Le parti des indifférents.--Marat éclate.--Camille Desmoulins dénoncé
par Malouet.--Apparition de Saint-Just.--Désorganisation de
l'armée.--Mort de Loustalot.--Une séance du club de Jacobins.--Mariage
de Camille Desmoulins.--Mort de Mirabeau.
Sous tous les gouvernements et à toutes les époques, quelle que soit la
gravité des circonstances, quels que soient les troubles qui agitent le
pays, il se rencontre des hommes qui se font une règle de conduite de
demeurer étrangers aux événements, de rester insensibles aux plus
nobles enthousiasmes; ils ne s'arrêtent jamais à une détermination
qu'après avoir pris conseil de leur amour-propre ou de leurs intérêts
personnels: à qui les comparerons-nous, sinon à ces anges neutres, dont
parle Dante, «qui n'ont voulu prendre parti ni pour Dieu ni pour Satan,
êtres sans infamie comme sans gloire, mais dont la vie est si basse,
que la justice et la miséricorde les dédaignent également»? Ces
hommes-là se nommèrent alors, eux-mêmes, les impartiaux. Toute leur
impartialité n'était qu'un masque, sous lequel se couvrit le royalisme.
Nuls principes! ces hommes ramenaient tous les devoirs à l'égoïsme;
c'est assez dire qu'ils n'en reconnaissaient aucun. «L'égoïste
vertueux, lit-on dans une de leurs brochures, n'est d'aucun parti,
d'aucune faction, d'aucun complot. Ses supérieurs le considèrent, ses
égaux l'aiment, ses inférieurs le respectent: il est heureux.»
Toute cette morale épicurienne contraste singulièrement avec l'esprit
et le langage des révolutionnaires. Je lis, dans un discours prononcé a
l'assemblée fédérative de Valence, les paroles suivantes:
«Quelque assurée que paraisse la conquête de notre liberté,
gardons-nous de penser qu'il ne nous reste que des jouissances à
satisfaire; c'est, au contraire, par des privations qu'il nous faudra
la consolider.»
Qu'on compare ces deux manières de voir, et qu'on juge!
Toute passion, si noble qu'elle soit, a pourtant ses excès: l'amour de
la liberté se montre jaloux, ombrageux, alarmé comme tous les autres
amours. Marat était ainsi fait, que le moindre bruit d'infidélité à la
patrie le jetait dans des fureurs. Toujours traqué, il avait pris le
parti de s'évanouir comme l'air. Il faut lire le journal de Camille
Desmoulins, pour se faire une idée de l'existence fabuleuse de cet être
bizarre, qui semblait avoir dérobé l'anneau de Gygès. Pour se
soustraire à la nuit des cachots, il s'était réduit à vivre au fond
d'une cave; là du moins il pouvait écrire, continuer la rédaction de
l'_Ami du peuple_. Ce qui l'effrayait le plus était l'idée du repos.
Marat luttait contre le Châtelet, contre la Municipalité, contre
l'Assemblée nationale. Aux poursuites, il répondait par des défis. Tout
dernièrement, nouvel esclandre; grande perquisition chez l'invisible
Marat; à défaut du coupable, on saisit ses papiers, les numéros de son
journal, et une pauvre vieille femme qui pliait les feuilles. A minuit,
on emmène le tout chez Bailly. Qu'y a-t-il donc? Marat avait, dit-on,
lancé un nouveau pamphlet anonyme: _C'en est fait de nous_. Rien de
plus irrité que l'auteur de cet écrit; il dépasse toutes les bornes;
mais, il faut bien le dire, les journaux étaient presque tous montés,
depuis quelque temps, au diapason de la violence la plus
extraordinaire. Marat, dont on a voulu faire la personnification de la
démence, se montrait souvent plus modéré que Fréron et autres.
Peut-être cette exagération était-elle nécessaire pour réveiller
l'esprit public; on ne sonne pas le tocsin d'alarme avec un grelot. Or
nous verrons plus loin que la Révolution courait alors des dangers
réels. Il est toujours mal, sans doute, de provoquer au désordre; la
vie de l'homme est inviolable et sacrée dans tous temps: mais l'Ami du
peuple voulait-il réellement qu'on prît ses provocations à la lettre?
On peut en douter. Dans son adresse aux citoyens, je découvre moins de
conseils réfléchis que de véhémentes hyperboles.
«Citoyens de tout âge et de tout rang, s'écrie-t-il, les mesures prises
par l'Assemblée nationale ne sauraient vous empêcher de périr; c'en est
fait de vous pour toujours, si vous ne courez aux armes, si vous ne
retrouvez cette valeur héroïque, qui, le 14 juillet et le 5 octobre,
sauvèrent deux fois la France. Volez à Saint-Cloud [Note: Il paraît que
Louis XVI habitait alors, pour quelques jours, le château de
Saint-Cloud.], s'il en est encore temps; ramenez le roi et le dauphin
dans vos murs; tenez-les sous bonne garde, et qu'ils vous répondent des
événements; renfermez l'Autrichienne et son beau-frère: qu'ils ne
puissent plus conspirer; saisissez-vous de tous les ministres et de
leurs commis; mettez-les aux fers; assurez-vous du chef de la
municipalité et des lieutenants de mairie; gardez à vue le général;
arrêtez l'état-major; enlevez le parc d'artillerie de la rue Verte;
emparez-vous de tous les magasins et moulins à poudre; que les canons
soient répartis entre tous les districts, que tous les districts se
rétablissent et restent à jamais permanents; qu'ils fassent révoquer
les funestes décrets. Courez, courez, s'il en est encore temps, ou
bientôt de nombreuses légions ennemies fondront sur vous: bientôt vous
verrez les ordres privilégiés se relever, le despotisme, l'affreux
despotisme, reparaîtra plus formidable que jamais. Cinq à six cents
têtes abattues vous auraient assuré repos, liberté et bonheur; une
fausse humanité a retenu vos bras et suspendu vos coups: elle va couler
la vie à des millions de vos frères; que vos ennemis triomphent un
