IX

Massacres de Septembre.--Le Comité de surveillance.--La prison de

l'Abbaye.--Le président Maillard.--Les jugements.--Journiac de

Saint-Méard.--Ce qui se passait dans l'intérieur de la prison et devant

le tribunal.--Royalistes acquittés.--Mme Cazotte et Mme de

Sombreuil.--L'abbé Sleard.--La princesse de Lamballe.--A qui revient la

responsabilité des massacres?--Rôle de Danton.--Marat seul ose

justifier les journées de Septembre.

L'aurore du 2 septembre éclaire une ville morne et consternée. L'épée

est sur toutes les têtes; un pressentiment orageux trouble les esprits

et les consciences. C'est un dimanche. Vers les deux heures après midi,

le canon d'alarme du Pont-Neuf fait entendre trois coups, le tocsin

sonne, et le tambour bat la générale dans toutes les sections de Paris.

«Qu'est-il donc arrivé? demandent les citoyens sortis de leurs maisons.

Les ennemis sont-ils à Épernay? Demain, seront-ils à nos portes?--Pas

encore: mais il est un autre ennemi qu'il faut écraser; c'est sur

celui-là que tonne l'heure de la vengeance publique.»

Un _Comité de surveillance_ s'était organisé, pouvoir secret, sorte de

Conseil des Dix, dictature anonyme et d'autant plus dangereuse qu'elle

était irresponsable. Ce comité se composait de quinze citoyens, dont

les principaux étaient Sergent, Panis, Duplain et Jourdeuil; le matin

du 2 septembre, ils s'adjoignirent six autres membres, parmi lesquels

figurait Marat. Est-ce de ce Comité que partit la direction des

massacres? Il y a lieu de le croire; contre lui s'élèvent des indices,

des présomptions très-fortes, mais de preuves matérielles, aucune.

Massacre, quel mot terrible! Il faut pourtant reconnaître que toute

notre ancienne histoire de France est une série de meurtres, une longue

traînée de sang. Il y eut le massacre des Albigeois et des Vaudois, le

massacre de la Saint-Barthélemy, le massacre des Cévennes, le massacre

de Mérindol et bien d'autres que je passe sous silence. Quels exemples

la monarchie de droit divin léguait à la Révolution! Ces exemples

atroces, le peuple de 92 eut sans doute tort de les suivre; mais si les

rois, pour couvrir l'horreur de pareils actes, invoquaient le besoin de

sauver le trône et la religion, des hommes égarés par la fureur _du

bien public_ n'avaient-ils point aussi pour excuse le besoin de sauver

la patrie?

Quoi qu'il en soit, le Comité de surveillance siégeait à l'hôtel de

ville, lorsque on y annonça que des prêtres réfractaires venaient

d'être arrachés aux mains de la garde et mis à mort. On ajoutait que

_le peuple_ (lisez quelques individus) menaçait de se porter aux

prisons. A cette nouvelle, le Comité envoie aussitôt l'ordre aux

différents geôliers de _sauver les petits délinquants, les prisonniers

pour rixe, les détenus pour dettes, mois de nourrice et autres causes

civiles._ Ce triage fait, suivant l'expression de Marat, «afin que le

peuple ne fût pas exposé à immoler quelque innocent,» était-il vraiment

un acte d'humanité? Cette séparation des détenus en petits délinquants

civils et en grands malfaiteurs politiques n'était-elle point tout au

contraire de la part du Comité un aveu de complicité plus ou moins

directe? N'était-ce point une manière de désigner les traîtres contre

la Révolution à la vengeance des meurtriers? N'était-ce point dire:

«Epargnez ceux-ci; tuez les autres»?

L'horloge de l'Hôtel de Ville a sonné trois heures de l'après-midi.

Paris est morne, inquiet, consterné. Il y a du sang dans l'air. Où va

ce groupe d'hommes à figures sinistres, armés de piques, de batous, de

sabres et d'assommoirs?

--Nous allons _nettoyer les prisons_, murmurent-ils d'une voix sombre.

On a cru voir dans ce groupe les fédérés du Midi. Rien n'est plus

douteux. Les Marseillais, les vainqueurs du 10 août, n'étaient point

alors aux prisons; ils étaient aux armées; ils n'assassinaient point,

ils se battaient.

Quelques garçons bouchers, des marchands, des gens de toute profession,

tel était le personnel de celle bande d'exterminateurs. Habitants du

quartier, ils avaient été plusieurs fois insultés, provoqués par les

prisonniers royalistes qui leur criaient à travers les grilles de

l'Abbaye:

--Les Prussiens arrivent: misérables, vous serez tous pendus!

C'est en effet sur la prison de l'Abbaye que se porta tout d'abord la

colère des meurtriers. En peu de temps, vingt-quatre détenus furent

immolés. Mais quelle est cette figure austère, impassible? Je reconnais

le fameux huissier du faubourg Saint-Antoine, qui, le pont-levis étant

rompu, a traversé les fossés de la Bastille sur une méchante planche,

celui qui dans la journée du 4 octobre a conduit les femmes à

Versailles, nature révolutionnaire, quoique homme d'ordre à sa manière.

--Stanislas Maillard, que viens-tu faire ici?

--Juger, répond-il froidement.

En effet, le voici installé devant une table. Il se fait apporter

l'écrou de la prison, vérifie les condamnations, fait relâcher les

délinquants civils, tous ceux qu'avait déjà séparés le Comité du

surveillance. Ceci réglé, il se compose un jury qu'il choisit parmi les

gens bien établis, les marchands du voisinage. Alors commencent les

appels funèbres des accusés. Chacun d'eux comparaît à son tour devant

le sanglant tribunal.

--Votre nom?

--Journiac de Saint-Méard.

[Illustration: Massacres dans les prisons.]

Journiac de Saint-Méard était l'un des rédacteurs des _Actes des

apôtres_. Le Comité de surveillance de la Commune l'avait fait arrêter

le 22 août. Transporté le lendemain à la prison de l'Abbaye, il fut

présenté au concierge qui lui dit la phrase d'usage: _Il faut espérer

que ce ne sera pas long_. On le fit placer dans une grande salle qui

servait de chapelle aux prisonniers de l'ancien régime, dans laquelle

il y avait dix-neuf personnes couchées sur des lits de sangle. On lui

donna celui de M. Dangremont qui avait eu la tête tranchée deux jours

auparavant.

