III

La guerre.--Résistance de Robespierre à l'élan général.--L'avis de

Danton--Brissot se déclare ouvertement pour l'attaque.--Lutte entre lui

et Robespierre.--Le sentiment martial l'emporte.--Les Marseillais

marchent sur Arles.--Le bonnet rouge.--Les piques.--Ministère girondin.

Des bruits de guerre grondaient depuis quelque temps d'un bout de la

France à l'autre. Dès le mois de mars 1791, Marseille demandait à

marcher vers le Rhin. L'élan patriotique était irrésistible. D'où

venait à la nation française ce souffle belliqueux? De la provocation

constante des puissances étrangères. Un mur de fer entourait la France,

mur mouvant qui se rapprochait chaque jour de nos frontières. Tous les

rois de l'Europe se sentaient menacés par la Révolution, dans la

personne de Louis XVI, et cette Révolution, ils avaient juré de la

vaincre. C'était la lutte entre le vieux droit divin et la souveraineté

du peuple. La gravité de la situation n'échappait point au bon sens des

masses. On se demandait seulement si la France devait attendre d'être

attaquée, ou s'il ne valait pas mieux prévenir l'agression.

Le 29 novembre 1791, l'Assemblée législative avait sommé Louis XVI

d'adresser aux cours étrangères une déclaration dont les termes étaient

en même temps fermes et modérés: «Dites-leur que partout où l'on

souffre des préparatifs contre la France, la France ne peut voir que

des ennemis; que nous garderons religieusement le serment de ne faire

aucune conquète; que nous leur offrons le bon voisinage, l'amitié

inviolable d'un peuple libre et puissant; que nous respectons leurs

lois, leurs usages, leurs constitutions, mais que nous voulons que la

nôtre soit respectée. Dites-leur enfin que si des princes d'Allemagne

continuent de favoriser des préparatifs dirigés contre les Français,

les Français porteront chez eux, non pas le fer et la flamme, mais la

Liberté! C'est à eux de calculer quelles peuvent être les suites de ce

réveil des nations.»

Le roi fit, en apparence, ce qu'on lui demandait; mais les cours

étrangères affectaient de ne point le croire libre. N'était-ce point

pour lui d'ailleurs qu'elles travaillaient en marchant contre la

Révolution? Aussi, quand Louis XVI les invita noblement à retirer leurs

troupes des frontières, lui opposèrent-elles «la légitimité de la ligue

des souverains, réunis pour la sûreté et l'honneur des couronnes».

Divisées par d'anciennes rancunes, la Prusse et l'Autriche se

rapprochaient dans la haine des idées nouvelles. C'était donc bien une

coalition qui se formait contre la France! Comment déjouer les

sinistres projets de toutes ces têtes couronnées? Quel moyen de

conjurer le danger? Comment dissiper ce point noir qui grossissait de

jour en jour à l'horizon?

Les esprits en étaient à ce degré de fermentation, quand Brissot se

déclara ouvertement pour la guerre. Après avoir énuméré les dangers que

courrait le pays, dévoilé le plan des puissances étrangères, leur

système d'étouffement, leur projet bien arrêté d'imposer à la France

les institutions anglaises par la force des armes; «Hé bien! si les

choses en viennent là, concluait-il, il faut attaquer vous-mêmes.»

Un homme résistait à l'entraînement général, et cet homme était

Robespierre. Dans une mémorable séance du club des Jacobins, il

répondit au discours de Brissot. Après avoir constaté lui-même que

l'élan de la nation était tourné vers la guerre, il se demanda s'il ne

fallait point délibérer mûrement avant de prendre une résolution

décisive. Le salut de l'État et la destinée de la Constitution

dépendaient du parti auquel on allait s'arrêter. N'était-ce point à la

précipitation et à l'enthousiasme du moment qu'étaient dues plusieurs

des fautes commises depuis l'ouverture des États généraux? Le rôle de

ceux qui veulent servir leur patrie est de semer dans un temps pour

recueillir dans un autre, et d'attendre de l'expérience le triomphe de

la vérité. Si la guerre est nécessaire, on la fera; mais si la paix

peut être maintenue, pourquoi se jeter dans une aventure qui, sous

prétexte de défendre la liberté, est de nature à l'anéantir?

