XIII

Alarmes et soupçons.--Marat prophète.--Fuite du roi.--Lafayette risque

d'être massacré sur la place de Grève.--Les armes et les insignes de la

royauté sont arrachées et détruites.--Le peuple entre au château des

Tuileries.--Robespierre aux Jacobins.

Quelques jours avant le 21 juin 1791, des bruits étranges circulaient

dans Paris. Des mouvements inusités, dans le château des Tuileries,

avaient fait soupçonner des projets d'évasion.

Lafayette et Bailly furent prévenus par lettres, et invités à redoubler

de surveillance; mais la parole de Louis XVI, dans laquelle on avait

encore foi, leur fit écarter tous les soupçons.

Un homme qui s'était donné le rôle de la prophétesse Cassandre, Marat

seul, veillait dans l'ombre. «C'est un fait constant, écrivait-il, que,

le 17 de ce mois, une personne anciennement attachée au service du roi

l'a surpris fondant en larmes, dans son cabinet, et s'efforçant de

cacher ses pleurs à tous les regards. D'où venait cette affliction? De

ce que, la veille, on avait tenté de le faire fuir; car on veut, à

toute force, l'entraîner dans les Pays-Bas, sous prétexte que sa cause

est celle de tous les rois de l'Europe, et dans l'espoir qu'une

contre-révolution soudaine sera aussi facile, en France, que dans les

provinces Belges. Avant quinze jours, dit hier Bergasse, l'Assemblée

nationale sera dissoute. Ce qui afflige Louis XVI, ce sont les assauts

multipliés que lui livre sa famille, et surtout l'Autrichienne, pour le

déterminer à une démarche dont il prévoit les suites funestes. Obsédé

sans relâche, il ne peut se résoudre à étouffer la voix du sang et de

la nature; il frémit à l'aspect de tous les malheurs prêts à fondre sur

sa maison, s'il était assez faible pour se déshonorer par une fuite

criminelle, au mépris de tant de serments. Il s'efforce de résister aux

instances d'une femme perfide, qui sera, toute sa vie, l'ennemie

mortelle des Français. Pour triompher de sa résistance, on change

l'attaque; on s'efforce de l'intimider par l'idée de la perte de sa

couronne et de sa vie! On affecte de lui rappeler les derniers moments

de Charles 1er. Que doit-il résulter de cette pénible lutte entre le

monarque et d'infâmes courtisans? La guerre civile; et un instant

suffit pour la décider! vous êtes assez imbéciles pour ne pas prévenir

la fuite de la famille royale. Je suis las de vous le répéter, insensés

Parisiens; ramenez le roi et le dauphin dans vos murs; gardez-les avec

soin; renfermez l'Autrichienne, son beau-frère et le reste de sa

famille. La perte d'un seul jour peut être fatale à la nation, et

creuser le tombeau à trois millions de Français.»

De son côté, M. de Bouillé échelonnait des détachements sur la route

qui conduit de Montmédy à la frontière. Comme il fallait un motif à ces

dispositions, il prétexta la nécessité de protéger la caisse contenant

l'argent destiné au paiement de ses troupes.

--Nous attendons un trésor, répondaient les cavaliers aux bourgeois que

la présence des uniformes intriguait.

Ce trésor, comme on le devine bien, c'était le roi et la famille

royale.

Louis XVI ne négligeait aucun subterfuge pour dissimuler ses desseins:

il avait promis d'assister, le jeudi suivant, avec la reine et une

députation de l'Assemblée nationale, à la procession de la Fête-Dieu;

pressé de donner aux puissances étrangères une déclaration de ses

sentiments sur la Révolution, il chargea Montmorin, comme on l'a vu, de

leur écrire que le roi des Français était heureux et libre; à

Lafayette, il réitéra des assurances positives, solennelles, qu'il ne

partirait pas.

