Influence des femmes sur la Révolution Française.--Mme Roland et
Théroigne.--La question religieuse aux Jacobins.--Massacre dans le midi
de la France.--Entrevue de Robespierre et de Marat.--Déclaration de
guerre.
La nymphe, l'Égérie des nouveaux législateurs, était Mme Roland. Jeune
encore, belle d'une beauté à elle, mariée à Roland, un honnête
bourgeois, elle avait au coeur une passion qui domina, réduisit toutes
les autres,--elle aimait la République. Quand le roi fut arrêté à
Varennes, elle devina tout de suite qu'il fallait suspendre Louis XVI,
abolir en France la royauté. Cette République, cette idole, Mme Roland
la voyait un peu à travers le prisme du sentiment. Elle la voulait pure
d'excès, drapée à l'antique, groupant autour de son char les plaisirs
et les beaux-arts. Elle avait été l'amie de quelques défenseurs du
peuple à la Constituante; mais peu à peu ses préférences s'étaient
tournées du côté des Girondins, qui répondaient mieux à son idéal de
gouvernement. Comme eux, elle cherchait le beau en politique; dans des
temps de trouble, au milieu des circonstances exceptionnelles qu'on
traversait, il eût fallu surtout y chercher le vrai... Mais où trouver
le courage de lui reprocher ses illusions, quand on pense au sort qui
l'attendait?...
Théroigne était de retour à Paris. Que d'anecdotes, que d'aventures ne
tenait-elle point en réserve! Curieux de connaître cette femme, sur
laquelle on lui racontait les choses les plus romanesques, l'empereur
d'Autriche s'avisa de la faire venir dans son cabinet; quand il l'eut
vue et entendue, il lui donna sa liberté, mais avec ordre de sortir
d'Autriche. Théroigne parut à la tribune des Jacobins; elle s'étendit
sur les péripéties de son voyage, sa captivité, les actes de tyrannie
que l'empereur avait exercés contre elle, et annonça l'intention
d'écrire ses Mémoires. Manuel dit: «Vous venez d'entendre une des
premières amazones de la liberté; je demande que, présidente de son
sexe, assise aujourd'hui à côté de notre président, elle jouisse des
honneurs de la séance.»
Théroigne demeurait alors rue de Tournon; les principaux Cordeliers,
Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, M.-J. Chénier,
fréquentaient son salon converti en un véritable club. Elle y déclamait
des scènes de _Brutus_ ou de toute autre tragédie où l'auteur
invectivait les _tyrans_; la flamme de l'enthousiasme qui s'allumait
dans ses yeux, sa beauté piquante, ses poses mâles et fières donnaient
aux vers récités par elle une puissance d'enivrement irrésistible; ce
n'était pas une actrice, c'était la Liberté personnifiée.
On raconte qu'un étranger, un Russe de grande famille, masqué sous le
pseudonyme d'Otcher, fut conduit par Romme chez Mlle de Méricourt. Il y
revint une fois, deux fois, il y revint toujours; son bonheur était de
la voir, de l'entendre, d'effeuiller en silence et à l'écart les fleurs
mélancoliques d'un sentiment qu'elle ignorait.--Cette intrigue s'arrêta
tout court: un ordre de rappel enleva le jeune Otcher au danger qu'il
courait; sa famille trembla longtemps sur les suites qu'auraient pu
avoir de telles relations avec une femme séduisante et qui joua un si
grand rôle dans les scènes révolutionnaires. Cet Otcher n'était autre
que le comte de Strogonoff, qui devint, par la suite, l'ami intime
d'Alexandre et son ministre de l'intérieur.
La renommée de Théroigne lui attira des critiques et des sarcasmes. Les
écrivains royalistes la déchirèrent dans leurs pamphlets. Ils lirent
d'indécentes plaisanteries sur le mariage de Théroigne avec Populus; il
existait un député de ce nom, âgé de cinquante-sept ans. Une caricature
du temps représente Théroigne dans un boudoir, auprès d'une toilette
sur laquelle traînent un pot de rouge végétal, un poignard, quelques
boucles de cheveux épars, une paire de pistolets, l'_Almanahc du Père
Gérard_, une toque, la _Déclaration des droits de l'homme_, un bonnet
de laine rouge, un peigne à chignon, une fiole de vinaigre de la
composition du sieur Mailhe, un fichu fort chiffonné, la _Chronique de
Paris_ et le _Courrier de Gorsas_. Dans le fond se découvre un lit de
sangle décoré d'une paillasse; à côté de la paillasse, une pique
énorme, près de laquelle s'étale un superbe habit d'amazone en velours
d'Utrecht; les murs sont ornés de tableaux agréables, tels que la
_Prise de la Bastille_, la _Mort de Foulon et Berthier_, la _Journée du
6 octobre 1789_, les meurtres commis à Nîmes, Montauban, la Glacière,
et autres jolis massacres constitutionnels. Mlle Théroigne est dans le
négligé le plus galant: elle a des pantoufles de maroquin rouge, des
bas de laine noire, un jupon de damas bleu, un pierrot de bazin blanc,
un fichu tricolore et un bonnet de gaze couleur de feu, surmonté d'un
pompon vert.--Toutes ces fadaises, entremêlées de calomnies atroces,
faisaient bouillonner le sang de la jolie Théroigne; elle en était, du
reste, bien vengée par l'influence qu'elle exerçait; aux clubs, sa
présence inspirait les orateurs, et les plus sévères cherchaient
quelques-unes de leurs idées dans ses yeux noirs.
