I
En quoi l'Assemblée législative différait de l'Assemblée
constituante.--Le parti des Girondins.--Quels étaient alors les
républicains.--Troubles excités dans tout le royaume par les prêtres
réfractaires.--Menaces des émigrés.--Conduite ambiguë de Louis XVI.
Il en est des grandes Assemblées comme des grands hommes: on s'aperçoit
de leur supériorité alors qu'elles ne sont plus. La Constituante, en
disparaissant, avait creusé un abîme. Comment combler ce vide? où
trouver, parmi les nouveaux venus, des candidats capables de succéder
aux Mirabeau, aux Sieyès, aux Duport, aux Barnave, aux Robespierre? Les
révolutions sèment les dents du dragon: il en naît des hommes, des
citoyens.
La Législative fut une Assemblée de transition, une sorte de lien entre
la Révolution et la République. Elle ouvrit ses séances le 1er octobre
1791. Cette nouvelle Assemblée nationale n'avait plus l'éclat imposant
de la Constituante: ni grands noms, ni grandes distinctions naturelles
ou acquises. Soixante des nouveaux députés n'avaient pas encore
accompli leur vingt-sixième année. C'était l'Assemblée des jeunes. A
part Condorcet, Brissot et quelques autres, ses membres étaient
inconnus. Parmi eux, on s'étonnait de ne point trouver Danton; les
intrigues et la violence de ses ennemis avaient fait échouer sa
candidature.
Le premier acte de la Législative fut un témoignage de déférence et de
respect pour les travaux de l'Assemblée qui venait de finir. Le livre
de la Constitution fut apporté en triomphe par douze vieillards, comme
un livre saint; l'archiviste Camus le présenta solennellement aux
nouveaux députés, qui le reçurent debout et la tête découverte. Ainsi
l'Assemblée législative parut se tenir dans une humble contenance,
devant l'ombre même de la Constituante. Quoique sincère, sans doute,
cet hommage rendu à l'un des plus grands monuments de l'esprit humain
ne pouvait être, de la part des nouveax venus, un engagement durable.
La Constitution, quoique saluée avec enthousiasme, n'allait déjà plus à
la taille de la Révolution, qui grandissait toujours; les premiers
mouvements de la Législative devaient la faire éclater comme un
vêtement trop court et trop étroit.
Dès le début de la session, la vieille étiquette royale vint se heurter
au roc des idées démocratiques. «Nous n'étions pas douze républicains
en 89,» dit quelque part Camille Desmoulins. Depuis la fuite du roi et
le massacre du Champ-de-Mars, le nombre s'en était beaucoup accru. Le
duel entre les deux principes s'engagea à propos d'un incident.
Couthon, dont les paupières molles, le teint blême, les joues creuses,
annonçaient une constitution faible et un esprit taciturne, proposa de
réformer le cérémonial qui avait été suivi par la Constituante, dans
les réceptions du pouvoir exécutif. Plus de trône,--un fauteuil; plus
de titre de _sire_,--monsieur; plus de députés debout et découverts
devant leurs maîtres,--tous assis. «La Constitution, disait l'orateur,
qui nous rend tous égaux et libres, ne veut point qu'il y ait d'autre
majesté que la majesté divine et la majesté du peuple.» L'Assemblée
vota d'abord ces dispositions; puis, effrayée elle-même de son audace,
elle revint le lendemain sur le décret, et anéantit son propre ouvrage.
Le coup n'en était pas moins porté. Le roi constitutionnel devenait,
aux yeux de la loi, ce qu'il devait être d'après l'esprit même de
l'institution, le serviteur de son peuple, et encore un serviteur à
gages, c'est-à-dire révocable.
Elle eut lieu pourtant, cette séance royale. Louis XVI lut un discours
dans lequel il faisait semblant de croire la Révolution terminée; elle
commençait. Des cris de _vive le roi_ l'accuéillirent à son entrée et
l'accompagnèrent à sa sortie.
La Constituante s'était distinguée par l'expérience, la maturité, les
lumières de ses hommes d'État; la Législative, elle, apportait un
élément nouveau, l'enthousiasme.
