XIV

Arrestation du roi et de la famille royale.--Conduite de

Drouet.--Fermeté de Sausse.--Retour à Paris.--La voie

douloureuse.--Arrivée au château des Tuileries.--Translation des

cendres de Voltaire au Panthéon.--Discussion, à l'Assemblée nationale,

sur le sort de la royauté.--Les clubs.--Robespierre et

Danton.--Devait-on restaurer Louis XVI sur le trône?

«Il est arrêté!» C'est la nouvelle qui arriva à Paris le 23 juin 1791,

et qui se répandit, dans les différents quartiers, avec la rapidité de

l'éclair.

Les vicissitudes de ce malencontreux voyage sont longues et

compliquées; j'abrége. La famille royale était sortie des Tuileries,

dans la nuit du 21, après la cérémonie du coucher; elle était sortie

par l'appartement de M. de Villequier, séparément et à diverses

reprises. Les préparatifs de cette fuite avaient occasionné un retard

d'un jour; ce retard fit avorter l'entreprise. Le roi avait dans sa

voiture 13 200 livres en or et 56 000 livres en assignats. Monsieur

(Louis XVIII) partait, la même nuit, du palais du Luxembourg, en

prenant une autre route qui le conduisit hors de France. Le voyage de

Louis XVI ne fut pas aussi heureux. De Paris à Châlons, nul accident, à

part une roue de la voiture qui se rompit; il fallut la réparer; ce fut

un retard d'une heure. Le roi, qui étouffait dans la berline, voulut

descendre une ou deux fois; il monta à pied, en tenant son fils par la

main, une côte assez rude. Étant très-obèse, il marchait lentement;

cependant les heures s'enfuyaient et avec elles les chances d'atteindre

la frontière. Le long de la route, tout était calme. M. de Bouillé

avait pris des mesures pour assurer le passage; seulement ses

dispositions prévinrent d'un jour l'arrivée de la famille royale.

Un détachement de hussards, qui avait ordre d'attendre le roi au delà

de Châlons, ne voyant rien paraître au jour et à l'heure marqués, se

retira; un second détachement, posté à Sainte-Menehould, n'ayant pas

reçu les instructions que le premier devait lui transmettre, resta dans

l'inaction. Le roi, que l'inquiétude commençait à gagner, ayant mis

imprudemment la tête à la portière de sa voiture, pour demander des

chevaux, fut reconnu. Louis XVI était l'homme du royaume le plus

difficile à déguiser; son volume et l'empreinte bourbonnienne de son

visage le révélaient à ceux-là même qui ne l'avaient jamais vu; son

portrait, frappé en relief sur les pièces de monnaie, fournissait

d'ailleurs un moyen de contrôle, à la portée de tout le monde.

Plusieurs personnes eurent des soupçons, mais elles gardèrent le

silence.

Drouet, fils du maître de poste de Sainte-Menehould, ancien dragon au

régiment de Condé, crut de son devoir d'en agir tout autrement. Il vit

arriver, le 21 juin à sept heures et demie du soir, deux voitures et

onze chevaux à la poste de Sainte-Menehould. Pendant qu'on relayait, il

crut reconnaître la reine, et apercevant un homme dans le fond de la

voiture, à gauche, il fut frappé de sa ressemblance avec l'effigie

imprimée sur les assignats de cinquante livres. Ce train de chevaux,

une double escorte de dragons et de hussards qui précédaient et

suivaient la voiture, tout cela lui donna à penser. Un instant, la

crainte d'exciter de fausses alarmes lui conseilla de se taire; que

pouvait-il, d'ailleurs, seul contre les deux détachements de cavaliers?

Il laissa donc partir les voitures qui, après avoir demandé des chevaux

pour Verdun, se mirent en mouvement sur la route de Varennes.

C'est alors que, foulant aux pieds toute prudence humaine, Drouet se

décide à faire son devoir. Il selle le meilleur cheval des écuries de

son père, et prend, avec son camarade Guillaume, ancien dragon au

régiment de la reine, un chemin de traverse qui les conduit à Varennes.

Il était onze heures du soir; il faisait nuit profonde; tout le monde

était couché. La famille royale, qui s'attendait à trouver un relais à

la ville haute, errait, de porte en porte, livrée à l'inquiétude et au

découragement. Les postillons voulaient qu'on fit au moins reposer et

rafraîchir les chevaux. Les voyageurs, qu'alarmaient les retards, le

silence, la nuit noire et l'absence du relais, prodiguaient l'or et les

instances pour qu'à tout prix on brûlât l'étape.