On se tromperait si l'on croyait qu'il y eût alors une rupture déclarée
entre les Girondins et les Jacobins. Les uns et les autres continuaient
de se voir, de se serrer la main; ils assistaient aux mêmes réunions
publiques; mais de graves dissentiments, des froissements
d'amour-propre, des questions personnelles tendaient de plus en plus à
les séparer en deux groupes. La division éclata sur le terrain des
croyances religieuses.
L'empereur Léopold venait de mourir presque subitement; Robespierre
crut voir dans cet événement le doigt de la Providence. «Craignons,
disait-il, craignons de lasser la bonté céleste qui s'est obstinée
jusqu'ici à nous sauver malgré nous.» Ce langage de la _superstition_
indigne le sceptique Guadet qui se lève, et réclame contre une idée «à
laquelle il ne voit, dit-il, aucun sens». Robespierre reprend la parole
au milieu du bruit:
«Je ne viens point combattre un législateur distingué (interruption),
mais je viens prouver à M. Guadet qu'il m'a mal compris. Je viens
combattre pour des principes communs à M. Guadet et à moi; car je
soutiens que tous les patriotes ont mes principes.... Quand j'aurai
terminé ma courte réponse, je suis sûr que M. Guadet se rendra lui-même
à mon opinion; j'en atteste _son patriotisme et sa gloire_, choses
vaines et sans fondement, si elles ne s'appuyaient sur les _vérités
immuables_ que je viens de proposer. L'objection qu'il m'a faite tient
trop à mon honneur, à mes sentiments et aux principes reconnus par tous
les peuples du monde et par les Assemblées de tous les peuples et de
tous les temps, pour que je ne croie pas mon honneur engagé à les
soutenir de toutes mes forces.... La superstition, il est vrai, est un
des appuis du despotisme; mais ce n'est pas induire les citoyens dans
la superstition que de prononcer le nom de la Divinité. J'abhorre
autant que personne toutes ces sectes impies qui se sont répandues dans
l'univers pour favoriser l'ambition, le fanatisme et toutes les
passions, en se servant du pouvoir sacré de l'Éternel qui a créé la
nature et l'humanité; mais je suis bien loin de le confondre avec les
imbéciles dont le despotisme s'est armé. Je soutiens, moi, ces éternels
principes sur lesquels s'étaie la faiblesse humaine pour s'élancer à la
vertu. Ce n'est point un vain langage dans ma bouche, pas plus que dans
celle de tous les hommes illustres, qui n'en avaient pas moins de
morale pour croire à l'existence de Dieu. (A l'ordre du jour!
Brouhaha.)
«Non, messieurs! vous n'étoufferez pas ma voix: il n'y a pas d'ordre du
jour qui puisse étouffer cette vérité... Je ne crois pas qu'il puisse
jamais déplaire à aucun membre de l'Assemblée nationale d'entendre ces
principes, et ceux qui ont défendu la liberté à l'Assemblée
constituante ne doivent pas trouver d'opposition au sein des amis de la
Constitution. Loin de moi d'entamer ici aucune discussion religieuse
qui pourrait jeter la division parmi ceux qui aiment le bien public,
mais je dois justifier tout ce qui est attaché sous ce rapport à
l'adresse présentée à la Société. Oui, invoquer la Providence et
admettre l'idée de l'Être éternel qui influe essentiellement sur les
destins des nations, qui me paraît, à moi, veiller d'une manière toute
particulière sur la Révolution Française, n'est point une idée trop
hasardée, mais un sentiment de mon coeur, un sentiment nécessaire à
moi, qui, livré dans l'Assemblée constituante à toutes les passions et
à toutes les viles intrigues, et environné de si nombreux ennemis, me
suis toujours soutenu. _Seul avec mon âme_, comment aurais-je pu
suffire à des luttes qui sont au-dessus de la force humaine, si je
n'avais point _élevé mon âme à Dieu_? Sans trop approfondir cette idée
encourageante, ce sentiment divin _m'a bien dédommagé_ de tous les
avantages offerts à ceux qui voulaient trahir le peuple. Qu'y a-t-il
dans cette adresse? Une réflexion noble et touchante, adoptée par ceux
qui ont écrit avec l'inspiration de ce sentiment sublime. Je nomme
Providence ce que d'autres aimeront peut-être mieux appeler hasard;
mais ce mot Providence convient mieux à mes sentiments... Oui, j'en
demande pardon à tous ceux qui sont plus éclairés que moi, quand j'ai
vu tant d'ennemis avancer contre le peuple, tant d'hommes perfides
employés pour renverser l'ouvrage du peuple, quand j'ai vu que le
peuple lui-même ne pouvait agir, et qu'il était obligé de s'abandonner
à des traîtres, alors, plus que jamais, j'ai cru à la Providence... Je
conclus, et je dis que c'était pour l'établissement de la morale de la
politique que j'avais écrit l'adresse que j'ai lue à la Société. Je
demande qu'elle décide si les principes que j'annonce sont les siens.»
Ce qui manque aujourd'hui à un tel discours, c'est l'orateur, la pâleur
concentrée de son visage, les accents de sa voix la plus aigre, et
l'agitation de l'auditoire. Maximilien se montra bravement, dans cette
circonstance, ce qu'il fut toute sa vie, un déiste convaincu, le
disciple de Jean-Jacques Rousseau, un chrétien à la manière du _Vicaire
Savoyard_. Quoi qu'il en soit, la question religieuse était posée, et
c'est ce sol brûlant qui devait dévorer plus tard les Girondins; après
les Girondins, les Hébertistes; après les Hébertistes, les Dantonistes;
après les Dantonistes, Robespierre lui-même... Effroyable engendrement
de supplices!