instant, et le sang coulera à grands flots; ils vous égorgeront sans
pitié, ils éventreront vos femmes; et, pour éteindre à jamais parmi
vous l'amour de la liberté, leurs mains sanguinaires chercheront le
coeur dans les entrailles de vos enfants.» Ce style est atroce; ces
soupçons et ces conseils font horreur, à nous surtout qui lisons de
pareilles lignes avec sang-froid et à distance des événements. Mais
alors les esprits étaient enflammés par la lutte; le langage se
chargeait de teintes sinistres; la défiance colorait tout en noir; et
l'esprit public était assiégé de fantômes. Marat était le type de
l'hypocondrie sociale. Son esprit se nourrissait d'alarmes, son
imagination effarée donnait aux événements la figure glaciale de la
trahison et de la perfidie; il représentait réellement l'inquiétude de
tous les nouveaux affranchis, qui croient partout revoir le bout de la
chaîne. La lecture du _C'en est fait de nous_ souleva l'Assemblée
nationale. Dénoncé par Malouet, Marat rendit guerre pour guerre. Voici
le curieux manifeste qu'il lança au plus fort de l'orage:
«J'ai un si souverain mépris pour ceux qui ont rendu le décret qui me
déclare criminel de lèse-nation, et plus encore pour ceux qui ont été
chargés de l'exécuter, j'ai tant de confiance dans le bon sens du
peuple, qu'on s'est efforcé d'égarer, et tant de certitude de
l'attachement qu'il a pour son _ami_, dont il connaît le zèle, que je
suis sans la plus légère inquiétude sur les suites de ce décret
honteux, et que je ne balancerais pas à aller me remettre entre les
mains des jugeurs du Châtelet, si je pouvais le reconnaître pour
tribunal d'État, si j'avais l'assurance de ne pas être emprisonné, et
d'être interrogé à la face des cieux, certain qu'ils seraient plus
embarrassés que moi. S'ils n'étaient pas mis en pièces, avant que l'Ami
du Peuple eût achevé de plaider sa cause, ils apprendraient de lui ce
que c'est que d'avoir affaire à un homme de tête, qui ne s'en laisse
point imposer, qui ne prête point le flanc à la marche de la chicane,
qui sait relever des juges prévaricateurs, les ramener au fond de
l'affaire, et les montrer dans toute leur turpitude; ce que c'est que
d'avoir affaire à un homme de coeur, fier de sa vertu, brûlant de
patriotisme, [Note: Une circonstance risible vint croiser cette
boutade: «Le président, raconte Camille Desmoulins, annonça que Marat,
le criminel de lèse-nation, faisait hommage à l'Assemblée de son plan
de législation criminelle. On crut d'abord que c'était un tour de
Marat, qui envoyait ses élucubrations patriotiques, enrichies de son
portrait, pour persiffler les noirs (les membres du côté droit) et le
Châtelet, qui ne pouvaient pas mettre la main sur l'original. Mais il
faut entendre _l'Ami du Peuple_ dans son numéro suivant se défendre de
cet envoi. «Il y a dix ou douze jours, dit-il, que ce plan fut remis à
une dame pour te faire passer au président de l'Assemblée. Je regrette
beaucoup qu'il ait été présenté dans une conjoncture pareille. Je ne
sais point faire de platitudes; loin de rendre dorénavant à
l'Assemblée aucun hommage, je n'aurai pour elle que justice sévère; je
ne lui donnerai aucun éloge.» Marat concluait en déclarant, à son tour,
l'Assemblée _criminelle de haute trahison_, le tout au grand amusement
de Camille, qui s'égayait de son ami Marat comme d'un _phénomène
politique_.] exalté par le sentiment de la grandeur des intérêts qu'il
défend, connaissant les grands mouvements des passions et l'art
d'amener les scènes tragiques.»
L'un des moindres défauts de Marat était de faire, sans cesse, l'éloge
de lui-même.
Camille Desmoulins avait, lui aussi, été dénoncé par Malouet, comme le
_digne émule_ de Marat. Il réclama par voie de pétition. «S'il y a
quelque reproche à me faire, disait Camille, ce serait plutôt d'être
idolâtre de la nation et non d'être criminel envers elle.» Alors
Malouet: «Camille Desmoulins est-il innocent? il se justifiera. Est-il
coupable? je serai son accusateur et celui de tous ceux qui prendront
sa défense. Qu'il se justifie, s'il l'ose.» A ces mots, une voix
s'élève des tribunes: «Oui, je l'ose.» Tumulte: une partie de
l'Assemblée surprise se lève. Le président donne l'ordre d'arrêter
l'interrupteur, qui n'était autre que Camille. Robespierre prend une
grave initiative: «Je crois que l'ordre provisoire donné par M. le
président était indispensable: mais devez-vous confondre l'imprudence
et l'inconsidération avec le crime? Il s'est entendu accuser d'un crime
de lèse-nation; il est alors difficile à un homme sensible de se taire.
On ne peut supposer qu'il ait eu l'intention de manquer de respect au
corps législatif. L'humanité, d'accord avec la justice, réclame en sa
faveur. Je demande son élargissement et qu'on passe à l'ordre du jour.»
Pendant ce temps, Camille avait filé d'une tribune à l'autre, et les
inspecteurs de la salle annoncent qu'il s'est échappé.
On oublie l'incident pour continuer la délibération sur l'adresse.
Robespierre revient plusieurs fois à la charge. Pétion présente fort
adroitement un projet de décret qui annule celui de la veille: Camille
est excepté de la dénonciation qui se trouve maintenue seulement contre
Marat. Il faut entendre Camille raconter lui-même, dans son style
charivarique, l'issue de cette affaire: «Victor Malouet avait assez
bien arrangé son plan de procédure, mais il n'a pas joui longtemps de
sa victoire. Il avait saisi habilement l'avantage
«D'une nuit qui laissait peu de place au courage.»