Il faudrait tout citer pour donner une idée de l'éloquence nouvelle de

Robespierre:

«Je décourage la nation, dites-vous: je l'éclaire... et n'eussé-je fait

autre chose que de dévoiler tant de piéges, que de réfuter tant de

fausses idées et de mauvais principes, que d'arrêter les élans d'un

enthousiasme dangereux, j'aurais avancé l'esprit public et servi la

patrie.--Vous avez dit encore que j'avais outragé les Français en

doutant de leur courage et de leur amour pour la liberté. Non, ce n'est

point du courage des Français dont je me défie, c'est la perfidie de

leurs ennemis que je crains... Vous avez été étonnés, avez-vous dit,

d'entendre un défenseur du peuple calomnier et avilir le peuple.

Certes, je ne m'attendais pas à un pareil reproche. D'abord apprenez

que je ne suis pas le défenseur du peuple; jamais je n'ai prétendu à ce

titre fastueux. Je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela, je ne

veux être que cela; je méprise quiconque a la prétention d'être quelque

chose de plus. S'il faut tout dire, j'avouerai que je n'ai jamais

compris pourquoi l'on donnait des noms pompeux à la fidélité constante

de ceux qui n'ont point trahi sa cause. Serait-ce un moyen de ménager

une excuse à ceux qui l'abandonnent, en présentant la conduite

contraire comme un effort d'héroïsme et de vertu? Non, ce n'est rien de

tout cela; ce n'est que le résultat naturel de tout homme qui n'est

pas dégradé. L'amour de la justice, de l'humanité, de la liberté, est

une passion comme une autre. Quand elle est dominante, on lui sacrifie

tout; quand on a ouvert son âme à des passions d'une autre espèce,

comme la soif de l'or et des honneurs, on leur immole tout, et la

gloire, et la justice, et l'humanité, et le peuple, et la patrie. Voilà

le secret du coeur humain, voilà toute la différence qui existe entre

le crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur

pays.--Que dois-je répondre au reproche d'avoir avili et calomnié le

peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas

soi-même. J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le

flatter pour le perdre et que j'ignore l'art de le conduire au

précipice par des routes semées de fleurs; en revanche, c'est moi qui

sus déplaire à tous ceux qui ne sont pas du peuple, en défendant

presque seul les droits des citoyens les plus pauvres et les plus

malheureux contre la majorité des législateurs. C'est moi qui opposai

constamment la déclaration des droits à toutes ces distinctions

calculées sur la quotité des impositions qui laissaient une distance

entre des citoyens et des citoyens. C'est moi qui défendis, non

seulement les droits du peuple, mais son caractère et ses vertus; qui

soutins, contre l'orgueil et les préjugés, que les vices ennemis de

l'humanité et de l'ordre social allaient toujours décroissant avec les

besoins factices de l'égoïsme, depuis le trône jusqu'à la chaumière;

c'est moi qui consentis à paraître exagéré, opiniâtre, orgueilleux

même, pour être juste.»

[Illustration: Dumouriez]

Danton, qu'on représente toujours comme ayant poussé à la guerre,

faisait aussi ses réserves: «Ce n'est point contre l'énergie que je

viens parler, dit-il en faisant allusion au discours de Brissot. Mais,

messieurs, quand devons-nous avoir la guerre? N'est-ce pas après avoir

bien jugé notre situation, après avoir tout pesé? n'est-ce pas,

surtout, après avoir bien scruté les intentions du pouvoir exécutif qui

vient vous proposer des mesures belliqueuses?... Quand j'ai dit que je

m'opposais à la guerre, j'ai voulu dire que l'Assemblée nationale,

avant de s'engager dans cette démarche, doit faire connaître au roi

qu'il doit déployer tout le pouvoir que la nation lui a confié contre

ces mêmes individus dont il a disculpé les projets et qu'il a dit

n'avoir été entraînés hors du royaume que par les divisions

d'opinion...»