Les ennemis de Robespierre voulurent profiter de cette profession de
foi pour détruire son influence. Ils comptaient sur l'incrédulité qui
commençait à se répandre dans les classes populaires. La lutte avec
Guadet avait eu lieu le 26 mars 1792, aux Jacobins: le 2 avril,
nouvelle attaque en règle. De sourdes rumeurs désignaient Maximilien
comme un hypocrite, qui ne s'était opposé à la guerre que par des vues
d'ambition personnelle. On ne prononçait point encore le mot de
dictature; personne n'y croyait; mais on jalousait déjà sa popularité.
--Si quelqu'un a des reproches à me faire, dit-il hardiment, je
l'attends ici: c'est ici qu'il doit m'accuser et non dans des sociétés
particulières. Y a-t-il quelqu'un qui se lève?
--Oui, moi! s'écria Réal.
--Parlez, répondit Robespierre.
Une partie de l'assemblée applaudit Réal; l'autre, appuyée par les
tribunes publiques, le couvre de murmures. «Je vous accuse, monsieur
Robespierre, non de ministérialisme (une voix: C'est bien heureux!),
mais d'opiniâtreté, mais d'acharnement à avoir tenté tous les moyens
possibles pour faire changer dans la question de la guerre l'opinion
que la Société s'était formée. Je vous accuse d'avoir exercé ici,
peut-être sans le savoir, et sûrement sans le vouloir, un despotisme
qui pèse sur tous les hommes libres qui composent la société.» Les
attaques se succédèrent. «Je dénonce à M. Robespierre, s'écrie Guadet,
un homme qui, par amour pour la liberté de sa patrie, devrait peut-être
s'imposer à lui-même la peine de l'ostracisme, car c'est servir le
peuple que de se dérober à son idolâtrie. Je lui dénonce un autre homme
qui, ferme au poste où sa patrie l'aura placé, ne parlera jamais de
lui, et y mourra plutôt que de l'abandonner. Ces deux hommes, c'est
lui, c'est moi.»
Alors Robespierre:
«Quant à l'ostracisme auquel M. Guadet m'invite à me soumettre, il y
aurait un excès de vanité à moi de me l'imposer, car c'est la punition
des grands hommes, et il n'appartient qu'à M. Brissot de les
classer.--On me reproche d'assiéger sans cesse cette tribune; mais que
la liberté soit assurée, que le règne de l'égalité soit affermi, que
tous les intrigants disparaissent, alors vous me verrez empressé à fuir
cette tribune et même cette Société. Alors, en effet, le plus cher de
mes voeux serait rempli: heureux de la félicité de mes concitoyens, je
passerais des jours paisibles dans le sein d'une douce et sainte
intimité... Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait
bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel est le peuple
chez lequel je trouverai la liberté établie, et quel despote voudra me
donner asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante;
mais menacée, mais déchirée, mais opprimée, on ne la fuit pas, on la
sauve, ou l'on meurt pour elle.--Le ciel qui me donna une âme
passionnée pour la liberté et qui me fit naître sous la domination des
tyrans; le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions
et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui
doit conduire mon pays au bonheur... J'accepte avec transport cette
douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un autre sacrifice?
Oui, il en est un que vous pouvez demander encore, je l'offre à ma
patrie: c'est celui de ma réputation. Je vous la livre; réunissez-vous
tous pour la déchirer; unissez, multipliez vos libelles périodiques. Je
ne voulais de réputation que pour le bien de mon pays. Si, pour la
conserver, il faut trahir, par un coupable silence, la cause de la
vérité et du peuple, je vous l'abandonne; je l'abandonne à tous les
esprits faibles et versatiles que l'imposture peut égarer, à tous les
méchants qui la répandent. J'aurai l'orgueil encore de préférer à leurs
frivoles applaudissements le suffrage de ma conscience et l'estime de
tous les hommes éclairés et vertueux. J'attendrai le secours tardif du
temps, qui doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés...
Voilà mon apologie: c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en
avais pas besoin.»
On ne s'est point assez demandé comment Robespierre finit par s'imposer
aux événements. D'autres étaient plus éloquents que lui; écrivain et
philosophe, il n'atteignait pas à la hauteur de Condorcet; mais il
avait un plan, une ligne de conduite, une doctrine. Nul ne devient
vraiment homme d'État qu'à cette condition. Patient, tenace, il
marchait droit vers son but, sans jamais détourner la tête. Ces
caractères-là sont rares, et quand ils se trouvent, rien ne leur
résiste: pour les arrêter, il faut un événement qui dépasse les forces
des prévisions humaines.
Pendant que les Jacobins et les Girondins se disputaient entre eux, il
venait chaque jour, du Midi, des nouvelles alarmantes. Avignon nageait
dans le sang. Un infortuné, un Français qui avait arraché des murs de
la ville les décrets pontificaux, avait été assassiné sur le marchepied
de l'autel. Des représailles avaient eu lieu, à la Glacière; au
meurtre, on avait répondu par le meurtre. La porte sanglante des
massacres de septembre était ouverte.
Encore un décret d'accusation contre Marat!--Depuis assez longtemps, la
voix de l'Ami du peuple manquait aux événements. Nous l'avons laissé,
après les massacres du Champ-de-Mars, se débattre contre une
persécution furieuse. Marat est le premier en France qui ait élevé le
journal à l'état de puissance; ce chiffon de papier à sucre, mal
imprimé, écrit à la hâte, distribué au hasard dans les rues, faisait
événement; cela remuait plus de curiosité qu'une proclamation de la
cour; la plume de cet écrivain atrabilaire exerçait plus d'autorité que
le sceptre d'or aux mains languissantes de Louis XVI. Cette feuille,
composée dans les caves, avait le prestige d'un maléfice. Quoique
influent, Marat était toujours proscrit, misérable, enseveli. Les
porteurs de sa feuille engageaient chaque jour, sur la voie publique,
des luttes à coups de poing avec les agents de l'autorité; les
royalistes montraient, sur la place de Grève, le réverbère auquel on
devait pendre Marat.
