XV

Discussion sur la forme de gouvernement.--Réunion des citoyens au

Champ-de-Mars.--Pétition signée sur l'autel de la patrie.--Déploiement

de forces militaires.--La loi martiale et le drapeau rouge.--Lafayette

et Bailly.--Massacres.--Conséquences de cette journée désastreuse.

Le premier usage que Louis XVI fit de sa liberté fut de renouer des

rapports occultes avec les cours étrangères. Comment n'en eût-il point

été ainsi? Son amour-propre n'était-il point blessé au vif par les

outrages qu'il avait essuyés? N'avait-il point le droit de se

considérer désormais comme le prisonnier, l'otage de la Révolution?

La question de monarchie ou de République avait été soulevée; or ces

questions-là se montrent sans pitié pour le repos des nations, jusqu'au

jour où elles sont résolues.

Au club des Jacobins, La Clos proposa de rédiger une pétition signée

par tous les citoyens, et dans laquelle on demanderait que l'Assemblée

fût appelée à statuer de nouveau sur la forme du gouvernement.

L'Assemblée ayant décidé que le roi était inviolable, cette motion

effraya quelques citoyens faibles ou indécis. Danton s'élance alors à

la tribune et d'une voix tonnante: «Si nous avons de l'énergie,

montrons-la... Que ceux qui ne se sentent pas le courage de lever le

front de l'homme libre se dispensent de signer notre pétition.

N'avons-nous pas besoin d'un scrutin épuratoire? Le voilà tout trouvé.»

On ne signa rien; mais quatre mille personnes, hommes et femmes,

s'étant tout à coup répandues dans la salle, on convint de se réunir le

17 juillet au Champ-de-Mars, autour de l'autel de la patrie.

Est-il vrai que la municipalité de Paris cherchât, alors, l'occasion

d'une lutte à main armée, pour écraser les clubs et les sociétés

populaires? Tout semble du moins l'indiquer.

Le 15 juillet était un dimanche. On s'attendait à quelque

manifestation. La municipalité se tenait sur ses gardes. Au point du

jour, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent dans toutes les

directions; la garde nationale prit les armes. Un zèle sauvage animait

la bourgeoisie contre l'insurrection absente. Depuis le retour du roi,

les constitutionnels de l'Assemblée ne cessaient d'exciter sourdement

les boutiquiers contre les clubs. On avait effrayé les intérêts.

L'industrie, à laquelle le départ de Louis XVI venait de porter un

dernier coup, se montrait affamée de calme et de tranquillité publique;

elle avait raison, sans doute; mais, avant de mettre l'ordre dans la

rue, ne fallait-il pas l'introduire dans les organes et les fonctions

du gouvernement? La ville était hérissée de baïonnettes; la résistance

se montrait partout, l'agression nulle part. Ce déploiement de force

armée, autour d'une monarchie replâtrée à la hâte par un décret de

l'Assemblée nationale, jetait le mécontentement et l'alarme dans la

population qu'on voulait calmer. Où donc était l'ennemi? Les

patrouilles se croisaient dans un morne silence.

[Illustration: La députation des petitionnaires du Champ-de-Mars quitte

l'Hôtel de Ville, terrifiée d'avoir vu arborer le drapeau rouge.]

Les sociétés patriotiques s'étaient donné rendez-vous, pour onze heures

du matin, sur la place de la Bastille; elles devaient se rendre de là,

en un seul corps, vers le Champ-de-Mars. La place de la Bastille fut

occupée dès le matin par des troupes soldées, afin de s'opposer au

rassemblement. A la vue de cet appareil militaire, les groupes se

dispersent, chacun se retire. Le Champ-de-Mars, ce théâtre de la

joyeuse fête de la Fédération, était encore désert; c'est là qu'on se

rend isolément, la réunion projetée sur la place de la Bastille n'ayant

pu avoir lieu; c'est là, devant l'autel de la patrie, qu'une

détermination sera prise.

