XVI

Triomphe de la réaction.--Robespierre introduit dans la famille

Duplay.--Sa manière de vivre.--Marat sous terre.--L'abolition de la

peine de mort proposée par Robespierre, repoussée par la majorité

conservatrice de l'Assemblée.--Fin de la Constituante.

En politique, on n'a jamais vu un parti vainqueur user modérément de sa

victoire. Les royalistes constitutionnels profitèrent de la journée du

Champ-de-Mars, du trouble et de l'émotion que la nouvelle du massacre

avait répandus dans les rangs des citoyens, pour faire un essai de

terreur. Les représentants de la classe moyenne en voulaient surtout

aux journalistes et aux orateurs des clubs. Des mandats d'amener

furent lancés contre les plus connus d'entre eux. Danton, se jugeant

fort compromis, et trouvant que les ombrages de Fontenay-sous-Bois ne

le couvraient point suffisamment, se sauva dans sa ville natale,

Arcis-sur-Aube. Fréron s'éclipsa. Camille Desmoulins, riant et mordant

à la fois, envoya au général Lafayette sa démission de journaliste,

dans une lettre pétillante de verve. Quant à Marat, il était rentré

dans sa cave. Beaucoup d'autres écrivains compromis cherchèrent dans

la fuite, selon le langage du temps, «un asile contre les assassins».

C'était une panique générale.

Quelques amis de Robespierre craignirent même pour sa sûreté. Il

logeait en garni dans le Marais, rue Saintonge, et venait à pied tous

les jours de chez lui jusqu'à l'Assemblée nationale. Aussi simple dans

ses goûts que rigide dans ses principes, il dînait pour trente sous

chez un traiteur. Le 17 juillet, à l'issue de la séance, aux Jacobins,

un des membres du club, Maurice Duplay, menuisier de son état,

tremblant pour les jours de Maximilien, qu'il admirait, vint lui offrir

un asile chez lui. Il demeurait dans une maison portant alors le

numéro 366 et située presque en face de la rue Saint-Florentin.

Robespierre accepta la proposition qui lui était faite de si bon

coeur.

Duplay était alors un homme d'une cinquantaine d'années. Ouvrier

d'abord, puis entrepreneur en menuiserie, il avait acquis, par le

travail, une petite fortune. Ses cheveux commençaient à grisonner;

mais dans l'âge mûr il avait conservé tout le feu et toute l'ardeur de

la jeunesse. Les patriotes de ce temps-là étaient des natures de fer.

Le petit nombre des Conventionnels et des citoyens connus que

l'échafaud a épargnés ont prolongé leurs jours au delà des limites

ordinaires de la vie humaine.

Quel fut l'étonnement de la famille Duplay, quand, cette nuit-là, le

menuisier rentra chez lui, conduisant par la main un inconnu d'une

trentaine d'années, vêtu, avec une certaine recherche, d'un gilet à

grands revers, d'un habit couleur marron et d'une culotte de soie!

Duplay était père d'un garçon et de quatre filles dont l'une était

mariée à un avocat d'Issoire, en Auvergne. S'adressant à sa femme et à

ses enfants:

--Je vous amène, dit-il, un grand et brave citoyen que les

contre-révolutionnaires veulent faire arrêter. Cette maison lui servira

d'asile. Vous le connaissez déjà de nom, c'est Maximilien

Robespierre...

La femme, les jeunes filles, le fils âgé d'une douzaine d'années, qui

avaient lu ce nom-là dans les papiers publics et qui l'avaient souvent

entendu prononcer avec enthousiasme par leur père, entourèrent

l'illustre persécuté de soins et d'égards.

Robespierre n'avait accepté cet asile que pour une nuit; mais le

lendemain, quand il voulut prendre congé de ses hôtes et retourner rue

Saintonge, toute la famille le pria de rester.

--Vous êtes ici chez vous, lui dit Duplay; mon fils sera votre frère.

Puis lui montrant le groupe des jeunes filles dans les yeux desquelles

on lisait autant de respect que de sympathie pour le grand citoyen:

--Mon ami, voici vos soeurs.

Le moyen de ne pas céder à de telles instances? Robespierre se rendit;

la maison de Duplay devint la sienne.

