourrer dans le

salon qui était sans lumière, pour ne point voir tous ces apprêts...

Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir près du lit, accablée,

anéantie, m'assoupissant parfois; et lorsque je voulais parler, je

déraisonnais. Danton vint se coucher; il n'avait pas l'air fort

empressé, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le

chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune; le tocsin des

Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à

genoux sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoutais le son de

cette fatale cloche...

«Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et de

mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet était d'aller

aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que j'allais

m'évanouir. Mme Robert demandait son mari à tout le monde. «S'il périt,

me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, ce point de

ralliement! si mon mari périt, je suis femme à le poignarder.» Camille

revint à 1 heure; il s'endormit sur mon épaule... Mme Danton semblait

se préparer à la mort de son mari. Le matin, on tira le canon. Elle

écoute, pâlit, se laisse aller et s'évanouit... Jeannette criait comme

une bique. Elle voulait rosser la M. V. Q., qui disait que c'était

Camille qui était la cause de tout cela. Nous entendîmes crier et

pleurer dans la rue; nous crûmes que tout Paris allait être en sang...

Cependant on vint nous dire que nous étions vainqueurs. Mais les récits

étaient cruels. Camille arriva et me dit que la première tête qu'il

avait vue tomber était celle de Suleau. Robert avait eu sous les yeux

l'affreux spectacle des Suisses qu'on massacrait... Le lendemain, 11,

nous vîmes le convoi des Marseillais... Le 12, en rentrant, j'appris

que Danton était ministre.»

Ainsi les larmes des femmes se mêlaient à la colère du peuple, comme

les gouttes de pluie au grondement du tonnerre.

Aux approches du 10 août, Marat, libre depuis quelque temps, rentra

dans son souterrain. Désigné d'avance à tous les coups de la réaction,

dans le cas où la cour l'emporterait, il n'avait ni grâce ni merci à

espérer. L'issue de la lutte lui semblait douteuse; les conséquences

pouvaient être mortelles pour la liberté: les priviléges, en se

renversant, avaient répandu çà et là bien des colères; les

amours-propres offensés, les intérêts déchus allaient-ils se rallier

autour du trône dans un dernier espoir de succès et de vengeance? Les

fédérés, mal armés, mal disciplinés, étaient-ils de taille à se mesurer

avec de vieilles troupes exercées au métier des armes?

Dans la soirée du 9, Marat était particulièrement triste. Une main,

sans doute connue, frappa trois coups contre la porte du caveau; Marat

leva la tête avec défiance; alors une voix de femme, douce et claire:

«Ouvrez, Marat, c'est moi.» Il ouvrit. Une jeune fille blonde, svelte

et jolie, entra avec un petit sourire aux lèvres. Elle portait à son

bras un panier en jonc gonflé de quelques provisions de bouche, du riz,

des fruits secs et une bouteille de café à l'eau: c'était le souper du

proscrit. Marat avait eu peu de rapports dans sa vie avec les femmes.

Celle-ci était la comédienne Fleury; l'Ami du peuple l'avait connue à

Versailles; pauvre fille, abandonnée au théâtre dès ses plus jeunes

années, elle avait beaucoup ri et beaucoup souffert; il lui en restait

une pitié intarissable pour les malheureux. Mme Fleury trouvait un

charme triste et doux à venir de temps en temps défaire son masque de

théâtre, ce masque rose et joyeux, sous lequel il y avait des larmes,

auprès du masque de fer de Marat. Opprimée sous le fardeau du mépris

qui s'attachait à la profession, cette actrice hâtait de tous ses voeux

le dénouement d'une révolution juste, raisonnable et humaine, qui

devait bannir du monde tous les préjugés.

Marat lui demanda des nouvelles de la ville. Paris ne remuait pas

encore.

--C'est fini, dit-il, notre cause est perdue. Je vais partir pour

Marseille avec Barbaroux; nous irons planter ensemble des oliviers, et

nous consoler, au sein de la nature, de l'ingratitude et de la bêtise

des hommes. Puisqu'ils tiennent à être esclaves et à baiser la verge

qui les fouette, nous les laisserons à leur servitude.»

Et il frappait du pied la terre, et il se promenait de long en large

sous les voûtes moines du souterrain, en proie à une horrible

agitation.

Que se passait-il au dehors? Le tocsin sonnait dans tout Paris. Les

faubourgs descendirent lentement. Au petit jour, on battit la générale.