Dans la nuit du 20 au 2l juin, Paris dormait tranquille; la confiance

de Bailly et du général chargé de veiller sur les Tuileries était

parfaite. La cour aurait-elle renoncé à ses ténébreux projets? Le

remords, la honte, la crainte, auraient-ils arrêté ce roi fugitif sur

le bord de l'abîme?

Le 2l, un bruit courut avec le jour de quartier en quartier:

--Il est parti!

Consternation et stupeur. La royauté, qui inspirait si peu du crainte

sur le trône, se montra redoutable par son absence. Le mystère,

l'inconnu qui avait présidé à ce départ, redoublaient les alarmes. On

assurait que les portes avaient été fidèlement gardées toute la nuit:

le roi était pourtant de grosseur à ne point passer invisible. Tout

était obscur dans cette fuite, les intentions, les moyens. Qu'y

avait-il à craindre? Où était le danger? Existait-il une mine sous ce

départ inquiétant? et par quel côté éclaterait-elle? Cependant les

citoyens s'abordent, se rassemblent:

«Eh bien! vous savez la nouvelle?--Voilà donc comme il nous trompait!

--L'honnête homme!--C'est infâme!--Mais ses serments?--Trahison et

mensonge!--Fiez-vous donc aux rois!--C'est ainsi qu'ils sont tous.--Il

a sans doute, en partant, organisé la guerre civile?--Je le crains.»

D'autres visages plus sombres se montraient avec l'apparence du calme

et du sang-froid:

--Qu'avez-vous donc à vous troubler ainsi? Un roi de moins, peu de

chose! Cela ne vaut pas la peine de faire tant de bruit. Des rois, nous

le sommes tous. Depuis notre Révolution, la monarchie n'était plus

qu'un fantôme; le fantôme s'est évanoui. Ce n'est pas le moment d'avoir

peur; signifions, au contraire, nos volontés par la force des piques.

Tous les partis se disputaient la situation; mais les modérés tenaient

un tout autre langage.

--Qu'allons-nous devenir? Pourquoi, au lieu de faire le bonheur de la

France par des réformes sages et graduelles, s'est-on jeté aussi

inconsidérément dans tous ces systèmes nouveaux, qui ont mis la

division entre la nation et le roi, entre tous les ordres de la

société?--Tant mieux! nous aurons la république, répondaient çà et là

quelques sombres figures.

Au milieu de ces conversations agitées, la ville conservait un calme

imposant et fier. Tout le monde s'accordait à regarder la fuite du roi

comme une abdication furtive et honteuse. «Le roi parti, disaient les

groupes, c'est le peuple qui succède. Vive le roi! Montrons de la

dignité, de la grandeur: écrasons nos ennemis sous la sagesse de notre

conduite.»

Toutefois les soupçons erraient vaguement sur les nobles de cour, sur

les prêtres, sur les ministres, sur Lafayette et sur Bailly.

--Cette fuite n'est pas naturelle, disait-on; il faut que le général

ait mis les mains dans le complot.

--Imprudent ou traître, cet homme est coupable.

--_Je réponds sur ma tête de la personne du roi!_ disait, à qui voulait

l'entendre, M. de Lafayette, le jour du départ pour Saint-Cloud.

--Général, vous avez prononcé votre arrêt.

Tous les citoyens ne s'arrêtaient point à délibérer sur les places,

devant les portes des maisons, au coin des rues; les gardes nationaux

s'arment et courent au lieu de rassemblement de leur bataillon; les

autres gagnent leurs clubs ou leurs districts; la masse des habitants

se porte devant la maison commune et devant les Tuileries. Ici une idée

subite calme toutes les inquiétudes: cette foule tourmentée tourne d'un

seul mouvement ses yeux vers la salle de l'Assemblée nationale.

--Le souverain est là-dedans, se dit-elle; Louis XVI peut aller où il

voudra.