Une descente d'alguazils ayant eu lieu dans la cave du couvent des
Cordeliers, Marat s'était échappé par une issue secrète et s'était
dirigé, de nuit, sur Versailles. Il errait, sans trouver d'asile auquel
il osât confier sa tête; il errait dans les rues ténébreuses, lorsque,
vaincu par la marche et par le froid, il se laissa tomber, de
découragement, contre une borne. Dans ce moment, un prêtre passa à côté
de lui dans l'ombre; il avait pour vêtement une simple soutane de drap
noir, de gros souliers à cordons de cuir et des guêtres; il venait de
porter le viatique à un mourant. C'était le curé Bassal. Il avait eu
beaucoup à souffrir de l'intolérance de l'ancien clergé, à cause de ses
opinions avancées.
Ce curé, qui avait été membre de l'Assemblée nationale, reconnut Marat
et le recueillit dans son modeste presbytère, une petite maison
recouverte en tuiles, au milieu d'une rue déserte, avec une treille qui
laissait tomber au vent d'automne les dernières feuilles. Marat, après
avoir dormi sous le toit hospitalier d'un ministre de l'Église
assermentée, prit le chemin de la Normandie.
Son intention était de gagner les bords de l'Océan; il espérait trouver
sur la côte une barque ou un vaisseau qui le jetterait en Angleterre.
Son voyage fut une suite d'alertes et de périls. Il logea secrètement
dans la ville de Caen, rue du Rempart, chez une femme qui le coucha
pour l'amour de Dieu et de la Révolution. Le lendemain, il se rendit à
Courcelles, où il rencontra la mer, et fit prix avec un batelier pour
la traversée. Il était six heures; les brumes du soir descendaient sur
l'étendue immense; Marat, à cette vue, songea peut-ètre à cet autre
Océan, Paris, qu'il allait quitter et sur lequel il soufflait les
tempêtes. Déjà il avait un pied dans la barque, quand, se retournant
vers la terre, la poitrine pleine de sanglots: «Non, s'écria-t-il, ô
Révolution! je ne l'abandonnerai pas.» Et il revint.
Le reste de son voyage ne fut qu'une suite de tribulations dont il prit
assez gaiement son parti, et qu'il raconta lui-même en ces termes. «Ne
sachant à qui m'adresser à Amiens, pour avoir un asile, je gagnai la
prairie près des bords de la Somme; je m'assis derrière une haie vive
sur un monceau de pierres, et là, comme Marius sur les ruines de
Carthage, je me mis à rêver tristement. Un berger était à quelques pas;
j'allai vers lui pour m'informer des sentiers de détour qui pouvaient
me jeter sur la route de Paris. Je lui demandai ensuite de m'indiquer
un guide. Il me désigna un ancien grenadier aux gardes-françaises dont
il me lit l'éloge. Je l'envoyai chercher. Arrive un grand homme sec et
décharné, ayant à peine trente ans et en montrant plus de quarante,
tant la misère l'avait vieilli! Il me conduit dans sa chaumière. Je lui
propose de me servir de guide pendant la nuit pour gagner Beauvais par
des sentiers détournés. En attendant le coucher du soleil, je me mis à
écrire un numéro de ma feuille; puis j'endossai un habit rustique, et
me voilà en route. Nous allions à travers champs. Chemin faisant, j'eus
le malheur de me blesser au pied. Il fallait trouver une voiture ou
rester en place. Je me traînai jusqu'au village le moins éloigné, et
montai dans une charrette dont le mauvais cheval, déjà fatigué des
travaux de la journée, fut bientôt sur les dents. Il fallut prendre la
poste jusqu'à Beauvais, d'où un cabriolet me ramena dans Paris.»
Quand Marat revit la grande ville, ce centre des ébranlements
révolutionnaires, il faisait nuit profonde; il traversa avec un de ses
amis la place de Grève. Le poteau du réverbère auquel on devait pendre
l'Ami du peuple détachait au clair de lune sa sombre et fantastique
silhouette; Marat voulut passer dessous par bravade. «La grandeur de la
cause que je défends, dit-il à son compagnon, élève mon coeur au-dessus
de la crainte des supplices.»
Vers cette même époque, Marat et Robespierre eurent une entrevue chez
un ami commun. Ces deux hommes défendaient à peu près les mêmes
doctrines sans se connaître; mais ils les soutenaient par des armes
bien différentes. L'un était la logique même, le sang-froid, la
puissance de la volonté; l'autre était la fureur révolutionnaire. L'Ami
du people avait toujours parlé du député d'Arras avec estime.--«M. de
Robespierre, le seul député qui paraisse instruit des grands principes,
et peut-être le seul patriote qui siége dans le sénat...» Ils
s'abordèrent avec une politesse affectée. Robespierre ne dissimula
rien. Après avoir donné de justes éloges aux motifs qui faisaient agir
Marat, il finit par lui reprocher les excès de sa feuille, excès qui
pouvaient obscurcir, aux yeux de certaines gens, les services rendus
par lui à la Révolution.
--Il vous échappe, ça et là, dit-il en insistant, des _paroles en
l'air_, qui viennent, j'aime à le croire, d'une intention droite, mais
qui n'en compromettent pas moins notre cause. Je vous engage à calmer
ces colères immodérées, qui fournissent des prétextes à nos ennemis
pour calomnier votre coeur.
