II

Deux décrets: l'un contre les émigrés, l'autre contre les prêtres

réfractaires.--D'où est parti le système de la Terreur.--Le roi tient

pour le clergé non assermenté et pour la noblesse révoltée contre la

nation.--Les désastres de Saint-Domingue.--Camille Desmoulins sans

journal.--Les lettres et les arts en 91.--Danton est nommé

procureur-adjoint de la Commune de Paris.--Son caractère et sa

profession de foi.

Une conduite si ondoyante n'était pas seulement dans la politique du

château; elle était surtout dans le caractère faible de ce malheureux

prince. La reine avait, disait-on, plus de force d'âme; mais la volonté

n'est une puissance que si elle s'appuie sur un grand dessein; or,

Marie-Antoinette n'avait dans le coeur que des rancunes d'ambition

froissée, et dans l'esprit que des plans décousus. D'un autre côté, les

soutiens du trône constitutionnel allaient manquer à la royauté de 89:

Lafayette et Bailly atteignaient le terme de leurs fonctions, tandis

que l'Assemblée législative voulait enfin percer à jour les vraies

intentions de Louis XVI et lui imposer des hommes nouveaux.

Tel était l'état de trouble des esprits; tels étaient les embarras et

les difficultés de la situation; l'Assemblée nationale allait-elle

trouver le moyen d'en sortir?

L'Assemblée législative crut que le moment était venu de renoncer à un

système d'impunité dont on voyait chaque jour se développer les

funestes conséquences. La tolérance des hommes d'État envers les

prêtres réfractaires et les nobles qui s'étaient sauvés à l'étranger

n'avait fait qu'encourager le schisme et l'émigration. Si l'on

persévérait dans cette voie, ne courait-on pas à la perte de toutes les

conquêtes révolutionnaires? Ce fut Brissot qui, le 30 octobre 1791,

suivant une expression vulgaire, attacha le grelot. Dans un discours

fort étudié, il demanda que si, passé un certain délai, les princes et

les fonctionnaires émigrés ne rentraient pas dans le royaume, ils

fussent poursuivis criminellement et leurs biens confisqués. Quant aux

autres (le menu fretin) on se contenterait de frapper leurs propriétés

d'une triple imposition. Ces moyens d'intimidation parurent trop doux à

Vergniaud. «Avec ces misérables pygmées, parodiant l'entreprise des

Titans contre le ciel, il n'est point besoin de preuves légales.» Le

lendemain, le fougueux Isnard s'élance à la tribune: «Il est

souverainement juste, s'écrie-t-il, d'appeler au plus tôt, sur ces

têtes coupables, le glaive des lois... Il est temps que ce grand niveau

de l'égalité qu'on a placé sur la France libre prenne enfin son

aplomb... Ne vous y trompez pas, c'est la longue impunité des grands

criminels qui a pu rendre le peuple bourreau... Si nous voulons être

libres, il faut que la loi, la loi seule, nous gouverne; que sa voix

foudroyante retentisse dans le palais du grand comme dans la chaumière

du pauvre, et qu'aussi inexorable que la mort lorsqu'elle tombe sur sa

proie, elle ne distingue ni les rangs ni les personnes.» Ces images

funèbres, la voix assombrie de l'orateur, soulevèrent des

applaudissements.

Pour le coup, ce fut Marat qui se déclara charmé; il croyait avoir

enfin trouvé son homme. Qu'invoquaient pourtant Brissot, Vergniaud,

Isnard pour justifier ces mesures de rigueur? La raison d'État.

N'est-ce point au nom du même sophisme que les Montagnards s'armèrent

plus tard de l'échafaud? Les uns et les autres n'ont donc rien à se

reprocher. Le système de la Terreur a même été inventé par les

Girondins.

Après les émigrés, ce fut le tour des prêtres réfractaires. Le 14

novembre, Isnard, s'adressant aux hommes de la Révolution, dit cette

vérité sinistre: «Il faut que vous les vainquiez ou que vous soyez

vaincus.» Puis se retournant vers les prêtres réfractaires: «Il faut,

poursuivit-il, ramener les coupables par la crainte ou les soumettre

par le glaive. Une pareille rigueur ferait peut-être couler le sang;

mais il est nécessaire de couper la partie gangrenée pour sauver le

reste du corps.» Toujours la même doctrine: c'était celle de

l'Inquisition.