Un groupe se faisait remarquer par son accent bordelais, son ardeur, sa
verve méridionale: c'était celui des députés de la Gironde, Vergniaud,
Guadet, Gensonné, Ducos, Fonfrède et autres. La plupart d'entre eux
avaient fait de bonnes études classiques. Ils étaient sortis du
collége, fort ignorants, mais l'âme remplie des souvenirs de
l'antiquité. Le sentiment païen de la forme et de la beauté extérieure
les saisissait: ils avaient voué un culte à la République d'Athènes. Le
discours latin développa chez eux la faculté d'imitation, le forum
bordelais affermit et enfla leur voix. Il y avait du soleil dans leur
éloquence. Ces jeunes gens appartenaient en général à la classe
moyenne, à cette envahissante bourgeoisie qui avait depuis si longtemps
attaqué les priviléges de la noblesse. La majesté royale, comme on
disait alors, n'exerçait sur leur esprit aucun prestige. Ils avaient
secoué le joug des préjugés religieux et ne croyaient qu'à la puissance
de la raison. D'ailleurs légers, remuants, grands parleurs, ils avaient
plus de forme que de fond. Le chef de ce groupe, ou du moins le centre
autour duquel ils ne tardèrent point à se réunir, était Brissot _dit_
de Warville, esprit sérieux, possédant les connaissances qui manquaient
à ses jeunes amis, sachant manier les hommes et les affaires, mais
hélas! d'une probité douteuse. Brissot croyait, depuis longtemps, que
la nation française était assez avancée pour se gouverner elle-même.
Les Girondins adoptèrent sa manière de voir; ils se rallièrent, par
nécessité, au simulacre de la monarchie constitutionnelle; mais leur
idéal était la République.
[Illustration: Couthon.]
Par une contradiction qui étonna, les démocrates, d'un autre côté, se
montraient bien moins préoccupés de changer la forme du gouvernement
que de réaliser certaines conquêtes politiques et sociales.
Robespierre, on le sait, ne faisait point partie de la Législative;
mais il n'avait point cessé pour cela de parler et d'écrire. Quelle
était alors son attitude? Il se couvrait de la Constitution comme d'un
manteau. Pourvu qu'on traçât autour de la monarchie de sages limites,
c'était la forme de gouvernement qu'il acceptait encore au mois de
septembre 1791.
«Je n'ai point partagé, écrivait-il dans une adresse aux Français,
l'effroi que le titre de roi a inspiré à presque tous les peuples
libres. Pourvu que la nation fût mise à sa place, et qu'on laissât un
libre essor au patriotisme que la nature de notre Révolution avait fait
naître, je ne craignais pas la royauté, et même l'hérédité des
fonctions royales dans une famille; j'ai cru seulement qu'il ne fallait
point abaisser la majesté du peuple devant son délégué, soit par des
adorations serviles, soit par un langage abject. J'ai cru qu'il ne
fallait point se hâter de lui procurer ni assez de forces pour tout
opprimer, ni assez de trésors pour tout corrompre, si on ne voulait
point que la liberté périt avant même que la Constitution fût achevée.
Tels furent les principes de toutes mes opinions sur les parties
principales de l'organisation du gouvernement: elles peuvent n'être que
des erreurs; mais, à coup sûr, elles ne sont point celles des esclaves
ni des tyrans.» Comme il ne se rétracte point, comme il défend au
contraire toute sa conduite, on est autorisé à dire qu'il persévérait
dans la même manière de voir.
Pour établir la République, il faut des principes, des vertus et des
lumières; les Girondins n'avaient qu'un système.
L'Assemblée constituante léguait à la Législative des embarras énormes:
la rareté des subsistances, la résistance du clergé, l'émigration, la
guerre civile et la guerre extérieure. Devant ces obstacles accumulés,
les Constituants avaient quelquefois manqué de prévoyance et d'énergie.
Les politiques du fait, hommes à vue courte, n'avaient pas su calculer
l'importance de la question religieuse. La Révélation ne s'attendait
qu'à la guerre des rois; elle vit se dresser devant elle la guerre des
prêtres et des croyances. Contre toute prévision, elle rencontra, dans
le clergé, un ennemi dont les armes tenaient encore de l'enchantement.