M. Dubois de Crancé a rallié les patriotes, et j'ai eu la gloire
immortelle de voir Pétion, Lameth, Barnave, Cottin, Lucas, Decroix,
Biauzat, etc., confondre les périls d'un journaliste famélique avec la
liberté, et livrer pendant quatre heures un combat des plus opiniâtres,
pour m'arracher aux noirs qui m'emmenaient captif; maints beaux faits
surtout ont signalé mon cher _Robespierre_. Cependant la victoire
restait indécise, lorsque _Camus_, qu'on était allé chercher au poste
des archives, accourant sans perruque et le poil hérissé, se fit jour
au travers de la mêlée, et parvint enfin à me dégager des aristocrates,
qui, malgré l'inégalité des forces et les embuscades inattendues de
_Dubois_ et de _Biauzat_, se battaient en désespérés. Il était onze
heures et demie; _Mirabeau-Tonneau_ était tourmenté du besoin d'aller
rafraîchir son gosier desséché, et je fus redevable du silence
qu'obtint _Camus_, moins à la sonnette du président, qui appelait à
l'ordre, qu'à la sonnette de l'office, qui appelait les ci-devant et
les ministériels à souper, et qui, depuis plus d'une heure, sonnait la
retraite. Ils abandonnèrent enfin le champ de bataille, je fus ramené
en triomphe; et à peine ai-je goûté quelque repos, que déjà un chorus
de colporteurs patriotes vient m'éveiller du bruit de mon nom, et crie
sous mes fenêtres: _Grande confusion de Malouet; grande victoire de
Camille Desmoulins_; comme si c'était la victoire de celui qui, les
mains chargées de chaînes, ne pouvait combattre, et non pas la victoire
de cette cohorte sacrée des amis de la Constitution, de cette foule de
preux Jacobins, qui ont culbuté _les Malouet, les Desmeuniers, les
Murinais, les Foucault_, et cette multitude de noirs et de gris,
d'aristocrates vétérans et de transfuges du parti populaire.»
Camille, tiré d'un mauvais pas, n'en devint guère plus sage: cet
écolier de génie écoutait plutôt son immense mémoire, son amour de la
plaisanterie et du trait que sa sûreté personnelle, et même que la
dignité de la Révolution.
Un nouveau caractère allait entrer sur la scène, et prendre une part
active aux événements.
Le 19 août 1790, Robespierre reçut de Blérancourt, près de Noyon, une
lettre; l'écriture en était nette et hardie, il lut:
«Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du
despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que comme Dieu, par
des merveilles, je m'adresse à vous, monsieur, pour vous prier de vous
réunir à moi pour sauver mon triste pays. La ville de Couci s'est fait
transférer (ce bruit court ici) les marchés francs du bourg de
Blérancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les priviléges
des campagnes? Il ne restera donc plus à ces dernières que la taille et
les impôts! Appuyez, s'il vous plaît, de tout votre talent, une adresse
que je fais par le même courrier, dans laquelle je demande la réunion
de mon héritage aux domaines nationaux du canton, pour que l'on
conserve à mon pays un privilége sans lequel il faut qu'il meure de
faim. Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vous
n'êtes pas seulement le député d'une province, vous êtes celui de
l'humanité et de la république. Faites que ma demande ne soit pas
méprisée.
«_Signé_: SAINT-JUST,
«Électeur au département de l'Aisne.»
Robespierre demeura longtemps absorbé; l'émotion s'empara de tout son
être, il lui sembla que son âme se séparait de la matière et se
trouvait en contact avec une âme soeur: ces deux hommes s'étaient
compris à distance.
Au moment où venait de se former, entre Robespierre et ce jeune
inconnu, un lien que le fer seul de leurs ennemis devait trancher plus
tard, Marat rompait avec un des hommes qui devaient l'entraîner dans
une lutte à mort. «Monsieur Brissot, écrivait-il, m'avait toujours paru
vrai ami de la liberté: l'air infect de l'Hôtel de Ville, et plus
encore le souffle impur du général (Lafayette), influèrent bientôt sur
ses principes; son plan d'aristocratie municipale, qui a servi de
canevas à celui de Desmeuniers, ne me laissa plus voir en lui qu'un
petit ambitieux, un souple _intrigant_, et la voix du patriotisme
étouffa dans mon coeur la voix de l'amitié.» Intrigue et intrigants,
c'est le fer rouge dont la Montagne marquera, plus tard, tout le parti
de la Gironde.
Il existait dans l'armée un principe de dissolution: Mirabeau proposa
de la licencier pour la réorganiser sur de nouvelles bases. On n'osa
prendre cette mesure. Dans l'ancien système, l'armée était une simple
machine de guerre; elle n'agissait pas, elle fonctionnait. Composée,
comme le clergé, d'une noblesse et d'un peuple, elle consacrait, sous
l'uniforme, la plus entière séparation des castes: d'un côté, les
officiers; de l'autre, les sous-officiers et les soldats. Quand
les bases de l'ancienne société s'ébranlèrent, toutes les
institutions avaient été obligées de s'ouvrir à l'élément
démocratique: il n'en fut pas de même de l'armée. Abattue partout
ailleurs, l'aristocrati levait encore la tête sous les drapeaux.
Appuyée sur l'obéissance passive qu'imposent les lois militaires, elle
bravait, en quelque sorte, le torrent des idées nouvelles. Les opinions
étaient déterminées par la place que chacun occupait dans cette
formidable hiérarchie: les officiers, tous d'origine noble, se
montraient généralement opposés à la Révolution; les sous-officiers et
les soldats se déclaraient, au contraire, très-favorables au mouvement:
de là deux partis dans l'armée comme dans la nation. Les soldats,
quoique gardés à vue par leurs chefs, lisaient et commentaient entre
eux les écrits publics; l'esprit de liberté pénétrait à travers
l'uniforme.
Telle était la situation, lorsqu'une étincelle mit le feu aux poudres.
A Nancy éclata un soulèvement général qui faillit dégénérer en une
guerre civile. Trois régiments s'insurgèrent; Bouillé marcha sur eux, à
la tête de la garnison et des gardes nationales de Metz; il les soumit.
Le sang avait coulé: cette victoire fit horreur à ceux mêmes que la loi
de la subordination mettait dans la nécessité de vaincre. Quand cette
nouvelle arriva sur Paris, elle causa une exaspération terrible.
Quarante mille hommes entourent la salle du Manége, et poussent des
cris d'imprécations contre Bouillé, jusque dans les Tuileries; ils
veulent arrêter le ministre de la guerre. L'Assemblée nationale n'en
décerne pas moins des remerciements à M. de Bouillé et à l'armée
victorieuse, et des honneurs funèbres aux citoyens morts pour le
maintien de la discipline.