Le 29 novembre, l'Assemblée vota un décret qui prescrivait à tous les

ecclésiastiques de prêter le serment civique, dans le délai de huit

jours, sous peine d'être privés du tous traitements ou pensions,

déclarés suspects de révolte envers la loi et soumis à la surveillance

de toutes les autorités constituées.

Les priver de leur traitement était un acte de justice. Mais au nom du

salut public, les déclarer suspects, les placer en dehors du droit

commun, n'était-ce point faire un grand pas vers le système de 93?

Ces deux décrets, l'un contre les émigrés, l'autre contre les

ecclésiastiques réfractaires, furent frappés plus tard de deux vetos

consécutifs. Le premier, disent les royalistes (le décret contre les

émigrés), offensait le coeur de Louis XVI, sincèrement dévoué à sa

bonne noblesse, dont il avait reçu tant de gages de sympathie et de

dévouement; le second (celui contre les prêtres) révoltait ses

croyances religieuses. Pouvait-il en être autrement? Le roi n'admettait

au château que des prêtres non assermentés; Madame Elisabeth, fort

dévote et peu éclairée, mais exerçant une assez grande influence sur le

roi, contribuait à affermir ses scrupules. Louis XVI se contenta

d'inviter les émigrés à rentrer en France; cette mesure était

insuffisante; était-elle même bien sincère?

La note suivante, extraite d'une liasse déposée aux Archives du

royaume, me permet d'en douter. «Quoique émigré, Lambesc a continué,

jusqu'en janvier 1792, à faire les fonctions de grand-écuyer, de

l'approbation de Capet; le ministre Latour du Pin correspondait avec

lui en cette qualité. On a fait faire à Paris et expédié à Trèves des

uniformes de gardes-du-corps (en gravure ou en nature?) de soldats

prussiens, et des habits de livrée de valets de pied; les états de

dépense des grandes et petites écuries étaient envoyés à Trèves, d'où

Lambesc les renvoyait après les avoir signés.»

Les fonctions de grand-écuyer exercées à distance, par un homme qui

était hors du royaume; l'assentiment plus ou moins direct que Louis XVI

donnait à cette conduite, tout montre bien qu'il existait alors un lien

entre le cabinet des Tuileries et l'émigration. Les anciens nobles

avaient fui une patrie qu'ils ne pouvaient plus dominer; ce n'est donc

pas une simple invitation du roi qui pouvait les rappeler à leurs

devoirs. Ils ne manquèrent pas de mettre en doute la liberté de leur

souverain, ni d'abriter leur désobéissance soi-disant fidèle derrière

une fiction de contrainte et de captivité morale.

Cependant l'Assemblée nationale voyait avec impatience son autorité

murée par deux vetos. Le peuple s'indignait; la colère des citoyens se

montrait d'autant plus grande que les deux décrets, surtout celui

contre les ecclésiastiques insoumis, étaient réellement empreints de

sagesse et de modération. L'Assemblée se contentait, selon le mot de

Camille, d'exorciser le démon du fanatisme par le jeûne, c'est-à-dire

de retirer la pension aux prêtres qui persisteraient à ne point prêter

le serment civique. La Législative avait bien prononcé des peines

sévères contre les ci-devant nobles, qui intimidaient le pays par une

fuite séditieuse, et contre les prêtres convaincus d'avoir provoqué la

désobéissance aux lois; mais cette peine, purement comminatoire, devait

expirer devant les barrières de l'étranger et devant le refus de la

sanction royale.

La conduite du roi, dans ces circonstances extrêmes ne fut approuvée

que par les _Feuillants_; on nommait ainsi les successeurs du club de

89. Un jeune écrivain du plus grand talent exposa les doctrines de ces

conservateurs dans une longue lettre sur _les dissensions des prêtres_.

André Chénier--c'était son nom--s'avouait alors royaliste.

[Illustration: Vergniaud.]

Les démocraties se montrent généralement peu favorables aux poëtes;

elles regardent sans cesse à l'intérêt de tous, à la grandeur

nationale, bien plus qu'à certains dons de la nature. Qu'arrive-t-il

pourtant en pareil cas? Ces esprits frêles et délicats, mais jaloux de

notoriété, qui voudraient soulever le monde avec une aile de papillon,

s'irritent, accusent les événements de détourner d'eux la renommée,

regrettent le bon vieux temps et maudissent le progrès. Avons-nous en

vue André Chénier? non vraiment, mais une foule de beaux esprits qui

rimaient alors contre la Révolution. Ce n'étaient ni des écrivains ni

des poëtes qu'il fallait à la nation en danger, c'étaient des citoyens.