De cette maison, il ne reste rien ou presque rien. Le temps a tout

détruit et tout reconstruit. En face de l'église de l'Assomption se

trouve, il est vrai, sur le même terrain, une autre maison dont l'allée

assez étroite conduit dans une petite cour; mais la configuration

actuelle des lieux ne saurait donner aucune idée de ce qu'ils étaient

en 1791. La rue elle-même était à peine une rue: c'était un groupe

d'une dizaine d'habitations. Dans le voisinage, alors tranquille et

silencieux, s'élevait le couvent des religieuses de la Conception. La

maison de Maurice Duplay avait à l'extérieur une bonne apparence

bourgeoise. Une porte cochère donnait entrée dans une assez grande cour

où étaient des planches et des ateliers de menuiserie. Au fond, dans un

petit bâtiment, demeuraient le maître menuisier et sa famille. Il y

avait du logement de reste. On pria Maximilien de choisir lui-même sa

chambre. Il se décida pour une qui était séparée du corps de logis et

située sous les toits, une simple et modeste chambre que l'on tapissa,

selon ses goûts, d'une tenture de damas bleu à fleurs blanches.

Les habitudes de Robespierre furent bientôt connues; il soignait

beaucoup sa toilette, était d'une propreté fort délicate, aimait le

linge blanc et recherchait l'élégance dans ses habits. Un coiffeur

allait tous les matins friser et poudrer ses longs cheveux. Sa toilette

terminée, il se réunissait à la famille du menuisier pour le repos du

matin. Maximilien était d'une sobriété de Spartiate: il déjeunait avec

du pain chaud et du laitage.

[Illustration: Massacre du Champs-de-Mars.]

Quoique sans luxe, la maison était charmante. Il y avait dans un coin

de la cour un très-petit jardin, entouré d'un léger treillage et orné

de fleurs que la main des jeunes filles s'occupait à cultiver. Un jour

de souffrance s'ouvrait sur les vastes ombrages de tilleuls et de

marronniers qui masquaient le couvent de la Conception, où les filles

de Duplay avaient été élevées. Du matin au soir, un atelier de six à

huit ouvriers en menuiserie animait tout l'entourage, par le bruit du

rabot, du marteau et des chansons. N'était-ce point l'intérieur

qu'aurait rêvé J.-J. Rousseau?

Robespierre sortait régulièrement vers le milieu du jour. Où allait-il?

A l'Assemblée Constituante. Duplay disait à sa femme et à ses filles:

«Maximilien va travailler au bonheur public. Tant qu'il sera notre

défenseur, la nation n'a rien à craindre. Quel honneur de l'avoir chez

nous!»

La paix et le calme le plus inaltérable régnaient dans cette maison

retirée, isolée des rumeurs de la grande ville. Le soir, quand

s'endormaient le bruit de la scie et du rabot, et le dernier chant des

petits oiseaux dans les arbres du couvent, venait l'heure de la

réflexion et des épanchements intimes. Au fond de cette solitude, les

filles du menuisier avaient contracté une simplicité de moeurs qui

s'alliait bien à l'élan du patriotisme.

Maximilien revenait à six heures pour souper. Au sortir de table, il

suivait le menuisier et ses filles dans le salon; c'étaient de

charmantes réunions de famille, pleines de grâces et de sévérité; les

jeunes filles, groupées en cercle autour de leur mère, travaillaient,

avec elle, à divers ouvrages d'aiguille. On se séparait à neuf heures,

en se donnant le bonsoir. Le jeudi seulement, ces soirées prenaient un

caractère de cérémonie; quelques invités, tous amis de la maison, se

rassemblaient ce jour-là: c'étaient David, le peintre; Buonarotti,

descendant de Michel-Ange et qui n'était point alors communiste; Lebas,

qui recherchait en mariage une des filles de la maison, et quelques

autres intimes. De gros fauteuils d'acajou, recouverts d'un velours

couleur cerise, formaient, en se rapprochant, un cercle étroit, mais

sympathique. On parlait quelquefois de littérature: Maximilien tenait

pour le tendre Racine, son auteur favori. Comme il disait bien les

vers, on le priait de réciter quelques tirades de _Bérénice_ ou

d'_Andromaque_; il s'en acquittait avec tant d'âme, qu'il tirait des

larmes de tous les yeux.