Ici un incident malheureux: deux invalides, dont l'un avait une jambe

de bois, s'étaient cachés sous l'autel construit en planches; ils sont

découverts. Que faisaient-ils? quel était leur dessein? Voilà ce qu'on

se demande, et l'épouvante succède bientôt à la curiosité. Le bruit

court que l'autel est miné; un tonneau d'eau que ces malheureux avaient

roulé dans leur retraite, pour leur provision de la journée, est

bientôt transformé, par la rumeur publique, en un tonneau de poudre. Le

motif bas et vulgaire qui les a fait agir (ils s'étaient mis là,

dirent-ils, _pour voir les jambes des femmes_) se transforme en un

complot contre la vie des citoyens. Aussitôt saisis par la multitude,

ils sont pendus à un réverbère, et leurs têtes coupées sont portées au

bout d'une pique. Un tel acte du brutalité fait frémir; mais une

poignée seulement d'imbéciles ou de monstres, flétris par tous leurs

contemporains, trempèrent leurs mains dans ce sang.

Il paraît bien que les royalistes avaient besoin d'un prétexte pour

décharger leur colère sur les agitateurs; car la nouvelle du meurtre

des deux invalides fut sur-le-champ dénaturée et portée dans l'enceinte

de l'Assemblée nationale. On raconta que deux bons citoyens venaient

d'être pendus, au Champ-de-Mars, pour avoir prêché l'exécution de la

loi. Ce mensonge fit fortune, et prépara les esprits à des mesures de

violence. Sur les lieux, tout fut bien vite effacé, et le

Champ-de-Mars, qui n'avait pas même été témoin de cet atroce

assassinat, rentra dans sa majestueuse tranquillité.

Vers midi, la foule débouche par toutes les ouvertures; la garde

nationale venait d'entrer dans le Champ-de-Mars avec du canon; mais,

voyant la réunion paisible, elle se retirait. Les citoyens affluent

autour de l'autel de la patrie; on attend avec impatience les

commissaires de la Société des Jacobins, pour avoir de nouveau lecture

de la pétition et la signer. Un envoyé du club paraît enfin; on

l'entoure.

«La pétition, dit-il, qui a été lue hier ne peut plus servir

aujourd'hui, l'Assemblée nationale ayant décrété, dans sa séance du

soir, l'innocence ou l'inviolabilité de Louis XVI; la Société va

s'occuper d'une autre rédaction qu'elle vous soumettra.»

Tous ces retards n'étaient pas du goût de la foule, qui aime à faire

vite ce qu'elle fait.

Quelqu'un propose de rédiger, à l'instant même, une seconde pétition

sur l'autel de la patrie. Adopté. La foule cherche alors des yeux ses

chefs et ses meneurs. Où êtes-vous, Danton, Desmoulins, Fréron?

Absents. Ne les trouvant pas, le peuple se décide à agir par lui-même.

On nomme quatre commissaires; l'un d'eux prend la plume; les citoyens

impatients se rangent autour de lui; il écrit: «_Sur l'autel de la

patrie, le 17 juillet an III_... Le désir impérieux d'éviter l'anarchie

à laquelle nous exposerait le défaut d'harmonie entre les représentants

et les représentés, tout nous fait la loi de vous demander, au nom de

la France entière, de revenir sur votre décret, de prendre en

considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi a

abdiqué; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau pouvoir

constitutionnel pour procéder, d'une manière vraiment nationale, au

jugement du coupable, et surtout à son remplacement et à l'organisation

d'un nouveau pouvoir exécutif.»

La foule grossissait d'heure en heure. La pétition rédigée, on en fait

lecture à haute voix; cette lecture est couverte d'applaudissements. On

commence dès lors par signer des feuilles volantes, à huit endroits

différents, sur les angles de l'autel de la patrie. Plus de deux mille

gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et des villages

voisins, des hommes, des femmes, des enfants déposent religieusement

leur nom sur ces feuillets sacrés, d'autres une croix ou tout autre

signe de leur volonté libre.

«Le nombre des signatures, dit M. Buchez, dépasse certainement six

mille. Le plus grand nombre est de gens qui savaient à peine écrire...