Guerre aux blancs! c'est le cri que poussait alors Saint-Domingue et

qui traversa les mers. Comme toujours, l'insurrection avait été

précédée par le martyre. Un noir, le brave et malheureux Oger, avait

péri sur l'échafaud des esclaves; les idées ressemblent aux herbes des

champs, il faut les faucher pour qu'elles croissent. On sait

aujourd'hui que les premiers troubles de Saint-Domingue furent

provoqués par la résistance des colons et par leur injustice; ces

hommes durs repoussèrent le décret qui accordait les priviléges

civiques aux hommes de sang mêlé, c'est-à-dire à leurs propres enfants.

Ils furent châtiés; l'incendie et le meurtre couvrirent la colonie. Les

nègres inventèrent des supplices qui font frémir d'horreur: les blancs

leur avaient si bien appris à être cruels! Tôt ou tard, les armes de la

persécution et de la tyrannie se retournent contre la main qui s'en est

servie. C'était maintenant le tour des maîtres de manger leur pain dans

l'agitation et la terreur. Nulle pitié: être blanc, c'était être

coupable; le crime ne faisait qu'un avec la peau.

Cette nouvelle excita en France des émotions diverses: si la perte de

nos colonies affligeait le sentiment national, si la conduite des noirs

était révoltante, la conscience saluait, du moins avec tristesse, deux

grandes choses, l'émancipation des esclaves et l'unité de l'espèce

humaine. Les voilà donc, ces nègres, ces hommes de couleur trop

longtemps traités comme des animaux, qui, eux aussi, réclament au nom

de la liberté! D'où leur venait cette audace, sinon de la Déclaration

des droits de l'homme? D'un bout du monde à l'autre, les esclaves

répondaient à la Révolution Française par un tressaillement de coeur.

Au milieu de ces désastres, l'attitude de la nation fut sublime. «Il

n'y a pas à balancer, s'écria-t-elle; les lois de la justice avant

celles des convenances commerciales, et nos intérêts après ceux de

l'espèce humaine.» O enthousiasme de la générosité! Quand avait-on vu

un peuple frappé bénir sa blessure? Quand une nation, tout en donnant

des larmes aux victimes, s'était-elle consolée de la perte d'une de ses

plus belles colonies par amour des principes et de l'humanité?

Camille avait donné sa démission de journaliste, mais non celle de

citoyen. Aux Cordeliers, aux Jacobins, il ne cessait de répandre sa

verve intarissable; comme il se défiait de sa voix, il faisait

quelquefois lire ses discours. Sans principes bien arrêtés, Camille

s'abandonnait toujours à la providence de son esprit; il allait avec le

flot, mais ce flot allait lui-même du bon côté. Républicain, il

attaquait sans cesse le _Monstre politique_ de la Constitution. Les

partisans de la royauté l'accusaient d'exagérer les maux de la

situation actuelle, sans indiquer de remède; il se contenta de les

tourner, le plus joliment du monde, en ridicule: «Que signifient, leur

répondit-il, ces questions captieuses et pharisaïques et toutes ces

métaphores de remèdes et de maladies désespérées, en parlant des

nations? A un malade, il ne suffit pas pour être guéri d'en avoir la

volonté, au lieu que vous reconnaissez tous que, pour qu'un peuple soit

libre, il suffit qu'il le veuille; pour guérir une nation paralysée par

le despotisme ou l'aristocratie, il suffit de lui dire comme au

paralytique de la porte du temple de Jérusalem: _Levez-vous et

marchez_; car c'est votre Lafayette lui-même qui l'a dit: _Pour qu'un

peuple soit libre, soit guéri, il suffit qu'il le veuille_. Ainsi,

messieurs, ceux d'entre vous qui sont de bonne foi ne peuvent répondre,

à ce discours, rien de raisonnable, si ce n'est de dire comme les

goujons des _Mille et une Nuits_, à qui l'auteur de la _Feuille du

Jour_ vient de comparer si plaisamment les Français, et qui répondaient

dans la poêle à frire: _Nous sommes frits, mais nous sommes contents_.»