Que se passait-il le 2 septembre, dans l'intérieur de la prison? Le

dîner avait été servi plus tôt que de coutume. A deux heures, le

guichetier entra et ramassa tous les couteaux que chaque détenu avait

soin de placer dans sa serviette. Ses yeux hagards font présager

quelque malheur. On l'entoure; on le presse de questions; mais il garde

un silence obstiné.

A deux heures et demie, l'inquiétude s'accroît; on entend les tambours

qui battent la générale, les trois coups du canon d'alarme et le tocsin

qui sonne de tous côtés; que se prépare-t-il? On apprend bientôt qu'on

venait de massacrer les évêques et autres ecclésiastiques _parqués_

dans le cloître de l'abbaye.

Vers quatre heures, les cris déchirants d'un homme qu'on hachait à

coups de sabre attirent les détenus à la fenêtre de la tourelle. Ils

voient alors, vis-à-vis le guichet de leur prison, le corps d'un homme

étendu mort sur le pavé. Un instant après, on en massacre un autre, et

ainsi de suite.

Un silence d'horreur règne pendant ces exécutions: mais aussitôt que la

victime est gisante à terre s'élèvent les cris de: _Vive la nation!_

Il est dix heures du soir: les tourments de la soif se joignent aux

affreuses émotions et aux angoisses des prisonniers. Enfin le

guichetier Bertrand paraît, et l'on obtient de lui qu'il apporte une

cruche d'eau. Un fédéré étant venu faire, avec d'autres personnes, la

visite de la prison, on lui parle de cette négligence. Indigné, il

demande le nom du susdit guichetier, assurant qu'il allait

l'_exterminer_. La grâce de ce malheureux fut aisément obtenue; mais on

voit par là à quel point tous les sentiments bons ou mauvais du coeur

humain étaient surexcités.

Après une _agonie de trente-sept heures_, Journiac de Saint-Méard voit,

le mardi, à une heure du matin, la porte de sa prison s'ouvrir. On

l'appelle; il se présente; trois hommes le saisissent et l'entraînent

dans l'affreux guichet.

A la lueur de deux torches, il aperçoit le terrible tribunal qui

dispensait d'un mot la vie ou la mort. Le président, en habit gris, un

sabre au côté, était appuyé contre une table sur laquelle on voyait des

papiers, une écritoire, des pipes et quelques bouteilles. Cette table

était entourée par dix jurés assis ou debout, dont deux portaient la

veste et le tablier de travail; d'autres dormaient étendus sur des

bancs. Deux hommes, en chemise teinte de sang, le sabre à la main,

gardaient la porte du guichet. Un vieux guichetier avait la main sur

les verrous. En présence du tribunal, trois exécuteurs tenaient un

prisonnier qui paraissait âgé de soixante ans.

On place Journiac dans un coin du guichet, où des gardiens croisent

leur sabre sur sa poitrine, et l'avertissent que, s'il fait le moindre

mouvement pour s'évader, ils le perceront de part en part.

Le dossier du vieillard ayant été examiné, Maillard dit: _Conduisez

monsieur_.... A peine ces mots étaient-ils prononcés, qu'on pousse le

malheureux dans la rue où il tombe frappé à mort sur le pavé.

Le président s'asseoit pour écrire, et après avoir enregistré le nom de

celui qu'on égorgeait: _A un autre_, dit-il.--Cet autre, c'était

Journiac.

Traîné devant le tribunal par les trois hommes qui le gardaient, dont

deux lui tenaient chacun une main et dont l'autre avait saisi le collet

de son habit, il subit un court interrogatoire. On assure que, pour se

donner de la verve et du courage, il avait bu une bouteille

d'eau-de-vie.

LE PRÉSIDENT.--Votre profession?

L'ACCUSÉ.--Officier du roi, etc., etc.

UN DES JUGES.--Le moindre mensonge vous perd.

Journiac se défend comme il peut avec une chaleur toute provençale et

une grande assurance.

UN AUTRE JUGE, impatienté.--Vous nous dites toujours que vous n'êtes

pas ça ni ça: qu'êtes-vous donc?

--J'étais franc royaliste.

Il s'élève un murmure qui est bien vite réprimé par le juge.

--Ce n'est pas, dit-il, pour juger les opinions que nous sommes ici,

c'est pour en _juger les résultats_.

--Oui, monsieur, j'ai été franc royaliste; mais je n'ai jamais été payé

pour l'être.

Le président, après avoir ôté son chapeau:

--Je ne vois rien qui doive faire suspecter monsieur.

«Je lui accorde la liberté. Est-ce votre avis?»

TOUS LES JUGES.--Oui, oui, c'est _juste_!

A peine ces mots étaient-ils prononcés qu'éclatent des applaudissements

et des bravos. Tous ceux qui se trouvaient dans le guichet embrassent

l'acquitté. Le président charge trois personnes d'aller en _députation_

annoncer au peuple le jugement qu'on venait de rendre. Nouvelles

acclamations, nouveaux transports de joie.

Les trois députés rentrent et conduisent Journiac hors du guichet.

Aussitôt qu'il paraît dans la rue, l'un d'eux s'écrie:

--Chapeau bas! ... Citoyens, voici celui pour lequel vos juges

demandent aide et secours.--Tous se découvrent.

Placé au milieu de quatre torches, l'_innocent_ est entouré, serré dans

des bras sanglants. Toute la foule crie: «Vive la nation!» Le voilà

désormais sous la sauvegarde du peuple. Avec toute sorte d'honneurs, et

au milieu des applaudissements enthousiastes, il passe à travers les

rangs de la multitude, suivi des trois députés que le président avait

chargés de le conduire à son domicile.

Chemin faisant, l'un des députés lui dit qu'il était maître maçon,

établi dans le faubourg Saint-Germain; l'autre qu'il était apprenti

perruquier; le troisième, vêtu de l'uniforme de garde national, qu'il

était fédéré. Le maçon demanda:

--Avez-vous peur?

--Pas plus que vous.

--Vous auriez tort d'avoir peur; car maintenant vous êtes sacré pour le

peuple, et si quelqu'un vous frappait, il périrait sur-le-champ. Je

voyais bien que vous n'étiez pas une de ces chenilles de la liste

civile; mais j'ai tremblé pour vous, quand vous avez dit que vous étiez

officier du roi. Vous souvenez-vous que je vous ai marché sur le pied?

