Triomphe de la réaction.--Robespierre introduit dans la famille
Duplay.--Sa manière de vivre.--Marat sous terre.--L'abolition de la
peine de mort proposée par Robespierre, repoussée par la majorité
conservatrice de l'Assemblée.--Fin de la Constituante.
En politique, on n'a jamais vu un parti vainqueur user modérément de sa
victoire. Les royalistes constitutionnels profitèrent de la journée du
Champ-de-Mars, du trouble et de l'émotion que la nouvelle du massacre
avait répandus dans les rangs des citoyens, pour faire un essai de
terreur. Les représentants de la classe moyenne en voulaient surtout
aux journalistes et aux orateurs des clubs. Des mandats d'amener
furent lancés contre les plus connus d'entre eux. Danton, se jugeant
fort compromis, et trouvant que les ombrages de Fontenay-sous-Bois ne
le couvraient point suffisamment, se sauva dans sa ville natale,
Arcis-sur-Aube. Fréron s'éclipsa. Camille Desmoulins, riant et mordant
à la fois, envoya au général Lafayette sa démission de journaliste,
dans une lettre pétillante de verve. Quant à Marat, il était rentré
dans sa cave. Beaucoup d'autres écrivains compromis cherchèrent dans
la fuite, selon le langage du temps, «un asile contre les assassins».
C'était une panique générale.
Quelques amis de Robespierre craignirent même pour sa sûreté. Il
logeait en garni dans le Marais, rue Saintonge, et venait à pied tous
les jours de chez lui jusqu'à l'Assemblée nationale. Aussi simple dans
ses goûts que rigide dans ses principes, il dînait pour trente sous
chez un traiteur. Le 17 juillet, à l'issue de la séance, aux Jacobins,
un des membres du club, Maurice Duplay, menuisier de son état,
tremblant pour les jours de Maximilien, qu'il admirait, vint lui offrir
un asile chez lui. Il demeurait dans une maison portant alors le
numéro 366 et située presque en face de la rue Saint-Florentin.
Robespierre accepta la proposition qui lui était faite de si bon
coeur.
Duplay était alors un homme d'une cinquantaine d'années. Ouvrier
d'abord, puis entrepreneur en menuiserie, il avait acquis, par le
travail, une petite fortune. Ses cheveux commençaient à grisonner;
mais dans l'âge mûr il avait conservé tout le feu et toute l'ardeur de
la jeunesse. Les patriotes de ce temps-là étaient des natures de fer.
Le petit nombre des Conventionnels et des citoyens connus que
l'échafaud a épargnés ont prolongé leurs jours au delà des limites
ordinaires de la vie humaine.
Quel fut l'étonnement de la famille Duplay, quand, cette nuit-là, le
menuisier rentra chez lui, conduisant par la main un inconnu d'une
trentaine d'années, vêtu, avec une certaine recherche, d'un gilet à
grands revers, d'un habit couleur marron et d'une culotte de soie!
Duplay était père d'un garçon et de quatre filles dont l'une était
mariée à un avocat d'Issoire, en Auvergne. S'adressant à sa femme et à
ses enfants:
--Je vous amène, dit-il, un grand et brave citoyen que les
contre-révolutionnaires veulent faire arrêter. Cette maison lui servira
d'asile. Vous le connaissez déjà de nom, c'est Maximilien
Robespierre...
La femme, les jeunes filles, le fils âgé d'une douzaine d'années, qui
avaient lu ce nom-là dans les papiers publics et qui l'avaient souvent
entendu prononcer avec enthousiasme par leur père, entourèrent
l'illustre persécuté de soins et d'égards.
Robespierre n'avait accepté cet asile que pour une nuit; mais le
lendemain, quand il voulut prendre congé de ses hôtes et retourner rue
Saintonge, toute la famille le pria de rester.
--Vous êtes ici chez vous, lui dit Duplay; mon fils sera votre frère.
Puis lui montrant le groupe des jeunes filles dans les yeux desquelles
on lisait autant de respect que de sympathie pour le grand citoyen:
--Mon ami, voici vos soeurs.
Le moyen de ne pas céder à de telles instances? Robespierre se rendit;
la maison de Duplay devint la sienne.
