XII

Les fédérations.--La bulle du pape.--Le clergé réfractaire.--Marat et

Robespierre royalistes.--Doctrines sociales de la Révolution.--Les

chevaliers du poignard.--Ce qui se passait au château des

Tuileries.--Théroigne de Méricourt.

Au moment où Mirabeau disparut de la scène, tout était à réorganiser,

le clergé, la magistrature, l'armée. Pour entreprendre cette oeuvre

gigantesque, il fallait des forces immenses; ces forces, on les

trouvera dans le patriotisme de l'Assemblée nationale et dans l'union

de tous les citoyens français.

En quelques mois, la France tout entière se couvrit d'un réseau de

fraternité. Les villes se relièrent aux villes pour assurer la

circulation des grains, défendre leurs droits, réprimer les excès. Ce

fut la ligue du bien public. L'union fait la force: désormais, cette

nation trop longtemps morcelée, divisée, n'avait plus qu'une âme et

qu'un coeur.

Le grand écueil auquel venait sans cesse se heurter la Révolution était

le clergé. Les historiens qui ont négligé ce point de vue ont trop

souvent cherché les obstacles là où ces obstacles n'étaient point.

Les 10 mars et 13 avril 1791, le pape Pie VI lança une bulle, dans

laquelle il déclarait nulles et illicites les nouvelles élections de

curés et d'évêques faites par des laïques. Ces luttes de croyances

reportèrent l'esprit français aux farces du moyen âge et aux moeurs de

la Réforme. Luther, condamné par Rome, avait brûlé la bulle du pape sur

un bûcher. La Révolution accueillit le bref de Sa Sainteté avec le même

sans-façon; elle y mit seulement moins de colère et plus d'ironie. En

89, les rôles étaient changés; le pape n'était plus qu'un faible

vieillard, tandis qu'une jeunesse vaillante pénétrait à la fois dans

l'Église et dans la société. On fit un mannequin qui représentait Pie

VI, et qui fut transporté au Palais-Royal; là un membre de quelque

société patriotique lit, à haute voix, un réquisitoire dans lequel,

après avoir notifié les intentions criminelles de Joseph-Ange Braschi,

Pie VI, il conclut à ce que son effigie soit brûlée, après qu'on lui

aura arraché la croix et l'anneau, et à ce que ses cendres soient

jetées au vent. A peine dit, l'effigie du pape, son bref dans une main,

un poignard dans l'autre, un écriteau sur la poitrine avec ce mot:

_Fanatisme_, est livrée aux flammes.--Cette scène burlesque se passait

au milieu des acclamations de nombreux spectateurs.

La bulle du pape donna encore lieu à une caricature qui obtint du

succès; le saint-père, en grand costume, était représenté assis sur sa

chaire pontificale, à l'un des balcons de son palais. Devant lui

s'élevait un large bénitier rempli d'eau de savon que l'abbé Royou, un

des chefs de la résistance ecclésiastique, faisait mousser avec un

goupillon. Le pape, un chalumeau à la bouche, soufflait vers la France

des bulles auxquelles il donnait sa bénédiction. Près de là étaient

Mesdames, tantes du roi [Note: Les tantes du roi s'étaient enfuies à

Rome, malgré les justes plaintes du peuple de Paris qui avait cherché à

les retenir.], et plusieurs cardinaux. Ceux-ci, avec leurs chapeaux

rouges, et Mesdames, avec leur éventail, agitaient l'air et dirigeaient

les saintes bulles. Dans le lointain se montrait la France, assise sur

un nuage, entourée de son nouveau clergé. Appuyée sur le livre de sa

Constitution, elle recevait les bulles, et d'une chiquenaude elle les

faisait disparaître.

Ne devait-on point s'attendre à cette résistance de la cour de Rome? La

constitution civile du clergé rompait les vieux liens de l'unité

hiérarchique, décrétait l'indépendance du clergé vis-à-vis du

saint-siége, sinon en matière de dogme, du moins, en matière de

discipline, créait, en un mot, une véritable Église gallicane dont le

chef ne serait plus le roi, mais qui fonctionnerait sous la main du

peuple.