Là ville dort. Drouet veille. S'adressant à son camarade Guillaume:

«Es-tu bon patriote?--N'en doute pas.--Hé bien, le roi est à Varennes;

il faut l'arrêter.» Les deux amis descendent de cheval et vont

reconnaître les lieux. Entre la ville haute et la ville basse, il y

avait un pont, et sur ce pont une voûte surchargée d'une tour; c'est

par là, sous cette voûte, que la berline devait poursuivre son chemin.

Drouet et son compagnon décident qu'il faut barrer le passage. Le

hasard avait placé, tout près de ces lieux, une voiture chargé de

meubles. Ils la traînent à force de bras et la culbutent; voilà une

barricade toute construite. Cela fait, Drouet s'en va chercher quelque

renfort dans la ville; il réveille Paul Leblanc, Joseph Poussin, et

d'autres jeunes patriotes, en tout huit hommes de coeur et de bonne

volonté. C'est par le ministère de ces bras obscurs, qu'allait

s'accomplir un des événements de notre histoire qui eurent les plus

graves conséquences.

Cette petite troupe, s'étant réunie, se place en embuscade derrière la

charrette renversée. Le bruit de la voiture du roi, lancée au trot,

grossit de moment en moment. La berline s'approche, elle a déjà franchi

l'entrée de la voûte, lorsqu'une voix crie: «Halte!» Le cocher fouette

ses chevaux qui s'arrêtent et se cabrent. Au même instant, huit hommes

armés se présentent. Surpris, les gardes-du-corps qui étaient sur le

siége font un mouvement de résistance; ils sortent et rentrent leurs

armes; la vérité est qu'ils avaient peur; le roi avait encore plus peur

qu'eux; tous se rendirent.

Louis XVI, la reine, madame Elisabeth voulurent d'abord nier leur

qualité; le moment était venu où les rois et les princesses allaient

dire aux ténèbres: Couvrez-nous! On conduit les fugitifs chez le

procureur de la commune de Varennes, un épicier nommé Sausse. La reine

exhibe son passeport. Quelques personnes ayant entendu la lecture de

cette pièce disent que cela devait suffire. Drouet se montra plus

difficile. «Le passeport, fit-il observer, n'est signé que du roi; il

devrait l'être aussi par le président de l'Assemblée nationale. Si vous

êtes une étrangère (en s'adressant à la reine), comment avez-vous assez

d'influence pour faire partir après vous un détachement?»

Mme la baronne de Korf n'opposait, à ces objections, que de grands airs

dépités: elle était, disait-elle, pressée de continuer son voyage.

Cette impatience la perdit. On décida, après avoir délibéré, que les

voyageurs ne se remettraient en route que le lendemain. Ce lendemain

fut terrible. La troupe de déterminés qui, le sabre et le pistolet à la

main, venait de fondre sur la voiture, se répand dans la ville et jette

partout l'alarme. Un chirurgien de Varennes, Mangin, réveillé par ce

bruit, entre dans la maison du procureur-syndic et reconnaît dans les

cinq personnes arrêtées toute la famille royale qu'il avait vue à Paris

durant les fêtes de la Fédération; il sort et va faire part de sa

découverte à ses concitoyens. Alors la cloche de l'église s'ébranle; au

bruit du tocsin répondent, de villages en villages, des tocsins

éloignés. Le détachement de hussards qui était à Varennes veut faire un

mouvement, les citoyens lui montrent quelques canons qu'on avait

trouvés dans la ville et sur lesquels s'étend déjà une mèche allumée;

il rend les armes. Toujours rôdant, Drouet ne cesse de veiller sur sa

proie.

Louis XVI n'avait plus qu'un moyen de s'ouvrir le chemin de la

frontière, c'était de fléchir, par la douceur, les hommes qui le

retenaient prisonnier. Le roi se jette dans les bras de M. Sausse, en

l'implorant; la reine, demi-agenouillée, lui présente le dauphin; le

procureur est inébranlable. Marie-Antoinette tente alors de fléchir le

coeur de Mme Sausse: celle-ci se retranche derrière ses devoirs de

mère, d'épouse et de citoyenne.--«Sire, je voudrais vous obliger,

reprend le marchand de chandelles; mais la nation passe avant le roi.

Si vos infortunes et vos larmes me touchent, je redoute aussi pour le

pays les suites de ce voyage; les calamités publiques et la guerre

civile me remuent encore plus le coeur que les désastres d'une famille.