De cette maison, il ne reste rien ou presque rien. Le temps a tout
détruit et tout reconstruit. En face de l'église de l'Assomption se
trouve, il est vrai, sur le même terrain, une autre maison dont l'allée
assez étroite conduit dans une petite cour; mais la configuration
actuelle des lieux ne saurait donner aucune idée de ce qu'ils étaient
en 1791. La rue elle-même était à peine une rue: c'était un groupe
d'une dizaine d'habitations. Dans le voisinage, alors tranquille et
silencieux, s'élevait le couvent des religieuses de la Conception. La
maison de Maurice Duplay avait à l'extérieur une bonne apparence
bourgeoise. Une porte cochère donnait entrée dans une assez grande cour
où étaient des planches et des ateliers de menuiserie. Au fond, dans un
petit bâtiment, demeuraient le maître menuisier et sa famille. Il y
avait du logement de reste. On pria Maximilien de choisir lui-même sa
chambre. Il se décida pour une qui était séparée du corps de logis et
située sous les toits, une simple et modeste chambre que l'on tapissa,
selon ses goûts, d'une tenture de damas bleu à fleurs blanches.
Les habitudes de Robespierre furent bientôt connues; il soignait
beaucoup sa toilette, était d'une propreté fort délicate, aimait le
linge blanc et recherchait l'élégance dans ses habits. Un coiffeur
allait tous les matins friser et poudrer ses longs cheveux. Sa toilette
terminée, il se réunissait à la famille du menuisier pour le repos du
matin. Maximilien était d'une sobriété de Spartiate: il déjeunait avec
du pain chaud et du laitage.
[Illustration: Massacre du Champs-de-Mars.]
Quoique sans luxe, la maison était charmante. Il y avait dans un coin
de la cour un très-petit jardin, entouré d'un léger treillage et orné
de fleurs que la main des jeunes filles s'occupait à cultiver. Un jour
de souffrance s'ouvrait sur les vastes ombrages de tilleuls et de
marronniers qui masquaient le couvent de la Conception, où les filles
de Duplay avaient été élevées. Du matin au soir, un atelier de six à
huit ouvriers en menuiserie animait tout l'entourage, par le bruit du
rabot, du marteau et des chansons. N'était-ce point l'intérieur
qu'aurait rêvé J.-J. Rousseau?
Robespierre sortait régulièrement vers le milieu du jour. Où allait-il?
A l'Assemblée Constituante. Duplay disait à sa femme et à ses filles:
«Maximilien va travailler au bonheur public. Tant qu'il sera notre
défenseur, la nation n'a rien à craindre. Quel honneur de l'avoir chez
nous!»
La paix et le calme le plus inaltérable régnaient dans cette maison
retirée, isolée des rumeurs de la grande ville. Le soir, quand
s'endormaient le bruit de la scie et du rabot, et le dernier chant des
petits oiseaux dans les arbres du couvent, venait l'heure de la
réflexion et des épanchements intimes. Au fond de cette solitude, les
filles du menuisier avaient contracté une simplicité de moeurs qui
s'alliait bien à l'élan du patriotisme.
Maximilien revenait à six heures pour souper. Au sortir de table, il
suivait le menuisier et ses filles dans le salon; c'étaient de
charmantes réunions de famille, pleines de grâces et de sévérité; les
jeunes filles, groupées en cercle autour de leur mère, travaillaient,
avec elle, à divers ouvrages d'aiguille. On se séparait à neuf heures,
en se donnant le bonsoir. Le jeudi seulement, ces soirées prenaient un
caractère de cérémonie; quelques invités, tous amis de la maison, se
rassemblaient ce jour-là: c'étaient David, le peintre; Buonarotti,
descendant de Michel-Ange et qui n'était point alors communiste; Lebas,
qui recherchait en mariage une des filles de la maison, et quelques
autres intimes. De gros fauteuils d'acajou, recouverts d'un velours
couleur cerise, formaient, en se rapprochant, un cercle étroit, mais
sympathique. On parlait quelquefois de littérature: Maximilien tenait
pour le tendre Racine, son auteur favori. Comme il disait bien les
vers, on le priait de réciter quelques tirades de _Bérénice_ ou
d'_Andromaque_; il s'en acquittait avec tant d'âme, qu'il tirait des
larmes de tous les yeux.