A dix heures, la nouvelle de l'événement du jour fut confirmée par

trois coups du canon: ces trois coups retentirent dans les coeurs,

comme l'annonce de la déchéance de la royauté. On aurait cru que la

monarchie devait avoir jeté de profondes racines dans la nation: il

n'en était rien. La foule se montra curieuse de visiter les

appartements évacués; on y trouve des sentinelles; on les questionne:

«Mais par où et comment a-t-il pu fuir? comment ce gros individu royal,

qui se plaint de la mesquinerie de son logement, est-il venu à bout de

se rendre invisible aux factionnaires, lui dont la corpulence devait

obstruer tous les passages?

--Nous ne savons que répondre, disent les soldats de garde.

Les visiteurs insistent.

--Vos chefs étaient du complot... Et tandis que vous étiez à vos

postes, Louis XVI quittait le sien à votre insu et tout près de vous.

--Nous ne savons.

Au même instant, Lafayette s'avançait, à cheval, sans escorte, au

milieu d'une foule prodigieuse, vers l'Hôtel de Ville. La tranquillité

semblait peinte sur son visage. A la place de Grève, l'accueil fut

terrible: Lafayette pâlit. Une seule chose le sauva dans ces

conjonctures difficiles: il était honnête. Complice, non; dupe, oui. On

n'a qu'à regarder sur ses bustes le front bas et découronné de ce

_héros des deux mondes_ pour se convaincre (phrénologie à part) de la

faiblesse de ses moyens de défense morale. Un tel homme était incapable

de réagir contre les complots de la cour: chevaleresque, il n'en

appelait qu'à ses serments et à son épée. Entouré de tout ce monde, il

débuta par une plaisanterie.

--Chaque citoyen, dit-il, gagne vingt sous de rente par la suppression

de la liste civile.

Les fronts chargés de soupçons et de colères ne se déridaient point.

Des hommes, des femmes se lamentaient sur le malheur qui venait

d'arriver et tenaient des propos menaçants contre le général.

--Si vous appelez cela un malheur, reprit Lafayette, je voudrais bien

savoir quel nom vous donneriez à une contre-révolution qui vous

priverait de votre liberté.

Son sang-froid et sa présence d'esprit le mirent hors de danger; la

famille royale, en prenant la fuite, avait prévu, dit-on, que M. de

Lafayette serait massacré par le peuple.

Grâce à la sagesse des citoyens, cette supposition charitable ne se

trouva pas confirmée.

Retournons aux Tuileries: la foule s'était emparée du château; tout ce

luxe royal, toute cette pompe, qui avaient si longtemps soumis les

respects, ne faisaient plus qu'irriter les dédains.

«Le peuple, dit Prudhomme, se montrait soûl du trône...» Le portrait du

roi fut décroché de la place d'honneur et suspendu à la porte; une

fruitière prit possession du lit d'Antoinette, pour y vendre des

cerises, en disant:

--C'est aujourd'hui le tour de la nation de se mettre à son aise.

Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffât d'un bonnet

de la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris. On

respecta davantage le cabinet d'études du dauphin... Le peuple aime

les enfants, lui qui a leur candeur, avec la force de plus.

La ville offrait un autre spectacle. La force nationale armée se

déployait en tout lieu d'une manière imposante, comme au 14 juillet. Le

peuple, masqué depuis quelque temps par les uniformes, trouait partout

la résistance bourgeoise; les bonnets de laine, origine du bonnet

rouge, reparurent, éclipsèrent les bonnets d'ours. Un brasseur, le gros

Santerre, enrôlait, pour sa part, deux mille piques de son faubourg.

Les femmes disputaient aux hommes la garde des portes de la ville, en

leur disant:

--C'est nous qui avons amené le roi à Paris; c'est vous qui l'avez

laissé évader.

--Mesdames, ne vous vantez pas tant, vous ne nous aviez pas fait là un

grand cadeau.

Ainsi l'ironie populaire ne cessait de ronger les bases du trône

vacant.

La vieille royauté montrait encore par toute la ville son effigie et

ses armes; on les effaça. A la Grève, on fit tomber en morceaux le

buste de Louis XIV, qu'éclairait la célèbre lanterne à laquelle on

avait pendu les ennemis de la Révolution.