Quelle serait cette sensibilité aveugle, cruelle, qui aurait des yeux

et des entrailles pour quelques augustes personnes, et qui ne

regarderait pas au sort de plusieurs millions d'hommes? Je suis sujet

de la Constitution; elle m'ordonne de vous arrêter.»

Le jour, si matinal au mois de juin, commençait à éclairer la misérable

échoppe qui avait servi de Louvre, cette nuit-là, à un roi fuyard et à

une dynastie vagabonde. Les enfants dormaient d'un mauvais sommeil,

durant lequel retentissaient, à travers leurs rêves, des pas de

chevaux, des cris, des cliquetis d'armes. Toutes les cloches du canton

répandaient dans les airs leurs tintements redoublés. La reine, que

cette sombre musique impatientait, s'écria: «Quand auront-ils donc fini

leurs bruits détestables?--Madame, répondit Sausse gravement, c'est le

bruit de toute la France!»

Cependant un des affidés de Bouillé, voyant les hussards mêlés à la

foule qui couvre la place, tente une dernière fois de faire appel à

leur dévouement: «Hussards, leur crie-t-il, tenez-vous pour la nation

ou pour le roi?--Pour la nation!» répondent d'une seule voix les

soldats. La question ainsi posée décidait du sort de la monarchie: le

roi de France n'était plus qu'un étranger dans son royaume.

Louis XVI, le coude appuyé sur une table, attendait encore sa

délivrance de l'arrivée soudaine des troupes de Bouillé. Les heures

tombaient avec le froid de l'acier sur les angoisses mortelles du

captif; rien ne venait. Quelques curieux cherchaient à pénétrer dans la

maison de M. Sausse, pour voir la famille royale. Louis était d'une

construction massive; il avait le visage blême et les yeux bleuâtres.

Indolent, lymphatique, son tempérament était celui de toutes les races

dégradées et abâtardies. Il mangeait fort et aimait le vin. La chasse,

surtout la chasse au tir, était le seul exercice où il mit quelque

passion. Une rusticité, que l'éducation royale avait mal recouverte,

l'éloignait du commerce des femmes. Cette rudesse de moeurs et de

caractère l'avait d'abord rendu cher à la Révolution et au peuple, qui

voyait en lui un bon ouvrier; mais ses complots avec l'étranger, ses

continuelles intrigues, ses rapports secrets avec les émigrés, plus que

tout cela, l'autorité qu'il laissait prendre à la reine, lui avaient

aliéné les coeurs. Par une singularité de nature, il voyait à peine les

objets qui étaient près de lui, et distinguait très-bien ce qui se

passait à longue distance. Il en était de même de son jugement: le

malheureux Louis XVI, durant toute sa vie, aperçut l'échafaud dans le

lointain; mais il ne sut jamais faire usage des moyens simples et

faciles qui étaient, pour ainsi dire, sous sa main pour l'éviter. Le

costume de domestique, sous lequel il avait imaginé, dans cette

circonstance, de cacher un roi de France, faisait encore ressortir la

vulgarité de ses manières.

Marie-Antoinette était d'une taille ordinaire; elle avait l'oeil un peu

dur, les lèvres minces et serrées, les cheveux tirant sur le roux; mais

un air naturel de distinction, la finesse et la régularité de ses

traits, l'éclat de son teint, donnaient à l'ensemble de sa personne un

caractère séduisant. Son tort fut de vouloir faire la reine, quand pour

régner sur les coeurs il lui suffisait de rester femme. Un goût effréné

des plaisirs, l'attention qu'elle marquait aux jeunes gens doués d'une

jolie figure et de talents extérieurs la firent soupçonner de

galanterie: elle aimait, en outre, éperdument le jeu et les spectacles.

La fierté du sang lui rendit la Révolution odieuse, le peuple

désagréable; ses réponses courtes et froides, dans toutes les

solennités nationales, annonçaient un coeur sec. Les horreurs, les

transes, les assauts de cette nuit affreuse avaient flétri l'éclat de

son visage; ses cheveux, assure-t-on, avaient changé de couleur.

Marie-Antoinette sentait venir la mort de la monarchie.

Plus de quatre mille gardes nationaux couvraient la campagne. La

famille royale cherchait à gagner du temps; il fallut se mettre en

marche. Un cortége de baïonnettes cernait la voiture. Le secours

qu'attendait Louis XVI arriva, mais trop tard: le roi avait quitté

Varennes depuis une heure, quand M. de Bouillé se montra devant la

ville à la tête d'un régiment de cavalerie. Les chevaux étaient

fatigués, les hommes montraient de l'indécision, et refusaient d'aller

plus avant. Le moment prédit était venu: «Le roi mènera deuil; les

principaux se vétiront de désolation et les mains des soldats du pays

tomberont de frayeur.»