L'armée de l'insurrection s'ébranla. L'avant-garde se composait de cinq

cents fédérés marseillais [Note: L'attitude de ces Marseillais, d'après

le témoignage de tous les contemporains, était vraiment admirable. La

République, formée depuis longtemps dans le coeur des Phocéens par

l'exercice des libertés municipales, jaillit, pour ainsi dire, en bloc

sous l'influence de la Révolution. «On distinguait, raconte Robespierre

dans son journal, l'immortel bataillon de Marseille, célèbre par ses

victoires remportées dans le Midi. Cette légion également imposante par

le nombre, par la diversité infinie des armes, et surtout par le

sentiment sublime de la liberté qui respirait sur leurs visages,

présentait un spectacle qu'aucune langue ne peut rendre.» O Marseille,

Marseille, si Paris est la tête de la France, tu en es le coeur!] et de

trois cents fédérés bretons. Derrière eux venait une masse armée de

piques et de fusils. Des hommes de toutes classes, ouvriers et

bourgeois, marchaient à l'assaut des Tuileries. Il est 9 heures du

matin, les deux partis, celui de la cour et celui de l'insurrection,

sont en présence; les bouches à feu sont pointées de part et d'autre;

les régiments suisses (1330 hommes) se rangent en bataille derrière

les grilles du château. Quelques bataillons de la garde nationale,

entre autres celui des Filles-Saint-Thomas, se tiennent immobiles avec

de l'artillerie. Le combat va commencer. C'est alors qu'on put juger

des dangers de l'entreprise et que les assaillants virent combien il

serait difficile d'enlever cette forteresse de la royauté. Leur courage

n'en fut point ébranlé.

La lutte s'engage. Le château se défend; les boulets trouent le front

des colonnes insurgées; la fusillade abat de part et d'autre un assez

grand nombre de combattants. Les citoyens, parmi lesquels on comptait

beaucoup d'anciens militaires, reculent et reviennent à la charge avec

une intrépidité terrible.

On ignorait au dehors ce qui se passait dans l'intérieur des Tuileries.

Mal conseillé, le roi s'était montré dans les cours aux gardes

nationaux: il avait été accueilli par les cris de _vive la nation_! La

défection faisait à chaque instant des progrès. Mandat, auquel avait

été confiée la défense du château, venait d'être massacré. Roederer

accourt:

--Sire, dit-il au roi, Votre Majesté n'a pas cinq minutes à perdre; il

n'y a de sûreté pour elle que dans l'Assemblée nationale.

Il ajouta que tout Paris s'avançait contre le château et que la

résistance était impossible.

La reine hésitait; elle comptait encore sur les forces qui

l'entouraient, sur la vieille épée des gentilshommes.

--Marchons! dit le roi.

Il sortit avec toute la famille royale et traversa à pas lents le

jardin des Tuileries jonché de feuilles mortes.

Au moment où Louis XVI quitta le château, on était au fort de l'action:

arrivé dans le plus grand désordre à la salle du Manége, il se plaça

sous la sauvegarde de l'Assemblée nationale. L'infortune de cet homme

qui n'avait pas su conserver le pouvoir toucha les coeurs. Chabot fit

néanmoins observer que la Constitution défendait de délibérer devant le

roi; un décret décide que Louis XVI et sa famille passeront dans la

loge du logographe. Lorsqu'il est entré dans cette loge, les officiers

généraux suisses demandent à Sa Majesté quels ordres elle veut leur

donner:

--_Retournez à votre poste et faites votre devoir_, répond froidement

Louis XVI.

En maintenant la résistance du château, du fond de sa retraite, le roi

couvrait sa tête et se ménageait en même temps les chances d'une

victoire.

--Nous allons revenir, avait dit de son côté la reine à l'une de ses

femmes.

Donc on espérait encore; donc, tout en demandant asile au toit sous

lequel siégeait la souveraineté nationale, on comptait bien rentrer

victorieux dans le château. Ce calcul amena tous les malheurs de la

journée.

L'orage qui grondait sur les Tuileries retentissait jusque dans la

salle où l'Assemblée nationale tenait ses séances. Les vitres

crépitaient sous le sifflement des balles, les pierres craquaient, les

portes s'ébranlaient; on eût dit un vaisseau agité par la tempête.

Le bruit courut que les Suisses, profitant d'un semblant de victoire,

marchaient vers le Manége. Ils venaient, disait-on, enlever le roi,

détruire la représentation nationale. Ce bruit était-il tout à fait

dépourvu de fondement? On sait aujourd'hui que telle était l'intention

de quelques officiers de ce corps. La fusillade semblait se rapprocher

de moment en moment. On crut un instant que le feu était dirigé sur la

salle des séances. Les députés se montrèrent ce jour-là dignes du

mandat qui leur était confié. En face du danger, la représentation

nationale tout entière se leva, jura avec des élans d'enthousiasme de

mourir à son poste.