Camille Desmoulins demeurait alors rue du Théâtre-Français; mais il

passait les derniers beaux jours de l'automne à Bourg-la-Reine, dans

une maison de campagne de sa belle-mère. Lucile était toujours

resplendissante de jeunesse et de gaieté; elle aimait la Révolution

pour elle-même et pour son Camille: jamais sentiment plus noble ne

souleva le sein d'une femme. L'enthousiasme civique ne l'empêchait pas

de descendre aux amusements champêtres. Fréron, l'ami de la maison,

venait souvent les joindre à Bourg-la-Reine; on passait gaiement de la

politique aux moeurs familières de l'intimité. Fréron aimait à jouer

avec les animaux de la garenne, et Lucile l'appelait pour cela

Fréron-Lapin. Camille souriait à ces propos innocents: «J'aime Lapin,

disait-il, parce qu'il aime Rouleau.» C'est ainsi qu'il appelait sa

femme.

Le coeur humain est toujours le même; comme ces charmants badinages se

détachent avec mélancolie sur le fond triste et sévère d'une Révolution

qui devait dévorer ses plus beaux enfants!

Camille reprit du service dans le barreau, mais non sans regretter sa

tribune de journaliste. «J'exerce de nouveau, écrivait-il à son père,

mon ancien métier d'homme de loi, auquel je consacre à peu près tout ce

que me laissent de temps mes fonctions municipales ou électorales et

les Jacobins, c'est-à-dire assez peu de moments. Il m'en coûte de

déroger à plaider des causes bourgeoises après avoir traité de si

grands intérêts et la cause publique à la face de l'Europe. J'ai tenu

la balance des grandeurs; j'ai élevé ou abaissé les principaux

personnages de la Révolution. Celui que j'ai abaissé ne me pardonne

point, et je n'éprouve qu'ingratitude de ceux que j'ai élevés; mais ils

auront beau faire, celui qui tient la balance est toujours plus haut

que celui qu'il élève. C'est une grande sottise que j'ai faite d'avoir

cessé mon journal. C'était une puissance qui faisait trembler mes

ennemis, qui aujourd'hui se jettent lâchement sur moi, me regardant

comme le lion à qui Amaryllis a coupé les ongles.» Cette dernière

phrase ne nous dit-elle pas que l'adoucissement de la grâce et de la

beauté, toujours présentes dans la personne de sa femme, avait désarmé

pour un temps la verve satirique de Camille?

On se souvient de l'affaire de Nancy; le zèle aristocratique de Bouillé

avait laissé des victimes: quarante soldats furent tirés des galères;

on fit de leur retour l'objet d'une fête à laquelle le peuple assista.

Le sentiment public s'élevait avec la Révolution. A Libourne, un

supplicié pour cause d'assassinat restait depuis quelques jours, privé

de sépulture; les préjugés civils et religieux écartaient de cette

dépouille avilie les mains les plus charitables; six membres du club

des Jacobins allèrent lever le corps pour le porter au lieu des

inhumations. L'adoucissement des moeurs se poursuivait! à Paris, les

combats de taureaux furent défendus, ainsi que les scènes atroces de

boucherie qui se passaient dans le quartier des halles; en réprimant

les mauvais traitements envers les animaux, on voulait bannir toute

cruauté du coeur des hommes libres. La presse révolutionnaire

continuait à regarder la peine de mort comme injuste, en ce que la

société n'a pas le droit de priver un citoyen de ce qu'elle ne lui a

pas donné.

Les pièces de théâtre dévoilaient une nouvelle tendance philosophique

et sociale; on joua successivement _Caius Gracchus_, de J. Chénier, la

_Mort d'Abel_, de Legouvé, et _Robert, chef de brigands_, par

Lamartellière. Ce vers de Chénier fut surtout applaudi:

S'il est des indigents, c'est la faute des lois.

Les arts, quoique masqués sans doute par l'importance de la question

politique, n'étaient point délaissés absolument. Il y eut, vers la fin

de l'an 1791, une exposition de peinture; on y remarqua les portraits

de l'abbé Maury, de Lafayette et de Robespierre; au bas de ce dernier

se lisait l'inscription suivante: _l'Incorruptible_. Le buste de

Mirabeau figurait à côté du buste de Louis XVI. Il y avait beaucoup de

paysages: au milieu des scènes les plus pathétiques de l'histoire,

l'oeil et le coeur de l'homme cherchent toujours quelques riantes

échappées pour retourner à la nature.