Un conseil de guerre, composé d'officiers appartenant aux divisions de
Vigier et de Castella, avait condamné vingt-trois soldats de
Château-Vieux à la peine de mort, quarante et un aux galères; soixante
et onze furent renvoyés à la justice de leur régiment. Robespierre fit
un appel à la clémence de l'Assemblée. Remontant des effets aux causes,
il accusa les mauvais traitements dont l'armée était victime de la part
de ses chefs. «Il ne faut pas seulement, ajouta-t-il, fixer votre
attention sur la garnison de Nancy; il faut, d'un seul coup d'oeil,
envisager la totalité de l'armée. On ne saurait se le dissimuler, les
ennemis de l'État ont voulu la dissoudre: c'est là leur but. On a
cherché à dégoûter les bons; on a distribué des cartouches jaunes;
[Note: C'était une punition et une marque d'infamie.] on a voulu aigrir
les troupes pour les forcer à l'insurrection, faire rendre un décret,
et en abuser en leur persuadant qu'il est l'ouvrage de leurs ennemis.
Il n'est pas nécessaire de plus longs développements pour vous prouver
que les ministres et les chefs de l'armée ne méritent pas votre
confiance.»
Signalons un trait de dévouement et d'humanité: la femme Humberg,
concierge de la porte de Stanislas, à Nancy, voulant éteindre le feu de
la guerre civile, prit un seau d'eau et le renversa sur la lumière d'un
canon, malgré l'opposition des canonniers.
La nouvelle des massacres de Metz et de Nancy eut un retentissement
sinistre dans les feuilles publiques. Marat ne se connaît plus; il
s'emporte, il délire.
«Juste ciel! s'écrie-t-il. Tous mes sens se révoltent, et l'indignation
serre mon coeur. Lâches citoyens! verrez-vous donc, en silence,
accabler vos frères? Resterez-vous donc immobiles, quand des légions
d'assassins vont les égorger? Oui, les soldats de la garnison de Nancy
sont innocents; ils sont opprimés, ils résistent à la tyrannie; ils en
ont le droit, leurs chefs sont seuls coupables, c'est sur eux que
doivent tomber vos coups: l'Assemblée nationale elle-même, par le vice
de sa composition, par la dépravation de la plus grande partie de ses
membres, par les décrets injustes, vexatoires et tyranniques qu'on lui
arrache journellement, ne mérite plus votre confiance.»
Ces accès de colère qui faisaient affluer tout son sang vers le coeur,
à la vue de l'injustice, avaient, plus d'une fois, valu à Marat une
réputation de folie; il ne s'en laissa pas ébranler. Toute la vengeance
qu'il exerça fut de renvoyer la même accusation à ses ennemis.
«Rien n'égale, poursuit-il, l'horreur que j'ai pour les noirs projets
des ennemis de la Révolution, si ce n'est le mépris que m'inspiré leur
démence! Qu'un prince ou des ministres accablés de regrets d'avoir, par
leurs concussions et leur tyrannie, amené les choses au point où elles
en sont, et furieux de ne pouvoir les rétablir, perdent la tête, et se
conduisent en insensés, il n'y a rien là d'étrange. Mais qu'un sénat
nombreux imite leurs folies, c'est ce qu'on refuserait de croire, si
l'on ignorait que ses membres sont presque tous agités des mêmes
passions. Comment, toutefois, ne s'est-il pas trouvé, parmi eux, un
seul homme qui les ait rappelés à la raison, à la prudence? Quel
aveuglement impardonnable de vouloir suivre aujourd'hui, avec les
troupes réglées, les maximes de l'ancien régime! Sont-ce des hommes,
dont les écrits patriotiques ont ouvert les yeux, dont le sentiment de
la liberté a élevé l'âme, et qui craignent moins la mort que le
déshonneur, que l'on peut encore traiter en serfs? Est-ce en cherchant
à couvrir les anciennes vexations par de nouvelles, en employant la
violence à l'appui de l'injustice, en ajoutant outrage à outrage, que
l'on peut espérer de les rendre dociles à la voix de leurs oppresseurs?
Est-ce par des traitements iniques et honteux qu'on peut se flatter de
les plier au devoir? Non, jamais!»
Quelques jours après, le journalisme fit une perte cruelle. Loustalot,
le rédacteur des _Révolutions de Paris_, venait de mourir à l'âge de
vingt-huit ans. C'était un grand coeur et un écrivain de talent, dévoré
par le feu sacré du patriotisme. Sa feuille se tirait à un nombre
considérable d'exemplaires, et, toute palpitante de l'émotion de la
semaine, elle exerçait une énorme influence dans les faubourgs. Il
tomba au champ d'honneur, ferme, vaillant, la plume à la main: certes,
cette plume valait bien une épée. Il se rencontre des hommes chez
lesquels se résume l'instinct et le bon sens des masses; Loustalot
était de ceux-là. Au moment où le journalisme, ce nouveau pouvoir,
succédait à la royauté, l'auteur des _Révolutions de Paris_ fit mieux
encore que de gouverner le peuple: il l'éclaira. La presse devint,
alors, un véritable sacerdoce.
[Illustration: Une séance du club des Jacobins.]
Le 4 septembre 1790, Necker se retira du ministère. Sa retraite eut
tous les caractères d'une fuite; la popularité l'avait séduit; elle le
trompa. On lisait sur la porte de son hôtel: _Au ministre adoré_;
l'inscription est enlevée; une défaveur générale succède à l'ancienne
idolâtrie. Ces retours de l'opinion ne doivent pas nous étonner; dans
les temps de révolution, les idées sont tout, les hommes rien.
Necker n'avait jamais été que le masque de la volonté nationale, à un
moment donné; il s'évanouit avec la circonstance. Seuls les Montagnards
se fortifiaient et grandissaient à chaque pas; c'est qu'ils avaient
derrière eux le peuple.
La lutte des croyances continuait, quoique la Révolution ne cessât
d'appeler à elle les membres désintéressés du clergé.--La résistance
des ecclésiastiques était en raison inverse du rang qu'ils occupaient
dans la hiérarchie; les évêques se montrèrent plus opposés à la réforme
que les curés, les curés que les simples vicaires. Il y eut ça et là,
dans le bas clergé, des exemples remarquables d'adhésion au nouvel
ordre de choses; un prêtre de Saint-Sulpice, M. Jacques Roux, fit
entendre du haut de la chaire les paroles suivantes: «Interdit des
fonctions sacrées du ministère, par les vicaires généraux de Saintes,
pour m'être déclaré l'apôtre de la Révolution; forcé de quitter mon
diocèse et mes foyers, pour échapper à la fureur des méchants qui
avaient mis ma tête à prix, la joie que je ressens de prêter le serment
décrété le 27 novembre dernier, par la loi sur la constitution civile
du clergé, cette consolation inappréciable me fait oublier que, depuis
seize ans, je n'ai vécu que de mes infortunes et de mes larmes. Je jure
donc, messieurs, en présence du ciel et de la terre, que je serai
fidèle _à la nation, à la loi et au roi_, qui sont indivisibles.