Ce n'est point ici le lieu ni le moment pour écrire une histoire de la

papauté; il est néanmoins permis de se demander si elle n'a point

contribué, elle-même, au déclin des croyances. En protégeant le

mouvement de la Renaissance, Léon X favorisa, sans le savoir,

l'avénement de l'esprit nouveau. L'antiquité reparut et devant son

soleil se dispersèrent les nuages du mysticisme. La recherche du beau

était un premier pas vers la recherche du vrai. Dans la marche du genre

humain, les progrès s'enchaînent avec une logique admirable. Aussi la

renaissance des lettres et des arts ne fut-elle étrangère ni à la

philosophie ni à la Révolution Française.

Quoi qu'il ça soit, le bref du pape ne fit qu'envenimer les divisions

entre le clergé réfractaire et le clergé assermenté. Les laïques

prirent naturellement parti pour l'un ou pour l'autre. Des courtisans

athées, de grandes dames sans moeurs, d'anciens esprits forts qui se

vantaient naguère d'avoir, dans un coin de leur bibliothèque, _la

Pucelle_ et l'_Encyclopédie_, tinrent à honneur de fréquenter

immodérément les églises clandestines, entraînant après eux de bonnes

femmes et des hommes simples fermement attachés à la tradition. Les

intérêts de l'aristocratie, les passions les plus étrangères au

sentiment religieux, se couvrirent du masque de l'orthodoxie.

D'un autre côté, à Paris, dans les grandes villes et même dans quelques

campagnes, la majorité des habitants se déclara en faveur des prêtres

qui avaient prêté serment à la nation; les insermentés, autour

desquels se rangeaient, par esprit d'opposition et de contraste, les

ennemis de la chose publique, furent, au contraire, l'objet de

sarcasmes, d'insultes, et bientôt de voies de fait. Le peuple voyait

avec tristesse la solitude des églises réputées schismatiques, tandis

que la foule dorée s'empressait autour des autels que la loi ne

reconnaissait plus comme légitimes. A Paris, il y eut des désordres

regrettables: on força l'entrée de cloîtres et de communautés

religieuses; la virginité de quelques saintes filles fut livrée aux

verges, et à d'autres outrages plus abominables encore. Très peu de

personnes prirent part à ces excès, qui d'ailleurs ont déshonoré, dans

tous les temps, les guerres de religion.

Il importe de bien établir que Marat et les autres révolutionnaires

extrêmes, qui servaient alors presque tous dans la presse militante,

demeurèrent étrangers à toute provocation d'actes semblables. Le sage

Robespierre alla plus loin: à propos de troubles très-graves qui

venaient d'éclater à Douai, et dans lesquels des prêtres insermentés

avaient, disait-on, joué un rôle, il fit entendre ces dignes paroles:

«Il est houteux de vouloir porter contre les ecclésiastiques une loi

qu'on n'a pas encore osé porter contre tous les citoyens; des

considérations particulières ne doivent jamais prévaloir sur les

principes de la justice et de la liberté. Un ecclésiastique est un

citoyen, et aucun citoyen ne peut être soumis à des peines pour ses

discours; il est absurde de faire une loi uniquement dirigée contre les

discours des ministres de l'Église... J'entends des murmures, et je ne

fais qu'exposer l'opinion des membres qui sont les plus zélés partisans

de la liberté; ils appuieraient eux-mêmes mes observations, s'il

n'était pas question des affaires religieuses.» Ces sentiments, je

n'hésite pas à le dire, étaient ceux de la majorité des vrais

révolutionnaires: s'il leur arriva jamais de frapper sur la religion,

c'est que derrière cette figure auguste se cachaient alors

l'hypocrisie et l'athéisme aristocratique.