--Oui, mais j'ai cru que c'était un des juges...

--C'était parbleu! bien moi; je croyais que vous alliez vous fourrer

dans le harria, et j'aurais été fâché de vous faire mourir; mais vous

vous en êtes bien tiré. J'en suis très-aise, parce que j'aime les gens

qui ne _boudent_ pas.

Bouder, dans le langage du temps, voulait dire dissimuler, _fouiner_.

Arrivés dans la rue Saint-Benoît, les trois députés et Journiac prirent

un fiacre qui devait les conduire à domicile. Un hôte, un ami, chez

lequel il demeurait, fut charmé et presque étonné de le revoir. Son

premier mouvement fut d'ouvrir son portefeuille et d'offrir un assignat

aux conducteurs qui le ramenaient sain et sauf. Ceux-ci refusèrent et

dirent en propres termes:

--Nous ne faisons pas ce métier pour de l'argent. Voici votre ami: il

nous a promis un verre d'eau-de-vie; nous boirons à sa santé, et nous

retournerons à notre poste.

Avant de se séparer, ils demandèrent une attestation écrite et qui

déclarât qu'ils avaient conduit l'acquitté chez lui sans accident.

Journiac les accompagna jusqu'à la rue, où il les embrassa, dit-il, «de

bien bon coeur».

Il résulte de ces faits racontés par un témoin oculaire, ayant joué le

rôle de _victime sauvée_ dans ce terrible drame, que le tribunal du 2

septembre jugeait les prisonniers; qu'on y tolérait l'aveu d'une

opinion contraire à la pensée des juges, pourvu que cette opinion n'eût

point éclaté en actes séditieux; que la défense était libre et que la

vie de chaque homme était sévèrement pesée dans la balance de Minos.

Il y avait dans la prison de l'abbaye un vieillard, auteur du _Diable

amoureux_, d'_Olivier_ et d'autres poëmes ou opéras-comiques: c'était

Cazotte. Dans un accès de seconde vue, long temps avant la Révolution,

à la fin d'un repas, il avait prédit, s'il faut en croire La Harpe, le

sort tragique réservé à chacun des convives et à lui-même. Durant le

séjour qu'il fit à l'Abbaye, sa gaieté, sa façon de parler orientale,

ses paradoxes avaient fort diverti ses compagnons de captivité. Esprit

mystique, il cherchait à leur persuader que leur situation et la sienne

étaient une _émanation_ de l'Apocalypse, qu'ils étaient plus heureux

que ceux qui jouissaient de leur liberté... Deux gardes vinrent le

chercher pour le conduire au tribunal criminel et interrompirent ses

rêveries. Il y avait contre lui des charges très graves, des preuves

écrites. A cinq heures, des voix appelèrent: «Monsieur Cazotte!» Il

paraît avec ses cheveux blancs, accompagné de sa fille; les bras jetés

autour du cou de son père, elle semblait lui faire un rempart de sa

piété filiale, implorait, charmait, conjurait les juges. Le peuple,

touché de ce spectacle, demande sa grâce et l'obtient.

Une autre fille héroïque, Mlle de Sombreuil, sauva son père par un acte

de dévouement qui fait frémir. Maillard, le président du tribunal,

avait dit: «Innocent ou coupable, je crois qu'il serait indigne du

peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard.» C'était bien

un acquittement; mais de Sombreuil était connu pour un ennemi de la

Révolution. Deux de ses fils se battaient alors contre la France. Les

forcenés voulaient obtenir de Mlle de Sombreuil un gage d'abjuration:

«Si tu n'es point une aristocrate, lui disent-ils, bois à la nation.»

En même temps ils lui présentent un verre de vin, souillé par les

empreintes de doigts sanglants. Et elle but. [Note: Cette version a été

affirmé à l'auteur par un ancien geôlier de l'Abbaye qui l'avait

recueillie de son prédécesseur.]

Maillard avait siégé trois jours et trois nuits; il avait fait absoudre

quarante-trois personnes. Un fanatisme calme, froid, réfléchi, l'avait

conduit dans ces lieux habités par l'épouvante et par la mort. Appuyant

sa conscience sur la nécessité, il traversa cet abîme de sang comme il

avait traversé le 14 juillet les fossés de la Bastille, la tête sur un

abîme. Accusé plusieurs fois d'indulgence et de faiblesse, menacé

personnellement par son _pouvoir exécutif_, environné de piques

sanglantes et de lames de sabre ébréchées, il crut atténuer l'horreur

des fonctions qu'il exerçait comme président d'un tribunal de meurtre,

en limitant la vengeance par quelques-unes des formes de la justice.

Il se trompa. On prétend qu'un condamné s'était écrié: «C'est affreux!

votre jugement est un assassinat.» Maillard aurait répondu: _J'en ai

les mains lavées_... Toutes les eaux de l'Océan ne suffiraient point à

laver le sang d'un innocent. Lady Macbeth a beau se frotter les mains

dans son délire de somnambule; la tache reste toujours.

Le lendemain du 4 septembre, les abords de la prison de l'Abbaye

étaient encombrés de charrettes qui enlevaient les morts. Des flaques

de sang s'étendaient sur la place de l'exécution; c'était un spectacle

hideux, une boucherie d'hommes. Les chiens, revenus comme leurs maîtres

à la férocité primitive du chacal, traînaient dans le ruisseau des

membres tronqués, des lambeaux de chair. Horreur!

Les adversaires de la Révolution lui reprochent sans cesse le 2

septembre. Ces actes de barbarie, nous les déplorons plus qu'eux. Les

forcenés qui trempèrent leur main dans le crime croyaient naïvement

servir la cause du peuple: ils la perdirent.

Les massacres continuèrent et se prolongèrent jusqu'au 6. Les bêtes

féroces qui avaient goûté le sang voulaient en boire de nouveau. Les

mêmes bandes armées allaient heurter de prison en prison. Le Châtelet,

la Conciergerie, Saint-Firmin, les Bernardins, les Carmes, la Force, la

Salpêtrière, Bicêtre, tous les lieux de détention furent successivement

envahis, fouillés, _épurés_. Mot terrible! Partout c'étaient les mêmes

scènes de violence et d'atrocité. Les membres tombent sous la hache;

les coeurs sortent des poitrines ouvertes, les bouches se contractent

et pâlissent dans un dernier cri de grâce!