Il fallait maintenant retourner à Paris, et à travers combien

d'humiliations! Tout le long de la route, le peuple des campagnes,

accouru au-devant du cortége, ne cessa de proférer les injures dont il

abreuve les rois traîtres ou abusés. Marie-Antoinette trouva, dans son

coeur, assez de haine et de fierté pour se faire, contre cette tempête

d'outrages, un front d'airain.

[Illustration: Pétion.]

L'Assemblée avait envoyé trois commissaires pour protéger les jours de

la famille royale; ils rejoignirent le cortége à Épernay. Barnave et

Pétion montèrent dans la voiture du roi. Ce fut durant ce voyage que

Barnave, touché des infortunes de Louis XVI, des prévenances de

Marie-Antoinette, et du sort de ces enfants, qui n'avaient pas mérité

tant d'humiliations, se rattacha de coeur à la cause de la monarchie.

Pétion se montra, au contraire, dogmatique et froid. Ses discours,

aussi libres que ses manières étaient brusques, lui attirèrent les

aigreurs de la reine. Pétion tenait, entre ses genoux, le petit

dauphin; il se plaisait à rouler dans ses doigts les beaux cheveux

blonds du l'enfant, et, parlant avec action, il tirait quelquefois une

des boucles assez fort pour le faire crier. «Donnez-moi mon enfant, lui

dit sèchement la reine; il est accoutumé à des soins, à des égards,

qui le disposent peu à tant de familiarités.»

Louis XVI montrait un sang-froid apathique. On l'accusa, plus tard,

d'avoir bu et mangé tout le long de la route: ce bon roi était doué

d'un appétit énorme. Par instants, il témoignait quelque inquiétude au

sujet de l'accueil que lui feraient les habitants de Paris. Cet accueil

fut sinistre. On avait placardé, au faubourg Saint-Antoine, un ordre du

jour ainsi conçu: «Quiconque applaudira le roi sera bâtonné; quiconque

l'insultera sera pendu.» Un long silence improbateur fut, en effet, la

leçon qu'il reçut à son entrée dans les Champs-Élysées; par instants,

ce sombre silence se déchirait comme un nuage, et il en sortait un

tonnerre de murmures bientôt réprimés.

On avait décidé que les têtes resteraient couvertes: les gardes

nationaux eux-mêmes criaient: «Enfoncez vos chapeaux; il va paraître

devant ses juges.» Il parut; dans quel équipage, grand Dieu! Une foule

de grenadiers l'entourait; chaque cheval de l'attelage en portait un;

le devant, le derrière, les côtés de la voiture en étaient chargés. Un

voile de poussière couvrait, par instants, l'humiliation de cette

famille. Les stores de la voiture étaient baissés à demi; le dauphin,

enfant aux cheveux blonds, se montrait quelquefois à la portière, et

son âge, sa figure intéressante, semblaient demander grâce pour les

coupables, pour ce roi de France, surpris par son peuple, en flagrant

délit d'évasion.

O abaissement! qui sondera jamais l'abîme des déchéances royales? Les

armes demeurèrent immobiles, en présence du monarque; les drapeaux ne

saluèrent pas; les canons firent mine de ne le point reconnaître.

C'était un spectacle imposant et terrible, vu des Champs-Élysées, que

ces vingt mille baïonnettes parsemées de lances, escortant avec

gravité, à travers une population de quatre cent mille curieux, un roi

caché dans le fond de sa voiture, et cherchant à se dérober à

l'embarras d'une situation cruelle. Un éclatant soleil le livrait,

comme par ironie, à tous les regards. A la plupart de ces baïonnettes

et de ces fers de lances, dont les pointes dardaient des éclairs

menaçants, était embroché un pain, comme pour faire entendre à Louis

XVI que l'absence d'un roi ne cause pas la famine. Ceux qui faisaient

le mouvement d'ôter leur chapeau, sous prétexte de chaleur, étaient à

l'instant sommés de le remettre. Autrefois, la noblesse avait seule le

droit de se couvrir devant le monarque; le tiers état avait pris,

dernièrement, cette liberté, et maintenant c'était tout le peuple.

Au moment où le cortége entrait par la place Louis XV, tous les glaives

s'agitèrent dans les mains des gens à cheval, en signe de fraternité.