Une autre considération qu'il ne faut point perdre de vue, sous peine

de ne rien comprendre à la suite des événements, c'est qu'à cette

époque (avril et mai 1791) la plupart des démocrates étaient encore

royalistes. Marat, malgré ses boutades contre Louis XVI, engageait

fort à le conserver sur le trône. «J'ignore, disait-il, si les

contre-révolutionnaires nous forceront à changer la forme du

gouvernement; mais je sais bien que la monarchie très limitée est celle

qui nous convient le mieux aujourd'hui, vu la dépravation et la

bassesse des suppôts de l'ancien régime, tous si portés à abuser des

pouvoirs qui leur sont confiés. Avec de tels hommes, une république

fédérée dégénérerait bientôt en oligarchie. On m'a souvent représenté

comme un mortel ennemi de la royauté, et je prétends que le roi n'a pas

de meilleur ami que moi. Ses mortels ennemis sont ses parents, ses

ministres, les prêtres factieux et autres suppôts du despotisme; car

ils l'exposent continuellement à perdre la confiance du peuple, et ils

le poussent par leurs conseils à jouer la couronne, que j'affermis sur

sa tête en dévoilant leurs complots, et en le pressant de les livrer au

glaive des lois. Quant à la personne de Louis XVI, je crois bien qu'il

n'a que les défauts de son éducation, et que la nature en a fait une

excellente pâte d'homme, qu'on aurait cité comme un digne citoyen, s'il

n'avait pas eu le malheur de naître sur le trône. Tel qu'il est, c'est,

à tout prendre, le roi qu'il nous faut. Nous devons bénir le ciel de

nous l'avoir donné; nous devons le prier de nous le conserver: avec

quelle sollicitude ne devons-nous pas le retenir parmi nous! Je vais

lui donner une marque d'intérêt, qui vaudra mieux que le serment de

fidélité prescrit par l'Assemblée traîtresse, et dont on ne suspectera

pas la sincérité, car je ne suis pas flagorneur. On sait que les

courtisans contre-révolutionnaires maudissent tout haut la bonhomie de

Louis XVI, qu'ils regardent comme un obstacle à la réussite de leurs

projets désastreux: eh bien! cette bonhomie, devenue la qualité la plus

précieuse du monarque, est à mes yeux d'un si grand prix, qu'une fois

que la justice aura son cours, je ferai des voeux pour que Louis XVI

soit immortel.»

Le 23 avril, à propos d'une lettre écrite par le ministre des affaires

étrangères à toutes les cours de l'Europe, et dans laquelle il

déclarait que Sa Majesté avait librement accepté la nouvelle forme du

gouvernement Français, des cris de _Vive le roi_ retentirent dans la

salle des séances de l'Assemblée.

Alexandre Lameth proposa l'envoi d'une députation chargée d'offrir des

remerciements à Louis XVI. Biauzat voulait que l'Assemblée se rendit,

en corps, auprès du souverain. Robespierre crut bon de rappeler les

représentants de la nation au sentiment des convenances; mais il n'en

affirma pas moins, dans ce discours, son respect pour la royauté

constitutionnelle. «Il faut, dit-il, rendre au roi un hommage noble et

digne de la circonstance. Il reconnaît la souveraineté de la nation et

la dignité de ses représentants, et sans doute il verrait avec peine

que l'Assemblée nationale, oubliant cette dignité, se déplaçât tout

entière. Je ne m'éloigne pas de la proposition de M. Lameth, je me

borne à une légère modification. Il vous a proposé de remercier le roi;

mais ce n'est pas de ce moment que l'Assemblée doit croire à son

patriotisme, elle doit penser que depuis le commencement de la

Révolution il y est resté constamment attaché. Il ne faut donc pas le

remercier, mais le féliciter du parfait accord de ses sentiments avec

les nôtres.»