--Grâce, s'écriaient les bourreaux; vous ne nous l'auriez pas faite; de

la miséricorde! vous n'en auriez pas eu pour nous; il a fallu prévenir

les coups que vous nous prépariez.

Et ces hommes, dont le délire est comme glacé par la vue du sang,

frappent encore, frappent toujours.

Partout aussi les mêmes scènes de pitié brutale. L'arbre nerveux de

cette bande meurtrière était remué jusque dans les profondeurs. Les

sentiments les plus divers, les plus opposés, la vengeance, la

générosité, l'attendrissement, le respect de la chose jugée, la joie de

découvrir un innocent se succédaient avec la rapidité de l'éclair dans

ces âmes ténébreuses. Mille contrastes se détachaient sur ce voile

uniforme et taché de sang, où de minute en minute passaient les ombres

de la mort.

L'abbé Sicard était le seul parmi les prisonniers de l'Abbaye qui,

avant l'arrivée de Maillard, eût trouvé grâce devant les égorgeurs. Il

fut repris dans l'une des voitures qui se dirigeaient hors des murs de

Paris et qui contenaient d'autres prêtres. On les conduisit tous au

comité de la section des Quatre-Nations. Les suspects sont interrogés;

quinze d'entre eux trouvent la mort sur les degrés mêmes de la salle.

C'est le tour de l'abbé Sicard; il pâlit. Un horloger, le citoyen

Monnot, découvre sa poitrine pour recevoir les coups qu'on préparait à

la victime:

--Que faites-vous? s'écrie-t-il; cet homme est l'instituteur des

sourds-muets, le successeur de l'abbé de L'Épée; les sourds-muets sont

les enfants du malheur, celui qui leur donne ses soins ne saurait être

un ennemi du peuple. Leur enlever leur professeur, leur père, l'homme

de talent qui par les ressources de son art est parvenu à leur

restituer en quelque sorte le don du langage, ce serait un crime contre

Dieu et contre la nature.

Cette défense héroïque, la cause des sourds-muets représentée par leur

habile maître, tout parle au coeur des assassins: ils fondent en

larmes; l'abbé Sicard est enlevé dans leurs bras nus et ramené à

l'institution de la rue Saint-Jacques, au milieu des effusions de la

joie, de l'attendrissement et du patriotisme.

Une jeune fille s'étant évanouie au moment de passer devant ses juges,

les hommes féroces qui veillaient à la porte du guichet l'emportent le

plus doucement qu'ils peuvent dans un coin de la salle, et n'osant

délacer eux-mêmes son corset prient une citoyenne de lui rendre ce

service. Le vieux d'Affry était fort compromis par ses relations avec

la cour; ses cheveux blancs, sa figure vénérable, désarment le bras de

la justice expéditive: il est reconduit chez lui au milieu des

applaudissements, entre une double haie de spectateurs qui se tiennent

debout et la tête nue. Le tribunal établi à la Force décharge de toute

accusation Chamilly, l'un des valets de chambre de Louis XVI. Le

prisonnier est porté sur les bras comme en triomphe; on l'escorte

jusqu'à sa maison, où sa famille alarmée n'espérait plus le revoir. A

chaque acquittement, une joie presque folle éclate parmi les

exécuteurs: la miséricorde, la pitié, toutes les émotions douces et

touchantes remontent du fond de ces âmes englouties dans l'abîme d'une

idée fausse. Outre l'abbé Sicard, Cazotte, d'Affry, Sombreuil,

Saint-Méard, Chamilly, ce tribunal épargna Duverrier, l'ex-secrétaire

du sceau, Journeau, député, le notaire Guillaume, Salomon,

conseiller-clerc à l'ancien parlement et plusieurs autres. Le fer du 2

septembre respecta quelques têtes de femmes: mesdames de Tourzelle mère

et fille, de Saint-Brice, de Navarre, de Septeuil, la princesse de

Tarente, la marquise de Fausse-Landry. Le hasard seul perdit la

princesse de Lamballe.

Elle était à la Force. La Commune, dit-on, voulait la sauver. On

l'amène devant le tribunal improvisé. Voici son interrogatoire, tel

qu'il nous a été conservé par le royaliste Peltier dans son _Histoire

de la Révolution_ du 10 août et qu'il a recueilli, dit-il, de la bouche

d'un témoin oculaire:

LE JUGE.--Qui êtes-vous?

ELLE.--Marie-Louise, princesse de Savoie.

LE JUGE.--Votre qualité?

ELLE.--Surintendante de la maison de la reine.

LE JUGE.--Aviez-vous connaissance des complots de la cour au 10 août?

ELLE.--Je ne sais s'il y avait des complots au 10 août; mais je sais

bien que je n'en avais pas connaissance.

LE JUGE.--Jurez la liberté, l'égalité; jurez haine au roi, à la reine

et à la royauté.

ELLE.--Je prêterai volontiers le premier serment, mais je ne puis

prêter le second: il n'est pas dans mon coeur.

Ici un assistant lui dit tout bas: «Jurez donc! si vous ne jurez pas,

vous êtes morte.» La princesse ne répondit rien et fit un pas vers le

guichet.

LE JUGE.--Élargissez madame!

Elle touchait à la liberté. Alors deux hommes la prirent sous les bras

et lui recommandèrent de crier en entrant dans la cour: «Vive la

nation!» Le guichet s'ouvrit.

A la vue d'une mare de sang, d'un monceau de cadavres, la princesse

frémit, oublia ce qu'on lui avait dit et s'écria: «Fi! horreur!»

Que se passa-t-il alors? C'est ce qu'il est assez difficile de savoir.

Un jeune homme, un garçon perruquier, dit-on, soit par maladresse, soit

avec intention, lui fit sauter son bonnet d'un coup de pique et ses

longs cheveux se répandirent sur ses épaules. Quelques-uns prétendent

qu'elle avait caché dans sa coiffure un billet de la reine et que le

bonnet s'envolant, sa riche chevelure se dénouant, le billet tomba

entre les mains des meurtriers dont il excita la fureur. D'autres

racontent que le fer de la pique lui avait effleuré le front; le sang

coulait. Il n'en aurait pas fallu davantage pour mettre ces tigres en

appétit. Morte, on la dépouille de ses vêtements, on se livre sur son

pauvre corps à des actes de barbarie dégoûtante, on lui tranche la

tête, et ce hideux trophée est promené ça et là dans le faubourg

Saint-Antoine.