«Ce genre touchant, écrivait alors un critique, doit nécessairement

gagner à la Révolution. Nos campagnes, devenues plus fortunées,

offriront d'aimables sujets aux pinceaux qui s'y consacreront.»

A cette exposition de tableaux, le public se portait surtout vers le

_Serment du Jeu de Paume_.

L'esprit humain, soit qu'il cherche le vrai, soit qu'il cherche le

beau, suit toujours des voies parallèles. Cette constante relation ne

saurait être brisée qu'aussitôt l'unité morale ne se trouble et que la

signification des diverses écoles ne s'altère. Il en résulte qu'une

histoire de l'art est forcément une histoire des dogmes, des

révolutions, des philosophies qui ont, de siècle en siècle, renouvelé

la face du monde. Sans foi, il n'y a pas d'art; mais cette foi change

de forme et d'objet, selon les courants d'idées qui transforment la

société. A la peinture religieuse de Lesueur avait succédé, en France,

la peinture philosophique du Poussin. La décadence des moeurs avait

ensuite poussé l'art dans les afféteries et les nudités du boudoir.

Cependant, au sein de l'ancienne société où toutes les croyances

déclinaient, s'éleva tout à coup un de ces souffles de l'esprit qui

agitent les ossements arides. La Révolution parut, et avec elle le

peintre David.

Ce qu'il faut chercher dans ses toiles magistrales, d'un style beaucoup

trop académique, ce sont de grands exemples et de grandes leçons. Les

_Horaces_, la _Mort de Socrate_, _Brutus_, _Léonidas aux Thermopyles_

sont autant de proclamations adressées au peuple français; le pinceau

n'en avait jamais signé de semblables. Chez David, le peintre n'est que

la personnification du civisme; inspiré par les événements, il prêche

ici le dévouement à la patrie, là le sacrifice de l'homme à une idée,

ailleurs la haine de la tyrannie qui force un père à ensanglanter ses

mains dans la mort tragique de ses fils. David imprime à toutes ses

oeuvres la figure de ses convictions politiques. Sous son _Bélisaire

demandant l'aumône_, qui n'a deviné la sollicitude du révolutionaire

pour ces vieux soldats de la patrie, dont les haillons contrastent

amèrement avec des services glorieux? Ainsi envisagées, les peintures

de Louis David ne sont pas seulement des tableaux; ce sont des actes;

l'artiste est plus qu'un homme, c'est le sentiment national décalqué

sur la toile. Le _Serment du Jeu de Paume_, cette grande page de la

Révolution Française, allait à l'âme et au talent du peintre; la foudre

qui tombe sur le château royal nous montre dans l'éloignement le

tonnerre du 10 août; où les Constituants n'avaient vu qu'une résistance

à la cour, David avait aperçu la chute de la royauté.

Au milieu de ces oeuvres d'art et de littérature, l'_Almanach du

bonhomme Gérard_, par Collot-d'Herbois, marque l'origine des almanachs

politiques.

Danton venait d'être nommé substitut-adjoint du procureur de la

Commune. Cet homme, auquel la nature avait donné en partage des formes

athlétiques et des poumons d'airain, avait prévu que la Révolution ne

s'accomplirait pas dans l'Assemblée des représentants de la nation;

qu'il fallait que le peuple s'agitât, et que la force siégeât surtout

dans les faubourgs. Il se fit le tribun des masses, le Jupiter tonnant

de la place publique. Son éloquence à coups de canon retentissait

surtout dans le club des Cordeliers, où elle donnait le signal de

l'attaque. On n'agite pas pour agiter: sous ce tourbillon, il y avait

une justice. Danton aimait sincèrement les classes pauvres et

malheureuses, il voulait les affranchir; son coeur était bon, mais ses

besoins étaient énormes. A tort ou à raison (nous reviendrons plus tard

là-dessus), on l'accusait de marchés et du transactions déshonorantes

avec Philippe d'Orléans.

Qu'y avait-il de vrai dans ces vagues rumeurs?

Danton recevait-il d'une main et se vengeait-il de l'autre, en écrasant

les fourbes, les traîtres et les ennemis du peuple? Drapé dans son

audace, il se couvrait contre toutes ces médisances ou toutes ces

calomnies d'une confiance démesurée en lui-même.