Il était même arrivé à quelques écrivains du parti démocratique d'en

appeler à Louis XVI contre l'Assemblée nationale. Loustalot engageait

le roi à faire usage du _véto_ suspensif que lui accordait la

Constitution, pour paralyser l'effet des lois dictées par

l'aristocratie bourgeoise: ç'aurait été le moyen de rendre quelque

popularité à un pouvoir affaibli. La vérité est que ces écrivains

attachaient alors peu d'importance à la forme du gouvernement. Le roi

était en outre, à leurs yeux, l'otage de la Révolution. De là les

efforts du peuple pour le retenir à Paris; et quand Louis XVI voulut,

par des motifs qu'il est difficile d'éclaircir, se rendre à

Saint-Cloud, un commencement d'émeute lui fit comprendre qu'il devait

renoncer à tout projet de départ.--Ainsi les révolutionnaires tenaient

à garder le roi.

Et c'était le moment où, d'accord avec Marie-Antoinette, Louis XVI

(nous le savons aujourd'hui) recherchait l'alliance de tous les rois de

l'Europe, pour attirer en France les armées étrangères.

Un mot sur les doctrines économiques de la Révolution. Il y avait deux

écoles: la première résumait ainsi ses tendances: «Honorables

indigents! malgré les injustices et les dédains de la classe opulente,

contentez-vous de lui avoir inspiré un moment la terreur. Persévérez

dans vos travaux; ne vous lassez point de porter le poids de la

Révolution; elle est votre ouvrage; son succès dépend de vous; votre

réhabilitation dépend d'elle. N'en doutez pas, vous rentrerez un jour,

et peut-être bientôt, dans le domaine de la nature, dont vous êtes les

enfants bien-aimés. Vous y avez tous votre part. Oui, vous devez tous

devenir propriétaires, un jour, mais pour l'être il vous faut acquérir

des lumières que vous n'avez pas. C'est au flambeau de l'instruction à

vous guider dans ce droit sentier, qui tient le juste milieu entre vos

droits et vos devoirs.» Honorables indigents! qui ne reconnaîtrait à ce

langage une magnifique réparation des inégalités sociales? Messeigneurs

les pauvres! cette école voulait l'augmentation du bien-être individuel

par le travail, par des lois justes, par la transformation régulière du

travailleur économe en propriétaire éclairé.

L'autre école, à la tête de laquelle se plaça l'ancienne loge

maçonnique des _Amis de la Vérité_, contenait en germe la doctrine du

communisme socialiste, moins les mots, qui n'étaient pas encore

trouvés: elle réclamait, comme une conséquence de la Révolution, la

_propriété pour tous_. Cette proposition, quoique confuse, déplut aux

Jacobins, qui accusèrent les _Amis de la Vérité_ de vouloir la loi

agraire: on n'avait pas alors d'autre terme pour désigner une

répartition égale de la richesse publique. Le sort de la classe

ouvrière était, aux deux points de vue, l'objet d'une active

sollicitude. Dans la presse, un homme s'occupait ardemment du rapport

des questions politiques à la question du travail et des salaires;

c'était Marat. L'_Ami du Peuple_ devait sans doute à ces articles, où

il osait se parer fièrement des guenilles de la misère, une influence

que d'autres feuilles beaucoup mieux rédigées n'acquéraient pas alors.

Il revêtit le sac et le cilice de la classe déshéritée pour laquelle il

réclamait des droits, des soulagements et une justice. Le dédain avec

lequel les écrivains royalistes parlaient de la classe inférieure

l'entraînait quelquefois à se faire leur avocat officieux. Voici l'un

de ces plaidoyers:

«Toute la canaille anti-révolutionnaire s'est accordée à traiter de

_brigands_ les citoyens de la capitale armés de piques, de lances, de

haches, de bâtons; c'est une infamie: ils faisaient partie de l'armée

parisienne. Aux yeux des hommes libres, ils n'étaient pas moins soldats

de la patrie que les citoyens en uniforme; et, aux yeux du philosophe,

ils étaient la fleur de l'armée. Je le répète, la classe des

infortunés, que la richesse insolente défigure sous le nom de

_canaille_, est la partie la plus saine de la société; la seule qui,

dans ce siècle de boue, aime encore la vérité, la justice, la liberté;

la seule qui, consultant toujours le simple bon sens, et s'abandonnant

aux élans du coeur, ne se laisse ni aveugler par les sophismes, ni

séduire par les cajoleries, ni corrompre par la vanité; la seule qui

soit inviolablement attachée à la patrie, et dont maître Motier

(Lafayette) n'eût jamais fait des cohortes prétoriennes. Lecteurs

irréfléchis, qui voudriez savoir pourquoi la classe des infortunés

serait la moins corrompue de la société, apprenez que, forcée de

travailler continuellement pour vivre, et n'ayant ni les moyens ni le

temps de se dépraver, elle est restée plus près que vous de la nature.»

C'était, dira-t-on, provoquer à la guerre des pauvres contre les

riches. Je n'en disconviens pas; mais dans les écrits de Marat lui-même

on ne découvre rien qui ressemble à la théorie du communisme.

Mirabeau mort, plusieurs membres de l'Assemblée nationale se

disputèrent son influence. Robespierre, qu'on avait surnommé la

_chandelle d'Arras_, par allusion au flambeau qui venait de s'éteindre,

n'avait, dans son éloquence, ni l'éclat ni la chaleur de Mirabeau; mais

la conscience de l'homme d'État concourt souvent plus que le génie au

salut des nations. Cette parole qu'on affectait de rabaisser était

d'ailleurs forte, solide, carrément taillée dans le marbre. A propos du

droit de pétition, l'orateur s'éleva à la véritable éloquence. «Plus un

homme est faible et malheureux, s'écria-t-il, plus il a besoin du droit

de pétition; et c'est parce qu'il est faible et malheureux que vous le

lui ôteriez! Dieu accueille les demandes, non seulement des plus

malheureux des hommes, mais des plus coupables.» Robespierre fut

soutenu par l'abbé Grégoire: «Le mot pétition signifie _demande_. Or,

dans un État populaire, que peut demander un citoyen quelconque qui

rende le droit de pétition dangereux? Ne serait-il pas étrange qu'on

défendît à un citoyen non actif de provoquer des lois utiles, qu'on

voulût se priver de ses lumières? Qu'on ne dise pas qu'il n'y a de

citoyens non actifs que les vagabonds. Je connais, à Paris, des

citoyens qui ne sont pas actifs, qui logent à un sixième, et qui sont

cependant en état de donner des lumières, des avis utiles.»

L'Assemblée murmure; les tribunes applaudissent. Le parti des

courtisans voulait refuser au malheureux la faculté de faire entendre

ses plaintes, il niait à la brebis qu'on égorge le droit de geindre

sous le couteau. Robespierre reparut trois fois à la tribune, au milieu

de la rage des modérés: «Je demande, s'écria-t-il, je demande à

monsieur le président que l'on ne m'insulte pas continuellement autour

de moi, lorsque je défends les droits les plus sacrés des citoyens.» La

sonnette était impuissante à rétablir l'ordre. Au milieu de ces

violences, qui partaient du milieu de la salle, Robespierre était

appuyé par les tribunes: sa parole allait plus loin que l'enceinte

législative; ce qui faisait surtout la force de ce député, c'est qu'il

s'adressait toujours à la nation. Il n'y avait plus guère de discussion

à laquelle Maximilien ne mêlât sa parole obstinée. Il s'était formé, à

Paris, une société d'_Amis des noirs_, qui travaillait à l'abolition de

l'esclavage et de la traite des nègres. Quand la question des colonies

s'agita devant l'Assemblée nationale, Grégoire, qui était membre de

cette société philanthropique, éleva la voix en faveur des hommes de

couleur. Malonet déclara que si l'Assemblée persistait à vouloir élever

un trophée à la philosophie, elle devait s'attendre à le composer des

débris de vaisseaux, et du pain d'un million d'ouvriers.