Quelquefois la page est divisée en trois colonnes; d'énormes taches

d'encre en couvrent plusieurs; les noms sont au crayon sur deux. Des

femmes du peuple signèrent en très-grand nombre, même des enfants, dont

évidemment on conduisait la main... La plus jolie écriture de femme est

sans contredit celle de _mademoiselle David, marchande de modes, rue

Saint-Jacques, nº 173_. Quelques belles signatures apparaissent de loin

en loin; on les compte. Un feuillet fut garni par un groupe de

cordeliers; ici l'écriture est fort lisible. On voit en haut une

signature à lettres longues, légèrement courbées en avant; c'est celle

de _Chaumette, étudiant en médecine, rue Mazarine, nº 9_. On lit

ensuite celles de _E.-J.-B. Maillard_, de _Meunier, président de la

Société fraternelle séante aux Jacobins_. On ne trouve nulle part le

nom de _Momoro_; il fut cependant accusé, plus tard, d'avoir fait grand

bruit au Champ-de-Mars, le 17; mais on voit celui d'_Hébert, écrivain,

rue Mirabeau_; celui d'_Henriot_, et la signature du _Père Duchêne_.»

Trois officiers publics, en écharpe, envoyés par la Commune, s'étaient

avancés vers l'autel: on les reçoit avec l'énergie et la tranquillité

qui conviennent à des hommes libres. Ce spectacle, la joie grave qui

rayonne sur la figure des pétitionnaires, le caractère pacifique de

cette foule où l'on voyait des enfants, des femmes, des vieillards,

tout paraît les rassurer sur le caractère de la réunion. «Messieurs,

disent-ils, nous sommes charmés de connaître vos dispositions; on nous

avait dit qu'il y avait ici du tumulte, on nous avait trompés: nous ne

manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, de la

tranquillité qui règne au Champ-de-Mars. Si vous doutez de nos

intentions, nous vous offrons de rester en otage parmi vous jusqu'à ce

que toutes les signatures soient apposées.» Un citoyen leur donne

lecture de la pétition; ils la trouvent conforme aux principes. «Nous

la signerions nous-mêmes, ajoutent-ils, si nous n'étions pas maintenant

en fonctions.»

De telles assurances de paix augmentent la confiance. On leur demande

l'élargissement de deux citoyens arrêtés; les officiers municipaux

engagent à nommer une députation qui les suive à l'Hôtel de Ville.

Douze commissaires partent. On continuait à couvrir la pétition de

signatures. Le Champ-de-Mars était tranquille et libre; les troupes

s'étaient repliées sur la ville. Toute idée de péril étant écartée, le

rassemblement grossissait à vue d'oeil. Les jeunes gens qui ont signé

se livrent à des danses; ils forment des rondes en chantant. Survient

un orage; on le brave. La pluie cesse, le ciel redevient calme et bleu;

en moins de deux heures, il se trouve près de cent mille personnes dans

le Champ-de-Mars; c'étaient des mères, d'intéressantes jeunes filles,

des habitants de Paris qui, enfermés toute la semaine, se livraient à

la promenade du dimanche. Aux yeux des révolutionnaires, pénétrés

qu'ils étaient alors des réminiscences de l'antiquité, ce rassemblement

de citoyens libres ressemblait à ceux qui se formaient jadis dans le

Forum. Il y avait là un grand nombre d'hommes et de femmes qui avaient

aidé à construire le champ de la Fédération, d'autres avaient étendu

leurs mains vers l'autel de la patrie: imprudents! vous ne vous doutiez

pas alors que cet autel dût être rougi par des sacrifices humains!

Les commissaires députés vers l'Hôtel de Ville reviennent. Leur visage

est morne, ils ont vu des choses sinistres.

--Nous sommes trahis! murmure l'un d'eux d'une voix sombre.

On les presse de s'expliquer.

--Nous sommes parvenus, disent-ils, à la salle d'audience à travers une

forêt de baïonnettes; les trois officiers municipaux qui nous

accompagnaient en nous assurant de leurs bonnes intentions nous prient

d'attendre; ils entrent dans une autre salle et nous ne les revoyons

plus. [Note: Ils firent, à ce qu'il paraît, un rapport faux sur

l'attitude de la réunion, disant qu'ils avaient trouvé le champ de la

Fédération couvert d'un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre

sexe, qui se disposaient à rédiger une pétition contre le décret du 27

juin, qu'ils leur avaient démontré que leur démarche et leur

réclamation étaient contraires à l'obéissance à la loi, et tendaient

évidemment à troubler l'ordre public. «Si la France redevient libre,

s'écrie Camille Desmoulins, il faut que les noms de _Jacques_, _Renaud_

et _Hardi_ (les trois membres du conseil municipal) soient affichés

dans toutes les villes, à toutes les rues, pour être à jamais voués à

l'exécration publique.»] Le corps municipal sort.