[Illustration: L'abbé Sicard, instituteur des sourds-muets.]

On aurait pu croire que la fuite du roi allait suspendre les

hostilités. Abandonnés de celui pour lequel ils se battaient, les

Suisses ne consentiraient-ils point à déposer les armes? Ceux qui

raisonnaient ainsi comptaient sans la toute-puissance qu'exerce sur de

vieilles troupes la discipline militaire. Après le départ du roi, la

lutte recommença de part et d'autre, furieuse, acharnée. Ces soldats en

habit rouge combattaient pour l'honneur du drapeau, pour exécuter

l'ordre que leur avait transmis Louis XVI: «Faites votre devoir.» Avec

un héroïsme digne d'une meilleure cause, ils tinrent jusqu'au bout et

se firent massacrer.

L'Assemblée attendait, en proie à une extrême anxiété, des nouvelles du

dehors, quand le procureur général Roederer annonça que _le château

était forcé_. Le dernier espoir de la monarchie s'évanouissait. Alors

le roi avertit le président qu'il venait de faire donner l'ordre de

cesser le feu. N'était-il pas bien tard?

Que faisait-il d'ailleurs, au milieu d'événements si graves, celui dont

la couronne tombait en poussière? Il mangeait.

Cette journée fut une des plus sanglantes de la Révolution. Des

contemporains évaluent à plus de quatre mille le nombre des morts. Les

abords des Tuileries présentaient un spectacle affreux. Les bras

manquaient pour emporter les cadavres; ils furent trouvés, le

lendemain, tout couverts de mouches et déjà dans un état de

décomposition très avancé. Quand les bataillons, éclaircis par un feu

meurtrier, rentrèrent dans les faubourgs à la nuit, il manquait ça et

là un père, un époux, un frère; le deuil voilait l'éclat et la joie de

la victoire, comme un crêpe jeté sur un drapeau.

Ne devait-on point s'attendre à des représailles? Il y en eut de très

regrettables. Les Suisses et quelques vieux serviteurs de la cour

furent cruellement immolés. Mais en revanche on cite de beaux traits

d'humanité.

L'un des vainqueurs amène à la barre de l'Assemblée un Suisse qu'il

vient d'arracher à la mort, l'embrasse et s'évanouit. Puis revenant à

lui-même:

--Il me faut une vengeance. Je prie l'Assemblée de me laisser emmener

ce malheureux: je veux le loger et le nourrir.

Un acte tout à fait inexcusable, parce qu'il eut lieu avant la

bataille, fut le meurtre de Suleau.

Quelque temps avant l'attaque du château, Théroigne avait annoncé le

projet d'enrôler sous ses ordres deux mille piques. Le 10 août, au

point du jour, elle se trouva sous son costume d'amazone sur la

terrasse des Feuillants, où l'on venait de conduire des prisonniers.

Quelques gardes nationaux du parti de la cour, instruits des événements

qui se préparaient, avaient aussi pris les armes. Une de ces fausses

patrouilles fut arrêtée. Onze prisonniers sur vingt-deux, ayant été

placés dans une salle séparée, trouvèrent le moyen de se sauver, en

sautant par la fenêtre, dans un jardin dont ils s'ouvrirent les issues.

Parmi ceux qui n'avaient pu s'évader, on remarquait un jeune homme d'un

extérieur élégant, en bonnet de police et en uniforme de garde

national. C'était Suleau: écrivain royaliste, il s'attachait

particulièrement à tourner en ridicule les personnages de la

Révolution. L'un des plus furieux agents de l'aristocratie, rédacteur

d'une feuille intitulée les _Actes des apôtres_, il adressait chaque

jour à Théroigne de ces injures écrites qu'une femme n'oublie ni ne

pardonne. [Note: Elle avait contre lui un autre grief. Suleau avait

publié à Bruxelles le _Tocsin des rois_, un journal qui combattit la

Révolution des Pays-Bas, et dans lequel la ville de Liége était sans

cesse insultée.] Le hasard voulut que le nom de ce pamphlétaire fût

prononcé devant elle:

--Quoi! c'est Suleau!

Et courant droit à son ennemi:

--Ah! c'est vous, s'écrie Théroigne, qui me calomniez ainsi! Ah! je

suis vieille! ah! je suis laide! ah! je suis la maîtresse de Populus!