Le tour de Robespierre était venu; jamais il ne se montra ni plus libre

de préjugés, ni mieux inspiré par un sentiment de justice. «S'il

fallait, s'écria-t-il, s'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice,

il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe... Dès le

moment où, dans un de vos décrets, vous aurez prononcé le mot

_esclave_, vous aurez prononcé votre déshonneur. (Nombreux murmures;

l'orateur continue impassible.) L'intérêt suprême de la nation et des

colonies est que vous ne renversiez pas, de vos propres mains, les

bases de la liberté! Périssent les colonies (nouvel orage dans la

salle), s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre

indépendance! Je le répète, périssent les colonies, si les colonies

veulent, par des menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le

plus à leurs intérêts! Je déclare que nous ne leur sacrifierons ni la

nation ni l'humanité entière.»

Ces mots: «Périssent les colonies plutôt qu'un principe,» ont été

souvent reprochés à Robespierre. Il faut pourtant se dire que nul ne

prévoyait alors les massacres de Saint-Domingue. Les horreurs de

l'esclavage n'ont-elles point, d'ailleurs, amené ces épouvantables

représailles? Il existe deux sortes d'hommes d'État: ceux qui

s'accommodent aux circonstances, et ceux qui poursuivent un système.

Maximilien était de ces derniers. Les ruines d'un monde peuvent frapper

le citoyen armé d'une conviction; elles ne l'ébranlent point.

La nation, malgré la vente des biens du clergé, qui ne pouvait se faire

que successivement, se trouvait alors sans argent et sans armée! Les

caisses vides, les frontières ouvertes, où allions-nous? Cet état de

choses désastreux se trouvait étroitement lié au travail de destruction

et de recomposition qui s'opérait alors dans la société. La discipline

militaire était à reconstruire sur de nouvelles bases. Les partisans de

l'immobilité voulaient, au contraire, qu'on conservât les abus de

l'ancien système. Ce fut encore Robespierre qui domina toute la

discussion: «Législateurs, dit-il, gardez-vous de vouloir avec

obstination des choses contradictoires, de vouloir établir l'ordre sans

justice. Ne vous croyez pas plus sages que la raison, ni plus puissants

que la nature.» On avait parlé de lier les soldats à l'ancien régime

militaire par un serment sur l'honneur. «Quel est, s'écria-t-il, cet

honneur au-dessus de la vertu et de l'amour de son pays? Je me fais

gloire de ne pas connaître un pareil honneur.» L'oratear proposait le

licenciement de l'armée. Un membre du côté droit, Cazalès, lui succède

à la tribune et injurie brutalement le discours de Robespierre, qu'il

traite de diatribe calomnieuse. Ici des cris _à l'ordre! à l'Abbaye_ un

vacarme horrible du côté gauche.--Le souffle des hommes forts se

reconnaît à cela, qu'il soulève des orages.

[Illustration: Collot-d'Herbois.]

Cependant la contre-révolution faisait chaque jour des progrès, à la

cour et dans certaines classes de la société. Le ciel se montrait

chargé de nuages. A l'intérieur du pays, le clergé réfractraire, ce ver

rongeur de la Constitution, annonçait avec triomphe le retour de

l'ancien régime; les émigrés adressaient, de l'étranger, des sommations

menaçantes. La reine cherchait un appui dans l'intervention de

l'Autriche. L'épidémie de la liberté commençait à gagner les nations

voisines; les monarques le savaient et, autour de la France, se nouait,

à petit bruit, le _cordon sanitaire_ qui devait l'étrangler.

Dans le château même des Tuileries, la garde nationale s'était trouvée,

plusieurs fois, aux prises avec une garde secrète, dont les membres

furent plus tard surnommés les _Chevaliers du Poignard_. Ces don

Quichotte de la monarchie guettaient l'heure et l'occasion de faire

quelque coup de tête. Une circonstance se présenta qui favorisait leurs

desseins. Le 28 février, le faubourg Saint-Antoine se porte au château

de Vincennes et veut détruire le donjon de ce frère de la Bastille.