Ainsi, ceux qu'on appellera plus tard les Montagnards, se défiaient

alors de la guerre, parce qu'ils croyaient que le roi et ses ministres

la désiraient, que la cour et les émigrés la voyaient d'un oeil

favorable, qu'ils tenaient à vaincre les ennemis du dedans avant

d'attaquer les ennemis du dehors. A la suite des défaites de nos

armées, ils voyaient l'invasion et le césarisme.

Le parti de la guerre se composait d'éléments très divers. Il y avait

d'abord la faction des anciens nobles qui, dès le commencement de la

Révolution, poussaient aux mesures externes et ne voyaient plus de

salut pour eux que dans une conflagration générale. Venait ensuite le

groupe des royalistes modérés, qui croyaient encore à la possibilité de

faire rétrograder le mouvement, et qui voulaient donner à la France la

constitution anglaise, «dans l'espérance, disait joyeusement Danton, de

nous donner bientôt celle de Constantinople». Il leur fallait pour

l'exécution d'un tel dessein l'appui de l'étranger. Quant aux

Girondins, on les accusait de vouloir la guerre afin de se glisser dans

le ministère à la faveur du désarroi de la cour. Le peuple n'entrait

évidemment dans aucune de ces combinaisons; mais il est volontiers,

pour les mesures énergiques. Il se regardait d'ailleurs comme le

dépositaire des vrais principes, et la vérité doit être défendue au

prix du sang par ceux qui ont l'honneur de la posséder.

Le 30 décembre 1791, second discours de Brissot, en faveur de la

guerre; le 2 janvier 1792, nouvelle réfutation de Robespierre. La lutte

se poursuivait, s'envenimait. Ce qui enlevait beaucoup d'autorité à la

parole de Brissot, c'était le caractère de Brissot lui-même.--Mêlé dans

toutes sortes d'intrigues, il avait laissé de son honneur aux

broussailles d'une vie nomade et besogneuse.

Maximilien, au contraire, revenait à Paris, d'un voyage à Arras, sa

ville natale, avec une réputation d'intégrité à l'abri de tout soupçon.

Opiniâtre et convaincu, on le savait prêt à sceller de son sang tout ce

qu'il écrivait. Les motifs de guerre tirés de la situation extérieure

le touchaient moins que les principes. Il ne voyait pas sans effroi la

direction des forces militaires du pays remises entre les mains du

pouvoir exécutif. Et à quel chef confier la défense nationale? Les

anciens généraux étaient tous compromis. D'un autre côté, l'agression,

venant de la part de la France, ne mettrait-elle point du côté des

cours étrangères les apparences du droit et de la justice? Où

Robespierre se montra vraiment homme d'État, c'est quand il combattit

certaines illusions. Quelques braves patriotes se figuraient que les

nations allaient accourir au-devant des armées françaises, adopter nos

lois et notre Constitution, embrasser nos soldats. «Le gouvernement le

plus vicieux, répondait-il avec beaucoup de raison, trouve un puissant

appui dans les préjugés, dans les habitudes et dans l'éducation des

peuples.» Il eut beau dire: sa voix ne fut point écoutée, le vent était

à la guerre.

Dans sa lutte contre les partisans des hostilités immédiates,

Robespierre s'était fermement tenu sur le terrain des principes,

évitant toute allusion personnelle et blessante. Mais voici que des

révélations foudroyantes tombent sur la tête de Brissot. Cet homme

d'État, tel est le titre que le groupe de la Gironde affectait de lui

donner, s'essayait depuis quelque temps à une certaine austérité de

moeurs; mais c'était une vertu tardive et accommodée aux circonstances.