Les filles du menuisier, assises en groupe autour de leur mère,
écoutaient la lecture sans cesser leur travail; les yeux modestement
baissés et les pieds sur leur tabouret, elles renfermaient en
elles-mêmes leur émotion. Ensuite Buonarotti, qui était grand musicien,
se mettait au piano; c'était une âme rêveuse et ardente; il touchait
des airs pathétiques, dont l'effet triste ou gai était inévitable; il
semblait que la vie s'échappât sous ses doigts des notes frémissantes
de l'instrument: on rapprochait alors des fenêtres pour regarder le
ciel, tant cette musique élevait les coeurs. Cependant le ciel était
plein d'étoiles, et les coeurs étaient pleins d'amour. On croyait à la
famille, à l'humanité, à l'avenir. Voyant cet intérieur si grave et si
uni, cette douce religion du foyer, ce culte des cheveux gris autour
des vieillards et de la pudeur autour des jeunes filles, on comprenait
que les anciens eussent élevé des autels aux dieux lares. Ces réunions
ne se prolongeaient pas très-avant dans la nuit; Maximilien se retirait
à onze heures, dans sa chambre, pour travailler; souvent, jusqu'à la
blancheur du matin, on voyait briller à sa vitre une petite lumière.
C'est là qu'il écrivait ses grands discours, dont quelques-uns sentent
un peu trop l'huile de la lampe. Le plus souvent vers huit heures du
soir il se rendait au club des Jacobins. Telle était en 1791 sa manière
de vivre.
Nous avons perdu de vue, depuis longtemps, l'Ami du peuple.--Dans une
cave de l'ancienne rue des Cordeliers (aujourd'hui rue de
l'École-de-Médecine), il y avait, au mois de septembre 1791, debout
devant un tonneau chargé de papiers, et une plume à la main, un
journaliste qui écrivait. Quelquefois il jetait sa plume, quittait sa
chaise, et se promenait à grands pas, en proie à une agitation
fiévreuse; si le roulement d'une voiture sur le pavé de la rue
prolongeait par hasard son bruit sourd le long des voûtes basses et
humides du caveau, il relevait la tête et écoutait avec une attention
fixe; son oreille inquiète semblait chercher dans ce bruit le roulement
lointain du canon. Quand la voiture était passée, et que le souterrain
rentrait dans le silence, le bonhomme agitait la tête avec désespoir et
se remettait à écrire. Or ce souterrain, qui recevait un peu de jour
par un soupirail était la cave de l'ancien couvent des Cordeliers. Le
journaliste était Marat.
Par quelle échelle fatale ce docteur, passionné pour la lumière et pour
les découvertes, comme son aïeul Faust, était-il descendu dans ce
réduit obscur? Ses idées excentriques avaient soulevé contre lui, dans
la société, les mêmes orages que ses systèmes avaient déchaînés jadis
dans le monde de la science. Ce petit homme, chétif et irritable,
souffrait plus que tout autre de la dure captivité à laquelle le
condamnaient, depuis quelques mois, les poursuites de ses ennemis.
Traqué de repaire en repaire, comme une bête fauve, ne pouvant coucher
deux fois dans le même lit, harcelé à toute heure et en tout lieu par
les limiers de la police, il ne trouvait un peu de repos que dans la
profondeur des ténèbres. La privation de la douce lumière du jour, qui
avait été toute sa vie l'objet de son admiration et de ses études,
l'affligeait encore plus que tout le reste. Les lieux sombres qu'il
habitait, depuis trois ans, faisaient passer dans son âme un monde de
ténèbres. Nuit et jour flamboyait, devant ses yeux, l'épée de la
contre-révolution, qui menaçait la France. Son esprit plein de pensées
lugubres se débattait dans les affres et les hallucinations de la mort.
Les passions de la place publique soutenaient seules son enveloppe
débile au-dessus de l'anéantissement ou de la folie. Quand cette
excitation morale faiblissait, il demandait au café, dont il prenait
jusqu'à trente-deux tasses par jour, des forces artificielles pour
lutter contre l'abattement et le sommeil. Infatigable, il rédigeait à
lui seul, depuis le commencement de la Révolution, une foule de
pamphlets et sa feuille _l'Ami du peuple_. Marat travaillait vingt-deux
heures de suite: cette prodigieuse tension irritait toutes les cordes
de son esprit. Sa manière de vivre, extraordinaire, ouvrait son coeur à
tous les soupçons comme à toutes les crédulités. Il s'emportait par
bourrasques contre ses meilleurs amis.
«Tu as raison, lui répondait Camille outragé, de prendre sur moi le pas
du l'ancienneté et de m'appeler dédaigneusement _jeune homme_,
puisqu'il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moqué de toi; de
m'appeler injuste, puisque j'ai dit que tu étais celui de tous les
journalistes qui a le plus servi la Révolution; de m'appeler
malveillant, puisque je suis le seul écrivain qui ait osé te louer...