Exercer sur les âmes un empire invisible, couvrir leurs complots d'un
voile sacré, troubler la terre au nom du ciel, telle fut la tactique
des prêtres factieux. Parmi ces derniers, beaucoup ne songeaient qu'à
guérir la plaie faite à leurs intérêts matériels; d'autres s'agitaient
par esprit de fanatisme: c'étaient les plus dangereux. Les hommes de la
Constituante s'étaient contentés de tonner contre le pharisaïsme de
l'ancien clergé, et d'opposer aux artifices des réfractaires un
tranquille mépris. Cette conduite était impolitique et légère. Il y
avait plus de foi dans le peuple que les prêtres eux-mêmes n'osaient
l'espérer. D'un autre côté, des plaisanteries maladroites et indécentes
contre les idées religieuses venaient en aide à la fureur du clergé en
alarmant les consciences. La philosophie a le droit de succéder aux
cultes qui meurent; elle n'a pas le droit de les tourner en ridicule.
La situation des ecclésiastiques assermentés devint intolérable. Leurs
faux frères excitaient contre eux les populations ignorantes et
aveuglées. Dans les campagnes, on ravageait leurs petites cultures, on
tuait leurs pigeons, on dénichait les oeufs dans leurs poulaillers.
[Note: Extrait d'une note curieuse qui existe aux Archives du royaume.]
Réduits à la famine, ils avaient encore à souffrir les insultes des
enfants qui les pourchassaient à coups de fourche. Plusieurs
ecclésiastiques distingués et soumis à la loi occupèrent alors les
siéges épiscopaux devenus vides par la retraite des anciens évêques;
ils rencontrèrent dans leur diocèse des obstacles énormes. A Caen,
l'abbé Fauchet, nommé évêque du Calvados, s'agitait contre la ligue
formidable des nobles et des prêtres. Deux ou trois cents femmes d'une
paroisse de Caen poursuivirent le curé constitutionnel, lui jetèrent
des pierres, le chassèrent jusque dans son église, où elles
descendirent le réverbère du choeur pour le pendre devant l'autel. La
même ville fut bientôt le théâtre de désordres plus graves encore: dans
l'église Saint-Jean, on vit reluire les armes devant l'autel, des coups
de feu furent tirés par d'anciens nobles qui avaient fait de la maison
de prière un antre de sédition et une caverne de brigands.
Faisant allusion à ces désordres, à ces actes de barbarie et aux
prêtres rebelles qui les excitaient, l'abbé Fauchet s'écriait indigné:
«En comparaison de tels prêtres, les athées sont des anges.... Allez,
ont-ils dit aux ci-devant nobles. Allez, épuisez l'or et l'argent de la
France; combinez les attaques au dehors, pendant qu'au dedans nous vous
disposerons d'innombrables complices: le royaume sera dévasté, tout
nagera dans le sang; mais nous recouvrerons nos priviléges! _Abîmons
tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église._--Dieu bon, quelle Église! ce
n'est pas la nôtre; et si l'enfer peut en avoir une parmi les hommes,
c'est de cet esprit qu'elle doit être animée. Et ils osent parler de
l'Évangile, de ce code divin des droits de l'homme qui ne prêche que
l'égalité, la fraternité, qui dit: Tout ce qui n'est pas contre nous
est avec nous; annonçons la nouvelle de la délivrance à toutes les
nations de la terre: malheur aux riches et aux oppresseurs! N'invoquons
pas les fléaux contre les cités qui nous dédaignent; appelons-les au
bonheur de la liberté par le doux éclat de la lumière.»
L'Assemblée législative, instruite de ce qui se passait à Caen et
ailleurs, hésitait elle-même entre la tolérance et les mesures de
rigueur, contre des hommes qui fomentaient la guerre civile sous le
manteau de la religion. Merlin de Douai proposa de charger sur des
vaisseaux les prêtres insermentés. On écarta pour l'instant toute
persécution. Cependant l'incendie des croyances religieuses se
propageait et s'étendait de jour en jour. Quelques provinces du Midi,
le Gévaudan, la Bretagne suivirent l'exemple du Calvados. Les pays de
montagnes résistent plus longtemps que les autres au déluge des eaux et
des idées. Il en est des renouvellements du monde social comme de ces
grands cataclysmes qui ont changé plusieurs fois la face du globe
terrestre. C'est toujours sur les hauteurs que se retirent les derniers
représentants de l'ordre de choses qui va finir; c'est là qu'ils
luttent à outrance contre la destruction générale.