Les personnes qui l'avaient connu refusaient de croire à la sincérité

de ce changement. Dans une lettre signée du baron de Grimm on lit:

«Vous me dites que Brissot de Warville est un bon républicain; oui,

mais il fut l'espion de Lenoir, à 150 francs par mois. _Je le défie de

le nier_, et j'ajoute qu'il fut chassé de la police, parce que

Lafayette, qui dès lors commençait à intriguer, l'avait corrompu et

pris à son service.» Ce qui ajoutait à la vraisemblance de cette

accusation, c'est que Brissot avait tantôt attaqué, tantôt défendu la

police, qu'il regardait dans un temps comme une _institution

admirable_. Camille Desmoulins décocha contre _l'homme d'État_ de la

Gironde un de ces pamphlets qui pénètrent dans le vif.

«En vous entendant, l'autre jour, à la tribune des Jacobins, écrivit

Camille, vous proclamer un Aristide et vous appliquer le vers d'Horace:

Integer vitae, scelerisque porus,

je me contentai de rire tout bas, avec mes voisins, de votre

patriotisme sans tache et de l'immaculé Brissot. Je dédaignai de

relever le gant que vous jetiez si témérairement au milieu de la

société; car, loin de chercher à _calomnier le patriotisme_, je suis

plutôt las de médire de qui il appartient. Mais puisque, non content de

vous préconiser à votre aise et sans contradicteur à la tribune des

Jacobins, vous me diffamez dans votre journal, je vais remettre chacun

de nous deux à sa place. Honnête Brissot, je ne veux pas me servir

contre vous de témoins que vous pourriez récuser comme notés

d'aristocratie. Ainsi je ne produirai point l'envoyé extraordinaire de

Russie, M. le baron de Grimm, dont le témoignagne a pourtant quelque

gravité, à cause du caractère dont il est revêtu... Je ne vous citerai

point non plus Morande, avec qui votre procès criminel reste toujours

pendant et indécis, et qui va disant partout assez plaisamment à qui

veut l'entendre: «Je conviens que je ne suis pas un honnête homme; mais

ce qui m'indigne, c'est de voir Brissot se donner pour un saint...»

«Je ne produirai pas même ici le témoignage de Duport-Dutertre, que je

trouvai l'autre jour furieusement en colère contre vous, dans un moment

où ma profession m'appelait chez lui. Il ne vous traitait pas plus

respectueusement que ne fait Morande, et me disait «que vous et C....

étiez deux _coquins_ (c'est le mot dont j'atteste qu'il s'est servi);

que s'il n'était pas ministre, il révélerait des choses...» Il n'acheva

pas; mais il me laissa entendre que ces choses n'étaient pas d'un

saint, ni surtout d'un Jacobin. Dites que M. Duport est un

anti-Jacobin, récusez son témoigagne, j'y consens. Cependant, J.-P.

Brissot, pour prétendre asservir tout le monde à vos opinions, pour

décrier le civisme le plus pur dans la personne de Robespierre, comme

vous faites, vous et votre cabale, depuis six semaines; pour vous

flatter de perdre ses amis dans l'opinion publique, de dépit de n'avoir

pu seulement l'y ébranler; pour vous ériger en dominateur des Jacobins

et de leurs comités, vous m'avouerez que ce n'est pas un titre

suffisant que l'honneur d'être traité d'_espion_, de _fripon_ et de

_coquin_ par des ambassadeurs et par le ministre de la justice, et

qu'il n'y a pas là de quoi être si fier de voir votre nom devenu

proverbe.»

On avait, en effet, inventé un mot: _brissoter_ voulait dire intriguer.