J'ajouterai même que je suis prêt à verser jusqu'à la dernière goutte
de mon sang, pour le soutien d'une révolution qui a changé déjà, sur la
face du globe, le sort de l'espèce humaine, en rendant les hommes égaux
entre eux, comme ils le sont de toute éternité devant Dieu.»
Pour la plèbe du clergé, le serment exigé par la loi était un rempart
contre la tyrannie des grands-vicaires et des évêques, ils pleuraient
d'attendrissement et de joie en le prononçant en face de l'autel. Les
citoyens les entouraient de leur affection. Cependant, en beaucoup
d'endroits, les églises étaient désertées par les ministres du culte: à
Paris, des curés, pour intéresser le peuple à leur cause, avaient fait
vendre leurs meubles à la porte de l'église; d'autres s'étaient
coalisés pour faire manquer les offices. A la paroisse de
Saint-Jean-en-Grève, il ne s'était pas trouvé un seul prêtre pour
commencer les vêpres. On fait venir un religieux, et les gardes
nationaux, de service à la maison commune, accourent en grand nombre
pour chanter les vêpres. Les paroissiens affluent: depuis longtemps on
n'avait prié d'aussi bon coeur.
On n'a point assez appuyé sur un fait singulier: c'est que la
Révolution naissante, bien loin d'éteindre le sentiment religieux chez
les laïques, l'avait au contraire ravivé.
Le même jour, à Saint-Gervais, à Saint-Roch, à Saint-Sulpice, des
citoyens sans armes entouraient le lutrin, et chantaient à voix
déployée les louanges du Créateur.
D'un autre côté se développait un mouvement en dehors des anciens
cultes. A la tête d'une des loges maçonniques de Paris figuraient
quelques philosophes; la loge se changea en club, sous le nom de
_Cercle social_. Les membres de cette association se distinguaient par
des sentiments de bienveillance réciproque et par la pratique de la
charité universelle.
Les hommes frères, les hommes rattachés à toutes les créatures, qui
forment elles-mêmes le lien de la vie, les hommes unis d'esprit et de
sentiment au souverain ordonnateur des êtres, à l'Architecte de
l'Univers, tel était leur idéal, leur rêve philosophique. La
conséquence de cette doctrine, qui avait le tort de flotter un peu dans
les nuages, était le changement de toutes les existences, de toutes les
relations sociales. Le devoir de l'homme, comme celui du citoyen,
était, d'après eux, de joindre sa volonté à celle de l'Être Suprême,
pour créer, de concert avec lui, un monde nouveau, un monde conforme au
dessein primitif, un monde où régneraient la justice et la vérité.
Toute grande réforme politique ou sociale traîne à sa suite une nuée de
métaphysiciens, de rêveurs, de mystiques. Le peuple, en 90, eut le bon
esprit de ne pas les suivre, de s'attacher fermement, comme à un roc,
aux faits positifs, à la loi, aux principes. Il avait un amour
passionné pour la discussion; mais il la voulait nette, précise. Ses
héros étaient les hommes pratiques, ceux qui cherchaient à incarner le
vrai et l'utile, dans les institutions nouvelles. Ce n'est pas lui qui
aurait lâché la proie pour l'ombre.
De jour en jour, les opinions se dégagent: les clubs se multiplient;
celui des Jacobins s'était démembré. Sieyès, Lafayette, Bailly,
Chapelier, Larochefoucauld, en se retirant, avaient fondé à
l'extrémité du Palais-Royal, près le passage Radziwil, une société
connue sous le nom de _Club de 89_. Les députés s'y réunissaient pour
lire les journaux et pour faire d'excellents dîners, au sortir des
séances de l'Assemblée. Dans la soirée, on préparait, par une
discussion régulière et paisible, les travaux législatifs. L'ancien
club des Jacobins avait gagné, à la retraite des modérés, de
s'accroître en force et en influence; il devint plus nombreux et plus
tumultueux; les Lameth et Barnave le dirigeaient, mais leur autorité
tendait à décroître. Mirabeau, quoique haï, était également recherché
des deux clubs, où sa parole remuait des passions bien différentes.
Derrière ces notabilités commençait à poindre l'opiniâtre génie de
Robespierre. Appuyé au dehors sur la presse, il n'attendait qu'une
occasion pour s'imposer lui-même à la faveur populaire. Cette occasion
se présenta: l'Assemblée nationale venait de rendre un décret, portant
que les citoyens actifs seraient seuls inscrits sur le rôle des gardes
nationales. L'indignation ouvrit la veine oratoire de Robespierre; il
fit, au club, un discours trouvé admirable par Camille. Les
applaudissements éclatèrent. Mirabeau, président des Jacobins, rappela
l'orateur à l'ordre. Cette interruption excita un soulèvement orageux.
Vainement l'athlète aux poumons d'airain usait les forces de sa voix
contre le tumulte; le bruit même de la sonnette était étouffé.
«Mirabeau, raconte Desmoulins, voyant qu'il ne pouvait parler aux
oreilles, et pour les frapper par un mouvement nouveau, au lieu de
mettre son chapeau, comme le président de l'Assemblée nationale, monta
sur son fauteuil. «Que tous mes confrères m'entourent!» s'écria-t-il,
comme s'il eût été question de protéger le décret en personne. Aussitôt
une trentaine des honorables membres s'avancent et entourent Mirabeau.