Quelques criminels, absolument étrangers à la politique, mais envers

lesquels (à en croire le sentiment public) la justice s'était montrée

trop indulgente, furent enveloppés dans la vengeance des

septembriseurs. Une de leurs bandes s'était établie au milieu de la

cour de la Salpêtrière: une triste héroïne des _Causes célèbres_, la

femme de Desrues, tomba la première sous les coups des meurtriers;

d'autres prisonnières, qui avaient acquis la célébrité du crime,

subirent le même sort. Madame de La Motte (Valois), la même qui figura

dans l'affaire du collier, et qui avait été renfermée après une

première évasion, passa au milieu de ces forcenés, portant une canne,

un habit d'amazone et une cage avec un serin. Elle s'échappa. [Note: Ce

fait, conservé dans les _Mémoires_ des anciennes religieuses de la

Salpêtrière, à été affirmé à l'auteur par un vieil économe de la

Salpêtrière.]

Les prêtres furent les plus maltraités dans ces massacres: un citoyen

généreux réussit à en sauver quelques-uns. Profitant du désordre semé

par le bruit du tocsin, et d'intelligences acquises à prix d'argent,

Geoffroy Saint-Hilaire pénètre à deux heures dans la prison de

Saint-Firmin; il s'était procuré la carte et les insignes d'un

commissaire. Son intervention échoue devant la délicatesse des

prisonniers:

--Non, répond l'un d'eux, l'abbé de Keranran, proviseur de Navarre,

non! nous ne quitterons pas nos frères. Notre délivrance rendrait leur

perte plus certaine.

Pendant la nuit, douze ecclésiastiques de Saint-Firmin s'échappèrent

néanmoins, à la faveur d'une échelle que le jeune Geoffroy, plus tard

le grand naturaliste, avait appuyée contre un angle du mur.

Les massacres furent jugés le lendemain par le conseil de surveillance

de la Commune une mesure de sûreté générale.

«Ce terrible événement, écrivait quelqu'un du haut du rocher de

Saint-Hélène, était dans la force des choses et dans l'esprit des

hommes. Ce n'est point un acte de pure scélératesse. Les Prussiens

entraient; avant de courir à eux, on a voulu faire main basse sur leurs

auxiliaires dans Paris.»

Laissons le césarisme soutenir l'opportunité des massacres; il a besoin

de le faire pour justifier ses propres actes. Quant à nous, ayons le

courage de désavouer hautement la nécessité du crime. Les nations ne se

sauvent point par la vengeance; elles se sauvent par la justice.

Voilons donc d'un crêpe funèbre le souvenir de ces journées

désastreuses. La conséquence de pareils actes est de faire reculer pour

longtemps la liberté. Le 2 septembre, comme un noir fantôme, couvre et

obscurcit depuis près d'un siècle le soleil du 10 août. Surtout, que de

semblables _expéditions_ ne recommencent jamais; les circonstances

manqueraient pour les expliquer et l'humanité inconsolable n'aurait

plus qu'à se plonger dans l'abime du scepticisme ou du désespoir. Ni

les uns ni les autres nous ne savons quelles destinées l'avenir nous

réserve; un nuage épais nous dérobe les épreuves que peut avoir encore

à soutenir la France; mais quoi qu'il arrive, mais quels que soient les

événements qui grondent à l'horizon, jurons tous de proscrire dans nos

luttes civiles l'intervention de la mort.

A qui maintenant incombe la responsabilité des massacres du 2

septembre? C'est une question qu'il importe de résoudre. Plusieurs

historiens ont désigné Danton comme l'auteur du ces sanglantes

journées.

Aucune de ses paroles, aucun de ses actes, quand on les examine de près

et en quelque sorte à la loupe, ne justifient cette accusation. Il

était, nous l'a-vous dit, pour une justice qui frappât de grands coups

et qui intimidât les royalistes; il ne voulait pas d'une

Saint-Barthélémy révolutionnaire.

[Illustration: Massacre des Carmes.]

Il faut d'abord savoir que les événements du 2 septembre étaient

prévus. Tout le monde depuis quelques jours craignait un massacre, tout

le monde s'y attendait. La chose était pour ainsi dire dans l'air.

Avant la descente des meurtriers dans les prisons, l'abbé Hauy avait

été délivré sur une simple note de l'Institut qui le réclamait comme

indispensable à la science. L'abbé l'Homond, auteur d'une grammaire

latine, fut mis en liberté, grâce à la protection d'un de ses anciens

élèves, Tallien. L'abbé Bérardier reçut un sauf-conduit d'une main

inconnue; on se souvient que Camille avait étudié sous lui à

Louis-le-Grand. Robespierre, Fabre d'Églantine, Fauchet sauvèrent aussi

quelques prisonniers. La pitié en était donc venue à se rabattre sur

les individus, sur quelque vieille affection de collége, tant la

catastrophe semblait inévitable.

Mais pourquoi Danton, en sa qualité de ministre de la justice, ne

s'est-il point servi de son autorité, de son influence, des armes que

lui donnait la loi, pour arrêter l'effusion du sang? On pourrait en

dire autant de bien d'autres qui occupaient des fonctions politiques.

Pourquoi de son côté Pétion, maire de Paris, a-t-il pendant deux jours

consécutifs laissé _des brigands consommer leurs forfaits_, dans toutes

les prisons de Paris? Pourquoi Roland, le ministre girondin, n'a-t-il

point agi? Pâle, abattu, la tête appuyée contre un arbre dans le jardin

du ministère des affaires étrangères, il se contentait de demander

qu'on transférât l'Assemblée nationale à Tours ou à Blois. La vérité

est que le pouvoir exécutif était impuissant, l'Assemblée muette et

paralysée, la population indécise, affolée de peur, ne sachant à qui

obéir.

Il y avait aux alentours des prisons une force armée; elle ne bougea

pas. Des gardes nationaux faisaient l'exercice dans le jardin du

Luxembourg, à deux pas des Carmes et de l'Abbaye, on vint les avertir

de ce qui se passait; ils demeurèrent immobiles, firent la sourde

oreille. Beaucoup parmi les bons citoyens désapprouvaient les

massacres; ils n'essayèrent rien pour les arrêter. Chacun laissait

faire, laissait passer, c'est-à-dire laissait tuer.