Danton avait été nommé substitut-adjoint du procureur de la Commune par

1 162 voix. Le jour de son installation, il adressa au maire et aux

autres membres du conseil municipal un discours qui était une

profession de foi: «Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs,

puisque tel est le voeu des amis de la liberté et de la Constitution;

je le dois d'autant plus que ce n'est pas dans le moment où la patrie

est menacée de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui

peut avoir ses dangers.» L'orateur parle ensuite des calomnies dont il

a été assiégé, de ce qu'il a fait pour la Révolution. «La nature,

dit-il, m'a donné en partage les formes athlétiques et la physionomie

âpre de la liberté. Exempt du malheur d'être né d'une de ces races

privilégiées, suivant nos vieilles institutions, et par cela même

presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en créant seul mon

existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un

seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que

j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la

raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère... Si dès les

premiers jours de notre régénération j'ai éprouvé tous les

bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré,

pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une première

proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes qui

voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux

qu'on nommait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce qu'on

devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les serpents

de l'aristocratie... Voilà quelle fut ma vie. Voici, messieurs, ce

qu'elle sera désormais...»

Danton promettait alors de concourir au maintien de la Constitution,

_rien que la Constitution_. Son opinion sur la royauté était à peu près

celle de Robespierre. «Après avoir brisé ses fers, continuait-il, la

nation française a conservé la royauté sans la craindre et l'a épurée

sans la haïr. Que la royauté respecte un peuple dans lequel de longues

oppressions n'ont point détruit le penchant à être confiant, et souvent

trop confiant; qu'elle livre elle-même à la vengeance des lois tous les

conspirateurs, sans exception, et tous ces valets de conspiration, qui

se font donner par les rois des à-compte sur des contre-révolutions

chimériques, auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler

ainsi, des partisans à crédit; que la royauté enfin se montre

sincèrement l'amie de la liberté sa souveraine: alors elle s'assurera

une durée pareille à celle de la nation elle-même, alors on verra que

les citoyens qui ne sont accusés d'être au _delà de la Constitution_

que par ceux mêmes qui sont évidemment en _deçà_, on verra, dis-je, que

ces citoyens, quelle que soit leur théorie arbitraire sur la liberté,

ne cherchent point à rompre le pacte social; qu'ils ne voulaient, pour

un mieux idéal, renverser un ordre de choses fondé sur l'égalité, la

justice et la liberté. Oui, messieurs, je dois le répéter, quelles

qu'aient été mes opinions individuelles, lors de la révision de la

Constitution, sur les choses et sur les hommes, maintenant qu'elle est

jurée, j'appellerai à grands cris la mort sur le premier qui lèverait

un bras sacrilége pour l'attaquer, fût-il mon frère, mon ami, fût-il

mon propre fils. Tels sont mes sentiments.»

Les idées de Danton s'étaient-elles modifiées au contact de ses

nouvelles fonctions? On serait tenté de le croire. Cette riche nature

abondait d'ailleurs en contrastes. Révolutionnaire par tempérament,

homme d'action, il lui fallait le bruit, le mouvement, le forum, et

pourtant il aimait les champs, la nature. S'il faut en croire Fabre

d'Églantine, les goûts de Danton l'entraînaient à la campagne, aux

bains, à la vie de fermier. Avec le remboursement d'une charge qui

n'existait plus, il avait acheté, à Fontenay-sous-Bois, une petite

métairie qu'il surveillait lui-même. Sa physionomie, féroce à la

tribune, devenait, dans l'intimité, bonne, enjouée, quelquefois

souriante. Ses discours, violents jusqu'à la fureur, ne donnent aucune

idée de sa conversation, qui était instructive et agréable. Il aimait

véritablement le peuple qui l'avait tiré, comme il disait, «de

l'abjection du néant». Malheureusement il était esclave de ses plaisirs

et du ses passions. Avec ses amis, il tenait souvent des propos

cyniques; mais chez lui il ne se montrait étranger à aucun des

sentiments délicats. Ce tribun, dont les colères faisaient pâlir le

front des rois, avait près de sa femme des attendrissements de lion

amoureux.

Mais est-ce bien le moment de nous occuper des hommes et de leur vie

privée? L'éclair brille, le sol tremble: la Révolution vient

d'emboucher la trompette guerrière.

Histoire des Montagnards · 第 35 / 146 题