Les filles du menuisier, assises en groupe autour de leur mère,

écoutaient la lecture sans cesser leur travail; les yeux modestement

baissés et les pieds sur leur tabouret, elles renfermaient en

elles-mêmes leur émotion. Ensuite Buonarotti, qui était grand musicien,

se mettait au piano; c'était une âme rêveuse et ardente; il touchait

des airs pathétiques, dont l'effet triste ou gai était inévitable; il

semblait que la vie s'échappât sous ses doigts des notes frémissantes

de l'instrument: on rapprochait alors des fenêtres pour regarder le

ciel, tant cette musique élevait les coeurs. Cependant le ciel était

plein d'étoiles, et les coeurs étaient pleins d'amour. On croyait à la

famille, à l'humanité, à l'avenir. Voyant cet intérieur si grave et si

uni, cette douce religion du foyer, ce culte des cheveux gris autour

des vieillards et de la pudeur autour des jeunes filles, on comprenait

que les anciens eussent élevé des autels aux dieux lares. Ces réunions

ne se prolongeaient pas très-avant dans la nuit; Maximilien se retirait

à onze heures, dans sa chambre, pour travailler; souvent, jusqu'à la

blancheur du matin, on voyait briller à sa vitre une petite lumière.

C'est là qu'il écrivait ses grands discours, dont quelques-uns sentent

un peu trop l'huile de la lampe. Le plus souvent vers huit heures du

soir il se rendait au club des Jacobins. Telle était en 1791 sa manière

de vivre.

Nous avons perdu de vue, depuis longtemps, l'Ami du peuple.--Dans une

cave de l'ancienne rue des Cordeliers (aujourd'hui rue de

l'École-de-Médecine), il y avait, au mois de septembre 1791, debout

devant un tonneau chargé de papiers, et une plume à la main, un

journaliste qui écrivait. Quelquefois il jetait sa plume, quittait sa

chaise, et se promenait à grands pas, en proie à une agitation

fiévreuse; si le roulement d'une voiture sur le pavé de la rue

prolongeait par hasard son bruit sourd le long des voûtes basses et

humides du caveau, il relevait la tête et écoutait avec une attention

fixe; son oreille inquiète semblait chercher dans ce bruit le roulement

lointain du canon. Quand la voiture était passée, et que le souterrain

rentrait dans le silence, le bonhomme agitait la tête avec désespoir et

se remettait à écrire. Or ce souterrain, qui recevait un peu de jour

par un soupirail était la cave de l'ancien couvent des Cordeliers. Le

journaliste était Marat.

Par quelle échelle fatale ce docteur, passionné pour la lumière et pour

les découvertes, comme son aïeul Faust, était-il descendu dans ce

réduit obscur? Ses idées excentriques avaient soulevé contre lui, dans

la société, les mêmes orages que ses systèmes avaient déchaînés jadis

dans le monde de la science. Ce petit homme, chétif et irritable,

souffrait plus que tout autre de la dure captivité à laquelle le

condamnaient, depuis quelques mois, les poursuites de ses ennemis.

Traqué de repaire en repaire, comme une bête fauve, ne pouvant coucher

deux fois dans le même lit, harcelé à toute heure et en tout lieu par

les limiers de la police, il ne trouvait un peu de repos que dans la

profondeur des ténèbres. La privation de la douce lumière du jour, qui

avait été toute sa vie l'objet de son admiration et de ses études,

l'affligeait encore plus que tout le reste. Les lieux sombres qu'il

habitait, depuis trois ans, faisaient passer dans son âme un monde de

ténèbres. Nuit et jour flamboyait, devant ses yeux, l'épée de la

contre-révolution, qui menaçait la France. Son esprit plein de pensées

lugubres se débattait dans les affres et les hallucinations de la mort.

Les passions de la place publique soutenaient seules son enveloppe

débile au-dessus de l'anéantissement ou de la folie. Quand cette

excitation morale faiblissait, il demandait au café, dont il prenait

jusqu'à trente-deux tasses par jour, des forces artificielles pour

lutter contre l'abattement et le sommeil. Infatigable, il rédigeait à

lui seul, depuis le commencement de la Révolution, une foule de

pamphlets et sa feuille _l'Ami du peuple_. Marat travaillait vingt-deux

heures de suite: cette prodigieuse tension irritait toutes les cordes

de son esprit. Sa manière de vivre, extraordinaire, ouvrait son coeur à

tous les soupçons comme à toutes les crédulités. Il s'emportait par

bourrasques contre ses meilleurs amis.

«Tu as raison, lui répondait Camille outragé, de prendre sur moi le pas

du l'ancienneté et de m'appeler dédaigneusement _jeune homme_,

puisqu'il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moqué de toi; de

m'appeler injuste, puisque j'ai dit que tu étais celui de tous les

journalistes qui a le plus servi la Révolution; de m'appeler

malveillant, puisque je suis le seul écrivain qui ait osé te louer...