Cette complicité passive enhardissait naturellement les meurtriers. Ils

se croyaient la justice du peuple--Le peuple! Il ne faut pas donner ce

nom aux misérables bandes qui allaient enfoncer la porte des prisons.

Quatre ou cinq cents hommes, tout au plus, prirent une part active dans

ces exécutions; mais le plus grand nombre regardait ces événements,

comme frappés du cachet de la fatalité. Une force inéluctable, la

stupeur, la loi suprême du salut public, l'indignation, l'approche de

l'ennemi qui avait juré de détruire Paris, la crainte de la royauté qui

du fond de la tour du Temple se montrait encore redoutable par les

mouvements qu'elle excitait à l'intérieur et par les secours qu'elle

attendait du dehors, la haine des nobles et des prêtres réfractaires,

qui depuis 89 avaient par leurs complots suspendu les affaires, jeté la

discorde dans le pays, paralysé l'élan de la guerre défensive, grossi

les rangs de l'armée prussienne, tout concourait à enchaîner la

résolution de réagir contre les exécuteurs des oeuvres sanglantes.

«Les ci-devant ont bien mérité leur sort: cela ne nous regarde point.»

Ainsi raisonnaient les bourgeois, les ouvriers.

Lebas n'avait pris aucune part aux massacres. Voici pourtant la lettre

qu'il écrivait à son père: «Pour moi, quand je réfléchis à toutes les

circonstances de cette journée, je n'y peux apercevoir qu'une mesure de

sûreté nécessaire pour la journée du 10 août. Si l'humanité gémit sur

tant de victimes immolées, et surtout sur de cruelles méprises, on

trouve quelque soulagement à penser que l'inaction du glaive de la loi

a été seule cause de tant de violences.»

Tel était aussi, il est permis de le croire, l'avis de Danton. Il faut

lui rendre cette justice que seul, dans ces jours lamentables où tous

les esprits étaient troublés, il ne désespéra point du salut de la

patrie; qu'il insista de toutes ses forces pour que l'Assemblée restât

dans les murs de la capitale, et que frappant du pied la terre il en

fit sortir des armées.

Ceux qui l'accusent d'avoir dirigé les massacres se fondent sur une

parole de Danton à une bande de travailleurs [Note: On a prétendu que

ce mot avait été inventé par les ouvriers de mort qui avaient

fonctionné au 2 septembre. C'est une erreur: au moyen âge, on appelait

ainsi les mercenaires qui arrêtaient ou tuaient les hérétiques. Ils

étaient même rétribués, sous prétexte que toute peine mérite salaire.]

qui avait exterminé à Versailles les prisonniers d'Orléans et qui était

venue envahir la cour de son hôtel; il avait répondu:

--Celui qui vous remercie n'est pas le ministre de la Justice, c'est le

ministre de la Révolution!

Qu'est-ce que cela prouve? Danton était l'homme des faits accomplis. Il

n'avait pas la conscience assez scrupuleuse et il était trop esclave de

la popularité pour braver un danger inutile. Le sang était versé; un

reproche adressé aux meurtriers n'aurait point ressuscité les morts. Il

fit contre fortune bon coeur, il remercia, mais en séparant toutefois

la Révolution de la Justice. C'était maintenant la justice qui allait

reprendre son cours. [Note: Cette manière de voir se trouve confirmée

par l'opinion de Garat, un modéré, qui dit dans ses _Mémoires_: «Danton

a été accusé de participation à toutes ces horreurs. J'ignore s'il a

fermé les yeux et ceux de la justice quand on égorgeait; on m'a assuré

qu'il _avait approuvé comme ministre ce qu'il détestait sûrement comme

homme_; mais je crois que tandis que les hommes de sang auxquels il se

trouvait associé exterminaient des hommes presque tous innocents et

paisibles, Danton, couvrant sa pitié sous des rugissements, dérobait à

droite et à gauche autant de victimes qu'il lui était possible à la

hache, et que des actes de son humanité à cette même époque ont été

réputés comme des crimes envers la Révolution, dans l'accusation qui

l'a conduit à la mort.»]

Un seul homme accepta, revendiqua fièrement la sinistre responsabilité

du massacre en le déclarant, dans son journal, _une opération

malheureusement trop nécessaire_.

Cet homme est Marat.

Tant que l'Ami du peuple avait été un simple journaliste, tant qu'il

s'était contenté de verser sur le papier des flots d'encre rouge, on

pouvait à la rigueur mettre ses diatribes, ses conseils sanguinaires,

ses provocations à la vengeance, sur le compte d'une imagination

effarée. Il n'en fut plus de même quand, après s'être glissé dans le

Comité de surveillance, il y exerça des fonctions publiques. Le

jugement de l'histoire doit être d'autant plus sévère envers les hommes

qu'ils encourent par la nature de leurs pouvoirs une responsabilité

plus grande. Eh bien! au risque d'être accusé de folie ou de

scélératesse, Marat osa prétendre que _tout Paris était à

l'expédition_; que _rejeter ces exécutions populaires sur le Comité de

surveillance était une insinuation perfide; que si les conspirateurs

sont tombés sous la hache du peuple, c'est parce qu'ils avaient été

soustraits au glaive de la Justice_.

Il est vrai que plus tard, en octobre 92, Marat lui-même a défini les

massacres du 2 septembre «un événement désastreux».

C'est le nom qui leur restera dans l'histoire.

X

Effet moral produit par les massacres.--Lutte de Danton et de

Marat.--Affaire Duport.--Echec de la Commune.--Les élections.--Fin de

l'Assemblée législative.

Il y a peut-être quelque chose de plus affreux que le meurtre lui-même;

c'est le lendemain du meurtre.

Pendant l'exécution, le mouvement, la fureur, le bruit, les clameurs

sinistres couvrirent une partie des scènes atroces qui déshonoraient

certains quartiers de Paris. Mais après!... Un silence glacial

s'étendit sur toute la ville. Le ciel était chargé de miasmes impurs.

Souillées, consternées, les imaginations étaient hantées par des

spectres. Les murs des prisons vides suaient du sang. Toutes les forces

vives de l'action et de la pensée semblaient être tombées dans un grand

anéantissement moral.