Lafayette accourt, dissipe le rassemblement et fait une soixantaine de

prisonniers qu'il ramène à l'Hôtel de Ville.

Au retour de son expédition, le général apprend que les appartements du

roi sont remplis de gens armés de cannes à épée, de pistolets et de

poignards. C'étaient des hobereaux et des châtelains qu'on avait

appelés de la Bretagne et des provinces méridionales, au secours de la

monarchie. Déjà M. de Gouvion, major de la garde nationale, avait

prévenu le roi. Louis XVI ayant demandé pourquoi plus de quatre cents

personnes se trouvaient ainsi rassemblées dans son château, avec des

armes secrètes, on lui répondit que la noblesse, effrayée de

l'événement de Vincennes, s'était ralliée autour de Sa Majesté pour la

défendre. Il désapprouva, mais faiblement, _le zèle indiscret de ces

messieurs_. La garde les fouillait, les désarmait, les huait, les

chassait, quand Lafayette arrive, qui termine cette comédie de

dévouement provincial par une complète déroute. Le général lança fort

rudement les ducs de Villequier et de Duras, que le lendemain, dans un

ordre du jour, il qualifia de «chefs de la domesticité du château.»

Que signifiait pourtant la conduite ambiguë de Louis XVI? Où voulait-on

en venir? Quel ténébreux dessein, quelle intrigue se cachait sous le

manteau des conspirateurs royalistes? Le temps va dévoiler ce secret.

Les mains pleines de vérités, la France les avait courageusement

ouvertes; elle inondait le monde de ses lumières. A la diffusion des

principes de 89, elle avait même sacrifié, pour un temps, cette ardeur

belliqueuse qui était un des apanages de notre vieille race celtique.

«La nation française, disait la Constitution, renonce à entreprendre

aucune guerre, dans la vue de faire des conquêtes, et n'emploiera

jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple.» D'où vient donc

que, non contentes de se tenir sur leurs gardes, les monarchies

étrangères avaient formé entre elles une ligue offensive et défensive?

Pourquoi appuyaient-elles ouvertement les desseins et les manoeuvres

des émigrés?--Elles craignaient encore plus les idées de la Révolution

que ses armées.

Déjà plusieurs étrangers, nous l'avons vu, étaient accourus en France

et se ralliaient, de toute leur âme, à un mouvement qui, tôt ou tard,

devait affranchir leur patrie. Parmi ces étrangers se distinguait au

premier rang une jeune fille, une Liégeoise.

Théroigne de Méricourt voyait, avec frémissement, le pays où elle était

née, sa bonne ville de Liége, sous le joug des préjugés et de

l'arbitraire; elle résolut, un peu follement, de courir les chances

d'une lutte en faveur des principes révolutionnaires. Ce rôle lui

souriait; hirondelle du printemps de la liberté, elle irait annoncer,

aux peuples du Nord, que le moment de soulever les glaces du despotisme

était venu. Peut-être s'exagérait-elle (Théroigne était toujours femme)

ses moyens d'influence; elle comptait secrètement sur ses yeux noirs,

sur sa taille de fée, sur sa main petite et d'une perfection

incroyable, pour gagner le coeur du peuple. Elle avait une éloquence

naturelle et toute débordante; son babil amusait, charmait, tournait

les têtes; c'est ainsi qu'elle avait désarmé le régiment de Flandre.

Théroigne était partie avec Bonne-Carrère, secrétaire au club des

Jacobins; ils arrivèrent à Bruxelles et dans le pays de Liége.

Jusqu'ici tout allait bien: mais nos zélés émissaires étaient suivis à

la piste par deux Français, dont les projets masqués éventèrent le

complot. Carrère fut assez heureux pour s'évader; Théroigne tomba au

pouvoir de l'Autriche et fut conduite à Vienne, dans la forteresse de

Kulstein, sous la double accusation de propagande et de régicide; on

entendait ainsi flétrir la conduite qu'avait tenue Théroigne à

Versailles, dans les journées des 5 et 6 octobre.