Un sourire, mêlé d'indignation et de mépris, fut le seul accueil que

reçurent les membres de la famille royale. Plusieurs jeunes gens

groupés sur le piédestal de la statue de Louis XV bandèrent les yeux de

la statue en attendant l'arrivée du cortége. Au moment où passa la

voiture de Louis XVI, ils arrachèrent le bandeau et essuyèrent les yeux

de ce marbre royal, comme s'il devait verser des larmes, à la vue d'un

roi de France aussi dégradé. Ce jour, bien plus encore que le 21

janvier, fut un jour d'exécution et de supplice; l'insurrection et

l'échafaud sont moins terribles pour les rois que l'humiliation, le

ridicule et le mépris public.

Derrière les voitures qui contenaient la famille royale venait un

chariot découvert, entouré de branches de lauriers: Drouet et

Guillaume, couronnés de feuilles de chêne et debout, y recevaient,

comme héros de la fête, les applaudissements et les hommages du peuple.

On criait: _«Vive la nation! vive Drouet et Guillaume! vive la brave

garde nationale de Varennes!»_--«L'entrée de Drouet, dit très-bien

Ferrières, était le triomphe d'un général victorieux qui amène devant

lui un grand captif.» Cet homme avait cru; il avait eu foi en lui-même

et en la nation. Son nom, obscur la veille, courait maintenant sur

toutes les lèvres.

Aucun outrage ne fut épargné à la famille royale: une femme lança,

contre la voiture, un linge trempé de l'eau du ruisseau. La figure de

la reine faillit être atteinte. Des filles publiques, mêlées à la

foule, la regardaient d'un air insultant. «J'aime encore mieux, disait

l'une d'elles, me voir ce que je suis que d'être Antoinette.»

Quand le cortége arriva par le pont tournant, en face des Tuileries,

les domestiques, postés aux fenêtres du château, se découvrirent, du

plus loin qu'ils aperçurent leur maître: la garde nationale, les

couchant en joue, leur ordonna de garder leurs chapeaux sur la tête,

aussi bien que les autres citoyens: ils obéirent. Les femmes de chambre

et d'honneur de la reine s'étaient mises, de leur côté, à battre des

mains pour saluer le retour de leur maîtresse: on réprima ces

témoignages de fidélité servile. L'instant où les voitures touchèrent

le sol des Tuileries fut même le plus dangereux de tous; une foule

indignée se porta autour des roues avec des huées, des sifflets, des

cris, des imprécations terribles.

L'Assemblée nationale, dans la crainte de quelque accident funeste,

envoya trente commissaires, pour protéger le roi et sa famille, depuis

l'entrée du jardin jusqu'au château. La mission était périlleuse, à

cause de l'exaltation générale des esprits; mais, dès que les députés

se présentèrent, cette foule immense et furieuse se sépara en deux

rangs pour les laisser parvenir jusqu'aux voitures. Il leur suffit de

se nommer et de présenter leurs médailles: ce fut comme un talisman. On

fit défiler les voitures une à une; mais lorsqu'elles montèrent sur la

terrasse du château, pour déposer le roi et sa famille à la grande

porte de l'Horloge, l'indignation du peuple éclata de nouveau; les

invectives et les reproches s'adressaient surtout à la reine, avec une

effrayante unanimité.

Les _augustes_ voyageurs (cette ancienne formule du respect était, dans

la circonstance actuelle, une sanglante ironie) mirent pied a terre,

dans un costume aussi ridicule qu'affligeant. La violence des insultes

et des menaces redoublait. Barère et Grégoire se chargèrent du dauphin,

qu'ils emportèrent entre leurs bras dans les appartements. Le roi

sortit ensuite, accompagné par quinze députés: les quinze autres

restèrent auprès de la reine, qui les priait avec larmes de l'assister

de leur présence: «Surtout, leur criait-elle, ne me laissez pas seule!»

Apres avoir déposé Louis XVI dans son château, les représentants qui

l'avaient suivi coururent chercher Antoinette. Ce fut alors qu'ils

rencontrèrent le plus d'obstacles pour revenir jusqu'à la voiture; il

était très-difficile de se frayer un passage au milieu de cette foule

compacte et de se reconnaître dans ce tumulte, où l'on n'entendait que

des cris confus. Le peuple ne voulait pas que la reine entrât aux

Tuileries.

Après une demi-heure passée à rétablir l'ordre, les trente députés se

réunirent et formèrent deux haies, depuis la voiture jusqu'à la porte

du château; la reine sortit alors tout effrayée, et gagna les

appartements au bras d'un député de la droite.