En disant ces mots, elle lève le sabre nu; son oeil étincelle; une

sombre et subite vengeance couvre son visage d'un voile de feu. Suleau

oppose une résistance intrépide; il arrache une arme des mains de ceux

qui veulent l'égorger, mais au même instant Théroigne le prévient; d'un

bond furieux, elle se précipite sur son adversaire et lui plonge son

sabre en pleine poitrine.

Il tombe. Ceci fait, Théroigne court à l'assaut des Tuileries où elle

se distingue par sa bravoure et obtient, malgré son sexe, un grade

militaire.

Théroigne s'était d'abord attachée au parti des Jacobins; mais

Robespierre ayant dit «que la femme devait demeurer gardienne des

vertus domestiques et réserver pour le foyer sa douce influence»,

Théroigne déclara qu'elle _lui retirait son estime_. Elle appartenait

maintenant à la Gironde.

Une autre femme se montra vraiment héroïque. Sous le feu, sous une

grêle de balles, la fougueuse Rose Lacombe fut blessée au poignet d'un

éclat d'obus; les Marseillais, émerveillés de son courage, lui

décernèrent après la victoire une couronne civique.

Retournons à l'Assemblée législative. Ses membres montrèrent plus de

résolution qu'on ne pouvait en attendre de leur conduite depuis le 20

juin. La grande majorité était royaliste; mais il y a tel moment dans

l'histoire des Assemblées où les événements s'imposent aux majorités

elles-mêmes. Au nom d'une commission extraordinaire créée tout exprès

pour délibérer sur la gravité des circonstances, Vergniaud proposa la

suspension du pouvoir exécutif, un décret pour donner un gouverneur au

prince royal, l'installation du roi et de sa famille au Luxembourg, la

convocation d'une Assemblée nouvelle qui s'appellerait la Convention.

Le peuple voulait la déchéance; mais la Législative décida qu'elle

était liée par la Constitution et qu'à la Convention nationale seule

appartenait le droit de se prononcer sur la forme du gouvernement.

Les Girondins Roland, Servan et Clavière furent rappelés à leurs

anciennes fonctions ministérielles; mais ne fallait-il point au pouvoir

un homme qui personnifiât l'insurrection victorieuse? Tous les regards

se tournèrent vers Danton.

Le lendemain, Danton couchait à l'hôtel du ministre de la justice, et

Louis XVI à la tour du Temple.

Le 10 août a été diversement jugé. Ceux qui représentent la prise du

château comme le triomphe de la vile multitude se trompent ou veulent

nous tromper. Presque tout Paris marcha, et parmi ceux qui ne prirent

point une part directe au mouvement, beaucoup y consentirent. La

royauté avait fait son temps; elle était un obstacle à l'essor de la

défense nationale. Une seule question; si Louis XVI eût triomphé le 10

août, les étrangers ne seraient-ils point accourus jusqu'à Paris? n'y

auraient-ils point rétabli l'ancien régime, un despotisme d'autant plus

odieux qu'il eût été imposé par les baïonnettes prussiennes et

autrichiennes? Mme de Staël elle-même, une royaliste constitutionnelle,

répond:

«Il est possible que les choses fussent arrivées à cette extrémité.»

Le 10 août fut donc un jour de délivrance. Maîtresse de ses destinées,

responsable de ses actes, obligée de vaincre ou de mourir, la France,

dans cette mémorable journée, brûla le vaisseau de la royauté pour

sauver le territoire national.

La stricte discipline militaire, le point d'honneur, un malentendu,

d'aveugles vengeances, amenèrent de part et d'autre l'effusion du sang.

La conscience en gémit; mais ne faut-il pas aussi envisager la

situation tout entière? Le trône ne fut pas renversé, comme on l'a dit,

par une faction; il fut broyé entre les rivalités terribles des classes

nouvellement affranchies qui se disputaient le terrain. Sans le 10

août, il n'y eût point eu de Révolution, car il n'y eût point eu de

justice ni d'égalité entre les citoyens libres. La guerre confiée aux

mains des constitutionnels aurait manqué de détermination et d'énergie:

en jetant un sceptre rompu entre Paris et Coblentz, les hommes du

mouvement couvrirent la France contre l'étranger frappé de tant

d'audace. Toutes ces vues étaient alors confuses et enveloppées; mais

elles se dégagèrent après la victoire.

Histoire des Montagnards · 第 39 / 146 题