Les provinces soulevées par la lutte des préjugés religieux étaient, en
outre, isolées du reste de la France par des barrières naturelles, des
rivières, des fleuves, des routes impraticables, un langage et des
moeurs à part. Les habitants de quelques provinces étaient habitués à
vivre dans une indépendance farouche, bien différente de celle que la
Constitution voulait fonder. La liberté du citoyen n'est pas celle du
sauvage: la volonté particulière se trace à elle-même des limites en se
rattachant à la volonté générale. La Révolution, qui était en réalité
une délivrance, leur parut, en raison des sacrifices qu'elle exigeait,
une tyrannie. Les ecclésiastiques, les nobles déchus, profitèrent de
ces instincts et de ces germes de mécontentement pour inspirer aux
paysans la haine des institutions nouvelles. Les paisibles campagnes se
changèrent, sous leur main, en champs de bataille où l'ignorance
agitait des ténèbres et des armes. Cette puissance mystérieuse des
prêtres tenait moins encore à leur habileté personnelle qu'à l'empire
des croyances sur le coeur de l'homme.
La rareté et, par suite, la cherté des subsistances étaient
inséparables d'un état de choses aussi troublé et qui n'avait pas
encore permis à la fortune publique de se rasseoir. La domination des
riches sur les pauvres survivait à l'aristocratie détruite. L'habit des
citoyens actifs causait de l'impatience aux hommes en blouse, qu'on
avait privés des droits politiques. Les gardes nationaux, depuis
l'affaire du Champ-de-Mars, étaient désignés sous le nom de Janissaires
de l'ordre. D'un autre côté, les intérêts alarmés se coalisant contre
la misère, il se trouva des spéculateurs pour opérer la hausse factice
des denrées; des mouvements eurent lieu dans le faubourg Saint-Marceau,
à l'occasion de la cherté subite du sucre. Au milieu du dénûment des
classes laborieuses, la Révolution jetait ça et là quelques sentences
économiques:--Tous les hommes ont droit à la subsistance.--Si l'habit
du pauvre a des trous, les habits du riche ont des taches.--La nature
donne des vivres, et les hommes font la famine.
Un prêtre conformiste faisait entendre de sages et utiles paroles. «La
Révolution n'est pas faite, écrivait-il, si habituellement le pain
n'est pas à meilleur marché qu'il n'est aujourd'hui... Le bois, le
linge, les maisons diminuant de prix avec le temps, nous n'aurons plus
de mendiants, et j'aurai le plaisir de voir s'accomplir à la lettre
cette prophétie de David: _Les pauvres mangeront et seront rassasiés._»
L'État se trouvait lui-même aux abois; il avait bien les mains pleines
de papier-monnaie; mais ses caisses étaient vides de numéraire. La
confiance manquait, la vente des biens du clergé rencontrait un
obstacle dans certains scrupules religieux. Le cultivateur achetait,
mais en tremblant. Marchait-on bien sur un terrain solide? L'ancien
régime ne pouvait-il pas revenir? Et, dans ce cas, ces terres, quoique
légitimement acquises, ne seraient-elles pas violemment arrachées des
mains du paysan? Heureux encore s'il ne payait pas de sa tête le crime
d'avoir soldé la terre avec le fruit de ses économies et de la féconder
chaque jour par son travail! L'État se reposait sur le crédit; le
crédit, c'est l'idéal de la fortune. Toutes ces causes réunies
produisaient une masse de souffrances incessamment accrues. Si quelque
chose étonne, c'est qu'au milieu de circonstances si graves la
Révolution ait pu se maintenir.
Les prêtres non-assermentés en appelaient aux foudres du pape, les
nobles à l'épée des souverains étrangers; leurs espérances se portaient
ainsi de tous côtés, et toujours au delà des frontières. Les classes
qui, jusqu'en 1789, étaient à la tête de la société se mirent
violemment hors la nation. Ces hommes, pour lesquels le sol français
était peu de chose à côté de leurs intérêts personnels, auraient compté
pour rien les ravages de leur entreprise et la vie des citoyens, à la
condition de rétablir la monarchie. Avec l'émigration, le numéraire
s'enfuyait; il se formait de jour en jour, sur la frontière, ce qu'on
nommait alors la _France extérieure_. Tandis que les tronçons de
l'aristocratie, coupée par le glaive de la Révolution, s'agitaient
ainsi pour se rejoindre à Coblentz ou à Bruxelles; les souverains du
Nord armaient sur toute la ligne.