La juste colère du peuple était sur le point d'éclater, contre les

trois gardes-du-corps qui avaient servi de courriers durant le voyage,

et qui occupaient encore les siéges de la berline. Les malheureux

allaient être saisis à la gorge. Pétion se montre; il annonce que les

coupables seront mis en état d'arrestation; la foule s'apaise aussitôt.

Les trois gardes sont conduits sans aucun obstacle. Un attroupement

très-considérable se formait déjà devant l'une des portes du château;

Pétion s'y présente pour arrêter le désordre: un garde national le

prend au collet; le député se fait connaître, et la multitude

obéissante se retire. «Nous attendîmes, ajoute Barère, que la foule fût

diminuée dans les Tuileries, et que les sentiments du peuple fussent

plus calmes, afin de n'avoir rien à redouter pour le roi et sa famille,

quand nous aurions quitté le château.»

Quelques jours après celui où Louis XVI était forcé de rétrograder

honteusement sur Paris, le 11 juillet, les cendres de Voltaire, ce roi

de l'opinion, traversaient la capitale, au milieu d'une affluence

considérable et avec des honneurs extraordinaires. Traîné par douze

chevaux blancs, et se dirigeant vers le Panthéon, le char funèbre

s'arrêta devant la maison où le grand homme avait fini ses jours, le 30

mai 1778. _Belle et bonne_, Mme de Villette, la fille adoptive de

Voltaire, accompagnée de son enfant, et les deux demoiselles Calas,

rendirent hommage aux restes de l'illustre philosophe et payèrent leur

tribut à la douleur. La pluie tombait à torrents; le cortége brava le

mauvais temps et ne se retira que lorsque le cercueil eut pris sa

place, dans le temple que la patrie avait dédié aux grands hommes.

Voltaire avait préparé la Révolution par son esprit, comme Jean-Jacques

Rousseau par son coeur. L'ami du roi de Prusse devait être le héros des

constitutionnels de 91; le citoyen de Genève fut le dieu des

républicains de 93. L'un convenait à la bourgeoisie, l'autre était

l'idole du peuple.

M. de Bouillé, après le mauvais succès de son entreprise, s'était enfui

vers la frontière. Il écrivit, du Luxembourg, à l'Assemblée nationale,

une lettre dans laquelle il menaçait la France de la vengeance des

armées étrangères, si elle ne se hâtait de faire amende honorable aux

pieds du roi. «Croyez-moi, lui disait-il, tous les princes de l'univers

reconnaissent qu'ils sont menacés par le monstre que vous avez enfanté

(la Révolution), et bientôt ils fondront sur notre malheureuse patrie.

Je connais vos forces: toute espèce d'espoir est chimérique, et bientôt

votre châtiment servira d'exemple mémorable à la postérité... Cette

lettre n'est que l'avant-coureur du manifeste des souverains de

l'Europe.» L'Assemblée fit à cet insolent mémoire l'accueil qu'il

méritait; elle se contenta de rire.

Par un décret, M. de Bouillé fut suspendu de ses fonctions militaires;

c'était tout le châtiment qu'on pût lui infliger. Le roi fut aussi

provisoirement suspendu.

Quelle devait être la solution de cet état de crise? Louis XVI

devait-il être maintenu sur le trône, malgré sa fuite? La nation

pouvait-elle avoir désormais confiance en lui? Serait-il jugé? Où

prendrait-on ses juges? Telles étaient les questions qui agitaient

l'Assemblée, les clubs, le peuple.

Le parti très-influent des Lameth, de Barnave, de Dupont, de Lafayette,

voulait conserver Louis XVI sur le trône. Des commissaires furent

nommés pour interroger le roi et la reine; mais ces commissaires furent

choisis dans le sein même de l'Assemblée, malgré la réclamation de

Robespierre: «Il n'y a, dit-il, aucune raison pour qu'il en soit ainsi.

Nous ne mériterions plus la confiance du pays, si nous violions les

principes, si nous faisions une exception pour le roi et la reine.

Qu'on ne dise pas que l'autorité royale sera dégradée. Un citoyen, une

citoyenne, un homme quelconque, à quelque degré qu'il soit élevé, ne

peut jamais être dégradé par la loi. La reine est une citoyenne; le

roi, dans ce moment, est un citoyen comptable à la nation; et, en

qualité de premier fonctionnaire public, il doit être soumis à la loi.»