Je laisse de côté ces accusations si graves et je m'adresse aux écrits

de l'homme. Un auteur se révèle par ses oeuvres comme l'arbre par ses

fruits. Qu'est-ce que Brissot écrivain? Un trafiquant d'idées, qui

passe d'un camp à l'autre, selon les intérêts de son commerce

littéraire. Il avait bassement flatté le _sublime_ Necker, _le Sully du

siècle_, quand ce ministre était en place; il le poursuivit d'un vil

acharnement quand le Genevois se retira des affaires. Cette versatilité

fit tour à tour de Brissot l'ennemi et l'ami de la Révolution, le

flagorneur et le critique impitoyable des ministres, l'apologiste et le

détracteur de la police, le partisan et l'adversaire de la royauté.

Quoique Brissot eût soin de se couvrir maintenant d'une vertu affectée,

la philosophie qu'il avait professée dans ses ouvrages témoignait du

plus abject égoïsme; je cite au hasard: «Deux besoins essentiels

résultent de la constitution de l'animal, la nutrition et

l'évacuation...--Les hommes peuvent-ils se nourrir de leurs semblables?

Un seul mot résout cette question, et ce mot est dicté par la nature

même: les êtres ont droit de se nourrir de toute matière propre à

satisfaire leurs besoins. Si le mouton a droit d'avaler des milliers

d'insectes qui peuplent les herbes des prairies, si le loup peut

dévorer le mouton, si l'homme a la faculté de se nourrir d'autres

animaux, pourquoi le mouton, le loup et l'homme n'auraient-ils pas

également le droit de faire servir leurs semblables à leurs appétits?»

On ne s'attendait guère à trouver, dans le chef des Girondins, un

défenseur de l'anthropophagie; mais revenons à la théorie du _besoin

d'évacuation_:

«C'est dans l'animal une fois développé que naît ce besoin terrible:

l'amour, besoin de l'homme, comme le sommeil et la faim, que la nature

lui ordonne impérieusement de satisfaire. Le taureau vieux et usé, qui

ne sent plus l'aiguillon de l'amour, combat-il encore pour des génisses

qu'il ne saurait satisfaire? Non. La nature a dit à ses animaux comme à

l'homme sauvage: Ta propriété finit avec tes besoins; mais l'homme

social n'écoute point la nature, il étend sa propriété au delà de ses

besoins, il se cantonne, il s'isole, et il a l'audace d'appeler cette

propriété sacrée.--Homme de la nature, suis son voeu, écoute ton

besoin: c'est ton maître, ton seul guide. Sens-tu s'allumer dans tes

veines un feu secret à l'aspect d'un objet charmant? Éprouves-tu ces

heureux symptômes qui t'annoncent que tu es homme? La nature a parlé,

cet objet est à toi, jouis: tes caresses sont innocentes, tes baisers

sont purs. L'amour est le seul titre de la jouissance, comme la faim

l'est de la propriété.»

Que penser d'un homme qui ramène tous les droits aux besoins? L'amour

n'est pour lui qu'une fonction bestiale, une...--Ma plume se refuse à

transcrire le mot.

Ces extraits et quelques autres, cités par les feuilles du temps,

donnèrent lieu à une polémique très-vive. André Chénier s'en mêla: «Le

sieur Brissot, écrivit-il, a dit que l'on fait de ses écrits des

_dissections ministérielles_. Cela veut-il dire qu'elles sont infidèles

et fausses? Voilà ce qu'il faudrait prouver. Au nom de Dieu, monsieur

Brissot, avez-vous ou n'avez-vous pas écrit les infamies qu'on vous

attribue? Oui ou non! Si vous ne les avez pas écrites, alors vous avez

raison de vous plaindre, et ceux qui vous attaquent sont en effet des

calomniateurs. Si vous les avez écrites, alors vous _mentez_

effrontément, quand vous assurez que de tout temps vous écriviez contre

les despotes avec la même énergie qu'à présent, et vous seul êtes un

calomniateur. De grâce, monsieur Brissot, un mot de réponse à ce

dilemme, et ne faites plus bouillonner notre sang; cessez de nous

importuner de votre éloge auquel personne ne répond que par le silence

du mépris et de l'indignation, et épargnez-vous ce plat pathos qui

vous rend aussi ridicule que vous vous êtes déjà rendu odieux.»