--Apprenez, reprend Marat en se redressant avec fierté, que l'influence
de ma feuille tient à ces excès mêmes, à l'audace avec laquelle je
foule aux pieds tout respect humain, à l'effusion de mon âme, aux élans
de mon coeur, à mes réclamations violentes contre l'oppression, à mes
sorties impétueuses, à mes douloureux accents, à mes cris
d'indignation, de fureur et de désespoir... Ces cris d'alarmes, ces
coups de tocsin que vous prenez pour des paroles en l'air sont les
expressions naïves de mes sentiments, les sons naturels que rend mon
coeur agité.
--Mais, reprit Robespierre, vous avouerez qu'en servant la cause du
peuple vous avez réclamé quelquefois, au nom de la liberté, des mesures
contraires à la liberté.
--Que venez-vous parler de liberté? Cinq cents espions me cherchent
jour et nuit; s'ils me découvrent et s'ils me tiennent, ils me
jetteront dans un four ardent et je mourrai victime de la liberté que
vous m'accusez de contrarier. Dieu désarmées, si jamais j'ai désiré un
instant pouvoir me saisir de ton glaive, ce n'était que pour rétablir,
à l'égard des indigents, les saintes lois de la nature! Croyez-moi,
nous venons tout simplement essayer aux hommes des destinées nouvelles.
Ce que nous faisons, nous sommes fatalement poussés à le faire, et
notre Révolution est une suite continuelle de miracles. Chaque âge a
son courant d'idées qu'on ne peut ni déterminer ni tarir; quand les
obstacles se rencontrent devant ces courants, il y a lutte, et les
trônes, et les sociétés, le passé, en un mot, se trouve emporté par une
force insurmontable. C'est là toute l'histoire de notre Révolution. Il
y a des moments, je le confesse, où, au milieu des difficultés et des
périls d'un état de choses agité, je regrette moi-même le régime
ancien, mais il nous faut subir la nécessité d'un renouvellement: nous
ramènerions plutôt la mer sur les bords laissés à sec que le temps sur
les hommes et les institutions qu'il à quittés. Puisque les
Constituants de 89 ont provoqué et commencé une Révolution, il faut la
finir à tout prix; ils l'ont commencée au milieu des fêtes et des
embrassements de joie, nous l'achèverons dans le sang et dans les
larmes; c'est la loi des révolutions. Nous serons probablement brisés à
l'oeuvre; mais qu'importe! nous travaillons, et nos fils recueilleront
seuls le fruit de nos travaux et de nos sueurs; la génération actuelle
doit disparaître. On ne fait pas des hommes libres avec d'anciens
maîtres et de vieux esclaves. De même que l'amant d'une prostituée ne
saurait apprécier une honnête femme, de même l'amant d'un régime
oppresseur ne saurait aimer ni reconnaitre la nature d'un régime libre
et raisonnable.»
[Illustration: Chaumette.]
Robespierre écoutait avec effroi; il pâlit et garda quelque temps le
silence.
--Vous êtes donc, reprit-il enfin, pour les mesures de sang! Si vous
prétendez frapper tous ceux qui ont infligé le joug et tous ceux qui
l'ont subi, la moitié de la France y succombera.
--Vous savez bien, répondit Marat, que notre Révolution est environnée
d'obstacles et de résistances; dans un temps calme et quand le système
régnant est bien assis, on ramène les dissidents par la modération, par
la patience, et on les rattache au maintien de la Constitution par les
bienfaits qui en découlent; mais au milieu des factions, des guerres
civiles et des principes de ruines qui menacent de toutes parts notre
liberté naissante, nous n'avons ni le temps ni le loisir d'en agir
ainsi. Il faut écraser tout ce qui résiste et répondre à la guerre par
la guerre. Les révolutions commencent par la parole et finissent par le
glaive. Je n'avais pas prévu moi-même, en 89, que nous serions amenés
forcément à couper des têtes; mais c'était un tort et un aveuglement:
vous verrez que nous serons obligés d'en venir là. Tout changement
crée, parmi ceux dont il dérange les anciens priviléges, des haines
irréconciliables. Une lutte s'engage, lutte à mort, où le nouveau
gouvernement doit nécessairement frapper ou être frappé. Vaincus ou
dispersés sur un point, nos ennemis se montrent aussitôt sur un autre;
pour s'en défaire, il faut les détruire. Vous savez ces choses aussi
bien que moi, mais vous n'osez pas les avouer.
Robespierre baissa la tête.
--Aucune révolution, continua Marat, n'aura été plus économe que la
nôtre du sang des peuples. Nous ne faisons pas la guerre, nous la
subissons. La sainte épidémie de la liberté gagne partout avec
diligence; c'est elle qui nous délivrera bientôt de tous nos ennemis en
renversant les trônes et en faisant disparaître la servitude.
«Voilà qui vaut mieux que du canon. Nous ne sommes durs qu'envers les
ennemis du dedans, parce que, avec eux, il n'y a ni traité ni amnistie
à espérer. Il faut qu'ils tombent sous nos coups ou que nous tombions
sous les leurs. Si nous les manquons, ils ne nous manqueront pas. Mais,
encore une fois, cet état de violence ne peut durer; c'est le passage
d'un régime ancien à un régime nouveau. Nos principes feront bientôt de
tous les Français les enfants d'une même famille; alors se formera un
spectacle nouveau, inconnu jusqu'à ce jour, et le plus beau qu'ait
jamais éclairé le soleil. On me représente comme un esprit brouillon et
agitateur. L'_Ami du peuple_, au contraire, n'est pas moins ennemi de
la licence que passionné pour l'ordre, la paix et la justice. Mais,
tant que la Révolution n'est pas faite, je regarde comme un devoir
d'exciter le peuple et de le tenir en éveil contre les perfidies de ses
anciens maîtres. La monarchie essaie à chaque instant de renaître sous
des formes nouvelles et déguisées; je vois percer une autre
aristocratie à travers le masque des Girondins. On m'accuse encore de
flatter le bas peuple et de descendre jusqu'à ses caprices, afin de
mieux le pousser à mes volontés: mensonge! Lisez ma feuille et vous
verrez comme je traite, au contraire, cette portion aigrie et remuante
du peuple qu'on nomme la populace; si je m'en suis quelquefois servi,
c'est qu'on a besoin d'elle dans les révolutions pour exciter la masse
à se soulever; on ne fait pas de pain sans levain. Du reste, ce n'est
pas le gouvernement d'une classe de Français que je désire fonder,
c'est le gouvernement de tous. Au triomphe de notre liberté me semble
attaché celui des autres peuples de la terre, le bonheur du genre
humain.