Tu as beau me dire des injures, Marat, comme tu fais depuis six mois,

je te déclare que, tant que je te verrai extravaguer dans le sens de la

Révolution, je persisterai à te louer, parce que je pense que nous

devons défendre la liberté, comme la ville de Saint-Malo, non-seulement

avec des hommes, mais avec des chiens.» Marat avait beau dire et crier,

il aimait ce jeune homme.

Après la fatale journée du Champ-de-Mars, le souterrain lui-même ne fut

plus tenable; il fallut partir. Depuis quelque temps, Marat n'avait

plus d'imprimerie; il occupait celle d'une demoiselle Colombe; on vint

saisir les caractères et les presses. Les citoyens ardents, les

lecteurs de l'_Ami du Peuple_, regardaient avec une fureur concentrée

ce cortége de trois ou quatre voitures, s'acheminant vers la maison

commune, environnées de baïonnettes, et chargées de tout l'attirail

d'une imprimerie; des colporteurs garrottés fermaient la marche.

«Convient-il, murmurait-on d'une voix sourde, convient-il à des

citoyens armés, qui ont tué nos frères, de venir mettre à la raison des

écrivains accusés d'avoir conseillé le meurtre? Les âpres diatribes de

Marat, les figures de rhétorique de l'_orateur du peuple_, n'ont point

fait verser depuis trois années deux gouttes de sang; un seul ordre de

Lafayette en a fait répandre une large tache.» Ainsi l'opinion publique

frémissait dans l'ombre; mais ses chefs étaient dispersés ou captifs,

ses orateurs muets, ses espérances ajournées, sinon détruites.

Cependant l'Assemblée constituante touchait au terme de ses travaux.

Fatiguée, énervée, soupçonné de trahison et de connivence avec la cour,

depuis les massacres du Champ-de-Mars, elle avait cessé d'être le foyer

auquel se réchauffait en 89 l'opinion publique. Ses dissensions

intérieures, son peu de foi dans la durée de la Constitution qu'elle

venait d'ébaucher, ses illusions sur la possibilité d'établir en France

le régime de la monarchie constitutionnelle, tout la condamnait à un

dernier sacrifice. Elle eut du moins le mérite de se retirer à temps.

Il est vrai que, depuis quelques mois et à diverses reprises,

quelques-uns de ses orateurs lui avaient conseillé de se dissoudre.

Robespierre fit une motion plus courageuse encore: il proposa à

l'Assemblée de décréter que ses membres ne pourraient être réélus à la

prochaine législature.

L'Assemblée constituante, malgré ses défauts et ses passions, avait du

moins une qualité héroïque, dont elle fit preuve dans toutes les

occasions: c'était le désintéressement. Robespierre s'adresse

uniquement à cette générosité bien connue. «Ceux qui fixent les

destinées des nations, s'écrie-t-il, doivent s'isoler de leur propre

ouvrage.» Sans rabaisser la mission de l'Assemblée, ni ses lumières, il

ose lui rappeler que la source de toute grandeur et de toute

inspiration est dans le sentiment général. «Je pense, dil-il, que les

principes de la Constitution sont gravés dans le coeur de tous les

hommes et dans l'esprit de la majorité des Français; que ce n'est point

de la tête de tel ou tel orateur qu'elle est sortie, mais du sein même

de l'opinion publique qui nous a précédés et qui nous a soutenus; c'est

à la volonté de la nation qu'il faut confier sa durée et sa perfection,

et non à l'influence de quelques-uns de ceux qui la représentent en ce

moment.» Ces belles paroles, quoique proférées par un seul, répondaient

à la conscience de tous.

L'Assemblée décrète, à la presque unanimité, la proposition de

Robespierre. Quelques historiens ont avancé que si la Constituante ne

s'était point décapitée elle-même, et n'avait point exclu ses membres

de la prochaine Assemblée, il n'y aurait pas eu de république. Pour

celui qui cherche constamment la logique des faits, une telle

conclusion n'est pas admissible. Il fallait que la Révolution se fit et

qu'elle épuisât toutes ses conséquences: le trône était un obstacle à

sa marche, elle le franchit. L'Assemblée constituante aurait eu beau

renaître sous un autre nom, qu'elle n'eût point empêché la monarchie de

courir à sa perte, ni le peuple français de revendiquer sa

souveraineté.

La Constitution qu'elle avait votée était l'oeuvre de la classe

moyenne, et laissait en dehors de la vie politique, c'est-à-dire de

l'élection, un assez grand nombre de citoyens. Sur quel droit

pouvait-on établir ces restrictions et tracer des limites au suffrage

universel? Il était bien question de droit! La vérité est que la

bourgeoisie, effrayée des envahissements de la masse, voulait lui

fermer l'accès des urnes. Vainement objecterait-on que les gens exclus

du droit de voter étaient des pauvres.