Les émigrés trompaient les rois de l'Europe par les rêves dont ils
s'abusaient eux-mêmes; ils leur disaient qu'une fois le pied des armées
étrangères sur le sol de la France, la nation, comprimée par une
poignée de révolutionnaires, se soulèverait elle-même et chercherait
son salut du côté de l'étranger. Le but des puissances confédérées
était d'ailleurs conforme aux projets et au langage des émigrés
français: soutenir la partie saine de la nation contre la partie
délirante, éteindre au sein du royaume le volcan du fanatisme
révolutionnaire dont les éruptions successives menaçaient les empires
circonvoisins.
Chaque jour, des lettres arrivaient du camp de Coblentz ou de Worms;
une armée, dont presque tous les soldats étaient gentilshommes, se
tenait prête à agir; l'argent abondait. Voici une de ces lettres,
retrouvée par nous aux Archives du royaume: «On attaquera sur cinq
points;... je ne sais si les esprits changent en France; mais le peuple
des frontières adopte nos principes. Vous ne pouvez vous faire une idée
du degré de chaleur où les esprits sont montés. Tous les jours des
officiers arrivent, surmontant tous les dangers et tous les obstacles;
dix-huit se sont jetés à la nage, devant les gardes nationales, pour
passer de l'autre côté; d'autres traversent la rivière à cheval... Les
princes nous ont assuré qu'ils n'écouteraient aucune proposition ni
accommodement. Vaincre ou mourir sera la devise de l'armée. Le mois où
nous entrons sera bien intéressant; croyez que nous vous rosserons de
main de maître, et que l'on ne punira personne sans un jugement. Les
parlements sont tant à Coblentz qu'à Bruxelles. Les princes leur ont
donné l'ordre de ne pas s'écarter. M. Séguier aura bien de la besogne.
Malheur à ceux qui feront de la résistance!» [Note: Lettre d'une
émigrée trouvé dans les papiers de M. Lemounier, médecin du roi.]
Ce rassemblement convulsif, tout électrisé de contre-révolution et
d'aristocratie, inquiétait à juste titre les législateurs. Chaque jour,
l'armée se désorganisait par la fuite des officiers. Le plus grand tort
que les ennemis de la Révolution pouvaient lui faire, c'était de la
pousser aux excès; les nobles et les prêtres n'épargnèrent aucun moyen
pour amener ce résultat désastreux; l'absence menaçante des uns, la
présence occulte et les complots des autres concouraient à souffler le
feu de la guerre civile. L'Assemblée législative voyait le mal; elle ne
voyait pas le remède. Condorcet avait proposé de lier les nobles à la
Constitution par un serment: «Ils le prêteront, lui répondit Isnard,
mais ils jureront d'une main, et de l'autre ils aiguiseront leur épée.»
Dans ces conjonctures difficiles, que faisait le roi? Louis XVI n'avait
point encore perdu l'espoir de raffermir son trône ébranlé. Quelques
pâles rayons de popularité lui revenaient, par intervalles, comme les
dernières caresses d'un soleil d'automne. Le soir du jour où il s'était
rendu à l'Assemblée nationale, il alla au Théâtre-Italien avec la
reine, Madame Élisabeth et ses enfants. La famille royale fut reçue
avec des marques d'attendrissement.
--Le bon peuple, s'écria la reine, il ne demande qu'à aimer!
Pourquoi donc, madame, n'avez-vous pas su gagner son coeur?...
Les ci-devant nobles ne manquèrent point d'attribuer ces retours à
l'humeur légère des Français, qui s'étaient éloignés du trône par
étourderie et par bravade, mais qui seraient bientôt forcés d'y revenir
à genoux et dans l'attitude du repentir. La mobilité du caractère
français est, au contraire, comme celle de la mer qui repousse
continuellement les chaînes dont on voudrait la charger. Cependant
Louis XVI, conseillé par Barnave, ne cessait de donner des gages
apparents à la Constitution. Rome avait prononcé d'avance l'absolution
de cette conscience royale, qui fléchissait sous la force majeure des
événements. Tromper la Révolution, c'était un moyen de la soumettre: on
comptait sur cette sainte hypocrisie pour lasser ce qu'on nommait la
fureur des partis extrêmes; ses solennels serments n'empêchaient
d'ailleurs pas Louis XVI de porter ses regards et ses intrigues au delà
du Rhin.