Mais, de son côté, Robespierre, toujours si pur, si incorruptible, et à
cette séance si éloquent, avait autour de lui tous les vrais Jacobins,
toutes les âmes républicaines, toute l'élite du patriotisme. Le silence
que n'avait pu obtenir la sonnette et le geste théâtral de Mirabeau, le
bras en écharpe de Charles Lameth [Note: Lameth s'était battu en duel
avec un membre du côté droit, M. de Castries. Barnave s'était
auparavant rencontré avec Cazelès. Le peuple, irrité des provocations
qu'on adressait depuis quelque temps à ses députés, s'était mis en
mouvement pour exercer une vengeance. Ayant couru en force à l'hôtel de
Castries, il brisa les meubles, mit le linge en pièces et jeta tout par
les fenêtres. Ces luttes personnelles alarmèrent la conscience des
révolutionnaires; ils engagèrent fortement les bons citoyens à réserver
toutes leurs forces pour la grande lutte nationale. Camille Desmoulins
donna lui-même l'exemple en refusant un duel; les écrivains de son
parti le félicitèrent d'avoir le coeur de paraître lâche. Ainsi le
sentiment puritain de la démocratie condamnait ce préjugé barbare de
l'assassinat par les armes et devant témoins.] parvint à le ramener. Il
monte à la tribune où, tout en louant Robespierre de son amour pour le
peuple, et en l'appelant son ami très cher, il le colaphisa un peu
rudement et prétendit, comme M. le président, qu'on n'avait pas le
droit de faire le procès à un décret, sanctionné ou non. Mais M. de
Noailles concilia les deux partis, en soutenant que le décret ne
comportait point le sens qu'on lui prêtait, qu'il s'était trouvé au
Comité de constitution lorsqu'on avait discuté cet article, et qu'il
pouvait attester que ni lui ni le comité ne l'avaient entendu dans le
sens de M. Charles Lameth et de Mirabeau. La difficulté étant levée, la
parole fut rendue à Robespierre, qui acheva son discours au milieu des
applaudissements, comme il l'avait commencé.
Ainsi croissait, au milieu des interruptions et des murmures, cette
puissance formidable que Robespierre devait bientôt exercer aux
Jacobins.
La régénération politique entraîna la régénération des moeurs. Avant la
Révolution, la femme était avilie, le lien conjugal fort relâché. La
réforme des idées fit de l'amour un sentiment qui s'épure en se
réglant, et rendit au mariage la dignité qui lui est propre.
Le mercredi 29 décembre 1790, une cérémonie touchante était célébrée
dans l'église Saint-Sulpice: Camille Desmoulins s'unissait à Lucile
Duplessis. Il faut reprendre les choses de plus haut. Un étudiant en
droit, maître ès arts, rencontre un soir, dans le jardin du Luxembourg,
deux femmes, dont l'une, la mère, avait les traits nobles et empreints
d'une majesté tragique; l'autre était une jeune fille de douze ans,
fort gracieuse et fort bien élevée. Ce jeune homme était très
modestement vêtu, point beau; la parole hésitait sur ses lèvres comme
embarrassée d'un léger bégaiement, ses politesses semblaient un peu
gauches: tel qu'il était, il plut d'abord à la mère, puis à la jeune
fille. Camille se trouvait redevable de son éducation au chapitre de
Laon; sa famille était sans fortune, et les chanoines l'avaient fait
entrer, comme boursier, au collége Louis-le-Grand, où il avait achevé
ses études pour entrer à l'École de droit.
Tous les soirs, Camille allait courtiser ses chers feuillages; ce coin
de nature, encadré dans le faubourg Saint-Germain, était le pays de son
coeur; les deux femmes y revinrent aussi... par hasard. La conversation
étant tombée sur quelques idées qui commençaient dès lors à fermenter,
Camille bégaya des paroles éloquentes; on lui trouva l'esprit orné;
l'accès de la maison lui fut donné. Le coeur a ses troubles comme la
vue: Camille avait d'abord cru aimer la mère; mais, de jour en jour,
ses sentiments se détournaient d'elle pour se porter sur la fille, sur
la petite Lucile, dont les perfections croissantes jetaient déjà, parmi
ses jeux, un parfum de tendresse et de sensibilité délicate. C'était
une âme charmante; toute troublée, elle ignorait la cause et l'objet de
ces soupirs séditieux, qui soulevaient, par instants, sa poitrine émue.
Elle accusait alors la chaleur du ciel des subites rougeurs qui lui
montaient au visage. Le secret de Lucile ne fut pas trop bien gardé;
rien de bavard comme des yeux de seize ans; sa mère lut dans ces
yeux-là. Il y avait des obstacles de fortune. Le jeune bachelier en
droit avait été reçu avocat au parlement de Paris, mais, jusqu'ici,
quel espoir fonder sur son avenir? D'un autre côté, Lucile avait
quelque fortune. Cependant la Révolution avait fait son chemin dans le
monde, et Camille s'était poussé avec elle; il était alors une des voix
les plus écoutées du pays. Aimé de la France, pour le tour incisif de
son esprit original et pétulant, les qualités de son esprit et de son
coeur en firent l'idole de la femme qu'il recherchait.
«Aujourd'hui décembre, écrivait-il à son père, je me vois enfin au
comble de mes voeux. Le bonheur, pour moi, s'est fait longtemps
attendre; mais enfin il est arrivé, et je suis heureux autant qu'on
peut l'être sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant
parlé, et que j'aime depuis huit ans, enfin ses parents me la donnent,
et elle ne me refuse pas. Tout à l'heure, sa mère vient de m'annoncer
cette nouvelle en pleurant de joie... Quant à Lucile, vous allez la
connaître par ce seul trait. Quand sa mère me l'a donnée, il n'y a
qu'un moment, elle m'a conduit dans sa chambre; je me jette aux genoux
de Lucile; surpris de l'entendre rire, je lève les yeux; les siens
n'étaient pas en meilleur état que les miens; elle était tout en
larmes, elle pleurait même abondamment, et cependant elle riait encore.
Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant, et je n'aurais pas
imaginé que la nature et la sensibilité pussent réunir à ce point ces
deux contrastes!» O pressentiment! rire à travers les larmes, n'est-ce
pas toute la vie?--Ce fut celle de Lucile.
Rien ne manquait à leur bonheur que la cérémonie du mariage. L'abbé
Denis Bérardier, grand-maître du collége de Louis-le-Grand, fit la
célébration à Saint-Sulpice. Les témoins furent Pétion, Robespierre,
Sillery, Brissot et Mercier. Bérardier, qui était membre de l'Assemblée
constituante, prononça un discours dans lequel il recommandait à
Camille de respecter la religion dans ses écrits. «Si l'on peut, lui
dit-il, être assez présomptueux pour se flatter de pouvoir se passer
d'elle, dans toutes les infortunes inséparables de cette vie, ce serait
un meurtre que d'enlever ce secours à tant de malheureux, qui n'ont
d'autre ressource, dans leurs peines, que la consolation qu'elle leur
procure, et d'autre espoir que les récompenses qu'elle promet. Si ce
n'est pas pour vous, ce sera au moins pour les autres que vous
respecterez la religion dans vos écrits; j'en serais volontiers le
garant; j'en contracte même ici, pour vous, l'engagement au pied des
autels, et devant Dieu qui y réside. Monsieur, vous ne me rendrez pas
parjure... Votre patriotisme n'en sera pas moins actif; il n'en sera
que plus épuré, plus ferme, plus vrai; car si la loi peut forcer à
paraître citoyen, la religion oblige à l'être.»