«Ces gens dont vous parlez, répondait avec beaucoup du raison

Robespierre, sont apparemment des hommes qui vivent, qui subsistent au

sein de la société, sans aucun moyen de vivre et de subsister. Car

s'ils sont pourvus de ces moyens-là, ils ont, ce me semble, quelque

chose à perdre ou à conserver. Oui, les grossiers habits qui me

couvrent; l'humble réduit où j'achète le droit du me retirer et de

vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris ma femme, mes

enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des terres, des

châteaux, des équipages; tout cela s'appelle _rien_, peut-être, pour le

luxe et pour l'opulence, mais c'est quelque chose pour l'humanité;

c'est une propriété sacrée, aussi sacrée sans doute que les brillants

domaines de la richesse.» [Note: J'ai usé, abusé peut-être de la

citation,--j'en serai plus sobre à l'avenir.--Mais si les événements

ont une voix, comme je le pense, c'est dans les écrits et les discours

du temps qu'il faut la chercher.]

L'ensemble de la Constitution (89-91) présente néanmoins un caractère

imposant: c'est tout un passé qui se bouleverse, c'est toute une

société nouvelle qui s'élève. Il serait trop long de récapituler les

importants travaux de cette Assemblée mémorable, ses décrets sur la

sûreté des personnes et des propriétés, l'abolition des priviléges, la

libre circulation des grains, la liberté des opinions religieuses,

l'éligibilité des non-catholiques, la division du royaume en

départements, l'interdiction des voeux monastiques, la réorganisation

de l'armée et du pouvoir judiciaire, l'aliénation des biens nationaux,

l'émission des assignats, le progrès de l'éducation publique, la

suppression des maîtrises et des jurandes, la réforme du Code pénal.

L'Assemblée adoucit la rigueur des supplices; mais elle n'osa point

abolir la peine de mort, et pourtant Robespierre l'y exhortait de

toutes ses forces. Le 30 mai 1791, il s'écriait à la tribune: «Effacez

du Code des Français les lois de sang qui commandent des meurtres

juridiques et que repoussent nos moeurs et notre Constitution

nouvelle.» Cet appel à la raison, à la justice, à l'humanité, cette

voix de la clémence se perdit dans le désert. A ceux qui lui reprochent

aujourd'hui d'avoir fait couler le sang, Maximilien pourrait répondre:

«J'ai trouvé dans votre loi le glaive levé; je vous ai proposé de le

briser, vous n'avez pas voulu; cette arme est tombée plus tard entre

mes mains, je m'en suis servi.»

La terreur constitutionnelle durait toujours; on arrêtait les

discoureurs en plein vent; le drapeau rouge flottait à l'Hôtel de

Ville; un silence morne régnait au Palais-Royal et dans les cafés.

L'Assemblée profita de cette stupeur pour _réviser_ la Constitution,

c'est-à-dire pour la modifier. La République semblait vaincue, et, ce

qui est le dernier degré de la défaite, elle était tombée sans

combattre.

Commencée le 17 juin 1789, la Constitution fut terminée le 3 septembre

1791. Louis XVI l'accepta. «Convaincu, disait-il, de la nécessité

d'établir cette Constitution et d'y être fidèle,» il se rendit

solennellement au sein de l'Assemblée nationale. Au milieu des cris

d'enthousiasme qu'excitaient parmi les députés la présence et le

serment du roi, l'abbé Grégoire fit entendre ces sombres paroles: «Il

jurera tout et ne tiendra rien.» Cette Constitution fut proclamée par

le maire de Paris, dans le Champ-de-Mars, au bruit du canon. Lafayette

fit décréter une amnistie générale pour les délits relatifs aux

affaires politiques du 15 juillet; l'amnistie ne relève pas les morts!

Enfin ils sont partis!--Ce furent les adieux que reçurent les députés

de la Constituante, si bien venus et si bien fêtés à leur arrivée; les

législatures s'usent dès qu'elles ne contiennent plus l'esprit de la

Révolution. Finissons. Les hommes, les faits, les idées qui ont préparé

la Montagne nous sont désormais connus; nous avons vu construire

laborieusement et pièce à pièce le théâtre de la lutte: viennent

maintenant les gladiateurs de la liberté!

Histoire des Montagnards · 第 32 / 146 题