Cette héroïne des faubourgs, si horriblement décriée pour ses moeurs,

s'était renouvelée dans l'amour de la Révolution. Avant son départ de

Paris, elle n'avait plus que de chastes rapports avec les principaux

meneurs; Théroigne faisait sa société intime du rigide abbé Sieyès et

du républicain Gilbert Romme, une espèce de quaker affectant la plus

austère modestie, la malpropreté même, et d'une figure à faire peur. Ce

Romme était un métaphysicien obscur, un alchimiste politique, dont les

dissertations bizarres s'échappaient comme les fumées d'un cerveau en

ébullition. Rien n'était plus amusant que de voir la petite Théroigne

l'écouter d'un air grave, et renchérir encore sur la mysticité de son

maître, dans son aimable jargon moitié flamand moitié français: ils

travaillaient ainsi, l'un et l'autre, à la découverte de la nouvelle

pierre philosophale. L'amour de la Révolution lui refit une virginité:

elle vendit ses parures, ses meubles et ses bijoux, et jeta tout dans

le tronc de la patrie. A Kulstein, au milieu du silence et de

l'obscurité, les idées, les destins, les mouvements de la France,

pesaient sur son âme opprimée. Elle subit plusieurs mois d'une

captivité très-dure.

Cependant Louis XVI ne pouvait se consoler des pertes que faisait,

chaque jour, son autorité souveraine. La reine lui soufflait

secrètement la haine et le mépris de la Constitution; elle ne cessait

de mettre sous ses yeux l'inutilité des sacrifices consentis depuis le

14 juillet, les exigences toujours plus impérieuses de l'opinion

dominante, les conseils qu'avait donnés Mirabeau lui-même, épouvanté

des dangers que courait la monarchie, et payé d'ailleurs pour lui

prêter son appui. Mère, elle parlait surtout de l'amour qu'elle portait

à son fils, de ses perpétuelles alarmes. Toutes ces raisons étaient de

nature à faire impression sur l'esprit du roi. Louis XVI n'avait cessé

d'entretenir, depuis quelques mois, une correspondance secrète avec les

cours étrangères. Il intriguait, intriguait, intriguait. Depuis

longtemps, il cherchait un endroit du royaume d'où lui et sa famille

pussent communiquer en sûreté avec les puissances du Nord et dicter des

lois à l'Assemblée nationale. Il lui fallait un homme dévoué, qui

entrât dans le complot, et une armée qui servit de point d'appui pour

réagir sur la Révolution. Cet homme était trouvé: M. de Bouillé,

l'impitoyable héros de Nancy, avait été chargé de réunir des troupes,

sous son commandement, autour de la forteresse de Montmédy. C'est là

que, toutes réflexions faites, le roi et la famille royale avaient

décidé de se rendre. On touchait, par ce point, aux mouvements

militaires de l'Autriche. De cette manière, tout était sauvé: la cour

n'était plus éloignée de l'accomplissement de son rêve que par la

distance qui sépare Paris de la frontière. Des préparatifs de départ

furent concertés dans le plus grand mystère; ce n'était pas une légère

entreprise que d'enlever, sans bruit, le trousseau de la reine, ses

parures, ses bijoux favoris et tout ce monde de coquetterie féminine,

_mundus muliebris_, dont le poids et le volume compliquaient la

difficulté de l'évasion. Il y eut bien du temps consumé dans ces

apprêts de fuite; la famille royale crut enfin n'avoir rien oublié,

rien négligé pour s'ouvrir clandestinement le chemin de l'exil ou du

triomphe. Vaine espérance! Elle n'avait pas tenu compte de l'imprévu,

qui déjoue les calculs de la prudence humaine, au moment même où les

projets les mieux conçus touchent à leur exécution, et où paraissent

s'abaisser tous les obstacles.

Histoire des Montagnards · 第 28 / 146 题