Qui relèvera les courages abattus? L'homme qui n'a jamais désespéré de

la France ni de la Révolution.

Danton voyait d'un oeil ombrageux les envahissements de la Commune.

Certes, il ne voulait pas la détruire, il la croyait un organe

indispensable au mouvement révolutionnaire; mais il voulait contenir

cette force rivale, la renfermer dans la limite de ses attributions, la

subordonner au pouvoir exécutif et à l'Assemblée législative.

Le 3 septembre, quand le sang coulait dans les ruisseaux, le Comité de

surveillance avait adressé à tous les départements une circulaire

signée de ses membres et qui était une véritable apologie des

massacres, une provocation à la vengeance:

«Tous les Français s'écrieront comme les Parisiens: «Marchons à

l'ennemi!» Mais nous ne laisserons pas derrière nous ces brigands pour

égorger nos enfants et nos femmes.»

On a dit que cette circulaire avait passé sous le couvert du ministre

de la justice; mais on n'en a jamais fourni la preuve. Quoi qu'il en

soit, elle constituait un véritable abus de pouvoir. De quel droit la

Commune de Paris s'arrogeait-elle une action directe sur les

provinces? De quel droit prêchait-elle le meurtre à tous les Français?

Danton frémit de colère; mais il ne se crut point assez fort dans un

pareil moment, ni assez bien armé, pour attaquer de front le Comité de

surveillance, sur lequel régnait Marat. Il attendit. Un incident lui

fournit quelques jours plus tard l'occasion d'engager la lutte.

Avant le 2 septembre, lors des visites domiciliaires, la municipalité

de Paris avait fait rechercher Adrien Duport; on ne l'avait point

trouvé. Ses opinions royalistes étaient bien connues. Duport avait été

membre de l'Assemblée constituante. La cour l'avait consulté, ainsi que

Barnave et Lameth. C'était du reste un caractère honorable, un homme de

talent, un constitutionnel sincère. Voyant que la cour ne suivait point

ses conseils, il se retira dans ses fonctions de magistrat (président

du tribunal criminel) et dans les devoirs de la vie privée. En vue de

sa sûreté personnelle, il vivait tantôt à Paris, dans le Marais, tantôt

sur ses terres, au château de Buignon. Garde national, grenadier de la

section du Marais, il faisait régulièrement son service, avait passé la

nuit du 10 août à la caserne, n'avait donc point paru au château. La

vérité est qu'il cherchait à se faire oublier.

Les haines politiques n'oublient point. La Commune, craignant que cette

proie ne lui échappe, envoie au maire de Bazoches l'ordre d'arrêter

partout où il le trouvera le sieur Duport et de le traduire à sa barre.

Le 4 septembre, en effet, le maire, flanqué de ses officiers

municipaux, du procureur de la Commune et des officiers de la garde

nationale, se met en marche vers le château de Buignon. Chemin faisant,

ils rencontrent Duport accompagné de sa femme et d'un ami, lui montrent

le mandat d'amener et l'arrêtent.

Homme d'État, homme de gouvernement avant tout, Danton, averti à temps,

s'indigne. Où s'arrêteront les empiétements de la Commune? Ne

courait-on pas tout droit à l'anarchie par la confusion des pouvoirs?

N'était-il pas bien temps de s'arrêter dans cette voie? A un moment

aussi critique, lorsque l'ennemi marchait sur Paris, la France était

perdue si une main vigoureuse ne ressaisissait la direction générale

des affaires, si la loi ne triomphait, à l'intérieur, de tous les

obstacles.

D'un autre côté, n'avait-on pas déjà versé trop de sang? Ramener Duport

dans Paris, c'était rouvrir la porte aux massacres. Il eut été

exterminé en route ou à son entrée dans la ville.

Le 7, Danton écrit en toute hâte au commissaire du pouvoir exécutif,

district de Nemours.

«Des motifs importants et d'ordre public _exigent_, monsieur, que votre

tribunal fasse _retenir_ le sieur Duport dans les prisons où il est

actuellement détenu, qu'il ne le laisse point _arriver à Paris jusqu'à

nouvel ordre_. Je vous prie de veiller à l'exécution de mes

_intentions_, ainsi qu'à la sûreté de ce prisonnier.»

Le 8, le ministre de la justice s'adressant à l'Assemblée législative,

seule autorité suprême qu'il reconnaisse, lui transmet sa lettre et une

protestation de Duport contre le mandat d'amener lancé par la Commune.

L'Assemblée renvoie les pièces au pouvoir exécutif (c'est-à-dire

Danton), pour faire statuer sur la légalité de l'arrestation.

Fort de ce premier succès, Danton écrit à MM. les juges du tribunal du

district de Melun: «D'après le décret de l'Assemblée nationale du 9

courant, vous voudrez bien, messieurs, statuer promptement sur la

_légalité_ ou l'_illégalité_ de l'arrestation de M. Adrien Duport, afin

que ce prisonnier soit mis en liberté s'il n'a pas mérité d'en être

privé plus longtemps.»

Voulant ménager tous les pouvoirs (c'était le moyen de s'assurer une

victoire plus complète), Danton demande par lettre au Comité de

surveillance: «Avez-vous de nouvelles charges contre Duport? Si oui,

communiquez-les, et je les transmettrai au tribunal de Melun.»

«Des charges, des pièces nouvelles! En avions-nous besoin, répond

fièrement le Comité, pour mettre en arrestation Adrien Duport? Sa

conduite à l'Assemblée nationale, ses machinations, ses liaisons avec

les conspirateurs, en un mot toute sa vie ne s'élève-t-elle point

contre lui?»

Silence de Danton.

Le 17 septembre 1792, la chambre du conseil, district de Melun, déclare

illégale l'arrestation de Duport et ordonne qu'il sera à l'instant même

élargi.

Danton n'avait pas seulement remporté une victoire: ce qui est bien

plus, il avait arraché une victime à la mort.

La Commune de Paris sentit le coup qui lui était porté, bondit, écuma

de rage. Le torrent de sang avait rencontré sa digue. Marat écrivit à

Danton une lettre dont les termes ne sont point parvenus jusqu'à nous,

mais que le fougueux tribun trouva injurieuse, outrageante. Il court à

la mairie. C'est Pétion qu'il rencontre. Il lui montre la lettre de

Marat, lettre insolente et dans laquelle l'Ami du peuple le menaçait de

ses placards. Danton était courroucé.