«Quand donc, s'écrie Prudhomme, quand donc le peuple fera-t-il justice

de tous ces rois de bronze, monuments de notre idolâtrie?»

Rue Saint-Honoré, on exécuta, dans la boutique d'un marchand, une tête

de plâtre à la ressemblance de Louis XVI; dans un autre magasin, on se

contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de papier, signe

d'aveuglement.

Les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, cour, Monsieur, frère

du roi_ furent arrachés partout, sur les boutiques et les enseignes. Le

Palais-Royal devint le palais d'Orléans. Les couronnes peintes furent

proscrites.

La gaieté française jetait à pleines mains son gros sel: comme on

effaçait partout ces emblèmes, le peuple remarqua rue de la Harpe une

enseigne au _Boeuf couronné_; l'allusion fut tout de suite saisie; on

détruisit l'image. Les promeneurs lisaient, dans les Tuileries, cette

affiche triviale! «On prévient les citoyens qu'un gros cochon s'est

enfui des Tuileries, on prie ceux qui le rencontreront de le ramener à

son gîte; ils auront une récompense modique.» La motion suivante fut

faite en plein vent au Palais-Royal:

«Messieurs, il serait très-malheureux, dans l'état actuel des choses,

que cet homme perfide nous fût ramené: qu'en ferions-nous? Il

viendrait, comme Thersite, nous verser ces larmes grasses dont parle

Homère. Si on le ramène, je fais la motion qu'on l'expose pendant trois

jours à la risée publique, le mouchoir rouge sur la tête; qu'on le

conduise ensuite, par étapes, jusqu'aux frontières, et qu'arrivé là on

lui donne du pied au cul.»

Qui n'entend éclater ici le rire de Camille Desmoulins, cet ancien rire

gaulois? La royauté, par sa mauvaise foi, s'était tellement

déconsidérée et était descendue si bas, que le peuple marchait sur elle

avec des huées. Un piquet de cinquante lances fit des patrouilles

jusque dans les Tuileries, portant, pour bannière, un écriteau sur

lequel on lisait: _Vivre libre ou mourir. Louis XVI s'expatriant

n'existe plus pour nous._

[Illustration: Santerre]

Mais qu'était devenu le roi? Apercevez-vous, roulant dans la direction

de la Champagne, un tourbillon de poussière? Le nuage s'entr'ouvre par

instants; il en sort une grosse berline et un cabriolet de suite. Cela

s'avance assez vite, quoique pesamment; les chevaux soufflent et suent;

la route est belle et, jusqu'ici, déserte. Des courriers, en livrée

chamois, filent devant et derrière la voiture. Qui voyage, dans des

circonstances si critiques, avec ce train inusité? De par le roi,

laissez passer madame la baronne de Korf, qui se rend à Francfort avec

ses deux enfants, une femme et un valet de chambre, et trois

domestiques.--Un gros homme, en habit gris de fer, coiffé d'un chapeau

rond qui lui cache presque tout le visage, emplit un des coins de la

voiture, et étouffe. La chaleur est extrême. La baronne de Korf,

quoique, selon toute probabilité, femme d'un riche banquier de

Francfort, ne donne aux relais que des _pourboires_ ordinaires. Nul du

reste, ne prête trop d'attention à cette épaisse machine roulante qui

rappelle un peu, par la forme, l'idée de l'arche de Noé: seulement

l'arche devait, dit-on, sauver une famille choisie, tandis que ce grand

coche entraîne toute une dynastie royale au fond de l'abîme.

Dès l'instant où le départ du roi fut connu, l'Assemblée nationale

sentit que le poids de la couronne retombait tout entier sur elle, et

elle se montra digne de la porter, dans ces circonstances difficiles.