La question de la déchéance était surtout à l'ordre du jour: les

royalistes constitutionnels cherchèrent à masquer les torts de Louis

XVI derrière la fiction de l'enlèvement et de l'inviolabilité royale;

au lieu d'accuser le chef, ils accusèrent les conseillers et les

instruments de la fuite; il n'y avait, selon eux, dans cet acte

criminel, que des complices et pas de coupable. On voulait ainsi

couvrir les attentats contre la Constitution, de la Constitution

elle-même. Robespierre attaqua cette étrange doctrine: «Je ne viens

pas, dit-il, provoquer des dispositions sévères contre un individu,

mais combattre une proposition à la fois faible et cruelle, pour

substituer une mesure douce et favorable à l'intérêt public. Je

n'examinerai pas si la fuite de Louis XVI est le crime de quelques

individus, s'il s'est enfui volontairement et de lui-même, ou si, de

l'extrémité du royaume, un citoyen audacieux l'a enlevé par la force de

ses conseils; si les peuples en sont encore à croire qu'on enlève les

rois comme des femmes. Je n'examinerai pas si, comme l'a pensé le

rapporteur, le départ du roi n'était qu'un voyage sans objet, si son

absence était indifférente. Je n'examinerai pas si elle est le but ou

le complément de conspirations toujours impuissantes et renaissant

toujours. Je n'examinerai pas même si la déclaration donnée par le roi

n'attente point aux serments qu'il a faits, d'un attachement sincère à

la Constitution. Je ne veux m'occuper que d'une hypothèse générale. Je

parlerai du roi de France comme d'un roi de Chine; je discuterai

uniquement l'inviolabilité dans sa doctrine.»

Il conclut par ces fermes paroles: «Les mesures que l'on vous propose

ne peuvent que vous déshonorer; si vous les adoptez, je demanderai à me

déclarer l'avocat de tous les accusés. Je veux être le défenseur des

trois gardes-du-corps, de la gouvernante du dauphin, de M. Bouillé

lui-même. Dans les principes de vos comités, il n'y a pas de délit;

mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas de complices.

Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler le

coupable faible, en épargnant le coupable tout-puissant, c'est une

lâcheté. Il faut ou prononcer sur tous les coupables, ou prononcer

l'absolution entière.» En bonne logique, il n'y avait rien à répondre;

l'Assemblée ne répondit pas: elle vota.

Elle vota quoi? Le rétablissement de Louis XVI sur le trône! Pouvait-on

imaginer un dénouement plus illogique et plus ridicule? Que signifiait

cette fiction d'un roi «enlevé par les ennemis du bien public»?

Les déclarations de Louis XVI pour expliquer les motifs et le but de

son voyage étaient si entachées de mauvaise foi, qu'elles faisaient

sourire les plus modérés. A quoi bon ce roi? La monarchie ne s'est-elle

pas suicidée? Avant l'échauffourée de Varennes, des hommes plus ou

moins conseillés par leurs intérêts avaient pu croire qu'il était

possible d'élever la nation sans abaisser la royauté; mais, après

l'humiliation dont la famille royale venait d'être abreuvée, un tel

rêve ne devenait-il point tout à fait chimérique? Conserver, de force,

un roi qui se regardait toujours comme le galérien du trône

révolutionnaire, n'était-ce point jeter un mensonge vivant entre la

Constitution et le pays?

A côté des hommes pratiques, dont les motifs s'appuyaient sur des

raisons d'État, quelques philosophes s'accordaient à regarder la

république comme la forme la plus parfaite de gouvernement. Tel était

aussi l'idéal de Brissot et de son parti, connu plus tard sous le nom

de parti des Girondins. C'était l'avis de Condorcet. Robespierre, lui,

croyait utile au succès de la cause démocratique de se couvrir de

prudence, et de ne point alarmer les esprits par le fantôme des mots.

Marat était malade; Marat se taisait.

Il importe surtout de bien connaître l'opinion des clubs. Le plus

avancé de tous était alors celui des Cordeliers (Société des droits de

l'homme). Danton y régnait. Dans une séance mémorable, il traça la

ligne de conduite à suivre. «La Société des amis des droits de l'homme,

s'écria-t-il, pense qu'une nation doit tout faire, ou par elle-même, ou

par des officiers amovibles et de son choix; elle pense qu'aucun

individu, dans l'État, ne doit raisonnablement posséder assez de

richesses, assez de prérogatives pour pouvoir corrompre les agents de

l'administration politique; elle pense qu'il ne doit exister dans

l'État aucun emploi qui ne soit accessible à tous les membres de

l'État; elle pense enfin que plus un emploi est important, plus sa

durée doit être courte et passagère. Pénétrée de la vérité, de la

grandeur de ces principes, elle ne peut donc plus se dissimuler que la

royauté, la royauté héréditaire surtout, est incompatible avec la

liberté. Telle est son opinion; elle en est comptable à tous les

Français.» Pouvait-on désigner plus clairement la République sans la

nommer?