--Eh bien! lui dit Pétion, descendons au Comité de surveillance; vous

vous expliquerez.

Marat y était; le début fut très animé. Danton traita Marat durement;

Marat soutint ce qu'il avait avancé, finit par dire que dans les

circonstances où l'on se trouvait il fallait tout oublier, puis, pris

d'un mouvement de sensibilité, se jeta dans les bras de Danton qui

l'embrassa.

Cette scène a été racontée par Pétion, un témoin oculaire. Le récit

est-il bien exact? Peu importe: la tyrannie de la Commune était brisée;

l'Assemblée nationale porta plus tard un décret qui défendait _d'obéir

aux commissaires d'une municipalité hors de son territoire_.

Danton avait rétabli l'unité dans la diversité des pouvoirs, la vraie

doctrine révolutionnaire.

On rentrait peu à peu dans le droit, dans le classement des fonctions

publiques. Pourtant le fantôme du 2 septembre obscurcissait toujours

l'horizon. Ceux qui avaient directement participé au massacre

cherchaient à nier, à se dissimuler, à se couvrir de leur ombre; les

autres, ceux qui avaient laissé faire, cherchaient mille excuses à leur

lâcheté, et, comme il arrive toujours en pareil cas, accusaient,

dénonçaient avec une fureur extrême. C'est ainsi qu'on démoralise une

nation.

Il est d'ailleurs curieux de voir l'extrême réserve avec laquelle les

Girondins eux-mêmes parlaient alors de ces journées sanglantes. Écoutez

Vergniaud:

«Que le peuple, lassé d'une longue suite de trahisons, se soit enfin

levé, qu'il ait tiré de ses ennemis connus une vengeance éclatante, je

ne vois là qu'une résistance à l'oppression, et s'il se livre à

quelques excès qui outre-passent les bornes de la justice, je n'y vois

que les crimes de ceux qui l'ont provoqué par leurs trahisons...»

C'est-à-dire les crimes des royalistes.

Il est vrai que, dans le même discours Vergniaud signale en termes

éloquents la fameuse circulaire du Comité de surveillance, cet _infâme

écrit_, et qu'il somme les membres inculpés de _désavouer leur

signature_; sinon _ils doivent être punis_... Ce ne sont donc point

encore les massacres de Paris eux-mêmes que l'on flétrit, c'est

l'effrayante intention de les étendre à toute la France. Il fallait un

bouc émissaire; on rejeta sur Marat tout l'odieux du crime.

Cependant la Législative touchait à l'expiration de ses pouvoirs.

Déjà les élections pour l'Assemblée prochaine avaient commencé. Elles

se firent sous deux impressions, celle du 10 août et celle du 2

septembre. Tout le monde sentait que l'énergie était nécessaire pour

substituer un gouvernement à un autre, pour contenir les ennemis du

dedans et pour effrayer les puissances étrangères.

«Tout homme qui ne se passionne pas pour la liberté, s'écriait Jullien

de la Drôme, est indigne de la servir. C'est une vierge délicate qui

préfère être haïe à être aimée faiblement. Oui, messieurs, donnez-nous

des aristocrates ardents plutôt que de tièdes patriotes. Les premiers

se feront détester et ne seront pas à craindre: les autres pourraient

se faire aimer, et leur mollesse contagieuse affaiblirait le ressort

énergique dont nous avons besoin pour sauver la patrie en danger.»

[Note: Copié par l'auteur sur une note aux Archives nationales.]

Ces sentiments étaient ceux de la majorité des citoyens. Les corps

électoraux de Paris et de Versailles nommèrent députés à la Convention

nationale Danton, Marat, les deux Robespierre, Tallien, Osselin,

Audoin, Joseph Chénier, Fabre d'Églantine, Legendre, Camille

Desmoulins, Lavicomterie, Fréron, Panis, Sergent, Billaud-Varennes,

Collot-d'Herbois et Philippe d'Orléans, que la Commune devait autoriser

à prendre le nom d'Égalité.

La Législative n'en continuait pas moins ses séances. Entourés de

défiance, accusés de mollesse, soupçonnés même de rêver le

rétablissement de la monarchie, les députés sentirent le besoin de

faire une déclaration. Dès le 4 septembre, au moment où le sang fumait

encore, ils s'étaient tous levés et s'étaient écriés dans un élan

d'enthousiasme: «Plus de roi!»

C'est par respect envers l'Assemblée prochaine et pour ne point

anticiper sur les droits de la Convention que le décret, écrit en

quelque sorte dans tous les coeurs, fut remplacé par un serment qui

n'engageait que chaque membre en particulier.

Avant de se séparer, les députés eurent un autre beau mouvement:

«Périsse l'Assemblée nationale, s'était écrié Vergniaud à la tribune,

pourvu que la France soit libre!»

Tous se levèrent, tous répétèrent d'un même élan: «Oui, oui, périssons

s'il le faut... et périsse notre mémoire!...»

Le 21 septembre 1792, l'Assemblée législative avait vécu.

Serrée, étouffée, pour ainsi dire, entre deux colosses, la Constituante

et la Convention, elle n'en a pas moins marqué sa place dans

l'histoire. Menacée par la coalition de tous les rois de l'Europe,

trahie par la cour, trompée par la fortune des armes au début d'une

guerre qu'elle avait elle-même déclarée, débordée par les mouvements de

la rue, éclaboussée par le sang du 2 septembre, elle n'a jamais fléchi;

elle a eu foi dans la France et dans la Révolution. Tout était mouvant,

incertain; le sol tremblait sous ses pieds; mais elle ne trembla point.

En face de la gravité des circonstances, elle se démit volontairement

et noblement de ses pouvoirs. Avait-elle répondu à tout ce qu'on

attendait d'elle? Non vraiment; elle eut du moins la sagesse de

comprendre qu'en face de l'étranger et de la guerre civile la

représentation nationale avait besoin de se renouveler aux sources de

l'élection populaire. Elle sut mourir à temps.

Place à la Convention! C'est maintenant vers elle que se porte la

grande attente du pays.

[Illustration: Barras]

Histoire des Montagnards · 第 41 / 146 题