«--Nous sommes compromis, dit un de ses membres, il faut agir

sévèrement.»

«Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce au maire que

l'objet de notre mission était de réclamer en faveur d'honnêtes

citoyens qu'on nous avait promis de rendre à la liberté. Le maire

(Bailly) répond _qu'il n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va

marcher au Champ-de-Mars pour y mettre la paix..._ Sur ces entrefaites,

un capitaine du bataillon de Bonne-Nouvelle vient dire que le

Champ-de-Mars n'était rempli que de brigands; un de nous lui répond

qu'il en impose. Là-dessus la municipalité ne veut plus nous entendre.

Descendus de l'Hôtel de Ville, nous apercevons, à une des fenêtres, le

drapeau rouge; ce signal du massacre, qui devait inspirer un sentiment

de douleur à ceux qui allaient marcher à sa suite, a produit un effet

tout contraire sur l'âme des gardes nationaux qui couvraient la place

(ils portaient à leur chapeau le pompon rouge et bleu). A l'aspect du

drapeau couleur de sang, ils ont poussé des cris de joie en élevant en

l'air leurs armes qu'ils ont ensuite chargées. Nous avons vu un

officier municipal en écharpe aller de rang en rang, et parler à

l'oreille des officiers. Glacés d'horreur, nous sommes retournés au

champ de la Fédération avertir nos frères de tout ce dont nous avions

été les témoins.»

Ce récit est suivi d'un profond silence. L'inquiétude peinte sur le

visage des commissaires soulève d'abord quelques nuages; cependant la

réunion se rassure. De quel droit la municipalité interviendrait-elle

et disperserait-elle, par la force armée, des citoyens qui signent

légalement leur profession de foi sur l'autel de la patrie? La foule

est compacte, mais inoffensive; la nuit approche. D'instant en instant,

des nouvelles alarmantes courent sur la multitude, comme un vent

d'orage sur un champ de blé, et la font tressaillir.

Le bruit court que l'Assemblée nationale, pour faire croire qu'il

existe un projet de mouvement contre elle, s'est formidablement

entourée de baïonnettes et de canons. Elle a, dit-on, transmis à la

municipalité des ordres sévères. Depuis longtemps on guettait

l'occasion de déclarer la guerre aux adversaires de la monarchie

constitutionnelle; le jour était venu. La loi martiale était comme un

arc tendu, il fallait que le trait partit.

Quelques nouveaux citoyens arrivent: ils ont rencontré l'armée de

Lafayette sur les quais; les gardes nationaux marchaient avec un

entraînement farouche; la cavalerie surtout paraissait animée de

sentiments de colère et de violence. On avait vu des grenadiers sortir

tout le long de la route, un à un, des maisons voisines, charger leurs

fusils à balle, devant le peuple, et se joindre à l'armée qui

s'avançait vers le Champ-de-Mars.

--Nous allons, disaient-ils brutalement, envoyer des pilules aux

Jacobins.

Le jour était tombé; il faisait assez sombre pour l'exécution des

mauvais desseins. A huit heures et demie du soir, on entend le bruit du

tambour et le roulement lointain des pièces d'artillerie; on se

regarde; quelques personnes sont d'avis de se retirer; d'autres

rappellent que, le but de la réunion étant légal, il serait lâche de

fuir; on demeure. Les troupes débouchent dans le Champ-de-Mars par

trois entrées à la fois, par l'avenue de l'École militaire, par le

passage entre les glacis du côté du Gros-Caillou et par l'ouverture qui

fait face à la Seine; c'est par celle-ci que se montre le drapeau

rouge.

On connaît le Champ-de-Mars et on se représente aisément cette vaste

plaine avec l'autel de la patrie au milieu. La colonne à la tête de

laquelle s'avance Bailly, par l'ouverture du bord du fleuve, soulève

une indignation universelle et les cris: «A bas le drapeau rouge! Honte

à Bailly! Mort à Lafayette!»