«Ne vous étonnez plus maintenant si je m'emporte contre ceux qui
contrarient ce noble dessein et retardent, par leurs complots, le règne
de la justice. Il faut que ce règne vienne ou que je meure. De là ces
paroles en l'air, ces transports et ces cris d'indignation que vous
blâmez, mais que m'arracheront toujours malgré moi la vue des misères
du genre humain et le sentiment de son oppression. Je ne suis pas de
ces âmes de glace qui regardent souffrir les autres sans s'émouvoir; un
tel spectacle me jette dans des accès de courroux dont je ne suis plus
maître. Je m'écrie alors: Vengez-vous, mes amis, vengez-vous! Tuez et
brûlez, et ne vous arrêtez pas que le genre humain tout entier ne soit
hors des mains de ses bourreaux.»
Robespierre se retira terrifié.
Cette entrevue eut des suites fâcheuses; Robespierre, aux Jacobins,
répudia toute connivence avec Marat, dont il blâma le zèle dangereux et
les extravagances. Marat désavoua, d'un autre côté, Robespierre pour
son dictateur. «Je déclare, écrivit-il dans sa feuille, que Robespierre
ne dispose pas de ma plume, quoiqu'elle ait souvent servi à lui rendre
justice; une entrevue que je viens d'avoir avec lui me confirme dans
mon opinion qu'il réunit aux lumières d'un sage sénateur l'intégrité
d'un véritable homme de bien, mais qu'il manque également et des vues
et de l'audace d'un homme d'État.»
La voix du canon allait couvrir ces discussions personnelles. Il faut
rendre justice à l'Assemblée législative: jamais proposition de guerre
ne fut discutée avec plus de talent et de conscience. La nation put
savoir exactement à quoi s'en tenir sur les raisons qu'elle avait de
prendre l'initiative de l'attaque. Le bouillant Isnard lui-même
n'entraina point une décision prématurée. Quand les députés se
déclarèrent prêts à tirer le glaive et à en jeter le fourreau, tout le
monde put juger la situation telle qu'elle était. Ni surprise ni
déguisement.
Le 20 avril 1792, Louis XVI prononça solennellement devant l'Assemblée
la déclaration de guerre contre l'empereur d'Autriche. En entrant dans
la salle des séances, il regardait à droite et à gauche avec cette
sorte de curiosité vague qui caractérise les personnes à vue
très-basse. Sa physionomie n'exprimait point sa pensée. Il proclama la
guerre du même ton qu'il eût pris pour promulguer le décret le plus
insignifiant du monde.
Mme de Staël assistait à cette séance.
«Lorsque Louis XVI et ses ministres furent sortis, raconte-t-elle,
l'Assemblée vota la guerre par acclamation. Quelques membres ne prirent
point part à la délibération; mais les tribunes applaudirent avec
transport; les députés levèrent leurs chapeaux en l'air, et ce jour, le
premier de la lutte sanglante qui a déchiré l'Europe pendant
vingt-trois années, ce jour ne fit pas naître dans les esprits la
moindre inquiétude. Cependant, parmi les députés qui ont voté cette
guerre, un grand nombre a péri d'une mort violente, et ceux qui se
réjouissaient le plus venaient à leur insu de signer leur arrêt de
mort.»
La guerre était peut-être inévitable; à coup sûr elle était alors
populaire; mais elle fit dévier la Révolution, la poussant d'abord vers
la Terreur et ensuite vers le despotisme.
V
La guerre débute mal.--Quelles étaient les causes de notre infériorité
passagère.--Lettres de la commune de Marseille aux citoyens de
Valence.--L'ennemi est à l'intérieur.--Décret contre les prêtres
réfractaires.--Déclin des croyances religieuses.--Le véto
royal.--Lettre de Roland.--Chute du ministère girondin.--Changements
que la nécessité de vaincre amènent dans l'esprit public.
La guerre commença par des revers. Le ministre influent, l'homme de la
situation, Dumouriez, comptait enlever aisément les Pays-Bas, mal
soumis, mécontents, presque révoltés contre la maison d'Autriche. Des
ordres furent donnés pour entraver ce plan de campagne; le 29 avril au
matin, le général Théobald Dillon se porta de Lille sur Tournai. Les
soldats se sauvent devant l'ennemi, en criant à la trahison, rentrent à
Lille furieux, accusent leurs chefs d'avoir voulu les livrer à
l'ennemi, et massacrent Dillon dans une grange.
On apprit en même temps qu'un autre général français, Biron, venait
d'essuyer un semblable échec devant les murs de Mons, et que ses
troupes s'étaient débandées.
Grand effroi à Paris. Où était la cause de nos deux premières défaites?
Tout le monde vit très bien qu'il n'existait aucune confiance entre les
soldats et les officiers. Les uns étaient le sang nouveau de la
Révolution; les autres sortaient de l'ancien régime et avaient conservé
des attaches avec la noblesse.