Louis XVI avait fui, dans la Révolution, une ennemie et une rivale. De

par le droit de la nation, cette Assemblée lui succédait et prenait

naturellement sa place. Il ne tenait qu'à elle de se déclarer

souveraine et de décréter la déchéance de la monarchie. Les députés,

néanmoins, s'arrêtèrent à un parti tout contraire, et imaginèrent une

fiction pour couvrir l'inviolabilité du chef de l'État. Le roi,

dirent-ils, a été enlevé. C'était peut-être conserver le monarque, mais

c'était en faire un mannequin, derrière lequel s'exercerait, à

l'avenir, la puissance réelle du pays.

Après avoir pris toutes les dispositions pour faire face aux

circonstances inattendues où elle se trouvait engagée, avoir donné ses

instructions aux hommes dont elle avait besoin pour agir, avoir refusé,

par délicatesse, d'ouvrir une lettre adressée à la reine et trouvée

dans ses appartements, l'Assemblée passa majestueusement _à l'ordre du

jour_. L'effet de cet ordre du jour fut prodigieux: la royauté venait

de tomber silencieusement dans l'oubli. Au moment où la cour s'était

éloignée du château, elle avait cru laisser derrière elle la guerre

civile; il lui semblait qu'un trône ne pouvait pas s'ébranler sans

produire un bouleversement général. L'orage aurait été du moins une

consolation pour les fugitifs: la reine surtout espérait courroucer son

peuple; elle n'eut pas même ce plaisir. On passa.

Lecture fut donnée du manifeste que Louis XVI--comme le Parthe qui

lance sa flèche en fuyant--décochait, par-dessus l'épaule, contre la

nation. Un passage de cette curieuse diatribe souleva surtout les

murmures et les risées. «Le roi, disait-il, cédant au voeu manifesté

par l'armée des Parisiens, vint s'établir, avec sa famille, au château

des Tuileries. Rien n'était prêt pour le recevoir; et le roi, bien loin

de trouver les commodités auxquelles il était accoutumé dans ses autres

demeures, n'y a pas même rencontré les agréments que se procurent les

personnes aisées.» Cet égoïsme royal, qui consultait si fort ses aises,

parut révoltant, dans un moment surtout où la nation s'imposait tous

les genres de sacrifices. L'Assemblée nationale se déclara en

permanence, pour se donner la force d'une volonté et d'une action

continues.

Les clubs s'agitaient: celui des Cordeliers réclamait hautement la

République. Marat vomissait des flammes. «Citoyens, s'écriait-il, amis

de la patrie, vous touchez au moment de votre ruine! Un seul moyen vous

reste pour vous retirer du précipice où vos dignes chefs vous ont

entraînés, c'est de nommer, à l'instant, un chef militaire, un

dictateur suprême, pour faire main basse sur les principaux traîtres

connus. Vous êtes perdus sans ressource, si vous prêtez l'oreille à vos

chefs actuels, qui ne cesseront de vous cajoler et de vous endormir,

jusqu'à l'arrivée des ennemis devant vos murs. Que, dans la journée, le

tribun soit nommé; faites tomber votre choix sur le citoyen qui vous a

montré jusqu'il ce jour le plus de lumière, de zèle et de fidélité.»

Les autres Cordeliers, Desmoulins, Danton, Fabre d'Églantine, Fréron,

parlaient du _ci-devant roi_ comme d'un transfuge qui avait signé,

lui-même, son ostracisme: «Je voulais, disait Camille, écrire le nom de

l'huître royale sur sa coquille: mais elle m'a devancé en prenant la

fuite.»

En était-il de même aux Jacobins? Non: ces derniers avaient pris le nom

d'Amis de la Constitution; on comptait parmi eux des membres voués au

maintien de la monarchie. Ce fut pourtant vers ce club que se dirigea

l'attention. Au tomber de la nuit, Robespierre occupait la tribune. La

salle était mélancoliquement éclairée, les visages étaient sombres; il

régnait un silence imposant. L'orateur enveloppa sa pensée de certains

nuages; si la République était alors dans son coeur, elle y était à

l'état latent. Il tint néanmoins à décliner toute responsabilité dans

les malheurs qui allaient fondre sur le pays. Il fut vague,

sentimental, pathétique.