Tu as beau me dire des injures, Marat, comme tu fais depuis six mois,
je te déclare que, tant que je te verrai extravaguer dans le sens de la
Révolution, je persisterai à te louer, parce que je pense que nous
devons défendre la liberté, comme la ville de Saint-Malo, non-seulement
avec des hommes, mais avec des chiens.» Marat avait beau dire et crier,
il aimait ce jeune homme.
Après la fatale journée du Champ-de-Mars, le souterrain lui-même ne fut
plus tenable; il fallut partir. Depuis quelque temps, Marat n'avait
plus d'imprimerie; il occupait celle d'une demoiselle Colombe; on vint
saisir les caractères et les presses. Les citoyens ardents, les
lecteurs de l'_Ami du Peuple_, regardaient avec une fureur concentrée
ce cortége de trois ou quatre voitures, s'acheminant vers la maison
commune, environnées de baïonnettes, et chargées de tout l'attirail
d'une imprimerie; des colporteurs garrottés fermaient la marche.
«Convient-il, murmurait-on d'une voix sourde, convient-il à des
citoyens armés, qui ont tué nos frères, de venir mettre à la raison des
écrivains accusés d'avoir conseillé le meurtre? Les âpres diatribes de
Marat, les figures de rhétorique de l'_orateur du peuple_, n'ont point
fait verser depuis trois années deux gouttes de sang; un seul ordre de
Lafayette en a fait répandre une large tache.» Ainsi l'opinion publique
frémissait dans l'ombre; mais ses chefs étaient dispersés ou captifs,
ses orateurs muets, ses espérances ajournées, sinon détruites.
Cependant l'Assemblée constituante touchait au terme de ses travaux.
Fatiguée, énervée, soupçonné de trahison et de connivence avec la cour,
depuis les massacres du Champ-de-Mars, elle avait cessé d'être le foyer
auquel se réchauffait en 89 l'opinion publique. Ses dissensions
intérieures, son peu de foi dans la durée de la Constitution qu'elle
venait d'ébaucher, ses illusions sur la possibilité d'établir en France
le régime de la monarchie constitutionnelle, tout la condamnait à un
dernier sacrifice. Elle eut du moins le mérite de se retirer à temps.
Il est vrai que, depuis quelques mois et à diverses reprises,
quelques-uns de ses orateurs lui avaient conseillé de se dissoudre.
Robespierre fit une motion plus courageuse encore: il proposa à
l'Assemblée de décréter que ses membres ne pourraient être réélus à la
prochaine législature.
L'Assemblée constituante, malgré ses défauts et ses passions, avait du
moins une qualité héroïque, dont elle fit preuve dans toutes les
occasions: c'était le désintéressement. Robespierre s'adresse
uniquement à cette générosité bien connue. «Ceux qui fixent les
destinées des nations, s'écrie-t-il, doivent s'isoler de leur propre
ouvrage.» Sans rabaisser la mission de l'Assemblée, ni ses lumières, il
ose lui rappeler que la source de toute grandeur et de toute
inspiration est dans le sentiment général. «Je pense, dil-il, que les
principes de la Constitution sont gravés dans le coeur de tous les
hommes et dans l'esprit de la majorité des Français; que ce n'est point
de la tête de tel ou tel orateur qu'elle est sortie, mais du sein même
de l'opinion publique qui nous a précédés et qui nous a soutenus; c'est
à la volonté de la nation qu'il faut confier sa durée et sa perfection,
et non à l'influence de quelques-uns de ceux qui la représentent en ce
moment.» Ces belles paroles, quoique proférées par un seul, répondaient
à la conscience de tous.
L'Assemblée décrète, à la presque unanimité, la proposition de
Robespierre. Quelques historiens ont avancé que si la Constituante ne
s'était point décapitée elle-même, et n'avait point exclu ses membres
de la prochaine Assemblée, il n'y aurait pas eu de république. Pour
celui qui cherche constamment la logique des faits, une telle
conclusion n'est pas admissible. Il fallait que la Révolution se fit et
qu'elle épuisât toutes ses conséquences: le trône était un obstacle à
sa marche, elle le franchit. L'Assemblée constituante aurait eu beau
renaître sous un autre nom, qu'elle n'eût point empêché la monarchie de
courir à sa perte, ni le peuple français de revendiquer sa
souveraineté.