Brissot s'emporta; il ne répondit pas. L'écrivain incriminé ne nia ni

l'exactitude des citations ni les arguments qu'on en pouvait tirer

contre lui; il contesta seulement les dates. «Il ne peut avoir eu pour

but en cela, répondait un rédacteur anonyme du _Journal de Paris_, que

de faire mettre au nombre des péchés et des ignorances de la jeunesse

un ouvrage extravagant et immoral. Mais pour cela l'époque n'est pas

assez reculée; car M. Brissot, étant aujourd'hui âgé de quarante-six à

quarante-huit ans, en avait trente-quatre ou trente-six en 1778 ou en

1780, et à cet âge on n'est plus un enfant.»

Accablé sous ses propres écrits, Brissot se retrancha derrière les

services qu'il avait rendus à la Révolution; Camille Desmoulins le

poursuivit sur le terrain d'une discussion que l'_homme d'État_ de la

Gironde cherchait, comme on voit, à déplacer. Il lui reprocha ses

liaisons avec Lafayette.--«Après la Saint-Barthélmy du Champs-de-Mars,

répliqua Brissot, je voyais Lafayette une fois tous les mois, _c'était

pour soutenir en lui quelque souffle de liberté._ Il m'a trompé;

depuis, je ne l'ai point revu. Il m'est étranger, il me le sera

toujours.» «--Si tu voyais, reprenait Camillle, que la liberté était

expirante dans son coeur, pourquoi donc nous disais-tu que sa démission

était une _vraie calamité_? Traître, pourquoi trompais-tu la nation?

pourquoi remettais-tu sa destinée entre des mains si incertaines? Je

n'ai besoin que de tes écrits pour te confondre.»

Les Girondins, de leur côté, ne cessaient d'attaquer Robespierre, de

lui reprocher son langage, dans lequel revenaient sans cesse les mots

de vertu, de principes, de probité. Ils l'accusaient d'être défiant,

envieux, malade d'orgueil. Ainsi la grande question de la paix ou de la

guerre dégénérait, de part et d'autre, en questions personnelles.

Il y eut pourtant, au club des Jacobins, une sorte de réconciliation

entre Robespierre et Brissot. Le vieux Dussaulx, le traducteur de

Juvénal, le Nestor de la démocratie, fit l'éloge de l'un et l'autre

adversaires, de ces «deux généreux citoyens», et exprima le désir de

les voir terminer leur querelle par un embrassement. Ils se donnèrent

aussitôt l'accolade fraternelle au grand attendrissement de

l'assemblée. Cet oubli des injures était-il bien sincère? Suffisait-il

du baiser de paix pour effacer de pareils dissentiments?

«Je viens, dit alors Robespierre, de remplir un devoir de fraternité et

de satisfaire mon coeur; il me reste encore une dette plus sacrée à

acquitter envers la patrie. Le sentiment profond qui m'attache à elle

suppose nécessairement l'amour de mes concitoyens et de ceux avec

lesquels j'ai des affections plus étroites; mais toute affection

individuelle doit céder à l'intérêt de la liberté et de l'humanité; je

pourrai facilement le concilier ici avec les égards que j'ai promis à

tous ceux qui ont bien servi la patrie et qui continueront à la bien

servir. J'ai embrassé M. Brissot avec ce sentiment, et je continuerai

de combattre son opinion dans les points qui me paraissent contraires à

mes principes, en indiquant ceux où je suis d'accord avec lui. Que

notre union repose sur la base sacrée du patriotisme et de la vertu;

combattons-nous, comme des hommes libres, avec franchise, avec énergie

même, s'il le faut, mais avec égards, avec amitié.»