La voix du bon abbé s'était attendrie, en s'adressant à son ancien
élève; les larmes coulèrent. Lucile, cependant, attirait tous les
regards; il n'y avait qu'une voix dans l'église: «Qu'elle est
belle!»--«Je vous assure, écrivait Camille quelques jours plus tard,
que cette beauté est son moindre mérite. Il y a peu de femmes qui,
après avoir été idolâtrées, soutiennent l'épreuve du mariage; mais plus
je connais Lucile, et plus il faut me prosterner devant elle.» Le
charme et la mollesse enfantine des sentiments n'excluaient pas chez
elle l'énergie. Lucile appartenait bien à la race des femmes de la
Révolution, douce et terrible, la grâce du cygne avec des réveils de
lionne.
Soulèverons-nous ici les voiles du sanctuaire domestique? Oh! le
charmant nid risqué au milieu de l'orage! On jouait avec la politique,
comme les enfants des pêcheurs d'Étretat avec la mer. Camille avait
d'ailleurs abrité sa vie des tempêtes du forum. Lucile, quand son mari
avait terminé son numéro de journal, voulait qu'on le lui lût; aux
endroits plaisants, c'étaient des éclats de rire et des folies qui
animaient encore la verve satirique de Camille. Quelquefois elle le
mettait en colère: les femmes n'aiment point sans cela. Au beau milieu
du travail, qui prenait à Camille les plus longues heures du jour,
Lucile, ennuyée du silence, lui jouait quelquefois un charivari, en
faisant aller sur le piano les pattes de sa chatte, laquelle finissait,
tout en jurant, par l'égratigner en _ut, ré, mi, fa_.
Comme ces gracieux enfantillages se détachent en lumière, sur le fond
sérieux d'une Révolution! Quelle douce et charmante insouciance! Hélas!
la fureur des événements allait emporter bien loin ces jours de
bonheur. Quand il raconte de tels enfantillages, Camille ressemble à un
poëte qui, menacé lui-même par les dangers de l'éruption, s'amuserait à
jeter des fleurs dans la bouche du Vésuve.
Il avait de la poésie dans l'âme, mais il avait surtout la verve de la
critique, l'esprit satirique de Voltaire. Il ne tarda point à
plaisanter sur le serment qu'avait exigé de lui l'abbé Bérardier, de
_ne point toucher au spirituel_. «C'était, dit-il, gêner un peu la
liberté des opinions religieuses, et porter atteinte à la déclaration
des droits; mais qu'y faire? Je n'étais point venu là pour dire non.
C'est ainsi que je me trouvai pris et obligé, par serment, à ne me
mêler, dans mes numéros, que de la partie politique et démocratique, et
à en retrancher l'article théologie. Sans avoir approfondi la question,
je me doute bien que ce serment, accessoire au principal, n'est pas
d'obligation étroite comme l'autre.» Voilà l'homme; chez lui, le
premier mouvement venait du coeur et le second de l'esprit.
Ce tour d'esprit railleur l'a fait accuser de scepticisme; il est vrai
que Camille lança plus d'une fois ses flèches contre les ordonnances de
l'Église, et contre les abus du clergé: mais les vrais sceptiques sont
ceux qui acceptent tout sans s'attacher à rien, couvrant ainsi du
manteau des formes, et du respect extérieur, le néant de leurs
convictions.
«Mirabeau est mort!» Telle fut la grande nouvelle qui, le 2 avril 1791,
courut d'un bout à l'autre de Paris. Ses relations avec la cour, ses
intrigues, ses manoeuvres honteuses, ne sont plus, aujourd'hui, un
secret pour personne. L'armoire de fer a parlé; des confidences, des
écrits authentiques, ont trahi le mystère de sa conduite, dans les
derniers temps de sa vie. Il avait proposé à la cour un plan de
conspiration d'où devait sortir la guerre civile, et à l'aide de la
guerre civile il espérait que le roi recouvrerait son autorité. Les
contemporains n'avaient guère sur son compte que des soupçons. Marat
l'avait bien dénoncé comme traître; mais qui Marat n'avait-il point
accusé? On oublia, un instant, ses faiblesses, ses vices, pour ne se
souvenir que du grand orateur. Quel malheur que son caractère ne fût
point à la hauteur de son génie!
La mort refit Mirabeau. Le linceul couvrit les taches trop réelles de
son existence dépravée. Le directoire du département proposa de lui
donner pour tombe la nouvelle église de Sainte-Geneviève; l'Assemblée
nationale délibéra sur-le-champ; Robespierre alors, qui avait plusieurs
fois essuyé les démentis et les colères oratoires de Mirabeau,
Robespierre se leva: «Ce n'est pas, dit-il, au moment où l'on entend,
de toutes parts, les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre
qui, dans les époques les plus critiques, a déployé tant de courage
contre le despotisme, que l'on pourrait s'opposer à ce qu'il lui fût
décerné des marques d'honneur. J'appuie cette proposition de tout mon
pouvoir ou plutôt de toute ma sensibilité.» De ces deux hommes,
Mirabeau et Robespierre, l'un était le premier, l'autre le dernier mot
de la Révolution.
L'édifice de Sainte-Geneviève, transformé en Panthéon, devait réunir
les dépouilles de tous les grands hommes. Pensée sublime, qui fut
répudiée plus tard comme tant d'autres, quand la France s'affaissa sur
elle-même:--«Convoquer les ombres, faire un concile de morts, leur
demander, en mettant sous leurs yeux la Constitution de 89; Êtes-vous
contents de notre oeuvre?»--Place à Voltaire, à J.-J. Rousseau, aux
grands hommes du XVIIIe siècle, dans ce temple élevé à la philosophie,
mère de la Révolution! Mirabeau ouvrit la marche et leur montra le
chemin.