Pour la première fois, il sépara ouvertement ses opinions et sa

conduite de l'Assemblée nationale. «Je sais, ajouta-t-il, qu'en

accusant ainsi la presque universalité de mes confrères, les membres de

l'Assemblée, d'être contre-révolutionnaires, les uns par ignorance, les

autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil blessé,

d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont

corrompus, je soulève contre moi tous les amours-propres, j'aiguise

mille poignards, et je me dévoue à toutes les haines; je sais le sort

qu'on me garde; mais si dans les commencements de la Révolution, et

lorsque j'étais à peine aperçu dans l'Assemblée nationale, si lorsque

je n'étais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie à

la vérité, à la liberté, à la patrie; aujourd'hui que les suffrages de

mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop

d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement, m'ont bien payé de ce

sacrifice, je recevrai, comme un bienfait, une mort qui m'empêchera de

voir des maux que je crois inévitables.»

L'orateur est applaudi; les larmes coulent; huit cents personnes,

religieusement émues, se lèvent: «Robespierre, nous mourrons tous avec

toi!»

Cependant les membres du Club de 89, qui s'étaient séparés, comme nous

l'avons vu, des Jacobins, annoncent qu'ils viennent se réunir aux Amis

de la Constitution pour conjurer les maux dont la patrie est menacée.

Alors Danton: «Si les traîtres se présentent dans cette Assemblée, je

prends l'engagement formel de porter ma tête sur l'échafaud ou de

prouver que la leur doit tomber aux pieds de la nation qu'ils ont

trahie.» Lafayette entre avec d'autres députés; Danton s'élance à la

tribune; il tonne, il éclate contre le général en paroles accusatrices.

Point de réponse ou, qui pis est, une réponse molle, évasive, écourtée.

Lafayette pâlit, balbutie quelques mots et redescend de la tribune.

Depuis cet échec, il n'osa jamais reparaître à la société des Jacobins.

Comme Paris était beau dans ces jours d'interrègne où il se gouvernait

lui-même! La ville ne cessait de se montrer calme et tranquille; le

peuple sentait sa force et se faisait un point d'honneur de la régler;

les spectacles s'étaient rouverts; les processions de la Fête-Dieu

avaient eu lieu, comme à l'ordinaire, dans les églises; le commerce et

le travail commençaient à reprendre leur cours; depuis quarante-huit

heures que la capitale avait perdu son roi de vue, elle l'avait presque

oublié. Le départ clandestin du chef de l'État apprit aux citoyens à se

passer de la monarchie. La défection de Louis XVI était jugée, par les

révolutionnaires, comme un acte d'hypocrisie et de lâcheté. Ainsi,

quand cet homme jurait, au Champ-de-Mars, d'être fidèle à la

Constitution, il mentait; quand il assurait l'Assemblée de la pureté de

ses sentiments, et de sa confiance envers elle, il mentait; quand il

donnait, à la garde nationale, sa parole d'honneur de ne point déserter

la Révolution, il mentait. Cette fuite misérable acheva de détruire les

restes d'idolâtrie que le sentiment public attachait, en France, à la

royauté. On avait autrefois élevé le trône entre le ciel et la terre:

mais le moyen d'adorer maintenant un trône vide! Jamais désertion ne

fut si coupable.

Mais quel est cet homme que j'aperçois, à cheval, sur la route de

Varennes, et courant à toute bride? Une illumination soudaine l'a

saisi, une voix, la voix du patriotisme, lui a dit: «Cours, tu prendras

le roi!--Moi, Drouet, le simple fils d'un maître de poste, je prendrai

le roi de France!--Va, te dis-je!» Et il va, et la terre fuit sous

l'élan de sa monture. Cet homme, ce galop, ce vertige, ce nuage de

poussière, tel est le tourbillon dans lequel s'agitent les destinées de

la famille royale et du pays.

Histoire des Montagnards · 第 29 / 146 题