Les deux adversaires reprirent en effet leur position, l'un comme

partisan, l'autre comme ennemi déclaré de la guerre offensive. Ce

n'était point la lutte avec l'Europe armée que redoutait Robespierre,

c'étaient les conséquences de ce conflit, et les dangers qu'allait

courir la Révolution. Il n'avait ni les grands mouvements oratoires de

Danton, ni le langage imagé de Vergniaud, ni l'ardeur méridionale

d'Isnard; mais il était l'homme du sang-froid et de la raison. Dans

cette discussion, il se montra supérieur à lui-même. «Le talent de

Robespierre, écrivait alors Camille Desmoulins, s'est élevé à une

hauteur désespérante pour les ennemis de la liberté; il a été sublime,

il a arraché des larmes.»

Barère, à son lit de mort, laissait lomber ces mélancoliques paroles:

«Robespierre avait le tempérament des grands hommes d'État, et la

postérité lui accordera ce titre. Il fut grand, quand tout seul, à

l'Assemblée constituante, il eut le courage de défendre la souveraineté

du peuple; il fut grand, quand plus tard, à l'assemblée des Jacobins,

seul contre tous, il balança le décret de déclaration de guerre à

l'Allemagne.»

Un tel langage ne saurait être suspect de partialité dans la bouche de

celui qui avait trahi Robespierre au 9 thermidor.

Vains efforts! La prédiction de Danton allait s'accomplir: «Nous aurons

la guerre; oui, les clairons de la guerre sonneront; oui, l'ange

exterminateur fera tomber ces satellites du despotisme.»

Plusieurs amis de Robespierre lui reprochaient même de froisser cet

instinct martial qui est au fond du caractère français, de risquer sa

popularité dans une lutte inutile, de se séparer, de s'isoler...

«On n'est pas seul, leur répondait-il fièrement, quand on est avec le

droit et la raison.»

Cependant le Midi était en feu. Dans quelques localités où ils se

sentaient les plus forts, les prêtres et les nobles exercèrent des

persécutions odieuses contre les vrais citoyens. Le 5 mars 1792 parut à

la tribune du club des Jacobins Barbaroux, de Marseille, celui qu'on

comparait alors pour la beauté à la statue d'Antinoüs. Il venait

annoncer la marche des Marseillais sur Arles, l'un des repaires de la

réaction, et demandait qu'on aidât ses braves concitoyens à refouler

l'audace de l'aristocratie.

D'un autre côté, le groupe de la Gironde ne négligeait rien de ce qui

peut exciter l'enthousiasme des masses. Ainsi que tous les hommes dont

les convictions ne sont pas très-solides, ils comptaient beaucoup sur

les signes et les formes extérieures pour se gagner le coeur du peuple.

Fils d'une époque de réaction (1814), nous avons partagé dans notre

enfance les préjugés de l'époque contre le bonnet rouge; unis nous

étions alors bien loin de nous douter que cette coiffure, devenue le

symbole des excès et des fureurs de la plus vile populace, fut une

invention des brillants Girondins, ces _hommes de goût_. «Ce sont les

prêtres, écrivait Brissot dans son journal, ce sont les prêtres et les

despotes qui ont introduit le triste uniforme des chapeaux, ainsi que

la ridicule et servile cérémonie d'un salut qui dégrade l'homme, en lui

faisant courber, devant son semblable, un front nu et soumis.

Remarquez, pour l'air de la tête, la différence entre le bonnet et le

chapeau. Celui-ci, triste, morne, monotone, est l'emblème du deuil et

de la morosité magistrale; l'autre égaie, dégage la physionomie, la

rend plus ouverte, plus assurée, couvre la tête sans la cacher, en

rehausse avec grâce la dignité naturelle, et est susceptible de toutes

sortes d'embellissements.» Cette diatribe contre les chapeaux ne

manquait pas d'un fond de vérité; mais ce qu'on proposait de leur

substituer valait-il mieux?