Le peuple, qui aime les grands hommes malgré leurs faiblesses, suivit
les funérailles de l'orateur en pleurant. On se figure difficilement
que ces hommes-là doivent périr; tant l'idée de l'âme et du génie
s'allie intimement à celle de l'immortalité!
La rumeur publique fit circuler mille contes invraisemblables. On parla
vaguement de poison; il n'y en avait d'autre que celui de la débauche à
laquelle se livrait cette orageuse nature. Le travail et la tribune
firent le reste. Mirabeau commençait à avoir peur de la Révolution; sa
tonnante voix criait aux flots de reculer; les flots se brisent, mais
ne reculent pas. Emporté dans cette lutte avec un élément sourd et
inexorable, il se raidit contre les débris du drâme; il se fit de la
royauté une ancre à laquelle, d'une main désespérée, il cherchait à
rattacher sa fortune et celle de la France. Vains efforts!
Comme ses besoins étaient énormes et que la cour était riche, il vendit
sa parole.--L'éloquence de Mirabeau? Une grande prostituée!--Longtemps
son audace le couvrit; sa défection, entourée d'abord des obscurités de
l'incertitude, ne se dévoila que quand il n'était plus là pour se
défendre. Le voici donc couché dans les ténèbres du sépulcre, cet
homme, digne des gémonies par sa conduite, digne du Panthéon par ses
vastes talents! La poésie, qui s'amuse aux contrastes, a voulu
rehausser chez lui l'éclat des lumières par l'opposition des ombres:
pas de ces jeux-là, s'il vous plaît! ayons le courage de dire que la
probité est le seul piédestal du vrai génie.
Le jour de sa mort, tous les spectacles furent fermés. L'accablement,
la consternation, la stupeur étaient sur presque tous les visages. La
voix des journaux exprima des sentiments divers, mais, en général, les
regrets et l'admiration pour les talents de l'orateur firent oublier
l'immoralité de l'homme. Marat seul tint ferme dans ses diatribes:
«Peuple, s'écriait-il, rends grâces au ciel! ton plus redoutable
ennemi, Riquetti, n'est plus.»
La nouvelle destination donnée à l'église Sainte-Geneviève fut encore,
pour Marat, l'objet de vives critiques; il ne vit dans cet édifice,
consacré à honorer les lumières sans les vertus, qu'un monument de pure
ostentation nationale. Ce qu'il y a de plus remarquable, et j'oserais
dire de prophétique, c'est la déclaration suivante: «Si jamais la
liberté s'établissait en France, et si jamais quelque législature, se
souvenant de ce que j'ai fait pour la patrie, était tentée de me
décerner une place dans Sainte-Geneviève, je proteste ici hautement
contre ce sanglant affront.» (Marat entendait dire par là qu'il y
serait en trop mauvaise compagnie.) «Oui, j'aimerais mieux cent fois ne
jamais mourir que d'avoir à redouter un si cruel outrage.» Ce dernier
trait est assez beau: «J'aimerais mieux cent fois ne jamais
mourir!»--Marat, quoi qu'il en ait dit, alla plus tard au Panthéon; il
est vrai que ce fut pour en chasser Mirabeau.
Les plus acharnés contre Mirabeau étaient alors les royalistes, soit
qu'ils ignorassent ses engagements avec la cour, soit qu'ils ne
voulussent point lui pardonner d'avoir, dès le principe, mis son
éloquence au service de la tempête révolutionnaire. Au milieu du deuil
général, quand sa cendre était encore tiède, ils l'attaquèrent avec
fureur dans leurs journaux. Après l'avoir traité d'_escroc_, de
_coureur de filles_, de _gredin_, l'un de ces pamphlétaires mêle à ses
injures des anecdotes assez piquantes:
«Logé en chambre garnie, rue et hôtel Coq-Héron, en proie à la plus
affreuse misère, Mirabeau est réduit à la triste ressource de voler son
garçon perruquier; pendant que celui-ci lui arrangeait son toupet, il
prend sa montre et la lui emprunte sous le prétexte d'en acheter une
pareille le même jour; et, quand le coiffeur a voulu la réclamer,
Riquetti nie l'avoir vue, s'emporte, et roue de coups le pauvre garçon.
Voici comment il se défaisait de ses domestiques, après qu'il leur
avait mangé le fruit de leurs épargnes et de vingt années de servitude.
La veille de son départ pour Bruxelles, il affecte une transe cruelle
sur un oubli de papiers qu'il a laissés à Bignon. Il caresse son
domestique, à qui il devait déjà quatorze cents livres, le conjure, le
presse tendrement de vouloir bien monter sur un cheval qu'il fait louer
par lui-même, et, dès que le domestique est parti, Riquetti dévalise la
malle de ce crédule serviteur, et dérampe.--Une autre fois, il
s'appropria une bague de cent louis, de la même façon qu'il avait
escamoté la montre...--Sa valeur est parfaitement connue dans le
régiment de Royal-Comtois, et c'est cette valeur qui lui inspira le
dessein de déguerpir, tandis que l'armée était aux prises avec les
Corses.»
[Illustration: Brissot]
Ce manifeste de la haine se termine par un curieux mouvement oratoire:
«Ombres immortelles des Ravaillac, des Cartouche, des Mandrin, des
Desrues; reprenez vos dépouilles humaines, et accourez siéger aux
États-généraux; accourez, vous tous dont le front est couvert d'un
triple airain, vous que souillèrent tous les forfaits, venez vous
asseoir au milieu de cette assemblée d'élite où doit présider le comte
de Mirabeau. Ah! sans doute, vous avez tous autant de droits que lui;
vous n'avez pas plus démérité que lui d'être à votre poste de citoyens;
vous ne fûtes que des scélérats, Riquetti fut quelque chose de pis.»
Vendez-vous donc au parti des _honnêtes gens_, pour en être traité de
la sorte après votre mort!
On assure que Mirabeau aurait dit: «J'emporte avec moi la monarchie.»
Notre ferme conviction est que, vivant, il ne l'eût point sauvée. Il ne
faut ni amoindrir ni exagérer la part d'influence de certains hommes,
dans le grand drame de la Révolution Française. Ceux qui parlent de
mener les événements s'abusent ou veulent en imposer; les événements
ont leurs phases, leur époque de maturité. Ils sont réglés d'avance par
la logique et par la force des choses. Toutes les résistances sont
impuissantes contre les lois de la nature, la marche des idées, et les
impulsions de la volonté nationale.