Qu'attendre d'une guerre entreprise dans de telles conditions? D'un
autre côté, le roi pouvait-il désirer le succès de nos armes, sachant
que chacun de ces succès devait consolider le nouvel ordre de choses?
Qui dirigeait alors les hostilités? La cour. Qui avait intérêt à ce que
nos troupes fussent battues? La cour. Où devait-elle trouver les moyens
de relever les débris du trône? Dans les victoires de l'étranger.
On agissait sans vigueur, sans ensemble, sans détermination; les chefs
de nos armées, Rochambeau, Luckner et le mou Lafayette, inspiraient aux
Jacobins de justes défiances. Il fallait recourir à des mesures
énergiques; la France ne pouvait balancer les forces matérielles de
l'Europe qu'en faisant appel à l'enthousiasme, au patriotisme, au
devoir des citoyens libres. Le jour du dévouement suprême était venu;
mais d'où partirait l'éclair?--La reine voyait nos revers avec une
satisfaction secrète. La Législative était réduite, comme la
Constituante, dans les derniers temps, à une impuissance fatale. Les
clubs étaient désunis.
Cette fois, comme dans toutes les situations désespérées, il fallait
que le peuple intervînt. Déjà les provinces du Midi avaient donné le
signal; plus anciennement fixées au sol, ces populations étaient aussi
les plus avancées du royaume. Elles donnèrent aux événements le
caractère d'impétuosité qui est dans leur nature. La commune de
Marseille prit l'initiative; voici la copie d'une lettre conservée aux
Archives et adressée aux citoyens de Valence: «Frères et amis, la
liberté est en danger; elle serait anéantie si la nation entière ne se
levait pour la défendre. Les Marseillais ont juré de vivre libres; ils
n'aiment, ils ne connaissent plus pour Français et pour frères que ceux
qui, ayant juré comme eux, se lèveront comme eux pour vaincre ou
mourir. Cinq cents d'entre eux, bien pourvus de patriotisme, de force,
de courage, d'armes, bagages et munitions, partiront dimanche ou lundi
pour la capitale. Alimentez ce feu, frères et amis, joignez vos armes
et votre courage à celui des Phocéens; que l'aristocratie et le
despotisme tremblent, il n'est plus temps d'écouter leur langage; c'est
la patrie qui parle seule, elle vous demande la liberté ou la mort. Nos
citoyens passeront dans votre ville, ils vous offriront de partager
avec vous l'honneur de la victoire; ils vous diront que Marseille vous
aime, parce qu'elle est sûre que vous suivrez son exemple; ils vous
demandent en son nom l'asile et l'hospitalité.» Avant de partir, les
Marseillais avaient mis à la raison la ville d'Arles, qui était
infectée d'aristocratie. Ils y étaient entrés le 28 mars, au nombre de
cinq mille, par une brèche faite à coups de canon; ils se seraient
facilement décidés à la démolir pour effacer, disaient-ils, la honte de
l'avoir fondée.
Excitée par l'élan général de la nation, l'Assemblée législative
déclara la patrie en danger et, le 8 juin, vota la formation d'un camp
de vingt mille hommes aux portes de la capitale.
L'ennemi s'avançait sur nos frontières; mais n'était-il point aussi au
coeur de la France? La question religieuse soulevait de plus en plus
les populations; des troubles éclataient au Nord et au Midi, excités
par les intrigues des prêtres réfractaires. Avant de tourner toutes ses
forces contre l'étranger, ne fallait-il point pacifier le pays, se
débarrasser des agitateurs, en les intimidant par la sévérité des lois?
Dès le 6 avril, l'Assemblée nationale vota un décret qui supprimait
tout costume religieux, hors des églises et de l'exercice des fonctions
ecclésiastiques.
Le 27 mai fut adopté d'urgence un autre décret en vertu duquel pouvait
être condamné à la déportation tout prêtre qui avait refusé de prêter
serment, si cette mesure de rigueur était demandée par vingt citoyens
actifs (c'est-à-dire payant une contribution), approuvée par le
district, prononcée par le département. Le déporté devait recevoir
trois livres par jour comme frais de route jusqu'à la frontière.
Le roi refusa de donner sa sanction à ce dernier décret: nouveau véto,
nouvelle irritation dans les faubourgs. Le peuple était las de cette
résistance inerte qui paralysait toutes les déterminations vigoureuses.
L'acte de la Législative a été fort critiqué. Quoi! s'écrie-t-on,
livrer la liberté d'un citoyen à des dénonciations qui reposaient le
plus souvent sur ses opinions présumées? Il est bon de faire observer
que cette déportation était un simple exil et que le despotisme n'y
regarde pas à deux fois avant de lancer un pareil décret. Si la gravité
des circonstances ne justifie pas entièrement des mesures aussi
arbitraires, elle suffit du moins à les expliquer. Or la France
révolutionnaire n'avait alors à choisir qu'entre le suicide ou
l'expulsion de ses plus mortels ennemis.
Un fait important à noter, c'est que l'esprit démocratique, favorable
en 89 aux idées religieuses, s'était peu à peu détourné des églises,
quand on vit la conduite que tenait le clergé. Les prêtres assermentés
eux-mêmes reconnaissaient en 92 le besoin de certaines réformes dans
les pompes du culte catholique, si l'on tenait à sauver le peu qui
restait encore des anciennes croyances.
«Que signifie, disait M. Tolin, membre de la Législative, vicaire
épiscopal de Loir-et-Cher, cette mitre d'argent entre les mains d'un
clerc assez béat pour la porter gravement et processionnellement devant
l'évêque déjà couvert d'une mitre d'or!... Que veut dire cette crosse
si ridiculement promenée par un autre clerc fort et vigoureux?...