A Paris, une mode nouvelle fait bien vite son chemin; le bonnet rouge

courut sur toutes les têtes. Robespierre résista cette fois à

l'entraînement populaire; il trouvait dans l'inaltérabilité de sa

conscience des armes pour combattre les exagérations, les fausses

mesures, les innovations puériles ou frivoles. Ses plus grands ennemis

lui rendent cette justice, qu'il n'adopta jamais les livrées

excentriques dont les faux patriotes se plaisaient à couvrir un zèle

ridicule et dangereux. On ne le vit jamais laisser croître ses ongles,

négliger ses cheveux, ni porter des vêtements hideux, par manière de

patriotisme. Il avait même horreur de ce qu'on appelait alors le

débraillé révolutionnaire. Maximilien croyait qu'on pouvait aimer le

peuple et porter du linge blanc. Il témoigna pour le bonnet rouge une

sympathie médiocre: «Je respecte, s'écria-t-il aux Jacobins, tout ce

qui est l'image de la liberté; mais nous ayons un signe qui nous

rappelle sans cesse le serment de vivre libres ou de mourir, et ce

signe le voici. (Il montre sa cocarde.) En déposant le bonnet rouge,

les citoyens, qui l'avaient pris par un patriotisme louable, ne

perdront rien. Les amis de la liberté continueront à se reconnaître

sans peine au même langage, au signe de la raison et de la vertu,

tandis que tous les autres emblèmes peuvent être adoptés par les

aristocrates et les traîtres. Il faut, dit-on, employer de nouveaux

moyens pour exciter le peuple. Le peuple n'a pas besoin d'être excité;

il faut seulement qu'il soit bien défendu. C'est le dégrader que de

croire qu'il est sensible à des marques extérieures. Elles ne

pourraient que le détourner de l'attention qu'il donne aux principes de

liberté et aux actes des mandataires auxquels il a confié sa

destinée... Ils voudraient, vos ennemis, vous faire oublier votre

dignité, pour vous montrer comme des hommes frivoles et livrés à un

esprit de faction.» Ces raisons prévalurent, et le bonnet rouge

disparut alors du club des Jacobins.

Le parti de la Gironde ne cessait néanmoins de frapper l'esprit de la

multitude par des coups de théâtre. «Des piques! des piques! des

piques!» s'écrient les acteurs de la liberté; on forge aussitôt

plusieurs milliers de piques pour en armer des citoyens passifs. Dans

leur préoccupation du costume, les Girondins glorifient le titre de

_sans-culotte_ qu'ils opposent fièrement à celui d'aristocrate. Et

voilà ces grands politiques, dont quelques historiens ont tant exalté

les vues larges et fécondes! Ils voulaient, dit-on, l'alliance de la

bourgeoisie avec la multitude: soit; mais celle alliance n'était pas

une fusion des intérêts; mais l'accord qu'ils rêvaient d'établir entre

la classe moyenne et le peuple était un lien superficiel qui devait se

briser après la victoire.

Les Girondins avaient pris l'initiative de la guerre, et cette guerre

étant sur le point d'éclater, le roi ne pouvait plus refuser leur

concours ni résister au voeu de la nation. C'était une nouvelle couche

sociale qui arrivait au pouvoir. Quand Roland vint pour la première

fois à la cour, il s'y présenta en chapeau rond avec des cordons aux

souliers. A la vue de cette figure de quaker et de ce négligé

bourgeois, le maître des cérémonies ne pouvait en croire ses yeux. Ça,

un ministre! Il fallut pourtant lui livrer passage. Se tournant alors

vers Dumouriez: «Eh! monsieur, point de boucles à ses souliers!--Ah!

monsieur, tout est perdu,» répondit Dumouriez avec le plus grand

sang-froid.

Tout était effectivement perdu pour l'ancien régime. La Révolution

entrait en gros souliers dans les conseils du roi.

[Illustration: Madame Roland.]

Histoire des Montagnards · 第 36 / 146 题