Danton ne sortait point de ce dilemme: Ou criminel, ou imbécile; si

criminel, que Louis soit jugé; si imbécile, qu'il soit interdit!

Aux Jacobins (Société des amis de la Constitution), les débats sur la

déchéance du monarque amenèrent le démembrement du club. Les royalistes

constitutionnels se séparèrent des vrais démocrates. Une telle

épuration centupla les forces de ces derniers. Appuyée sur des milliers

de sociétés semblables et affiliées entre elles, répandues d'un bout à

l'autre de la France, la société-mère s'érigea plus tard en une sorte

de dictature. Ce fut la plus grande puissance de la Révolution, grâce à

l'esprit organisateur de Robespierre.

Que devait-on faire du roi? Cette question fut agitée au club des

Jacobins. Maximilien n'osa pas ou ne voulut pas conclure.

Billaud-Varennes ayant parlé d'en finir avec la monarchie, des murmures

étouffèrent sa voix.

Et pourtant avaient-ils tort, ceux qui, à l'exemple de Danton,

réclamaient hautement la déchéance de Louis XVI? On se demande si, dans

son intérêt et dans l'intérêt même de la nation, il n'eût pas beaucoup

mieux valu qu'il gagnât tranquillement la frontière. Drouet, tout en

croyant bien faire, n'avait-il point rendu un mauvais service au pays?

C'est ce qu'il nous faut examiner.

L'Assemblée nationale comptait, en 91, assez d'hommes capables et

honnêtes pour saisir, d'une main ferme, les rênes du gouvernement.

N'avait-elle point lancé elle-même, lors du départ de Louis XVI, une

proclamation invitant les citoyens de Paris à maintenir l'ordre public

et à défendre la patrie? n'avait-elle point sommé les ministres

d'assister à ses séances, de se réunir et de mettre ses décrets à

exécution? Mais la sanction royale? Bah! on s'en passera; et en effet

elle n'ajoutait plus rien à l'autorité des lois... La Constituante

était donc à même de gouverner, ou, si elle redoutait la confusion du

pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, il ne tenait qu'à elle de

nommer un président.

D'un autre côté, si Louis XVI, et il est difficile d'en disconvenir,

était un obstacle à la marche des réformes, une cause de guerre

étrangère, ne se montrait-il point beaucoup plus dangereux à

l'intérieur qu'à l'extérieur? Au delà des frontières, ce n'était plus

qu'un simple émigré. Et quelle réputation, grand Dieu! emportait-il à

l'étranger? Celle d'un roi fourbe, infidèle à ses serments.

Une question d'humanité domine toutes ces considérations. La mort du

roi, quoique votée par les Girondins et par les Montagnards, alluma

entre eux des inimitiés implacables. Ce sang versé au nom de la raison

d'État ne fut point étranger au régime de la Terreur. De tels malheurs

pouvaient-ils être évités? Oui, le roi absent, c'était peut-être

l'échafaud de moins dans l'histoire de la Révolution.

Après l'événement du 21 juin, la royauté n'était plus à conserver en

France; elle était à reconstruire. Les républicains avaient le droit de

profiter de la circonstance; à quoi bon relever ce qui s'était écroulé

de soi-même? Remettant sous les yeux de la nation les maux, les abus,

les actes de mauvaise foi dont le pouvoir monarchique s'était souillé,

depuis quatorze siècles, ils lui demandaient d'en finir. Citoyens,

voulez-vous donc reprendre dans vos murs la trahison et le despotisme?

On ne saurait donc trop condamner les conservateurs à vue courte, ou

dirigés par des intérêts féroces, qui voulurent, à tout prix, rétablir

Louis XVI sur le trône. Ne cherchaient-ils point à maintenir un rouage

inutile, la monarchie constitutionnelle, pour se ménager, le moment

venu, le moyen d'écraser leurs adversaire? Je ne sais pas si, dans

cette journée décisive, les _exaltés_ auraient sauvé la Révolution;

mais ce que je sais bien, c'est que les _modérés_ la perdirent.

Histoire des Montagnards · 第 30 / 146 题