Cependant plus de quinze mille personnes environnaient l'autel; elles

se pressaient là comme autour des anciens lieux d'asile et de refuge. A

peine avait-on vu flotter au loin le drapeau rouge, qu'on entend

retentir une détonation d'armes à feu:

--Ne bougeons pas; on tire à blanc; il faut qu'on vienne ici publier la

loi.

On avait en effet tiré en l'air. Tout à coup une seconde décharge

éclate, mais réelle et meurtrière. Les colonnes s'ébranlent, la

cavalerie charge, les canons ouvrent sur le devant leur bouche chargée

à mitraille. Le dernier feu avait tracé un cercle de victimes; hommes,

femmes, enfants, vieillards, étaient tombés pêle-mêle. Aux plaintes et

aux cris succède le silence plus terrible encore que les gémissements.

Bailly et Lafayette se donnaient sans doute, à eux-mêmes, les raisons

qu'on invoque toujours en pareil cas: l'ordre public, le salut de la

société, le besoin de faire un exemple, le devoir d'obéir à la lettre

de la loi... Vaines excuses! La loi au-dessus de toutes les autres

lois, c'est l'inviolabilité de la vie humaine.

Au plus fort de la mêlée, des citoyens s'élancent sous le feu, à

travers les charges de la cavalerie, pour recueillir les feuilles

volantes qui portent écrite la volonté du peuple; cette pétition est le

drapeau d'une idée, elle ne doit pas demeurer aux mains de l'ennemi. On

la sauve. «Oui, s'écrie l'auteur des _Révolutions de Paris_, oui, la

pétition reste; elle est accompagnée de six mille signatures; de

généreux patriotes ont exposé leur vie pour la sauver du désordre, et

elle repose aujourd'hui dans une arche sainte, placée dans un temple

inaccessible à toutes les baïonnettes, et elle en sortira quelque jour;

elle en sortira rayonnante.» L'oracle n'a point menti; celle pétition

conservée existe encore aux Archives de la ville; la République,

qu'elle contenait en germe, est sortie, le 10 août, des plis de cette

pièce mémorable. Quand une fois les idées ont été baptisées avec du

sang, elles ne meurent plus.

La nuit était tombée sur le Champ-de-Mars comme un linceul. De toutes

parts, des citoyens sans armes fuient devant des citoyens armés; ils se

pressent, se poussent, se renversent. Des femmes, des enfants avaient

été étouffés entre les chevaux ou sous les pieds de la foule. La garde

nationale, Lafayette en tête, rentre dans la ville. La nouvelle de

cette sanglante tuerie se propage lugubrement de quartier en quartier.

Les rues sont désertes, les visages mornes. Il est facile de voir qu'on

revient d'une exécution. Il y avait des vainqueurs et des vaincus, mais

pas de victoire.

Cet événement a été jugé diversement, selon les partis. Toute la

question se réduit à savoir si le roi n'avait point volontairement

abdiqué en prenant la fuite; car, s'il en est ainsi, ceux qui

proposaient de remplacer la monarchie par la république étaient dans la

logique; ils avaient prévu la marche fatale des événements. On les tua,

je l'avoue, avec toutes les formes légales; mais que me font vos

sommations préalables, votre écharpe, votre drapeau? Une guenille rouge

au bout d'un bâton ne donne point le droit d'attenter à la vie de

citoyens désarmés et paisibles.

Combien de morts? La nuit le taira et demain le sable du Champ-de-Mars

l'aura oublié; mais il y a dans les choses une justice qui n'oublie

pas. La classe moyenne sera cruellement châtiée pour avoir la première

fait couler le sang des hommes dévoués à la Révolution. On a, dit-on,

exagéré le nombre des personnes qui tombèrent frappées par les balles:

soit; mais la responsabilité d'une aussi triste journée ne se mesure

point au chiffre des victimes; elle se mesure aux lois éternelles de

la conscience humaine. Cette responsabilité terrible pèse lourdement

sur Lafayette et sur Bailly.

Histoire des Montagnards · 第 31 / 146 题