La Constitution qu'elle avait votée était l'oeuvre de la classe
moyenne, et laissait en dehors de la vie politique, c'est-à-dire de
l'élection, un assez grand nombre de citoyens. Sur quel droit
pouvait-on établir ces restrictions et tracer des limites au suffrage
universel? Il était bien question de droit! La vérité est que la
bourgeoisie, effrayée des envahissements de la masse, voulait lui
fermer l'accès des urnes. Vainement objecterait-on que les gens exclus
du droit de voter étaient des pauvres.
«Ces gens dont vous parlez, répondait avec beaucoup du raison
Robespierre, sont apparemment des hommes qui vivent, qui subsistent au
sein de la société, sans aucun moyen de vivre et de subsister. Car
s'ils sont pourvus de ces moyens-là, ils ont, ce me semble, quelque
chose à perdre ou à conserver. Oui, les grossiers habits qui me
couvrent; l'humble réduit où j'achète le droit du me retirer et de
vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris ma femme, mes
enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des terres, des
châteaux, des équipages; tout cela s'appelle _rien_, peut-être, pour le
luxe et pour l'opulence, mais c'est quelque chose pour l'humanité;
c'est une propriété sacrée, aussi sacrée sans doute que les brillants
domaines de la richesse.» [Note: J'ai usé, abusé peut-être de la
citation,--j'en serai plus sobre à l'avenir.--Mais si les événements
ont une voix, comme je le pense, c'est dans les écrits et les discours
du temps qu'il faut la chercher.]
L'ensemble de la Constitution (89-91) présente néanmoins un caractère
imposant: c'est tout un passé qui se bouleverse, c'est toute une
société nouvelle qui s'élève. Il serait trop long de récapituler les
importants travaux de cette Assemblée mémorable, ses décrets sur la
sûreté des personnes et des propriétés, l'abolition des priviléges, la
libre circulation des grains, la liberté des opinions religieuses,
l'éligibilité des non-catholiques, la division du royaume en
départements, l'interdiction des voeux monastiques, la réorganisation
de l'armée et du pouvoir judiciaire, l'aliénation des biens nationaux,
l'émission des assignats, le progrès de l'éducation publique, la
suppression des maîtrises et des jurandes, la réforme du Code pénal.
L'Assemblée adoucit la rigueur des supplices; mais elle n'osa point
abolir la peine de mort, et pourtant Robespierre l'y exhortait de
toutes ses forces. Le 30 mai 1791, il s'écriait à la tribune: «Effacez
du Code des Français les lois de sang qui commandent des meurtres
juridiques et que repoussent nos moeurs et notre Constitution
nouvelle.» Cet appel à la raison, à la justice, à l'humanité, cette
voix de la clémence se perdit dans le désert. A ceux qui lui reprochent
aujourd'hui d'avoir fait couler le sang, Maximilien pourrait répondre:
«J'ai trouvé dans votre loi le glaive levé; je vous ai proposé de le
briser, vous n'avez pas voulu; cette arme est tombée plus tard entre
mes mains, je m'en suis servi.»
La terreur constitutionnelle durait toujours; on arrêtait les
discoureurs en plein vent; le drapeau rouge flottait à l'Hôtel de
Ville; un silence morne régnait au Palais-Royal et dans les cafés.
L'Assemblée profita de cette stupeur pour _réviser_ la Constitution,
c'est-à-dire pour la modifier. La République semblait vaincue, et, ce
qui est le dernier degré de la défaite, elle était tombée sans
combattre.
Commencée le 17 juin 1789, la Constitution fut terminée le 3 septembre
1791. Louis XVI l'accepta. «Convaincu, disait-il, de la nécessité
d'établir cette Constitution et d'y être fidèle,» il se rendit
solennellement au sein de l'Assemblée nationale. Au milieu des cris
d'enthousiasme qu'excitaient parmi les députés la présence et le
serment du roi, l'abbé Grégoire fit entendre ces sombres paroles: «Il
jurera tout et ne tiendra rien.» Cette Constitution fut proclamée par
le maire de Paris, dans le Champ-de-Mars, au bruit du canon. Lafayette
fit décréter une amnistie générale pour les délits relatifs aux
affaires politiques du 15 juillet; l'amnistie ne relève pas les morts!
Enfin ils sont partis!--Ce furent les adieux que reçurent les députés
de la Constituante, si bien venus et si bien fêtés à leur arrivée; les
législatures s'usent dès qu'elles ne contiennent plus l'esprit de la
Révolution. Finissons. Les hommes, les faits, les idées qui ont préparé
la Montagne nous sont désormais connus; nous avons vu construire
laborieusement et pièce à pièce le théâtre de la lutte: viennent
maintenant les gladiateurs de la liberté!