Pourquoi ce lourd bâton qu'il faut faire traîner devant soi?... En
vertu de quel canon dépouille-t-on le calice, ce vase précieux où va
reposer le sang de l'agneau, pour couvrir les genoux de l'évêque?
Quelle indécence!... Pourquoi ces gants pendant la célébration des
saints mystères? Cette tête couverte, lors même que le Saint-Sacrement
est exposé? Quels impudents priviléges! Un trône, dont la magnificence
rivalise avec celui du Très-Haut, forme un second autel, où chacun
porte ses voeux de préférence au premier, autour duquel des cierges,
constamment allumés, semblent demander les mêmes hommages; tout cela
surprend la foi des fidèles, et lui donne le change!... Ce clergé
nombreux, toujours bassement prosterné devant l'homme, le dos tourné au
tabernacle, s'embarrasse autour de ce trône... s'agenouille pour baiser
un diamant... c'est une sorte d'idolâtrie, ou au moins une bassesse...
Peut-on estimer des hommes qui, loin de savoir rougir de ces viles
complaisances, ont eu la faiblesse de les rendre? Ils sont plus
coupables que ceux qui les reçoivent. Ceux-ci (les évêques) sont
séduits par l'amour-propre... par l'espoir de captiver l'attention du
peuple, de le contenir, de l'amuser, comme un enfant, de ces hochets.»
Mais l'attention publique se portait alors vers des sujets beaucoup
plus graves: la défense nationale et les vrais moyens de l'organiser.
Avant tout, il s'agissait d'établir l'union entre les citoyens et les
soldats. La garde du roi inspirait de justes défiances. Ce corps était
composé en grande partie de _coupe-jarrets_ et de _chevaliers
d'industrie_. Ils avaient, disait-on, fait éclater leur joie après
l'échec de Mons et de Douai. Leurs illusions planaient au delà des
frontières: que l'étranger vienne jusqu'à Paris, et le rétablissement
des droits de la couronne était assuré. Le 29 mai, dans la séance du
soir, l'Assemblée ordonna le licenciement immédiat de ce corps et la
remise des postes des Tuileries à la garde nationale.
Une lettre de Roland, écrite, dit-on, par sa femme et s'adressant
plutôt à la France qu'au roi, fut lue tout haut au conseil des
ministres, puis envoyée aux quatre-vingt-trois départements. Que disait
cette lettre? Elle prouvait nettement, en termes francs et durs, que
tout le mal de la situation était dans les défiances réciproques de
Louis XVI et de l'Assemblée. Le roi profita-t-il des sages conseils que
lui donnait son ministre? Il le destitua.
Fidèle à son système, il expédia vers le même temps un agent secret,
Mallet du Pan, aux rois coalisés. [Note: On connait la déclaration de
l'entrevue de Piluitz: «L'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse, sur
les représentations des frères de Louis XVI, s'engagent à employer les
moyens nécessaires pour le roi de France en vue d'affirmer les bases du
gouvernement monarchique.» (27 août 1792.)]
Les Girondins tombèrent du pouvoir. Leur passage aux affaires ne fut
marqué ni par des victoires ni par de grandes mesures politiques. Et
pourtant leur avènement ne fut point inutile. Pour la première fois, on
avait vu la Révolution monter jusqu'aux marches du trône, des hommes
nouveaux manier les rênes du gouvernement, des parvenus faire la loi à
un pays qui n'avait obéi depuis des siècles qu'à une certaine classe
dirigeante. Maintenant la nation ne pouvait-elle pas tout attendre de
l'imprévu?
La nouvelle de nos désastres, la lenteur des opérations militaires
jetèrent un nouvel élément de fermentation dans les masses, déjà si
profondément agitées.
En France, la défaite est toujours coupable; on chercha partout des
complots et des trahisons; les Girondins accusèrent la cour, la cour
accusa les Jacobins.
Le besoin de se trouver mutuellement des torts ne fit qu'aigrir les
ressentiments. Le peuple sentit tout de suite par où la situation le
blessait; en vain quelques Constitutionnels, à la tête desquels se
plaça Lafayette, essayèrent-ils de refouler la Révolution et de
pourvoir au salut du roi; il était évident pour tous que ce roi était
un obstacle au libre déploiement de la force populaire. Le trône
barrait l'élan de la France; il fallait ou le briser ou consentir à une
soumission honteuse. Les Girondins avaient cru faire plier la royauté
et la réduire à son véritable rôle dans un État libre; mais de tels
hommes n'avaient point la main assez forte ni l'esprit assez convaincu
pour réagir sur la cour, ce foyer perpétuel de contre-révolution. La
Gironde fut repoussée du ministère; sa disgrâce lui ramena la confiance
du pays. Les modérés s'aveuglaient, d'un autre côté, sur les mesures à
prendre pour constituer la défense; l'énergie était désormais à l'ordre
du jour; un ciel si rempli d'électricité que l'était alors le ciel de
la Révolution ne pouvait se décharger que par plusieurs orages
successifs. La guerre, repoussée au début par les Jacobins, devait
dicter désormais des conditions nouvelles; il fallait voiler les
statues de la Liberté et de la Justice, pour découvrir celle du Salut
public. Le point de vue moral et politique de la Révolution Française
changea tout à coup avec l'apparition de l'ennemi. La tempête battait
les flancs du navire; dans cette situation extrême, on jeta
provisoirement à la mer tout le bagage des idées constitutionnelles. Le
besoin de se couvrir du patriotisme comme d'un bouclier entraîna la
France à des mesures de rigueur: la monarchie entravait la défense
nationale! on lui signifia d'avoir à suivre le mouvement ou à
disparaître.